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CHAPITRE NEUVIÈME

Position do Id Sicile. — Siège de Messine. — HorriWes combats. — Le polonais Miercslawsty. — Prise de Cakne. — Exploits de Filangieri. — Soumission de Palerme. — Fin de -la révolubon des Deux-Siciles.

a La véritable forme de gouvernement, c'est l'anarchie, » a dit M. Proudhon(l).

Les Palermitains, en ce cas , n'avaient plus rien à désirer. Le désordre et la confusion y étaient à leur comble. Ruggiero Settimo avait planté beaucoup d'arbres de liberté, laissé chanter toutes sortes de Marseittaises, et mis à la porte une quantité de communautés religieuses ; mais ces tristes réminiscences de 1793, brisaient tout et ne fondaient rien (2).

L'armée régulière du pays se composait, en totalité, de 8,000 hommes, parmi lesquels on comptait 400 Français. Elle avait, de plus, deux bataillons de volontaires, tant étrangers que nationaux, sans uniforme, sans discipline, sans instruction, nommés squadres,

(1) Confessions d*un révolutionnaire, p. 131.

(2) Délia rivoluzione Siciliana. 1 848-1 8i9. Païenne.

et commandé par les colonels Bracanica et Interdonato, La moitié de ces huit mille hommes, chose inouïe dans les fostes militaires, étaient officiers et payés comme tels.

4,000 fainéants à épaulettes étaient donc là se livrant aux vices les plus infômes, et dissipant, dans les tripots et maisons de débauche, les fonds du budget de la guerre. A chaque proposition d*ordre, d'examen et d'épuration, il y avait révolte parmi eux. Jamais il ne s'était vu, dans aucune année, plus de licence et de démoralisation (1). Son général en chef fut le polonais Mieroslawsky, ancien maître d'école à Paris (2).

La Sicile, en outre, n'avait pas plus de marine que d'armée. M. Adam Mieroslawsky, frère du général en chef, qui,£n qualité de Polonais, s'était dévoué à la naLÛonHiié palemUtaine, avait proposé d'improviser « une flottille de corsaires avec tous les navires quel- « conques qui pourrissaient dans les ports de Vile, et avec tous « les marins de pêche et de cabotage qui en peuplaient les « côtes (3). » Mais le gouvernement avait d'autres vues; il s'était engagé dans un marché de bâtiments à vapeur anglais; il en paya le montant d'avance ; et il en résulta ceci. « L'argent fut pris avec <( promptitude, et les constructions navales restèrent dans le port « avec inunobilité. n De façon que lorsque la Sicile fut attaquée par toutes les forces maritimes de Naples, elle ne trouva pas même,, en ses ports, une barque armée pour signaler leur approche (4).

Même impéritie du pouvoir en matière d'artillerie, de fortifications et d'approvisionnements. Voici une des grandes mesures qu'il prit pour ses équipages et sa cavalerie.

Art. 1*'. Chaque commune de 4,000 ânes fournira un ebeval à l'État.

Art. 2. Chaque commune de 12,000 âmes fowaira , en irius, un mulet.

(1) Voyez la relation de iê r^mpagne de Sicile, en 1849, par l'aide de camp du général en chef Mieroslawsky, relation écrite sous la dictée de son patron , pages 3 et 4.

(2) Il avait fait une guerre acharnée a ta Prusse, dans le duché de Posen.

(3) Phrases textuelles de la relation Mieroslawsky, pages 8 et 9.

(4) Voyez la relation déjà citée.

— Î63 — Ainsi de suite porportionnellement. Par malheur, (e décret ne fat puMié cpie deux jours avant la prise de Messine. On avait mis vingt mois à y réfléchir. Or, en pareil cas, tord, (^ est jamais,

La Sicile ne pouvait ignorer les armements de Naples contre eUe; il était urgent qu'elle déployât de l'habileté et qu'elle fit preuve de force : le parlement prit, en conséquence, les hautes déterminations suivantes. Il décréta :

1' « Que laplace du PaUUs s'appellerait place de la yictoire. »

Et 2* « Qu*une monnaie cP argent^ d'environ une piastre^ serait frappée à l'effigie de Ruggiefo Settimo, »

Ceci devait' indubitablement consolider, à tout jamais, l'affrandûssement de la Sicile*

Le roi de Naples, après le 15 mai, avait rappelé ses troupes de Lombardie; mais Pépé refusait d'obéir. Ce général avait môme voulu forcer son armée à suivre son exemple. Vains efforts : tous les siens l'avaient abaiid<mné; et Naples avait de nouveaux braves (1).

Il restait à Ferdinand II, en Sicile, l'imprenable citadelle de Messine, commandée par le brave générai Pronio. Un armistice avait été signé depuis longtemps entre la garnison et la ville (2).

Le prince Filangieri fut nommé général en chef de l'expédition contre les rebelles. Le roi né pouvait faire un dioix plus heureux. Le vaillant Filangieri s'était fait, dans les armées de Napoléon, une haute renommée militaire. De nouveaux lauriers l'attendaient.

Il réunit toutes ses forces à Reggio; il avait environ 7,000 hommes. Il s'embarque de là pour Messine.

Païenne était alors persuadée, grâce aux communications de son ministre des affaires étrangères, Stabile, qu'il n'était plus question de. guerre.

(1) Pépé se rendit k Venise avec une demi-brigade d'artillerie, uu bataillon de chasseurs de ligne et 80 cavaliers (total 1,2100 hommes). Il leur avajt persuadé que l'insurrection du 15 mai avait triomphé k Naples. Jl perdit tous les siens au combat , et TAutriche renvoya a Ferdinand 11 les soldats Napolitains qu'elle avait fait prisonniers, ainsi que Tartillcrie et les chevaux.

(2) Andréa Romço avait dirigé cette affaire.

Quette fut la stupeur de Messine à la vue de la flotte NapolHaine débarquant ses troupes sur la côte voisine I... La ville n'était nuUement préparée à cette attaque*

Elle fit aussitôt, par le télégraphe, un appel imméd^tt à toutes les gardes nationales de la Sicile, et se mit à élever des barricades dans toutes les rues. Elle mina ensuite toutes les routes pour les faire sauter au passage de l'ennemi ; elle ouvrit des tranchées en dehors de ses murailles ; et, finalement, elle se fortifia avec énergie, en attendant des secours de Païenne.

Et que répondait cette dernière capitale an eri d'alarme de Messine?

« Laissez débarquer l'ennemi: Puis^ on châtiera son au* (lace, »

Et le 1« septembre, veille du mémorable assaut, la Chambre palermitaine discutait paisiblement la quotité de revenus dont elle doterait Albert- Amédée, En effet, ne fallait-il pas un logis, un mobilier, des vivres et une liste civile à Sa future Majesté? La munificence des députés vota, avec économie, 1,500,000 fir. par an. Parodie d'une parodie.

Ainsi, lorsque les Turcs étaient au moment d'escalader Gonstantinople, les rhéteurs de la cour discutaient gravement la question de savoir si la lumière qui apparut sur le Thabor, lors de la Transfiguration, était créée ou incréée.

Hélas ! Et cependant aucune nation continentale ne devait expédier, par mer, à Païenne, aucune majesté souveraine. Pas une tête princière n'aurait consenti à s'affubler, en Sicile, du hochet provisoire en question. Le parlement y mettait cependant bien de la complaisance et du laissez -aller ; car, à défaut d*up roi, il eût pris un prince ou un duc ;. à d^aut de ducs et de princes, il se fut contenté d'un vicomte ou d'un chevalier; et même, en désespoir de cause, il eût accepté... une bonne volonté quelconque. Mais non, personne à empourprer. Disette absolue de prétendants. Il était écrit qu'à Palerme, comme dans toutes les sociétés secrètes de la Péninsule où Ton proposait la souverainetfi entière de l'Italie à tout personnage éminent, la révolution n'aurait pas pluâ de roi que de trône.

Cependant des bandits de toutes les nations et des forçats de tous les )>agnes, étaient accourus à Messine. Réunis aux troupes de ligne et aux gardes nationales, ils formaient plus de vingt mille hommes.

Le maréchal Pronio, . commandant de la citadelle, qui si souvent du haut de ses triples murailles avait fait trembler les factieux, fit plusieurs sorties à l'effet de détruire les batteries ennemies. Chaque sortie (ut une victoire. •

Le 6 septembre 1848, Filangieri commença ses premières attaques. Une partie de ses troupes fondit avec impétuosité, aux cris de <f Vive le roi ! » sur les retranchements siciliens.. La résistance fot terrible. Les Napolitains prirent d'assaut le village de la Contessa en dépit des bombes et des boulets qui moissonnaient leurs rangs. Ancun danger ne les intimidait ; aucun obstacle ne les arrêta.

Us s'emparèrent des canons qui avaient tiré sur eux, chassèrent l'ennemi de ses redoutes, et arrivèrent triomphants aux portes, de Messine.

A la vue de tant dliérûteme, les habitants de la cité, en proie à la terreur, sortirent en foule de leurs toits. Ils remplissaient Tair de leurs clameurs désespérées ; et, les yeux au ciel, les mains jointes, ils coururent aux bords de la mer, où, dans une attitude suppliante, ils demandèrent à grands cris un refuge au Bul-Dog^ à P Hercule et au Panama^ navires anglais et français (1).

Cette multitude éperdue se précipite dans une quantité de barques et vogue vers les trois vaisseaux ; mais ces bâtiments n'avaient point assez de place à leur bord pour les populations d'une capitale; on repousse une partie des fiiyards. N'importe, rien ne les arrête. Dix mille personnes se jettent k la mer dans le délire de leur frayeur; et, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, ils implorent, k la fois, la pitié britannique et la miséricorde française (2>.

(1) Le premier, était Anglais, les deux autres Français.

(2) Ceux qui ne purent être reçus à bord, se dispersèrent dans les campagnes. ( Relation de la prise de Messine. 1848. r^apics. — Journaiix siciliens de Tcpoque.)

— Sr66 —

Les premiers qui, quittant leur poste, furent se cacher à fond de cale sur l'Hercule et le Panama^ étaient les principaux meneurs de la révolte. Du lieu du sûreté où ils reprenaient haleine, ces grands citoyens voulaient encore donner des ordres aux troupes restées dans Messine ; un des capitaines de la marine française y mit opposition.

« Lâches ! leur dit-il , lorsqu'on ohéit à la peur^ on n'a pins « le droit de commander à des braves. Si vous voulez parler en « maîtres, il faut, redressant votre front , aller où vos frères corn- « battent ; si, au contraire, vous tremblez, demeurez ici, j'y con- « sens; mais baissez la tête, et taisez-vous! »

Pendant ce temps, les troupes insurgées de Messine, se divisant en deux parties, s'accusaient réciproquement de félonie et de eonardise. Ils pillaient les teaisons abandonnées dont ils trouvaient ies portes ouvertes, et massacraient les citoyens inoflensife qui n'avaient pu prendre la fUite.

Vers le sdr, la métropole^ à peu près déserte, n'était plus éclairée dan» ebaqne quairtier que par l'incendie des édifices ; les défenseurs armés de Messine en étaient devenus les prennes dévastateurs ; et^ mlUe fois plus à redouter que l'ennemi, ils se signalaient à l'enviy non par leur énergie k tout sauv^, mais par leur rage à tout détruire.

Ces ^cannibales s'étant emparés de qu^ques prisonniers et Messes Napolitains, les tailladèrent par morceaux. Ils pendirent à leurs boutonnières les ormlles de leurs victimes* Plusteurs ea rôtirent les membres, et les crièrent à Fencan le long des rues :

M A un iou le kilo de ehair Napolitaine t à deux sous la viande « des Suisses ! »

Des mutilations obscènes se firent sur les mourants. Où vit, çà et là, les bourreaux, penchés sur des tronçons de corps, y arracher des langues sangkmtes, et les manger crues sur leur pain (i).

Pour complément de désastres, la malheureuse ville, à l'une des sorties du maréchal Pronio, se trouva pendant quatorze heures» grâce à la maladresse des batteries siciliennes, non-seulement exposée aux bombardements de la citadelle, mais mitraillée par sa

(1) Relation de la prise de Messine. Naples, 1848.

propre artillerie. On évalua à 16,000 le nombre des projectiles de divers calibres gui, des deux côtés, tombèrent sur elle, rien que dans une seule journée.

Après plusieurs faits d'armes, tous plus glorieux les uns que les autres, les assiégeants se dirigèrent sur le monastère fortifié de la Madeleine^ où se trouvaient douze canons ; et, sons la bannière des lys, là s*entas6èrent les prodiges".

Le capitaine d'artillerie AndruzzI, arrivé le premltf au cloître, pointa lui-même un de ses canons contre une batterie ennemie. La brèche est ouverte, il s'élance... il a le front ceint de lauriers. Mais il chancelle, il tombe, il est mort.

Ses soldats, la baïonnette à la main, ne songent qu'à le venger ; et, sans attendre l'ordre de leurs chefs , ils escaladent le couvent.

Un Suisse du canton deVaud, Annexy trouva un des portiques de la Madeleine fermé par une grille de fer. Au dedans, le long d'un vaste corridor, étaient des bataillons armés. Annex s'élance seul contre la grille. Muni d'un instrument de sapeurs, il en brise l'un des barreaux. Son audace a comme pétrifié l'ennemi qui regarde et ne peut en croire sa vue. Annex est entré dans le cloître; il y est seul et le premier. Là , sous des feux de pelotons, il appelle ses camarades ; et, pour compléter la merveille, il n'est atteint d'aucune balle. Le laurier garantit de la foudre.

Hélas t pas toujours cependant. Le général Stockalper^ aujour^ d'hui gouverneur de Naples, avait quatre fils devant Messine, au 3« régiment suisse. L'ainé, le capitaine Eugène, venait d'être grièvement blessé au poignet à l'assaut de la Madeleine, et se retirait en laissant sa place à un de ses frères, lorsqu'il voit passer un brancard sur lequel était un officier mourant ; il y court... c'était un autre de ses frères. En ce même moment, celui qui le remplaçait, tombait sous le plomb sicilien ; et le quatrième frère avait reçu une balle à la jambe ; tout cela dans l'espace d'une demi-heure t

Leur père était à Naples. On lui annonce que le 3^ régiment suisse n'existe plus ; il se présente chez le roi, le cœur brisé, la voix éteinte.

« Sire! dit le vieil officier. S'ils sont morts, du moins c'est en

« braves. C'était pour vou3: pardon si je pleure !.... la volonté de « Dieu soit faite (1)!» ^

La JUadeleine fut enlevéei

Premier assaut: triomphe éclatant. Les portes de la ville étaient franchies. Alors eïïroyable mêlée, résistance héroïque, et massacres sans exemple. Un volume sufOfrait à. peine à décrire les exploits de la journée. L'histoire impartiale 4(ra qu'il y eût, de part et d'autre, ulie intr^idlté mémorable. Du côté des Siciliens il y avait beaucoup plus de troupes, il y avait même plus de canons, grâces k lord Palmerston. Mais, en revanche, du côté des Napolitains, il y avait plus d'habileté, plus de discipline et plus de talents militaires. Filangieri, pour le commandement, et Pronio pour l'exécution, valaient à eux seuls deux armées.

Il fallut prendre chaque rue, s'emparer de chaque maison, se battre au pied de chaque muraille, et conquérir chaque canon, après d'interminables luttes, corps à corps, épée contre épée. Ce fut digne des temps anciens, digne des âges héroïques.

Ces combats acharnés durèrent vingt-neuf heures. Les Napolitains, d^enus aujourd'hui les premiers soldats de l'Italie, chassèrent leurs ennemis de la grande cité et les poursuivirent sur les hauteui's environnantes, où ils achevèrent de les exterminer. Toute l'artillerie de Messine fut prise, ainsi que ses munitions et bagages. 219 canons, 34 obus, 20,000 bombes et boulets, 115,000 cartouches, etc., etc tombèrent au pouvoir de Filangieri. Victoire à

jamais immortelle.

Quant à l'infortunée Messine, ce n'était plus qu'un épouvantable volcan d'où s'élevaient des tourbiUons épais de fumée noire et des jets de flammes ardentes. Partout décombres et cadavres. Les Siciliens, en partant, à l'exemple des incendiaires de Moscou, avaient mis le feu à leur capitale. Palerme, selon une version accréditée, coopérait à la destruction de sa rivale, Messine.

Quoi qu'il en soit, les Napolitains vainqueurs, rentrés dans la

(1) Aucun de ces quatre vaillants officiers ne périt. Le 3* régiment, néanmoins; fut horriblement décimé. Ce régiment s'était distingué de ta manière la plus éclatante.

fournaise vaincue, jetèrent de côté leurs armes pour éteindre l'embrasement. Le gouffre brûlait devant eux, malgré eux et contre eux. Après un combat contre les hommes, ils recommencèrent une lutte contre les éléments^ et ils triomphèrent de tous. Le sang avait disparu sous le feu ; le feu s*éteignit devant la générosité ; et les crimes s'effacèrent devant la gloire.

Si, aussitôt après la prise de Messine, Ferdinand II etit poursuivi le cours de ses victoires, peu de jours lui auraient suffi pour s'emparer de toute la Sicile et y étouffer complètement la rébellion ; mais l'ÀDgleterre s'interposa entre le roi vainqueur et les factieux vaincus. Lord Parker sollicita de suite un armistice au nom de Ituonanité ; l'amiral anglais avait pour appui l'escadre française, et l'armistiee fut accordé.

Pendant cette trêve, il devait être traité de la paix , sous la médiation anglaise. La France y jouait un rôle secondaire. Des négociations forent entamées.

Le roi de Naples, toujours magnanûne et clément, fit les propositions les plus généreuses. Ses concessions à la Sicile, où il donnait les preuves d'une abnégation admirable, étaient aussi étendues qu'elles pouvaient l'être. Il promettait amnistie complète, et sans exception aucune. Mais les amiraux Baudin et Parker, qui auraient voulu imposer au roi les conditions de la Sicile, refusèrent de contraindre la Sicile à accepter celles du roi.

Le parlement de Païenne, heureux et fier du soutien des deux grandes puissances de FEurope, repoussa tout accommodement, avec le plus orgueilleux dédain. Aveuglé par de folles espérances , en dépit du désastre de Messine, il prétendit parler en maître ; et ce fut un bonheur pour le roi de Naples ; car Topiniàtreté des rebelles le força , malgré lui , à. rester dans la plénitude de son autorité légitime.

Lord Parker était parti de Naples pour Pa^jrme avec le ministre français Rayneval, A la vue de ce dernier, le' peuple Sicilien s'écria : « Mais rums ne voulons pas de républiqt^ ! »

Le gouvernement Palermitain demeura inébranlable; la flotte anglaise se retira. La France imita cet exemple ; et la négociation

fifiit par cette beUe phrase du roi , déjà antérieurement prononcée : « Les Siciliens ont Touta se servir do droit de la force, eh bien! « je me servirai de la force du droit, »

La guerre recommença le 99 mars; mais la Sicile avait pordu Messine avec mie partie de sa province, le fort de MUaxneo, et son matériel d*artillerie : eommimt obvier à tant de pertes t.. . Le Polonais Mieroslawsky» ancien commandant en chef des insurgés Badois, devenu disponible depuis ses récentes déroutes sur le Rhin, s'était chargé de sauver la Sicile. A cet effet » il parcourait le royaume au milieu d'ovations révolutionnaires. Païenne élevait des fortifications autour de son enceinte; et Ton y voyait les dames les plus élégantes, armées de pioches et de pelles ^ pousser la brouette des terrassiers.

De tous côtés s^armaient des volontaires indisciplinés, nommés sqaadres, affireux ramassis de brigands, et des militaires retraités, nommés congedati,' dont Texaltation factice n'était que tapage et désordre, feu de paille sans consistance et patriotisme de théâtre.

Le général français Trobriand , qui était venu, là, fourvoyer sa vieille réputation militaire, regardait avec une pitié douloureuse ces Éoles bouffis et vaniteux, dont les outres crevaient en s*enflant, ces fusées volantes et sifflantes, qui devaient être aussi vite éteintes qu'allumées.

L'aide de camp de Mieroslawsky , écrivant sous la dictée de son général , dépeignait ainsi le gouvernement et ses ayant-cause.

« Ces insensés (les ministres) ne voyaient pas qu'à part le « général ( Mieroslawsky ) et la force quelconque qu'on lui con- « fierait, nombreuse ou impuissante, galériens ou honnêtes gens, « personne, dans toute retendue de la Sicile, ne tirerait un coup « de fusil (1). Ce peuple n*est que fanfaronnade et Jactance ; on * « ne peut en tirer aucun travail sérieux, ni le moindre service ré- « gulier pour le salut public. Il ne sait que flâner, crier et s'en- « fuir (î). »

(1) ftelation de la campagne de Sicile en 1849, p. «5. {%) Même livre, p. 34.

Et c'est avec cette insolente exagération que le vaincu de Bade osait parler du pays (fui lui confiait ses destinées.

Parmi les défenseurs de la Sicile, il se trouvait un bataillon français, complété par deux compagnies de gardes mobiles expédiées de Paris. « Cétait là, selon la relation déjà citée, le seul élément solide, À lui sétU il faisait tout te seriHce d^ordre et de vigilanee (1).

Mieroslawsky occupait tes montagnes et d^lés que Tarmée Napolitaine avait à traverser. Avec des troupes aguerries, ces positions eussent été imprenables. Mais la prise de Messine frappait au cœur la révolution Sicilienne ; et les élans démocratiques du chefi»polonais trouvaient peu d*édio parmi les populations de la campagne. Aussi, les batailles de Mieroslawsky n'allaient- eUes être, sans interruption, qu'une suite lamentable de désastres.

Filangieri partit de Messine, après avoir passé toutes ses troupes en revue. Leur enthousiasme avait été inexprimable en apprenant qu'elles allaient entrer en campagne. Le colonel Sicilien Jnterdonato voulut défendre le passage de Nisi ; mais, battu sans avoir même essayé de combattre, il s'enfuit sur les hauteurs voisines, où ses bataillons se disséminèrent. Première débandade.

Lel«' avril 18 19, les Napolitains attaquèrent S. AlessiOy position formidable et presque inaccessible. Là, ils défirent non-seulement les squadres siciliens, mais la cavalerie étrangère qui appuyait leurs opérations.. Le colonel Santa Rosalia se sauva plus loin, dans les montagnes ; et ce fut la seconde déb&cle.

Ainsi furent ouverts à Filangieri les deux défilés redoutables qui gardaient l'approche de TaorminOy dernier rempart de la province. Taormina, bourg inabordable du côté de la mer, était bâti sur un roc escarpé. Le sentier tortueux qui y conduisait, et qu'une seule compagnie, un peu courageuse, eût pu défendre contre une armée entière, avait été détruit et coupé. Autour de Taormina se dressaient, en outre, un cercle de montagnes qui toutes étaient hérissées de soldats et de pièces d'artillerie. Agiles comme des chamois,

(1) Yovcz la relation déjà citée, p. 59.

leskravçs de Filangieri escaladent ces rochers sous la mitraïUadë ennemie ; ils en délogent les Siciliens après des combats à outrance; et quinze d*entre eux, ayant gravi la montagne, entrent seuls k Taormina.

La garnison de la place, à la vue de ces quinze héros, persuadée qu'ils étaicint suivis par de nombreuses légions, lUit en désordre devarit eux. Elle leur abandonne ses canons, ses magasins, ses munitions et ses vivres. Ce fUt la troisième déroute (1).

Mieroslawsky, dans sa relation, déclare ici quMl tirait sur ses soldats pour les empêcher de s'enfuir : singulier mode de ralliement. Selon lui, ces lions à nobles crinières n'étaient que des lièvres à pattes agiles. Voici sa phrase textuelle : ,

« Le général en était réduit au métier de bourreau, contre des <f soldats qui renonçaient au leur (8) ».

Constatons aussi cet autre aveu du chef polonais :

« Toutes les populations du littoral, se mettant en rapport avec « Filangieri, s'étaient retirées dans les montagnes, et trahissaient « la cause révolutionnaire (3). »

Gomment accorder ces paroles avec celles du parlement de Palerme 1

« L'enthousiasme révolutionnaire du patriotisme et de l'indé- « pendance embrase la Sicile entière. » (Journaux siciliens, mars 1849. )

Après cette dernière victoire , qui valut au général Filangieri le titre de duc de Taormina^ les Napolitains entrèrent à Ad-Reoia. Les habitants de cette ville, au nombre de 24 mille^ accoururent à leur rencontre avec des drapeaux blancs et des rameaux d'olivier ; ils s'écriaient avec transport : « vive ru)trerai Ferdinand! »

Le peuple et les soldats s'embrassaient. La joie rayonnait sur tous les visages. Les autorités et le clergé remirent à Filangieri les dons patriotiques que leur avait faits Catane peu auparavant, et qui consistaient en une riche épée à poignée d'or et une bannière tricolore

(4) Les vivres furent distribuées, par ordre de Filangieri, aux pauvres de la contrée.

(%) Relation déjà citée, pu 34.

(3) /J., page 30.

à franges d'argent. Où était donc l'enthousiasme insurrectionnel de la Sicile? Il avait changé de drapeau.

Catane restait à soumettre : Gatane, le boulevard de la révolution, le point central de la résistance, le dernier rempart des rebelles.

Là se trouvait Mieroslawsky, avec toutes ses armées régulières, la troisième partie de toutes ses gardes nationales, ses squadres, ses congedati^ et toutes les levées en masse descendues des montagnes. Catane avait habilement fortifié, à cinq milles de ses murailles, une position inexpugnable. Filapgieri la fit attaquer. Les Siciliens, derrière leurs bastions, armés de longs fUsils anglais, y faisaient les décharges les plus meurtrières. Le premier régiment Napolitain y fut horriblement maltraité; le lieutenant -colonel Marra y tomba grièvement blessé au visage (i). Les assaillants, furieux, se précipitèrent sur la muiraiUe crénelée qui avait dévasté leurs rangs , et la redoute fut enlevée. Mieroslawsky battit en retraite lui-même. Ce fut la quatrième déraite.

De ce point jusqu'à Catane, la route fut jonchée de morts. Il fallut gagner le terrain pied à pied. Chaque pas offrait une forteresse inattendue j des barricades improvisées, des murailles à meurtrières, des mines qui faisaient explosion, et des maisons qui faisaient feu. Les troupes de Filangieri eurent à renverser, un à un, cette suite d'obstacles sans fin. Les maisons furent prises et brûlées, les forts attaqués et conquis, les barricades renversées, et l'ennemi chassé de partout.

Arrivés à Catane, les chasseurs de Filangieri , poursuivant devant eux les fuyards , forcent les portes de la ville. Us jettent à bas les deux premières barricades de la grande rue du Corso et s'y emparent de six canons. Mais , plus loin , foudroyés des toits , des fenêtres et des balcons de la cité , ils se voient opposer une résistance aussi opiniâtre que désespérée. Les chasseurs tombaient, à chaque pas, blessés ou morts : leurs officiers n'en continuaient pas

(I) Piandli le remplaça.

moins à crier : « En avant.' en avant: » et pas un soldat ei\coi*c debotit ne reculait découragé.

L'ennemi s'était replié; mais, en arrière, il voit fondre sur lui de nouveaux bataillons Napolitains. A droite, on le harcelle ; à gauche, on le repousse : la mêlée devient générale. Ce moment décidait du sort de la Sicile.

La ville, surtout dans ses rues principales , fut prise maison par maison. Les chasseurs de Filangieri commençaient ^ manquer de cartouches. N'importe, il leur restait Farme blanche. D'un côté le 4* régiment Suisse avait tout balayé devant lui ; d'un autre côté un corps de Napolitains avait pris les canons échelonnés qiii gardaient les abords de Catane. On vient annoncer à Mieroslawsky que la réserve placée à la porte d*Àdemo était en débandade complète*

« Eh bien! s'écrie le général, nous ferons à nous seuls le tt corps de bataille, la diversion et la réserve. En avant! et mort « au Bourbon I »

A peine achevait-il ces paroles, qu'une balle l'atteint à la gorge. Il chancelle et tombe sans connaissance entre les bras de son aide de camp. De ce moment tout fut perdu pour la révolution Sicilienne. Le coup de grâce était doimé. L'épouvante fût générale, et la fuite désordonnée. Ce fut le cinquième désastre.

Celui-ci était sans remède. Cette fhute était décisive.

Catane une fois prise, avec 50 canons, 12 drapeaux et une masse defUsils, il n'y eut plus de résistance possible. Syracuse fit sa soumission. Cette place avait 8,000 hommes de garnison et 31 canons; mais il lui manquait Tenvie de se défendre.

Augmta, Noto^ et toutes les villes fortes de la côte en firent autant sans délai. Les vainqueurs y entrèrent au milieu des acclamations du peuple qui remerciait le ciel avec enthousiasme de l'avoir délivré de ses libérateurs; et, en moins de huit j ours ^ selon Mieroslawsky lui-même, les trois provinces de Messine^ de Catane et de Syracuse s'étaient prononcées en entier pour le roi Ferdinand U (1).

(1) Relation de la campagne de Sicile en 1849, p. 54

Relatons» comme article complémentaire, une des proclamations de la jeune Halie , affichée dans les communes et les campagnes non encore occupées par les vainqueurs, et publiée après la prise de Messine, selon le système habituel de déception des âèves de Mazzini :

«c Gloire à jamais à la divinité ! Ce matin il nous est arrivé un « bulletin officiel annonçant que douze mille anges Palermitains « avaient arraché la belle Catane aux mains infâmes des vils satel- « lites du tyran qui y ont trouvé leur tombeau. Réjouissex-vous ! « Réjouissez-vous! Réjouissez -vous! Nous nous hâtons de vcms

annoncer cette immortelle victoire de nos héros citoyens , « afin que tous les coeurs Siciliens palpitent d'une même joie mar- » tiale, et se rappellent qu'une nation compacte ne saurait jamais « être vaincue. Dieu protège notre sainte cause. Vive Tunion t Tivo « Païenne l >»

« Le commissaire général, Crispi. »

Il aurait dû signer Crispin.

Ainsi, après le drame, la force (1).

Païenne était plongée dans la stupeur. La magnifique entrée de Filangieri à Coltamsettay capitale de province, avait dépassé toute idée en fait d'enthousiasme et d'ivresse. Seize mille habitants étaient venus au-devant du général avec des couronnes et des palmes ; les cloches sonnaient à grande volée; de nombreux orchestres y avaient joué Vhymne aux Bourbons ; les balcons, fenêtres, toits et lucarnes s'étaient pavoises de blanches bannières , et peuplés d'une foule joyeuse. Filangieri, aux cris de « Vive le roi ! » avait été porté dans les bras de la multitude jusqu'à la cathédrale , où se chantait le Te Deum,

« Mort aux révolutionnaires de Palerme! clamait la foule Sici- « lienne. A bas Ruggiero Settimo! Des armes ! et nous marcherons

(1) La proclamation qa'on vient de lire est dans « la Sictlin nel Marzo f dopo il Mano, » 1849, p. 42.

» contre eux avec vous. Vive notre bon roi Ferdinand 11 (1) t »

Le gouvernement Palermitaîn prenait encore néanmoins quelques mesures bruyamment révolutionnaires. Stabile avait écrit à Mieroslawsky de se rendre de suite à Païenne ; et ce général , malgré sa blessure, était accouru à Tappel; mais « que faire enprésence de la désapprobation de Vimmense majorité du pays ! » paroles du chef polonais (2).

Le roi de Naples daignait encore offrir une amnistie aux insurgés ; mais cette fois il en exceptait quarante-trois chefs , dont il donnait les noms. Les Chambres décrétèrent-, à une immense majorité, malgré le pouvoir exécutif, Penvoi d*un acte de souraission absolue à Ferdinand II (3) ; mais les condamnés, les galériens et les brigands de toute nature que Ton avait armés, pensèrent qu'il était impossible qu*on leur fit grâce ; et , criant à la trahison i ils continuèrent à mettre le désordre et la confusion dans la ville.

Les principaux membres du gouvernement, repoussés maintenant par les Chambres, et qui se trouvaient exceptés de ramnistie, avaient jugé prudent de s*enfuir. L'autorité municipale prit les rênes de TEtat ; par malheur, ses efforts ne purent empêcher une horde de révolutionnaires d'aller assaillir le quartier général de Filangieri, à quelques Billes de Païenne. Il y eut encore trois jours de lutte; mais le général en chef les cernait de toutes parts ; et, leur coupant enfin la retraite, il les défit complètement (4).

Hélas ! les défenseurs de Palerme avaient tellement ravagé la ville avant de partir, que Filangieri suspendit son entrée triomphale pour donner le temps d'en relever les ruines et d'y préparer des casernes. Pendant cet intervalle, on expulsa les anarchistes étrangers, à commencer par le général en chef polonais. Les hommes non compris dans l'amnistie, partirent pour l'exil ; et tous les coupables graciés retournèrent dans leurs foyers.

Le 15 mai 1849, jour anniversaire de la victoire de Naples, 'es

(1) Tous ces faits sont incontestables. (Voyez la Sitilia del Marsp e 4

dopo il Marzo. 1849, p. 44.)

(2) Relation déjà citée, p. 61, 62.

(3) Relation déjà citée, p.62.

(4; Journal de Sicile. Mai 1849.

troupes de Filangieri, au nombre de 17,000, entrèrent enfin à Païenne. La flotte napolitaine apparaissait, en même temps, dans le port. La révolution Sicilienne était terminée; et le roi de Naples n'avait plus qu'une seule pensée au fond du cœur : celle d'adoucir' les souffrances et de réparer les désastres.

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