CHAPITRE DEUXIÈME
Avénemenl de Pie* IX. — L'amnistie elles fêtes. — Le Comt&Rossi.
— La Consulta d'Étal. — Tumultes et couspirations. — L'abbé Gioberti et le père Ventura. — Le Sunderbund et Cicero-Vacchio.
— Le 24 Février 1848.. '
Jean-Marie Mastal, d'une famille noble de Sinigaglia^ naquK le 13 mai 1792. Plusieurs de ses aïeux s'étaient distingués dans rarinée et dans le sacerdoce. Élevé sous la .tutelle de son oncle, le prélat Paul Mastal , il s'appliqua longtemps à l'étude des sciences abstraites, et vécut ignoré jusqu'à Fâge où il entra dans les ordres. Ses connaissances et ses vertus le firent remarquer. Il fut envoyé au Chili, en 1833, comme agrégé au vicaire apostolique Monseigneur Jean Muzi ; il avait alors 3t ans.
Rappelé ensuite par Léon XII, il fut nommé supérieur de l'hospice Saint-Michel à Ripa ; puis, en 1827, il prit -possession de l'archevêché de Spolato, où il resta jusqu'en 1832^ de là, il passa à révèché d'Imola. En 1840, il fut nommé cardinal; et, le 16 juin 1846, il fut*proclamé Pape.
Avant îa décision du conclave , le cardinal Gizzi paraissait devoir réunir le plus de suffrages. H s'était acquis une haute réputation en Belgique et à Cucerne, où il avait rempli les fonctions de nonce. Il passait pour un homme de talent et de progrès aux yeux des réformateurs, qui se rappelaient qu'en 1845, étant légat â^Forli, il avait laissé passer, assez singulièrement^ les dés6rdres qu'il aurait pu étouffer de suite. * .
' Le marquis d'Azeglio, réfugié politique à peu près 4 cette même époque, et qui, depuis, joua un si grand rôle à*Turin, l'avait fait figurer, dans une brochure politique, comme un libéral déclaré ; de pareils titres lui valaient de nombreuses sympathies ; et le bruit s'étant répandu dans Rome, au moment où le conclave allait se prononcer, que Gizzi était nommé pape , les applaudissements les plus vifs avaient accueilli la nouvelle.
L'élection inattendue du cardinal Mastal vint frapper Rome et surprise; il y eut mécomptes parmi les agitateurs ; et lorsque Tavénement de Pie IX fut annoncé au peuple avec les solennités d'usage, peu d'acclamations retentirent. , • *
Les idées ensuite changèrent : le mot d'ordre fut donné par les sociétés secrètes, et le nouveau pontife fut entouré d'adulations croissantes et de protestations enthousiastes ; tous les partis , s& fondant en un seul, semblèrent heureux de tonïber à ses pieds, pour ne plus y former qu'un ^sceau de dévouements et d'amour. L'encens brûla de toutes parts; et le monde entier applaudit.
De tous les gouvernements de l'Europe, Rome, à cette époque, était sans contredit celui où il était le plus urgent de faire arriver d'utiles améliorations , d'indispensables réformes et de sages libertés ; Rome était comme en arrière de tous les bons mouvements d'une civilisation éclairée ; Rome, l'ancienne reine des arts, semblait s'être mise en dehors de tous les progrès heureux. Les esprits sensés en convenaient, et. Pie IX le comprenait à merveille. Étudiant son siècle et son peuple, affamés d'air et de lumière, il pensa que de nouveaux aliments politiques devaient être offerts à de nouveaux besoins reconnus v mais les MaZziniens étaient là ; et, pour tout salir, tout corrompre , les harpies attendaient le festin.
L'Unie roitge était à son poste ; ses chefs circotivenaieat le nou> Tcau pontife. Us ne devaient point tarder à s'empwer de ses intentions géB^easi)^ et de ses vues bienfoisantes, non pour les tourner au prott du peuple^ msis pour remuer le peuple au- profit de leur rapacité ; non ponr servir la nation, mats pour perdre la papauté ; ion pour illustrer la tiare, m^s pour révolutionner le pays.
Qiâd fut leur premier coup d'essai? Ils supi^èrent le Saint-Père d'amnistier tous les condamnés politiques exilés par son prédécesseur. Le noUe cceur de Pie IX i^aurait pu soupçonnor le piège de la perfidie dans un appel à sa démence. Homme de mansuétude et de paix, il consentit à foire grâce; et, le 17 juillet 1846, l'amnistie fut accordée (!)•
n n'y mit <iu'une condition : ce fut que les graciés promettraient sur l'honneur de ne plus comploter à l'avenir contre le gouvernement pontifical.
Quoi de plus Juste et de plus simple !
Aussitdt, selon les instructions tracées au livre de Mazzini, des transports tenant du délire éclatent dans la capitale. On a su, le soir, la nouvelle; le peuple, armé de flaq^eaux , se porte en foule au Quirinal : de nomtweux musictens raccompagnent. Les cris de rentbousiasme et de l'admiration se mêlent au bruit des clairons^ des corset des timbales; c'est une irruption de receanaissanccy utt tonnée d'apothéoses ; et, au milieu de ces joyeux étourdissements, semble s'éleveip jusqu'aux deux y comme ose aurore huttineuse» \& nom adoré de Pie IX.
La nuit tout entière se passa ainsi; le lendemain, semblables transports ; les jours suivants, mêmes ovations. Des flots dliommes, de femmes, de vieillards et d'enfants se prosternaient sous les pieds^ de ses chevaux lorsqu'il sortait ; et lorsqu'il rentrait, comraient, par le plus brûlant soleil ou par la plus forte pluie, attendre que sa fenêtre s'ouvrit pour laisser passer sa main et sa bénédiction.
Les joies deviennent extatiques. Au milieu de dupes ahuries, de racoleurs d'enthousiasme et de marionnettes sentimentales. Pie IX, ne passe phis sa«vie que sous des arcs de triomphe, des pluies de^
(1) L'acte fat réellemettt on aete de potion ; mais on Uni k le nommet
-moiteurs et des nuées dliarmouie. On' le regarde avec des tressaillements de bonheur; on lui parie avec des larmes d'ivresse ; on en fait un héros mythologi<iue avec des statues,, des cai^te$,*des palmes, des bas-reliefs et des cassolettes. On ne permet plus qu'il ait des chevaux à sa voiture, le peuple les dételle et le traîne. On crie ces mots sur son passage ; « Il est beau comme Tespoir, fort a comme le lion, doux comme l'agneau, juste comme Dieu, a Hélas l c'était l'encens des enfers.
Et personne ne se rappelait, » Rome, que les mêmes élans populaires saluaient Louis XVI à Paris, un peu avant 1793; on y avait oublié que Robespierre et Marat faisaient aussi des hymiies et des cantates en r honneur de leur auguste idole; et on y détournait la pensée de ce qu'était devenue , le 21 janvier, en dernier résultat, la tôte du roi constitutionnel. .
Néanmoins, aux yeux de Pobservateur , les manifestations romaines, en se succédant, prenaient un singulier caractère ; l'enthousiasme avait ses chefs ; les masses fraternisantes étaient, pour ainsi dire, enrégimentées par bataillons avec leurs orateurs et leurs guides. Les premiers jours, il n*y avait parmi elles que des acckimations et des vivats ; les jours d'après^ on y remarqua des drapeaux et des banderolles; puis vinrent, les inscriptions et les devises; tout cela marqué' du sceau révolutionnaire. Ce n'étaient point des élans populaires, mais des démonstrations calculées ; on réglait leseffer" vescences, on organisât les délires.
Que de journées dansantes I que de nuits illuminées ! Jamais le monde n'avait oui un pareil concert de bénédictions, de flatteries et de réjouissances. Les couleurs pontificales, le jaune et le blanc, sont les seules qu'on veuille porter. L'exagération s'étend 'à un tel point qu'on servait, dans les grands dîners, au% convives, des œufs durs qu'il fallait manger bon grémal gré, vu que c'était du jaune et du blanc.
Le décret de Tamnistie et les noms des graciés* apparaissent sur tous les murs et se publient sous toutes les formes ; on les voit affichés sur les églises; on les imprime sur les mouchoirs de poche; on leSi célèbre dans les hymnes ; il faut des ovations aux rebelles
cdmiae auréolea à Pie IX. C!est un .volcan de joies et de fûtes; joyeuses laves du plaisir, msûs sous lesquelles s'avancent, cachées, les tempêtes et la destruction.
Les amnistiés s'étaient soumis aux conditions du Saint-Père. Les Sterbini, les Galetti, les Feiretti, les Orioli et tous les condamnés politkpies avaient juré sur l'honneur de ne plus ourdir de trames coupables ; mais que sont les serments pour les hommes qui ne reconnaissent ni de maîtres sur la terre ni de souverain dans le ciel ! Il y en eut un néamnoins qui reûisa de prêter le serment: il. n'y voyait pas un vain mot : cet homme était Mamiani ; plus tard on le verra ministre.
Sterbini remplissait alors à Marseille, en attendant mieux, les fonctions ^étpUya de deux grandes puissances étrangères.
Parmi ceux dont les éclats de reconnaissance étaient les plus bruyants, Joseph Galéttl se faisait remarquer. Fils d'un barbier de Bologne, il avait commencé sa vie, disait-on, par être apprenti coiffeur; puis il s'âait fait avocat. Emprisonné, selon les bruits publics, . pour vol d'ai^enterie dans un couvent, il avait été réincarcéré ensuite pour Êiux en écritures privées, et cela l'avait naturellement conduit à se 'jeter dans les sainU devoirs de l'insurrection. Gracié par le Pape, on le vit s'évanouir de gratitude à ses. pieds, et communia d'enthousiasme avec ses confrères à l'église de SavnA Pierre va, VineiUis. Hélas ! c'étaient là les singuliers titres qui devaient lui mériter plus tard, les épaulettes de lieutenant général et le portefeuille de ministre.-
Inquiet pourtant des sympathisations exagérées de la populace romaine, le gouvernement résolut d'y niettre un term^. Sa défense fut promulguée; d'abord elle fiit accueillie avec le respect de la soumission ; -puis, on se récria contre elle. Etouffer les accents de la reconnaissance et de l'amour fut déclarée chose impossible. Les conciliabules secrets, les faiseurs de harangues et de cantates, les organisateurs d'apothéoses déclarèrent qu'il serait indigne à la nation de refouler secrètement, au fond de son cœur,. ses sentiments patriotiques ; que \^ toodestie du Saint-Père en cette circonstance ne
devait, s'il est possible, qn'ieçroltrA eneore Penthoivissme génërsil; et que, finalement, s'opposer aux manif egtations nationales, serait insulter à Rome et au Pape.
Sur ce, redoublement d'ivresse ; les adulations tournent à la révolte, et les remerctments à Témeute.
Pie IX, sûr de ses bonnes intentions et fort de sa conseience iri^prochable, eût-ii pu croire à cette époque, entouré de déceptions, qu'il n'avait été choisi pour id<de que parce qu'on le voulait pour victime t Le pontife suprême voyait à la sainte table^ au pied des autels, ses in&tigables preneurs ; pour eux, rhypocrisie était une arme, et l'Eucharistie un moyen.
De premières insinuations mensongères se répsmdirent dans les' États romains. Oh affîrmatt tout bas que. Pie IX, armé contre la despotisme, avait commencé sa carrière par être soldat, et que, tout aux idées libérales, amsi que sa famille' entière, il s'était fiiit recevoir firanc-maçon. Les élèves de Mazzinilui mfligèrent l'outrage de leur vénération et le stigmatisèrent de leurs éloges, fis rayaient le christianisme, ils abc^issajest la papauté, ma» ils se prosternaient devant Pie IX. G'étsût la déité du progrès, le régénérateur du genre humain, l'aurore d'une foi nouvelle,ie Messie de la nationalité italienne.
Ainsi Rome se transfigurait. Ainsi, sous de riantes sphères, s'élançaient les sociétés secrètes à l'assaut de la chaire apostolique. Bientôt la population romaine, adroitement dirigée, commença k supplier le nouveau Léon X, le sublime protecteur des arts, du commerce et de l'industrie, le pontife appelé, en rehaussant Féclat de la tiare, à effacer les plus grands Papes, de poursuivre la route glorieuse où il était entré, en . accordant d'heureuses réformes. De lacges concessions politiques ajouteraient à sa puissance et à sa g\oite. Une grande partie de cette population sollicitante ne savait réeRement, en parlant ainsi, ni eé qu'elle réclamait du Saint-Siëge ni à quel but on la menait ; mais elle se laissait aveuglément conduire ; et Mazzini la dominait.
La rentrée des amnistiés au milieu de leurs compatriotes, était une occasion de joyeux tumulte et d'expansions passionnées, qui
— Î3 — ne pdinrait manquer d'être avidement «aisie. Qals^, députatioits , banquet», ebants, feux d'arUfice, quêtes et lampions, rien ne fit faute au triomphe de ces héros deïépoque.
n finit des fêtes, encore des fêtes.
Les gr&ciés sont évidemment les amis privilégiés du SaiAt-Përe : malheur à qui ne partagerait pas cette pensée ! On crie : « ^4 bas « U préUU Viei ! » délégat de Spoleto, parce qu'on n'avait pas alhimé assez vite« sur son balcon , les mèches et le suif du patriotisme. *
Des gravures, où le Saint-Père se montrait fraternisant avec les Gioberti , les Galetti , les Sterbini et autres de la même trempef sont répandues à profusion dans le public. Des caricatures représentent les eougrégations d'État délibérant sur Topportubité de l'amnistie. Qn insulte à la mémoire de Grégoire XYI pour mieux glorifier Pie IX. Le buste du dernier Pape est promené en dérision sur la place publique. En Sabine, on brûle ouvertement les armes dé raiy^ien secrétaire d'état Lambruschini.Le. nom de Grégorien devient une épithëte outrageante ; les prélats et les cardinaut ayant oecupé antérieurement dé hautes fonctions, sont trailés de rétrogrades, proclamés indignes, et pendus en effigie.
On hue les gouverneurs de province qui cherchent à contenir les frénésies de la multitude; on force le gouvernement à rompre la discipline milit^re, en permettant à la garnison de mêler ses vivats aux âueubrations populaires. On isole le Pape dé son églisej en lui représentant -les religieux qui se tenaient à l'écart, avec effroi, des turbulences du dehors, comme des épiménides absurdes que rien ne pouvait arracher au sommeil, ni les temps, ni le Pa|>e, ni' Dieu. On le contraint à prêter l'oreille aux malédictions lancées coptre la soutane et la mitre. D est comme en un lacet de fer, au mUieu des dégradantes allégresses , des joyeuses trahisons et des splendides n^rceurs qui l'environnent. Il ne saurait plus se le dissimuler, ce n'est ni au chef de la chrétienté ni au représentant du Seigneur que continuent à s'adresser les bruyantes acclamations , qui le poursuivent : c'est au réformateur des lois anciennes, c'est à l'apôtre d'un nouveau culte. Ici rien- de pieux ne se montre. On a soin de séparer constamment le pontife de* l'homme : toujours, et partout, Vive Pie IX î jamais, et nulle part, Vive le Pape l
Peti après, ce fut pis encore. Tl circula, dans la ville, des poignards mengçant le haut clergé, et portant cette inscription sur leiir lame : « Vive Pie IX !n Plus tard, deux clameurs se joignirent : deux cris retentirent ensemble : « Vive Pie IX ! A bas le Pape .» ».
Eclairé enfin sur le perftde but des joies exagérées de Rome, le Saint-Père essaya de tourner Les esprits et Topinion vers' des institutions graves et sérieuses. En cette fouable intention , le 24 août 1846, le cardinal Gizzi publia une circulaire qui ordonnait aux chefs Ses principales villes pontiflcales.de pourvoir à Féducation gratuite des jeunes gens du peuple, sous la surveillance des magistrats du lieu. Mais d'autres idées germaient dans les tètes : le moment était venu de substituer à ides réjouissances qui ne pouvaient pas être étemelles, des moyens .plus neufs et non moins tumultueux, avançant vers le inème but ; et, sous le nom de Cireoli^ des clubs furent organisés.
Là, dans ces foyers de désordre et de destruction oii allaient bouillonner Içs haines et Tenvie, les amnistiés, se proclamant les représentants.du peuple, élevèrent leurs voix hardies. Les serments furent jetés de coté : le plus saint des devoirs, l'insurrection, leur commandait ce sacrifice.
Ils mirent chaque jour en question les actes de Tautorité et Tobéissance qui leur était due ; un journal , chargé de déverser le. blâme et le mépris sur le gouvernement et ses ministres, fut établi sous leur patronage ; et, rédigé par le prélat Gazzola et le marquis Potenziani., il Iqur devint une arme puissante.
M. Rossi, jadis envoyé extraordinaire de Louis-Philippe auprès du Saint-Siège pour demander Texpulsion des jésuites de France, et, depuis, nommé ambassadeur , comte et pair en raison de ses services, souriait alors aux menées démagpgiques de ses anciens frères et amis. Son Excellence le comte de Rossi , à Rome , n'était-il pas le citoyen Rossi de Genève ? Ne faisait-il pas partie des •sociétés sécrètes, de l'Italie, alors que Grégoire XVI l'appelait le renégat politique f Ne devait-il pas sa nomination de .plénipotentiaire français aux progrès du radicalisme?... Il était donc de toute justice que M. Rôssi applaudit aux agitateurs, ou du moins en fit le semblant. Les démonstrations populaires ne passaient ja-r
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mais sous son balcon, qu'il ne vînt se courber devant efles. Faute d'un mouchoir pour saluer, il tira un jour sa cravate.
Néanmoins, il ne les appuyait que dans l'ombre et malgré lui. 11 avait ses instructions de France qui lui enjoignaient de ne pas se montrer hostile an gôu\êrnement pontifical. — « Je smi-moi-même un gracié^ » disait-il au Saint-Père, en le remerciant du bienfait de l'amBistie ; et, tout en fiiisant humblemeht sa cour au souverain du Quirinàf, tont en aspirant aux premières dignités aristocratiques, il sentait au fond de son âme qu'il ne convenait nullement à sa position de heurter de front les principes démocratiques qui avaient renversé dans Paris la souveraineté légitime. S leur devait son rang et ses titres (1). *
Ici, toutefois, rendons justice à Fhomme courageux qui, par le fatal éclat de sa mort, a si cruellement expié les coupables débuts de sa vie. Revenu aux lois sacrées de la justice et de Tordre, il parut être un des plus fermes appuis de Pie4X^ alors quMl fût son premier ministre. Le comte Rossi avait des talents incontestables, une haute intelligence et un esprit supérieur : mais la Providence est parfois inflexible. Celui qui avait été membre des sociétés secrètes où Ton jurait haine. à mort à toutes les excellences, altesses, majestés et saintetés, de la terre, devait tomber un jour sous le poi-" gnard de ses frères, alors que, devenu excellence lui-même, il voulait protéger le pouvoir, renier ses antécédents, et sauver Tordre social!...
Que de leçons providentielles I .
Montons à des sphères plus hautes. La monarchie née de Vinsurrectian ne devait-elle pas être brisée, en 1848, sous les pavés de la révolte ! N'avait- on pas vu, en 1815^ le héros A$s,invasions en pays étrangers, ylcimek son tow des invasions en France^ tomber du plus beau trône delà terre au plus afiireux rocher de .Texil !... Que d'exemples donnés au monde, «xemples répétés et sans fin ! Place à la justice de Dieu I
(1) Les cartes da citoyen Rossi et des membres de sa famille étaient remarquables par leur conleur anti-démoccatiqne. — S. Ê.. le comte de Rossi , pair de France , ambassadeur k Rome. — Le vicomte Alderan de Rossi (fils aine). — Le baron Edouard de Rossi (second fils), etc., etc.
Plein de désir de donner à son pays les améliorations poIîU<iue$ qui lui paraissaient nécessaires. Pie IX avait mis à Tétude les réformes qu'il désirait faire dans l'administration de la justice et des finances. Le 8 novembre 1846, il devait, selon l'usage, prendre soiennellemeiU possession de la pourpre romaine à Saint-Jean-de-Latran. La veille, voulant. inaugurer la fête par un décret qui prouvât son désir de favoriser lés arts, le commerce et Tindustrie, H pu-. blia une ordonnance sur les chemins de fer qui, concédant quatre lignes importantes, ouvraient aux États romains de nouvelles voies de prospérité. Mais étaient-ce là ce que voulaient. les grands réformateurs du pays I II s'agissait bien, dans leurs plans et dans leur but, des prospérités du commerce et des besoins de Timlustrie ! L'ordonnance ne produisit que peu de.sensation dans Rome ; et le Pape, en se rendant à l'église, eut la profonde douleur d'entendre accueillir par des huées outrageantes les prélats qui l'accomr
Ce même jour, il adressait à tous les évêques catholiques de la chrétienté une admirable lettre encyclique ; mais plus il développait ses évangéliques pensées, et plus on tramait sa ruine. Tantôt, sous des arcs-de-triomphes élevés à Pie lîpar le fameux charretier .Cicero-Vacchio, on fermait le passage aux voitures des prélats de son escorte (i); tantôt les étudiants de l'Université le poursuivaient à sa sortie des églises, en lui demandant à grands qris une école polytechnique (i).
Les démonstrations ne saluent plus le pasteur que pour le contraindre à délaisser le troupeau. Ici on siffle le cardinal Marini, gouverneur de Rome, et on veut le forcer à donner sa démissioii ; là Angelo Brunetti, autrement dit Ctc^ro-FaccAto, voulant, contre les usages reçus, célébrer avec pompe, le nom de baptême du Pape , vient en procession militaire, avec orchestre et bouquets^ crier sous le balcon du Quirinal : « Viva^Pio nono solo (3) i »
Chaque joie a de nouveaux troubles, chaque fête un nouveau scandale.
(1) Le 8 septembre 1846..
(2) Le 7 décembre 1846.
(3) U 27 décembre 1846.
Pendant ce temps, Florence, autrefois si calme et si heureuse, mais qui ouvrait sa porte hospitalière à tous les révolutionnaires étrangers , voyait , à leur souffle contagieux , se lever de jeunes patriotes, c'est-à-dire de chaleureux enfents du désordre , aptes à renverser tons les gouvernemenls. De premières démonstrations avaient eu lieu en Toscane pour y obtenir une garde civique et la liberté de la presse (1). Guerrazzi , romancier célèbre et avocat distingué, faisait là ses débuts politiques (2).
Une émeute éclate à Livourne, et Guerrazzi en est le chef : on était au mois- de janvier; la révolte fut comprimée, et le fauteur de kl rd>e!lion fut envoyé à l'Ile d'Elbe, au fort de Porto-Ferrajo, Qui eût pensé alors que ce même attentat lui serait mi^jour un titre, à Florence, pour y être premier ministre !...
Pie IX avait changé le gouverneur de Rome ', et monseigneur GrasseliQî avait remplacé le cardinal Marini. Le i" janvier 1847, pour commencer dignement l'année, le cardinal Gizzi , nommé secrétaire d'État , pour complaire aux agitateurs, fait distribuer une drculaire annonçant qu'une commission spéciale de jurisconsultes habiles préparait un code de lois criminelles, à l'effet de rendre la justice plus prompte, de définir la nature des délits, d'appliquer les peines méritées, et d'dter toute prise à l'arbitraire. . Le Saint-Père abolissait en même temps les tribunaux de YUditore et du Capitole ; il les réunissait au tribunal suprême, nommé sacra consulta. Tout lalqud, ayant suivi les cours de l'Université et ayant obtenu le titre de lauréat pouvait être admis d'abord comme chancelier auprès de ces mêmes tribunaux ,'et par suite être nommé juge.
Ces concessions et ces réformes, si ardemment sollicitées naguère , furent-elles saluées par la reconnaissài^ce publique? Hélas !
(1) La liberté de la presse fut obtenue, et la Toscane eat les jâurnlax les plus démagogiques. L*AlbaeX LtL Patrie, k Florence; L*UaHa, a Pise ; Le Peuple, ^i Sienne; et Le Courrier livoumais, a Livonrne.
{%) Il était auteur du Siège de Florence et de la Bataille de Bénévent, n publia une brochure politique adressée au prince et au peuple qui fit alors une sensation profonde.
elles ne suffisaient plus aux exigences. On exaltait encore Pie IX , mais on insultait le Saint-Siège.
Le peuple des provinces, endoctriné par ses meneurs et prêtant Toreille à leurs infômes calomnies , avait Tautorité on horreur. Un vaste système d'attaque est organisé sur tous les points contre le gouvernement. Les propagandistes, envoyés à Bologne et à Ferrare, y dénoncent à la hiine générale toutes les administrations de Rome comme étant composées de misérables rétrograde^-, qui s'opposent aux vues libérales de Pie IX et qui conspirent contre lui. Les noms les plus dignes de respect, indignement affichés sur lés places publiques, sont voués à Texécration du pays. On raconte des feits atroces ; on invente d'horribles complots devant éclater à h^ur^fixe; on exhume des Castes de 1793, la tradition de ces complots; et l'Europe itupéfaite est informée par les gazettes radicales que les membres leç plus honorables du Sacré Collège ont tramé la mort de quinze mille Rotnains , que le hasard désignerait , et que devront frapper sans miséricorde les balles de la réaction.
Chaque jour, en secret, dit-on, les admirateurs du Saint-Père sont lâchement assassinés. Tous fes chefs de la police sont signalés comme traîtres et homicides , tous les gouverneurs de provinces comme leurs compfices , et enfin les troupes elles-mêmes comme les instruments liberticides des tyrans de la nation.
La seule di|;ue à. opposer, selon les sociétés secrètes, au torrent iiévastateur du despotisme, est la puissance popiolaire. Il faut donc que le peuple s'arme , qu'il défende ses droits lui-niême , et qu'il veille au maintien de l'ordre; il faut qu'Use lève dans sa force et dans sa majesté pour venir en aide à Pie IX , briser les chaînes qui l'entravent , et le rendre à ses grands destins.
Fier du rôle magnifique auquel on l'appelle ainsi , le peuple s'assemble et délibère, fl veut se substituer non-seulement aux directeurs de la police , mais à tous les chafis d'administration. Â cet effet, les Cireoli, élevant impérieusement leurs voix , combinent les moyens àiergiques par lesquels on pourrait le plus promptement possible triompher de toutes les résistances ; et il est fermement décidé parmi eux , que le drapeau de l'insurrection sera hautement déployé si Ton n'accorde pas sans délai , à Bologne d'abord , et k Ferrarc ensuite, l'institution de la garde civique.
La peur s'empare du pouvoir; il n'ose résister et cède. Bolî)gnc * aura immédiatement' une garde nationale ; puis viendra Je tour de FerArc
Sous les murs de la ville étemelle, les Gircoli se multiplient et se déclarent en permanence. tJne guerre plus implacable que jamais est déclarée à tous les prélats, cardinaux et dépositaires du pouvoir. Les assassinats commis dansrRome, et préalablement décrétés au tribunal des soeiétés* secrètes, sont publiés par les journaux comme oeuvres des réactionnaires. En vain le 15 mars un comité de censure est créé pour arrêter les publications incendiaires qui, outrageant à la fols la morale et la religion, signalent au fer des meurtriers, les défenseurs de l-ordre soci&l: le flot révolutionnaire L emponte» U renverse toutes les digues.
Une notification du cardinal Gizzi, adressée au peuple et lui rappc- .tant les bienfoits du Pape, vint essayer encore, le 17 avril 1847, de calmer les esprits en promettant Tinstitution d'une consulte d'État, c'est-à-dire d'un nouveau pouvoir chargé de donner son avis sur toutes les mesures à prendre et de contrôler tous les actes qui en seraient la suite. Pie IX s'était laissé prendre aux arguments spécieux qui lui présentaient cette consulte fTÉtat comme devant être il la fois une force pour le Saint-Siège et une garantie pour la nation.
Aussitôt, selon la coutume invariable, grands applaudissements populaires. La notification est portée le soir comme un étendard militaire sur la place du Quirinal. Imprimée en gros caractères, elle est entourée de quatre cents flambeaux. Recrudescences d'allégvesse, redoublement dL'efiervescences^
Quelques- jours après., grand banquet auColysée pour y célébrer Tanniversaire de la fondation deRome.Sterbini, dans un discours véhément où Pie IX était présenté comme un second Numa^ met dec6té la papauté. Quelques seigneurs romains applaudissent, beau* £oup se tiennent à Téçart, notamment les Barberini, les Doria, les Chigi, le prince Torlonia, le marquis Patrizzi, le prince Massimo, etc., etc. '
Au mois de mail sermon à 4'égiise de Sainte'MariC'des-4ngcs\, où rarchidiacrc Lorini prononce un discours de iDrum. U y rcçoil
' des battements de mains comme au théâtre ; et les chapeaux ne se tirent plus dans la maison de Dieu.
Le 16 juin, des députations provinciales se présentent *à Uame dans tout Fappareil des déploiements militaires , avec étendards et musicpie. On s'essaie aux insurrections. Nouvelle hymne de Ster* bini commençant ea ces termes : « Rome ! jette au loin tan Uir dignepmusière!{\)9
Grasselini , gouverneur de Rome , était un homme de progrès et de Hberté ; mais il voulait le progrès avec la sagesse, et h ia»erté avec Tordre; sa perte est résolue dans les clubs.
De nouvelles terreurs se répandent. Que de conspirations ef^ frayantes! Tantôt c'est De Pape, dit-ron, que veulent oolever les réactionnaires , soudoyés par TAutriche ; tantôt c'est le corps des carabiniers qui, d'accord avec les troupes du roi de Naples, doivent s'emparer de la ville et y égorger les véritables soutiens de Pie II, les gr&ciés^ les amis da peuple. La puissance militaire qui s'oppose aux désordres est surtout celle qu'on s'attache à perdre dansTopi-. nion pour. y substituer une milice citoyenne a^^uyaiit les insurrections. Aucun moyen, quelque pervers qu'il puisse être, ne coûtera pour y parvenir. Citons un exemple entre mille. ^
La mort du colonel Freddi, chef des carabiniers, avait été décrétée par les carbonari, et l'assassin tiré au sort. Ce dernier suit pas à pas sa victime. 11 épie toutes ses démarches; il calculé l'heure et le lieu où son poignard devra frapper. Mais trois fois il manque son coup ; ti;pis.fois des circonstances, aussi étranges qu'imprévues, l'empêchent d'accomplir son crime. Effirayé de ces obstacles, qu'il regarde comme providentiels, il hésite et n'ose poursuivre.
Mais, selon les instructions du tribunal invisible, il devra payer de sa vie son infraction à son serment Elle a sonné rheùre fixée oii il aura à rendre compte de sa t&che ; il tremble maintenant pour lui* même. Que foire ! il va se jetter aux pieds d'un prêtre et lui révèle son secret. L'ecclésiastique, ayant reconnu l'exactitude du récit, se rend auprès du colonel. H lui apprend l'affreux péril qui le menaçait; et Freddi, pour soustraire à son tour le meurtrier au poignard de
(1) Il en avait fait d'autres antcricufement. On remarquait dans ces députations de province une foule de malfaiteurs et d'assassins.
— aises frères, hii remet quelques pièces d'or. (^ dernier fhit et disparait.
La nouvelle de Fattentat manqué se répand aussitôt dans Rome. Les radicaux Pexploitent à leur profit : ils publient qu'une conspiration infernale contre Pie IX^ à la tète de laquelle était le colonel Freddi, aidé parle cardinal Lambruschini, était sur le point d'éclater ; qu'un patriote, armé d'un poignard, était venn la déjouer. Celui-ci, au moment suprême, a manqué de courage, il est vrai : mais, da moins, le Pape est sauvé ; et le vraj but se trouve atteint.
Ces m^isonges sont applaudis ; ces calomnies sont acceptées; en vain Fenquète ordonnée à leur sujet constate pleinement la fourberie des anarchistes : ce 'sont ces derniers, qui l'emportent.
C'en est fait t les faux récits et les' trompeuses accusations obtiennent croyance en tous lieux. Les hautes classes elles-mêmes y prêtent Foreille. La méfiance contre la police et la haine contre rautorité se propagent rapidement. On va jusqu'à affirmer, que la vie du Souverain Pontife est en dangei* an milieu de qss suppôts du crime. La presse accrédite ^es bruits avec un luxe étourdissant tf amour pour le successeur de saint Pierre ; chacun tremble pour Pie IX. Où trouver un moyen de salut ? Les sociétés secrètes l'indiquent ; il faut la force armée du peuple. Il faut une garde civique; 'elle est demandée k grands cris. Quelques )>rinces romains se mettent à la tête du ipouvement. Le Pape se rend à Tunanimité des vœux ; et, par décret du 5 juillet 1847, Rome , ainsi que toutes les autres villes des États pontificaux, aura sa garde nationale.
La révolution marche de victoire en victoire; elle est maîtresse du terrain. Pie Dt, selon les radicaux, est aujourd'hui sêus l'égide du peoplé en armes ; il est libre d'agir à sa guise ; il n'a plus de fers ni d'entraves. Qu'il se montre enfin tel qu'il estl Pas un de ses anciens serviteurs ne doit rester anprèl de lui. Qu'à agisse I et que Rome admire !
On était au mois de juillet : mois néfaste aux temps actuels. De premières agitations avaient eu lieu à Lucques ; on y avait demandé et obtenu de premières concessions aux cris de « Vive Pie IX i » il s'en était'suivi des joies délirantes ; et , dans le^ tumulte des têtes, on y avait insulté le dua: récompense patriotique (i).
(1) Il se relira a Massa-Carrera (Voy. Storia degii aprenimenH d'italia, par Ferdinand RûnciU).
A Naplcs , essais de désordres ; à Florence, mêmes symptômes. En Sicile et dans les Calabrcs, d.cs insurrections se préparent. Vltalie entière s'agite; elle est aux premières scènes du drame.
Le 15 juillet 1847,.tuAiulte dans Rome : on y a fait circuler le bruit que la garde nationale, bien que décrétée, n*aurait pas son installation. D^immenses placards sont apposés suc les murs : ce sont des listes de proscription, où se lisçnt les noms de Lambruschini, de Gras- . sellini, de Freddi et de beaucoup d'autres. Une grande alarme est répandue dans la ville ; on annonce positivement qu'une troupe d'assassins, soudoyée par la police, va mettre Rome à feu et à sang. Chacun fuit ; les rues sont dése^rtes. Les princes Borghèse, Aldobrandini, et le duc de Regnano, courent épouvantés chez le Pape.
« — Sauvex-nom d'horribles massacres ! » disent- ils. à sa Sainteté.
Et, .à force de prières, ils obtiennent qu'on arme immédiatement la garde nationale. L'ordre en est donné à trois heures^
Les chefs de bataillon se bâtent de réunir autant d'hommes que possible sur la place de la Pilota, Là seront distribués des fusils, des épées et des bannièves.
Le soir même , effrayant spectacle ! On s'arme en un morne silence : on marche à la clarté des torches. A la vue de chaque drapeau, on crie : « Vive la garde civique !» Mais ce n'étaient pas des saints fraternels, c'étaient des vociférations sataniques. Et, pendant ce temps , à la faveur des ombres de la nuit, on violait les domiciles ; on y faisait des perquisitions populaires ; et,*Ie poignard ii la ceinture, on y cherchait ceux dont les noms figuraient sur les listes de proscription. Par bonheur, il n'y en eut qu'un petit nombre de faits prisonniers; beaucoup parvinrent à s'échapper; Grassellini fut de ce nombre (1).
Et qu'advint-il après ces désordres?. y eut-il enquête et châtiment ? Non : la peur glaça le pouvoir, et l'impunité fut la loi.
11 avait été arrêté dans les conciliabules de Vttalie rouge que le
(I) Ces mêmes scènes recommencèreot dans les provinces pour y arrc- *içf les personnes qui s'étaient enfuies de Rome.
cainliiial Ferretti serait substitué au cardinal Gizzi. Ce dermer^.jadis Pidole des libéraux, avaitentièrement perdu son crédit. Ses anciens partisans criaient : tiÂbas Gixxii » Il n'a plus leurs idées, c*est un rétrograde ; il sert leurs ennemis, c'est un renégat ; il est au pou- ?oir, c'est un traître.
Le cardinal Ferretti s'était bien, U est vrai, montré ami de Tordre ; mais les menées révolutionnaires de son frère Pierre Ferretti, ancien 'condamné politique, étaient de nature à Influencer ses opinions et sa conduite : on le proposa au Saint-Père.
Le choix paraissait honorable : Pie IX accepta Ferretti, et ce cardinal fut nommé secrétaire d'état. La garde nationale en témoigna hautement sa satisfaction ; et Ton passa à d'autres trames : à l'expulsion des jésuites.
Le célèbre abbé Gioberti Tenait d^envoyer à Rome des caisses pleines de sob ouvrage intitulé le Jésuite moderne. L'autorité pontificale essaya d'arrêter la publication de ce livre anti-religieux, défendu à Turin et à Naples : ses efforta furent inutiles. Les maximes politiques de cette œuvre révolutionnaire obtinrent un succès d'enthousiasme, et fauteur fut porté aux nues.
L'admiration devint un culte. Le portrait de Pabbé Gioberti s'étala, Doa-seulement dans toutes les boutiques, échoppes, rues et carretburs, comme celui de Cicero-Vaechio, mais jusque dans le sanctuaire des églises. Les hymnes retentissent à sa louange; le^ baltquets célèbrent sa gloire ; l'abbé Siéyès est éclipsé ; l'abbé Lamennais n'est plus rien. £t Ton crie : •VweGioJkrtiîn comme on* criait : « Vive Pie IX In
Le Père Ventura, que les lauriers du> prêtre piémontais empêchaient de dormir, veut l'égaler Qt même le surpasser en élueubratiens démagogiques. II élève sa voix tonnante; il publie ses idées fougueuses. Jadis, il avait dit : « La* papauté est une fiwMtrtMe' a héréditaire ; et en voici la preuve : le Pape, qui crée ses car dite naux, en est évidemment le père. Or, on choisit soft successeur « parmi ses fils : donc, la papauté est une monarchie héréditaire, »
Hélas l autre langage aujourd'hui ; le père Ventura propose l'abolition de toutes les lois existantes. Il veut tout refaire à nouveau : noblesse, église, clergé. Selon lui, rien de ce qui existait antérieurement ne doit rester en place et debout. Ce théatin radical veut
changer jusqu'aux vieilles armoiries de Rome ; et mèoie il a el^oisi les Boiivelles : Rémus, Ramuhis et la Louve. Deux moutards el une bMe fauve. Expliquait-il cela ainsi : Population et réfmbliqwf • •
L'abbé Gioberti et le père Ventura considéraient la garde civique comme une force populaire ; on travaille h fliiire licencier les troupes suisses, que l'on regardait coilme une force gouoemementaie (1); et, pendant toutes ces machinations, le draaie s'eQteure de fêtes, he» ovations à ta milice citoyenne servaient admirablement * de prétexte à des démonstrations iniuriettses contre les Jésuites et à dés cris de baine contre les régiments suisses ; on y faisait des quêtes pour l'bablUeÉieDt de la civique; et fabbé Gioberti triomphait.
Le mois de septembre avait vu le prince de Canino débarquer k Livoume sur le TélémaquA avec son secrétaire, le dooteur Louis Masi. Le prinee était esk $oldat de la garde nationale, et son secrétaire en capikme. Tous deux y avaient harangué la viUe, y avaient prêché la guerre à rAutndiie^ avaient fait des serments patriotiques, avaient embrassé Guerrazzi, Montanelli et tous les Mazziniens du terroir, aux cris miUe fois répétés de vive Pie IX l vive Charles- Albert î vive Léopoldlli et finalement, à mots couverts., avaient, à son de trompe et de doche, prophétisé la républi-^ que (2).
• Ce mênae prince de Canino fut à cette époque à Venise ; il y débita, à propos du congrès scientifique,, une péroraison des phes d(magogiques. Que fit la cité aristocratique des doges? elle le chassa de ses murs, et le fit reconduire ^la frontière par un commissaire de poHce, auquel le prince reconnaissant, donna, en souvenir, sa cocarde tricolore.
Eh octobre suivant , le duc de Lucques abdiquait en fiiveur du duc*de Toscane; et Gènes se' signalait par de graves désordres. Le due de Modène, hii seul, résistait encore à Forage.
Pie IX, par un motu proprio du â octobre, avait forané des coa-
(1) Le rendez -vous prin'cipal des anarchistes était au Corso, chez un marchand de tabac nommé Piccioni,
(i) Extrait da supplément du joarnal le Corriere Ihornese , n" 23, da 11 sept. 1847.
dbyGôOgFe
seils manicipaux et un séoat dans Rome. Antérieurement, en avril, il avait promis la eomuUe â^ttaU En novembre 1847, cette institution fut donnée.
Pie IX avait voulu compos^ sa consulte d'État d*hommes de
cceur et de talent; mais, malgré ses soins et ses voeux, il s'y était
^issé plus d'un traître. Néanmoins, le cardinal AntoneQi, prélat
. du plus rare mérite, en avait été nommé président : on n'eût pu
£iire un meilleur cboix.
L'inauguration de la consulte d'État se fait avec une pompe sans ' exemple. Lanternes chinoises, feux de Joie, danses et sérénades, rien ne manque aux démonstrations de la joie populaire. Tout à coup^ au milieu 'de la fête, on voit se déployer les drapeaux de toutes les puissances de lltalie; les ministres de Toscane et de Turin s'étalât volontairement prêtés à cette parade ; et rautorit€ n'avait pu y mettre obstade. Les bannières se suivent k la file, avec tambours, cors et elairons, saluées par des acclamations frénétiques. ^
Les sociétés secrètes avaient voulu/ par le tableau militaire d^ cette réunion d*ori0ammes muH:b|int ensemble, représenter Tunité ilaliemie; ils domiaient-ainsi un vaste but politique à rinstallation d'un grand corps administratif. Le Saint-Siège avait Fair de favoriser, ridée d'une iîiture croisade ; et c'était, parmi les réjouissances de la paix, le simulacre de la guerre (t). '
L'horizon politique était gros de tempêtes. On avait révolutionné, sous rittbit de garde national, la génération de l'âge viril ; on voidut révol«tio9ner, sous le même uniforme, les générations du jeune âge. On enrégimenta -les enfants de sept à douze ans dont on confia l'instruction à un carbonaro piémontais appelé Questa; et, en décembre 1847, on eut une armée de gamins, ayant des flisils à leur taille, façonnés aux principes du désordre, et nommés htOamons de Vespérance,
En ce même mois de décembre, une princesse auguste à qui le del semblait avoir promis les phis brillantes destmées, Timpéra-
(i) Le cardinal Ferretti s'était vivement opposé a là promenade des drapeaux; mais son frère Ferretti, le ministre de Turin et Madame Torlonia eombattaient son opposition ; ils s'étaient rendas chez le Pape, et leur parti l'avait emporté.
trice Marie-Louise, descendait s«ns bruit au tombeau. Compagne de Napoléon, elle avait eu le monde à ses pieds; elle eût pu, même en ses malheurs, se conserver une auréole... elle aima mieux s'éteindre eUe-^mème. Les pompes de la gloire et Téclat de la renommée ne convenaient nullement à sa nature douce et tranquille* Il lui eût été impossible d'être grande et sublime, elle ne fut que bonne et bienfaisante. Paris n'a plus mémoire d'elle, Parme ne l'oubliera jamais.
Alors le Sunderbund, en Suisse, occupait Fattention publique. Le bruit de la victoire des protestants sur les catholiques est officiellement annoncée à Rome le 3 décembre 1847. La révolution italienne, en partie comprimée Jusque-là dans les serres chaudes des clubs, éclate aussitôt plus, bruyante et plus dévastatrice que les ton- ^nerres du Vésuve et de l'Etna. Un nouveau foyer de désordre est Ibuvert à tous les esprits de subversion. La ville éterue&e est splendidement illuminée ; de ses mur| part un immense cri de triomphe à faire tressaillir dans leurs tombes tous les saints et martys de l'église. Les cloches s'ébranlent comme pour la victoire de Lépante; une multitude farouche bondit, enivrée , dans les rues, à la lueur ardente des torches, âvêé ces vociférations inou!es : « Vivent ! vivent les protestants t »
Les.adeptes de Mazzlni ne déguisent plus leurs tendances; ils marchent hautement et sans 'feinte à la conquête des perturbations sociales. L'opprobre retentissant que font subir leurs bacchanales impies à la métropole, de Sixte-Quint est, pour l'église catholique, un premier glas de l'agonie. Le Tibre mugit stupéfait; l'Europe chétienne a frémi; la chute du Saint-Si<$ge est certaine.
En vain Pie IX se montre indigné ; sa parole n'a plus de force. Les enfants (jie l'Italie rouge n'ont plus besoin de son nom pour en arriver à leurs fins : la .fourberie n'est plus nécessaire. Le cardinal Ferretti, consterné, ne tardera point à se démettre de sa charge de secrétaire d'État en faveur du icardinal Bofondi, légat de Ravennes (l). Le père Ventura, eontinùant ses prédications réfor-
(1) Ferretti fut prendre a Ravennes la place qu'y occupait Bofondi»
mistes, demande qu*on chasse da pays tout ce qui n*estpas progressif; il obtient le renvoi des frères de Técole chrétienne à Ancdiie, et fait expulsa de Fano les membres de la société de Jésus. Tout réussit aux anarchistes.
Pie IX avait annoncé qu'il ferait visite au collège des Jésuites ; explosion de murmures à cette nouvelle ; la foule ameutée se porte au Quirinalf en criant : Droit au peuple ! On ferme les portes du palais; les Suisses prennent les armes; la cavalerie accourt au galop. Redoublement de fureur parmi les masses attroupées: ces précautions leur sont des insultes ; elles se regardent comme trahies. Une députation, introduite auprès de Sa Sainteté, lui adresse de vifs reproches ; et> pour calmer l'irritation, Pie IX promet de se montrer au Corso le lendemain, dans l'après-midi, à la multitude qui l'appelle. L'émeute s'apaise aussitôt.
Le lendemain, fidèle à sa parole. Pie IX se rend au Vatican. De là, il se dirige solennellement vers le Corso. Une population innombrable et turbulente escorte sa voiture ; mais elle ne laisse approcher d'elle aucun des prélats de sa cour. Aux protestations de dévouement à sa personne, se mêlent des sarcasmes et des injures contre les cardinaux et l'Église. Les témoignages de respect, prodigués naguère avec tant d'effusiou au régénérateur du Saint-Siège, s'affaiblissent et disparaissent. Le fameux Angelo Brunetti, autrement dit Cicero- VacchiOy monté sur une voiture qui suit immédiatement celle du Pape, excite les rires de la foule; il porte une bannière grotesque, et profère d'étranges paroles. Les âmes honnêtes frémissent ; la révolution, peu à peu, laisse tomber ses derniers voiles : les fleurs ne cachent plus Fablme.
D'affreux événements viennent tout à coup en aide aux anarchistes : la fatale année 1848 était commencée.
Le 1 S janvier, révolution à Palerme et triomphe des insurgés; Ferdinand U a perdu la Sicile où sera proclamée sa déchéance.
personne n*y mit opposition , parre que ce dernier avait aussi parmi les factieux, comme son prédécesseur, des frères qui avaient été condamnôs politiques en 1831.
Le 29 janvier, insurrections à Naples et constitution promise.
Le 8 février, commotions à Turin et constitution promulguée.
Le 12 février, tapage à Monaco, et constitution par Florestan !•'.
Le 18 février, soulèvement en Toscane et octroi de constitution.
Fermentation chez tous les peuples.
Rome accueille ces nouvelles par des acclamations frénétiques. Une commission expose au Pape la nécessité urgente de suivre Télan général et de donner aussi aux Romains une charte démocratique. Lord Minto, envoyé extraordinaire de Londres, soufflait aux brasiers des révoltes. Hélas! il n'était plus possible à Pic IX de lutter contre l'anarchie. En vain essaierait- il de se soustraire à la tempête européenne : la révolution qui Tenserre est maintenant sûre de sa proie ; Pie IX n*a plus d'autre appui que sa piété, d'autre consolation que la prière ; il n*a plus que Dieu pour ressource.
Espèrc-t-il lasser la fureur de ses ennemis par ses angéliques vertus et sa résignation patiente? Oh ! le génie des révolutions ne s'arrête jamais dans son impétueux essor. Hien ne Témeut, rien ne le calme. Sourd à la voix de la raison comme aux cris de Thumanité, il se lève ardent et sans frein, il passe froid et sans pitié.
Pie IX assemble son conseil ; il lui donne ordre de rédiger, avec sagesse et réflexion, tes bases d'une constitution en harmonie avec la gravité des circonstances ; mais le peuple, secondé par les journaux, et poussé par les sociétés secrètes, ne veut ni délais ni études; il demande que la constitution soit immédiatement proclamée. Rome n'a pas le temps d'attendre.
Ici, nouveau coup de théâtre I épouvantable catastrophe I Paris s'est de nouveau soulevé. Le trône de Louis-Philippe s'écroule.... Voici la RépubliqiJe en France.
Vingt-quatre février, salut !