CHAPITRE HUITIÈME
Le roi et la constitution. — Insurrections en Calabre. — Exploits de l'armÉe napolitaine. — Victoire du général Nunziante — Déroule du comité de salut public calabrais. — Suite de la révolution sicilienne. — Constitution à Palernie. — La duc de Gènes proclamé roi.
Ferdinand II, dans la journée du 15 mai, avait changé son ministère* Son nouveau cabinet, moitié monarchique et moitié radical, se composait ainsi provisoirement : le prince Gariati, président; le prince Ischitella ; le prince Torella ; M. Gigli ; M.Bozzelli; le général Carascosa ; et, peu après, le sieur Ruggiero.
Naples, au milieu des catastrophes de l'Italie, se relevait glorieuse et puissante. Ses soldats, longtemps mal jugés en Europe, venaient de prouver qu'ils étaient plus fidèles que beaucoup d'autres, et aussi intrépides que tous, La jeune Italie frémissait et se rappelait cette lettre de Magarl, écrite de Berne, en 1846, à l'un de ses comités directeurs.
« Le Piémont est à nous par Charles-Albert, triste nature qui a « les instincts révolutionnaires et qui les comprime sous le cilice ;
« nous aurons la Toscane quand bon nous semb'era. Roime ne tien- « dra pas longtemps ; Naples, seul, me semble à craindre ; s'il ne « seconde pas le mouvement , c'est par là que nous pourrons « périr (1). »
Le 16 mai, la garde nationale Tut licenciée ; et le rappel des troupes napolitaines envoyées en Lombardie ftit décidé par le gouvernement. Trente ou quarante députés s'étaient réfugiés à bord de réseau française. Poussés par eux, ramiral Baudin fit remettre au ministère une note diplomatique, on il protestait en termes peu mesurés contre les idées de réaction qui, sans doute, allaient suivre Xe triomphe dés royalistes. Xe prince Gariati, ancien général ayant" servi sous Murât et ayant gagné tous ses gradés à la pointe de son épée, jeta de côté la note avec indignation.
a. Commandant I répondit-il à TofOcier porteur de la dépèche « je suis militaire comme vous ; j'ai combattu dans les armées de « Napoléon ; j'étais à Moscou ; je porte conune vous la décoration-- « de la Légion d'Honneur; eh bien! je vous déclare qu'il est im- » possible à un homme honnête et loyal de répondre à une note « comme celle que vous venez de me remettre. Retirez-vous (2). »^
Le 17 mal, l'ancienne Chambre fut dissoute. Qui peindrait la fu^ reur de V Italie rouge, en apprenant la complète défaite des révohitionnaires de Naples t Les Chambres de Païenne, ordonnant ui^ deuil de trois jours, proposèrent d'envoyer immédiatement le colonel Porcelli et le capitaine de vaisseau Miloro pour s'emparer de l'ancienne capitale des Deux-SicUes. Les pairs ajournèrent la question, en annonçant que l'expédition n'était plus nécessaire, vu que Parthéuope devait déjà avoir été reconquise par les provinces* du royaume. On applaudit Pheureuse nouvelle, et l'on passa à d'autres mensonges.
Turin fut plus extravagant encore. Le parlement piémontais venait d'ouvrir sa session. Un député nommé Ravina, racontant le
(1 ) Histoire du SunderHnd. Crétineau-Joly, t. II. (21) L*amiral Baudin renvoya une seconde note infiniment plus modérée et convenablement écrite. Celle-ci fut reçue.
désastre des insurgés napolitains, osa proposer à la Cbambre de déclarer ce qui va suivre :
« 1» Que, pour l'honneur du geuvemem^t piânoutais, et le salut « de ritalie, Ferdinand de Bourbon devait être considéré désormais « conune un ennemi public et comme un tyran parricide ;
« 2» Qu'il serait adressé un message au roi Charles- Albert pour « le supplia de vouloir bien prendre immédiatement sous sa pro- ^ tection le royaume de Naples et ses infortunés habitants;
c( df* Qu'on inviterait toute la Péninsule à courir' en armes à la dé- « livrance de Naples ;
« 4° Et qu'on élèverait une Colowne dl^infame sur laquelle se- « raient burinés les noms de l'affi^eux Ferdinand et de ses odi^lux « défenseurs (t). »
Et ce Ravina, dans un siècle de civilisati<Mi, où il était permis de réfléchir, en présence d'hommes qui n'étaient point encore à Charenton , ne fut ni bafoué, ni sifflé. Les frères et amis de ce même député poursuivirent le même système d'extravagance et de déceptions : ils écrivirent et publièrent que le roi de Naples> épouvanté hii-même de son triomphe, s'était fait tirer la bonne aventure par une bohémienne, et s'était fait donner rextrême-onction par un chanoine (2)«
Le trône du roi de Naples ne s'en relevait pas moins avec éclat puissance et gloire, aux acclamations du pays. Ferdinand n étai^ rentré dans la plénitude de ses droits ; il ne tenait qu'à lui d'abolir cette constitution qui n'avait amené que des désastres ; l'épreuve avait été tellement fatale qu'il eût pu ne pas la continuer; et cependant il publia généreusement la proclamation suivante :
« Napolitains I profondément affligé des horribles événements du « 15 mai, notre plus vif désir est d'en adoucir les conséquences aur- « tant que possible. Notre volonté serait donc de maintenir « la constituti^n^du 10 février. Des Chambres seront convoquées « de nouveau ; et je compte sur la sage prudence des députés pour « m'aider à la réorganisation du pouvoir, etc., etc. »
Mais cette constitution devait-elle rendre> la paix au royaume
(1) Cronicapopular. tivoarne, 18i8» t. III, p. 135.
(2) Cronicapopular, t. III, p. 205.
qu'elle avait précipité vers Tabime? Il était permis d'en douter.
En ce même mois de mai, Paris, qui, depuis 1789, s'était donné les joies de onze constitutions diverses, venait de se reconstituer une douzième fois en attendant une treizième, vu que la France ne se croit point encore constituée définitivement. La république du 24 février, chassée le 15 mai par une autre république, avait été sur le point de recevoir l'inappréciable bienfait d'une nouvelle réorganisation sociale. Hélas t toutes ces constitutions arrivant à la file, toute cette procession de chartes funèbres, passant plus ou moins vite du berceau au cercueil, où conduisaient-elles la France.
Un pouvoir et des lois continuellement avilis par les scandales de la tribune, et constamment livrés par la presse au ridicule et à la haine, peuvent-ils être forts et durables? telles sont les questions que s'adressent aujourd'hui les penseurs politiques. Le gouvernement représentatif n'a été jusqu'à présent que celui du parlagc, de l'intrigue, des spéculations et du mensonge ; il est incapable de grandes choses, car il bat en brèche toutes les hautes inspirations du génie et ne fevorise que les basses menées de la médiocrité. Il lui faut les petitesses, les cabales, l'artifice et la corruption. Il ne marche pas, il se traîne ; il ne s'élève pas, il rampe. Ce qu'il cherche et ce qui l'asseoit, ce sont les nivellements, les juste milieu, la platitude et les tables rases.
Mais l'Angleterre a une monarchie constitutionnelle? dira-t-on; oui, mais soutenue par une aristocratie puissante ; la démagogie n'y vient pas jeter sa bave et ses souillures j chaque classe a ses privilèges, chaque individu a ses droits. En France , au contraire, . et dans tous les pays qui la prennent pour modèle, on n'a plus aujourd'hui ni classes, ni privilèges, ni droits. Les hommes y sont honteusement emmiétés en parcelles sans valeur. La France est maintenant une énorme nation de petits ètres> un haut colosse composé de cirons ag^omérés : tout y remue, mais rien n'a de force.
Un soir, en 1815, Fouché montrait du doigt, à un haut personnage, Benjamin Constant causant à l'écart avec le conseiller d'État Thibaudeau. « Je parie, à voir la chaleur de leur entretien, dit le « ministre en tirant sa montre, qu'ils s'occupent d'une nouvelle a constitution. Eh bien I à cette même heure , Napoléon joue sa
« couronne dans une bataille décisive. Or, vaincu il n'a plus besoin « de charte; vainqueur, il saura bien s'en passer. »
C'était le soir de Waterloo.
« J'aime mieux la réalité que le mensonge, disait récemment « l'empereur Nicolas. Un souverain puissant fait marcher la civili- « satiou avec le bien-être du peuple ; une monarchie représentative « n'est qu'une pompe aspii>ante d'écus qui ne rend que des flots de « paroles (l). »
Terminons par ce jugement d'un des oracles du radicalisme : a La monarchie constitutionnelle n'a donné pour résultat que lu « corruption : aussi a-t-elle péri en France, non pas sur un champ « de bataille, mais dans un égoût (i). »
Cependant le triomphe du 15 mai n'avait point encore découragé les éternels ennemis de l'ordre et de la justice. Carducci avait levé de nouveau, à Saleme et au CilentOy l'étendard de la rébellion. Colonel- général des gardes nationales du pays, il les avait toutes convoquées pour marcher en armes sur Naples. Se> harangues, dites patriotiques, étaient d'un tel effet dans certaines localités, que, notamment à Amalfi, ville si célèbre au moyen âge par ses institutions républicaines, on voulut forcer non -seulement les jeunes citoyens à se munir de carabines et de cartouches, mais de vieux prêtres à battre, tambour à la main, le rappel et la générale (3).
A Aversa, près de Caserte , arriva une des cohortes de Carducci ; le brave colonel Joseph Statella, devenu depuis général, fondit sur elle et la défit. Déjà les premiers feux de l'insurrection allaient s'éteignant peu à peu, lorsque le fameux Mileti, celui qui,' le iô mai, criait en fuyant le long des rues de Naples : « Au large! « à la montagne : aux Calabres ! » Mileti, suivi de quelques députés les plus radicaux de l'ancienne Chambre, apparut tout à coup à Cosenza , rendez-vous général des rebelles.
(1) Assemblée nationale, 7 juin 1850.
(2) Proudhon, Confessions, d'un révolutionnaire, p. 188.
(3) M. Matteo Caméra, le célèbre auteur de l'histoire d'Amalfi, s*op' posa Ta, ainsi que beaucoup d'autres, aux menées furibondes de Carducci. Il parvint a calmer les esprits; et pas uu combattant ne partit.
Aussitôt rinsurrection reprend une force nouvelle. Un gouvernement provisoire, un nouveau Cotnité de StUut public est organisé le 3 juin; son président fut Ricciardi (1).
Mileti, nommé général en chef, eut la mission de se transporter à Paola pour s'opposer au débarquement des troupes que devait envoyer le roi contre la Galabre. D'autres clwfs militaires, particulièrement Altimeri, placés à la tète de plusieurs détachements, forent chargés de défendre Tintérieur du pays. Le comité de SaUu public s'occupa en outre de Tadministration civile ; il changea tousles fonctionnaires, il pourvut à tous les emplois ; il se crut enf s qudque chose.
Mais le général Nunziante » investi de la conianoe du roi , se dirigeait vers la Galabre avec des forces imposantes. Il établit sou quartier général à Monteleone, tandis que les généraux Busacca et Lanza, envoyés à l'extrémité septentrionale du pays, avec ordre de faire leur jonction avec hii , devait mettre les rebeUes entre deux feux.
Ceux-ci avait leur quartier général à Filadelfia, près de Ni- Castro, et occupaient Curinga. Leur avant-garde était sur les bords du fleuve Angitola, A eux s'étaient réunis MO Sidliens, commandés par l'Italien Rib€Hi(V); et à leur tète se trouvait Longo, officier d'artillerie napolitaine qui avait déserté ses drapeaux.
Les hostilités commencèrent le 26 Juin. Les colonnes de Nunziante se mirent en mouvement vers le pont de l'Angitola, où il
(1) Les membres du comité étaient Domenico Mauzo, Stanislas Lupinacci, BenedettoMusoliao, Francisco Federici, Giovanni Mosciari (Giulio Uedagiia, secrétaire). Rafaela Valentini, on instant président, antériearement a Rieciardi, passa commissaire da pouvoir exécutif. (Voy. Documenti storici riguardenti Vinsurezzione,)
{%) Il est an fort Saint-Elme aujourd'hui. Ce fort qui , disait-on , regorgeait de prisonniers entassés par milliers les uns sur les autres, n*a que deux ou trois détenus, dont Tan est BibetU,
devait attaquer Tennemi , tandis que le major GrosSi chercherait à s'emparer deFiladelfia. Le général, chassant les insurgés devant lui^ traversa rapidement le fleuve et s'engagea dans les défilés de Gampolongo , près de Bevilacqua. Là , bordée d'épaisses forêts , la route tournait au milieu des plus sauvages montagnes. Le passage était périlleux : les Calabrais, postés sur Tescarpement de leurs rochers, pouvaient , sans risque, faire feu. Les troupes royales , foudroyées des hauteurs, furent un instant ébranlées. Il y eut désordre et confusion. Mais le brave Nunziantç , ralliant ses soldats, mit pied à terre au milieu d'eux ; et, pour les encourager à débusquer les factieux de leurs bois et de leurs tanières, il s'y porta lui-même à leur tête.
Bientôt Tennemi , à son tour, fut charge et mis en déroute. Il f eut carnage eflfroyable. Maxxei et Morelli , célébrités de la révolte, périrent dans la mêlée. Chassés des positions les plus fortes, leurs bataillons prirent la fuite ; et Taffreux défilé fut franchi (1).
Un incident malheureux arriva sur ces entrefaites. Plusieurs soldats Napolitains, débandés aux premières décharges du défilé, avaient reculé vers Pizxo, Suivis par le cheval du général Nunziante, et par quelques-uns de ceux des officiers de son état-major, les fuyards jetèrent Valarme à Plzzo, annoncèrent une déroute de l'armée royaliste , en donnèrent pour preuve les montures abandonnées par leurs chefs ; et Ton crut à la fausse nouvelle.
Le major Grossi , arrivé devant Fiïadelfia, et y ayant reçu une députation lui annonçant que la ville se souQiettait sans résistance, avait envbyé quelques détachements en prendre possession. Mais ceux-ci étaient à peine entrés sous les murs de la plaoe, qu'ils y furent traîtreusement assaillis par de nombreuses décharges d'artillerie. Le major, resté à quelque distance, accourt furieux, ordonne un assaut, taille en pièces les insurgés , leur prend cinq pièces 4e canon, et entre triomphant dans la ville.
De là, il devait aller faire sa jonction avec Nanziante, de Fautre côté du fleuve Angitola; mais sur la route il trouve quelques-uns des fuyards qui se réfugiaient à Pizzo ; et tandis que le général
(1) Voyez Doeumenti storiei riguardenti l'insureziione Calabra, p. 617 «1 suivantes.
qui, ayant traversé victorieusement le défilé de Gampolongo, s'emparait de tout le territoire ennemi du côté de Maida ; le major, ne sachant que penser des affreuses nouvelles qui lui étaient données, rétrogradait aussi à Pizzo pour y attendre des renseignements plus certains.
Hélas! fatale décision ! Ses soldats campaient dans la ville, lorsqu'un coup de fusil, tiré par malheur sur une sentinelle, éveille en eux la pensée d'un nouveau guet-à-pens semblable à celui de Filadelfia, La rage s'empare d'eux. Ils crient : « Aux armes ! à la trahison! » et, malgré leurs officiers qui cherchaient aies retenir, ils se précipitent, avec la soif de la vengeance, sur les habitants de Pizzo... Ce fut une horrible journée (l).
Toutefois, le général Nunziante ayant complètement réussi dans ses opérations militaires, et détruit à Maida les restes de Tannée ennemie, était revenu sur Pizzo. Son affliction y fut profonde... (2)
Mais un coup décisif et mortel avait été porté à l'insurrection calabraise. Nunziante et Grossi furent rejoints par les généraux Busacca et Lanza, qui, de leur côté, avaient battu les factieux de toutes parts. Le Comité de Salut public se sauva de Catanjtaro * et de là, chassé vers la mer, il s'embarqua.... et disparut.
Le général Nunziante se rendit à Catanzaro, capitale de la Galabre centrale. L'enthousiasme des populations fut extrême à sa vue. Longo, Qt ses 600 Siciliens s^étaient jetés dans des barques sur les côtes voisines. Le bâtiment de guerre, le StromboliySt mit à leur poursuite ; et les 600 Siciliens furent faits prisonniers,' près de Corfou, sans coups de' fusil, ni combat. Ils se rendirent à discrétion.
Si jamais officier mérita la mort, ce fut le colonel Longo. Neveu du général Desauget, il avait déjà été pris et gracié dans une première conspiration de Sicile ; ayant déserté de nouveau, le voilà re- |iris les armes à la main, à la tète des Siciliens rebelles. Un conseil de gueri'e le condamna à être fusillé ; le ministre de la guerre tenait à son exécution comme exemple nécessaire. Le roi ne put se résoudre à signer la sentence ; et Longo conserva la vie.
(1) Voyez Documents historiques sur la Calabre, p. 6912. Rapport du général en chef.
(2) Le général mit tous ses soins a réparer les désastres de la ville ; et il y réussit en partie.
a Je fais peut-ê^re mal, disait le prince, mais je veu^ agir à a mamoMèr^ et je lui fais grdee. » Voilà Ferdinand le féroce!
Un autre officier^ deUe Franci, était dans le même cas que Longo. Mais Ferdinand II ne saurait domiir en repos, quand il s'agit de sanctionner quelque arrêt de mort. Délie Franei eût aussi sa grâce. Voilà le souverain sans pitié!
Autre exemple de miséricorde royale. Leone, officier de volontaires, en Lombardie, y montrait un poignard, en disant : « Ceci tuera Ferdinand /// » Le fait fiit prouvé : on le prit ; et Leone ne périt point. Voilà h tyran homieider
Et quelle ftat la fin de Garducd? Revenant des Calabres, après une nouvelle dé&ite» et muai, dit-on, de 80,600 fr. quMl avait pris de forée aux receveurs de la contrée, il fût rencontré dans la montagne par un nommé Vincent Peloso. n y eut de suite entre eux, et corps à corps, une lutte eQroyable sur researpement d'un rocher; leur bataille avait lieu sous les ombres. Peloso terrassa le bandit, et sa dague fut sans pitié. La tête du fameux insurgé Ait mise dans un pot de sel, et ironiquement mvoyée à ses coreligionaûres de Naples (1).
Et MileH ? Un mot 8ttr cet homme. Relatons d'abord son passé.
Maître d'armes à Reggio, il entra au service militaire ; et là, sous les drapeaux» il fut trois km condamné à mort, pour actes de rébellion; et trois fois il fut gradé.
Un ennemi de ses parents s'était attiré sa haine au début de sa vie : cinquante ans après, devenu chof révohitionnaire, et entré à la tète de ses bandits aux lieux où vivait jadis cet ennemi, qui, alors, n'existait plus, il s'empara d'une vingtaine de membres de s% fa* mille, vieillards» femmis, enfants, et il les fit tous massacrer.
Sa mort expia-t-elle sa vie ?... Non, elle n'eut point féclat fengeur que hû avaient mérité ses crimes. Il fut tué obscurément au fond d'un boi$, sans témoins, et sur la rive déserte d'un fleuve.
Ainsi fut terminée la guerre de la Galabre, giierre si pompeusement
(1) Sa tète fut promenée sur une pique , à Cosenza > par Ics^ habitants du pays.
anaoncée par la proclamation suivante des SoUm du Sahu pUblit
« Aux armes ! sublimes enfants des Bruziens (1) t chaleureux ha- « bitants de la grande Grèce ! Vous qui cheminex si glorieusemen « sur la tombe de tout un peuple de héros ! Calabrais ! vaina queurs de cent batailles! aux armes ! L'ange de la guerres « déjà dressé, sur nos montagnes, son siège d'immortalité; il a se- « ooué sa crinière de flammes. Vengeance ! crient les victimes de « Naples. Vengeance ! répète l'Italie entière, stupéfiiite des crimes « inouïs du 15 mai. Vengeance ! «lame encore le peuple -roi doo( « les droits sacrés ont été si audacieusement foulés aux pieds, «r Aux armes! vengeance! vengeance! (3) »
Et le Comité de Salut public, avec son ange de la guerre et sa crinière de flammes , ne chemina que piteusement sur la tombe de tout son peuple de héros: il Ait loin de se poser, lui , en vainqueur de cent batailles; et, une fois de f^us, il prouva la vérité de cet adage :
« Du sublime au ridicule... il n'y a pas lohi. »
Revenons maintenant à la Sicile.
Les illusions révolutionnaires y avaient conservé toute leur verdeur ; on y travaillait sans relâche à la grande loi fondamentale qui régirait un jour l'Etat sous le prince fortuné qui devait y revêtir la pourpre. Ce prince , qu'on ne savait où prendre , avait le prestige romantique du vague, et le charme mystérieux de l'inconnu : il était encore à élire.
n avait été reconnu que la Sicile avait une adoration particulière pour l'ancienne Constitution de isao ; on se mit donc à la recherche de la susdite, pour en copier les articles ; mais on ne la trouva nulle part ; on la demanda à toutes les archives , à tous les échos , à ous les souvenirs. Pas le moindre vestige de ce modèle des chartes.
Mais, du moins, on pouvait la récrire de mémoire ; eUe était si
chère au pays I... Hélas 1 autre impossibilité; il ne se trouva per-
onne qui fût au fait de cette admirable promulgation. Pas un
(1) Anciens Samnites.
(S) Documenti storici , p. 146.
j.r Sicilien ne savait le premier mot de celte constitution adorée. , On se rabattit alors sur celle de 1812 ; on la modifia ; on la chan- '""" gea ; on la révisa ; on l'améliora ; ou la recommença. Sauf, plus tard, '^^^ après en avoir doté la génération sicilienne, à la réviser, à la remo- ^' " difier, à la rechanger, à la réaméliorer et même à la recommencer. ^ ^ « — Eh quoi I dit un jour le pair Castiglione à la Chambre, notre « glorieuse révolution a six mois de date, et nous n'avons pas encore « de roi ; nommez -nous au moins les candidats qui se présentent! « et nous discuterons leurs titres.
« — Patience I répond solennellement le président de la Chambre, « on n'a point terminé les modifications, les changements, les amé- « liorations , les révisions et les recompositions delà loi fondamen- « laie. Songez qu'il s'agit ici d'uu monument immuable, et qu'il doit « traverser les siècles 1... »
Cela était si évident et si assuré, que cela demeura sans réplique.
Enfin, au 10 juillet 1848, le grand œuvre était presque achevé; et on Fallait adopter à tout jamais. Amye à la Chambre des députés un message de la Chambre des pairs, annonçant que leurs seigneuries demandaient à réviser le travail des représentants, après quoi ils procéderaient le lendemain même à l'élection du roi de Sicile.
« — Non I répliquentles députés, nonl non ! pas demain ! aujourd'hui!»
« — Mais l'examen de tous les statuts? »
« — Il n'y a que quatre-vingt-seize articles. »
« — Encore faut- il y réfléchir. »
« — Cela peut se faire en une heure ; on vote d'inspiration. »
Ces réponses furent trouvées parfaitement justes ; et, bien que la Chambre des députés n'eût pas achevé elle-même de coordonner ses conceptions , elle sauta à pieds joints par dessus les dernières ciselures de sa pyramide législative ; il lui fallait prêcher d'exemple ; et la chose (Ut terminée.
La Chambre des pairs se mit aussitôt en permanence ; elle médita consciencieusement, mûrement et profon4ément, dans l'espace de quelques minutes, sur les treute-trois premiers articles fondamen-
— 3H58 — taux de sa constitntion glorieuse ; puis , elle eavoya dire en toute hâte aux honorables :
« ^ En voilà trenU'trois éPaeeeptés ! n
Peu après , un nouveau message apportait aux députés la bonne nouvelle suivante :
« — En voici maintenant soixante-dùs i »
Enfin troisième et dernier message , avec ces heureuses paroles :
« — Adopté les quatre-vingt-seize (1) ! »
La Charte avait couru la poste ; elle s'était confectionnée à la vapeur; la chaudière législative avait admirablement bouillonné. Les pairs, dans leur habile prestesse, n'avaient faiit aux statuts des députés que des' modifications de peu d'importance ; ils avaient demandé par exemple que « la religion de l'Etat fût exclusivement catholique. » Ce menu détail parut trop insignifiant pour soulever la moindre difficulté.
Un autre obtint moins de succès. « La tribune et la presse ne seront libres qu'autant qu'elles respecteront la morale et la religion.» Ceci indigna les âmes nationales; la réclamation fut trouvée anti-patriotique ; on amenda de nouveau; on pourparla de rechef; et, finalement, on prit un terme moyen qui laissa la question dans le vague.
Puis, selon les us et coutumes en pareil cas, la constitution fut déclarée votée , avec enthousiasme et à l'unanimité, par toutes les populations de la Sicile.
A minuit , heure solennelle , nouveau message pressé de la Chambre des pairs ; il s'agit d'une mesure importante et d*une décision capitale. Leurs seigneuries ont pensé que Ruggiero Settimo^ chef du pouvoir exécutif, devait, avant de céder Fautorité suprême au roi de la Sicile , recevoir un témoignage éclatant de la reconnaissance nationale. En conséquence elles proposent l'arrêté suivant :
« Ruggiero Settimo ayant un droit immortel à la gratitude « Palermitaine , il lui est accordé à perpétuité le privilège de
(1) Voyez tous les journaux siciliens de Tépoquc.
« recevoir désormais toutes ses lettres, franches de port. »
On faisait observer qu'un pareil honneur avait été rendu à Washington par les Etats-Unis.
Acclamations extraordinaires t.... mais moins extraordinaires encore que la munificence des pairs.
« Seigneurs I dit le président de la chambre des députés, il ne « nous reste plus maintenant qu'à nommer l'homme fortuné qui « devra gouverner notre généreuse «ation; faisons-le avec Tenthou- « siasme qui prononça la déchéance de Ferdinand II l »
Commotion dans toute la saUe. Le royaume sicilien va se choisir un monarque ; on entend les cloches tinter. Gela ressemblait au tocsin. La solennité, commandée pour une sorte de naissance, a déjà pris le caractère d'une espèce d'enterrement.
Le député La Rosa est appelé le premier au scrutin ; tout haut 11 prononce son vote:
« Albert-Amédée de Savoie, duc de Gènes, fils de Charles- Albert.»
Tous les députés se lèvent spontanément ; le même nom sort de toutes les lèvres à la fois. C'était le beau idéal de l'unanimité.
Encore un message de la Chambre des pairs ; leurs seigneuries, par une entente miraculeuse, avaient choisi le même monarque.
« Messieurs I dit l'envoyé des pairs, le prince élu par l'autre « Chambre , est le fils de Charles-Albert , le duc de Gènes , « Ferdinand »
Interruptions, clameurs et tumulte.
Quel était donc le prêtre qui avait eu la maladresse de donner au prince piémontais, lors de son entrée à la vie, Finadmissibie prénom de Ferdinand!,,, On débaptisa sur-le-champ Sa Majesté future. On lui refit un extrait de naissance ; et elle s'appela Albert.
Là proclamation de cette bouffonnerie solennelle fut lue à un(; heure après minuit. Elle était conçue en ces termes :
1* Le duc de Gènes , fils de Charles-Albert de Savoie , roi de Sardaigne, est appelé, ainsi que sa descendance, à régner sur la Sicile, d'après la constitution de 1848;
2* Il prendra les nomset titres é* Albert- AmédéefTQi des Siciliens.
On ordonna aussitôt des allégresses publiques , des détonations
d'artillerie, des feux de Bengale et des lanternes chinoises.
Les flottes anglaise et française , où se trouvaient Parker et Baudin, tirèrent sérieusement le canon enrbonneur de lapasquinade révolutionnaire; et le duc Serra di Falco, président de la Chambre des pairs, fut chargé d'aller, en personne, offrir le diadème de Sicile au ijls de la spada de Tltalie, au jeune duc surnommé lo spaditio.
L'amiral Baudin offrit gracieusement une frégate pour transporter à Turin la députation sicilienne (1). Elle partit le 21 juillet. Par malheur, les illustres messagers arrivèrent juste^ non pas pour se courber devant la royauté du duc de Gènes» mais pour saluer la déroute de Custoza. La députation ne put être reçue .Le duc, demeuré en' terre étrangère, attend encore son audience. Hélas! Charles- Albert, qui fuyait devant Radetsky, avait-ille temps de ramasser, sur la route, une couronne de Sicile , lui qui n'était plus sûr, alors^ de garder ceUe du Piémont! t t
(1 ) Elle se composait in président Serré di Faleo, des pain le baron Riso, et des princes de Saint-J-osepk et de Torremusza; des députés Fer* rara. Ferez, Carnasza et Natoli. Ils devaient s'adjoindre, a Tarin» MM. Amari et Pisani. ( Voyez sur ces détails, tons les joarnaox de la Sicile de cette époque.)