CHAPITRE QUATRIÈME
Guerre de l'indépendance. — Manifeste de Charles-Albert. - Départ de l'armée piémontaise. — Départ des légions romaines.
La désorganisation française de février était , à cette époqae , au milieu de ses premières apothéoses. Les rues de Paris étaient siUonnées , comme celles de Rome y par des bandes tumultueuses , qui y promenaient leurs piques nationales, leurs drapeaux tricolores et leurs bonnets phrygiens. Mêmes répétitions, mêmes parades, si ce n'est cependant que la nouvelle république française avait Pair de se moquer à la fois d'elle-même et du monde entier, tant Tatroce y était burlesque. 1848 complétait par le ridicule, Texpérience faite en 1798 par la terreur (1).
Rome ne s'en évertuait pas moins à saluer de son enthousiaste
(I) Et cependant Caussidière disait an qnarante-hnit comniissaircs du gouvernement d'alors : — « Nous incendierons tout Paris cl nous n'y lais- « serons pas pierre sur pierre » (Rapport de la commission d'enquête, 1. 1 , p. 3b7, Assemblée nationale du 26 juin 1850).
admiration les farces révolutionnaires de son imitatrice. On nouveau ministère était nommé.
Le cardinal Antonelli, président du conseil, aux affaires étrangères.
Gaetano Recchy à l'intérieur. .
L'avocat Sturbinetti à la justice.
Aldohrandini à la guerre.
Galetti à la police (1).
Ce dernier fait immédiatement publier que la Congrégation de Jésus, qui était partie pour Texil, avait été expulsée par ordre du Pape, et que tous ses biens étaient confisqués. Pie IX fait démentir son ministre : inutile acte de courage.
Alors, comme un tonnerre nouveau, s'élevaient d'immenses clameurs ; la voix de la jeune Italie retentissait de toutes parts : « Attx armes ! aux armes ! » criait-elle.
« Affranchir l'Italie de la domination étrangère n est devenue la pensée de feu qui , courant de clochers en clochers , réveille , électrise , embrase. « Aux armes! » redisent tous les organes de la presse avec un enthousiasme unanime. « Aux armes ! » répètent des populations entières avec des transports inouïs.
Charles-Albert, à la vue de ces grandes manifestations, et obsédé par les pressantes sollicitations de tous les chefs de sociétés se< crêtes , porte enfin la main sur son glaive. Il ne regarde plus comme un rêve la couronne de Lombardie. Une grande croisade est prèchée; le Piémont, jusque-là en parfaite harmonie avec Vienne , le Piémont que personne n'attaque et qui , par conséquent, n'aurait lé droit d'attaquer personne, se déclare contre f Autriche: il se place à la tête des soulèvements de la Péninsule. Turin , se levant pour l'unité italienne , est , dit-on , Y étoile des ma^es conduisant à la rédemption. On plante ici et là , au roulement des tambours et aux bruits de la guerre , les arbres de la liberté. Une effervescence inimaginable, un irrésistible délire s'étendent de
(1) Aux finances, il y avait Vé\è([ue Morichini ; a l'instruction publique le cardinal Mérofante; Pasolini aux travaux publics; et Minghetli au commerce.
province en province ; grands et petits , riches et pauvres, tout veut s'aimer, tout veut combattre ; l'Italie entière se lève.
Ah ! sans doute , il y eut d'abord , dans cet élan national , un patriotisme sincère. Il y eut là de généreux sentiments et des dévouements admirables ; mais là aussi, cachés sous de prestigieuses promesses et sous de sublimes dehors, il y avait les pièges les plus inf&mes et les trahisons les plus lâches. Cette levée de boucliers ne fiit certes ni sans raison, ni sans excuse : il y battit de nobles cœurs ; on y vit de vaillants faits d'armes ; mais la révolution était là, la révolution, mère de Tanarchie, la même à toutes les époques. Fille sanglante de 1793, triste fatalité de 1830 , odienx délire de 1848, eQe s'emparait du mouvement pour le fausser , de l'héroïsme pour l'avilir, de la gloire pour la souiller.
Le mélange impur de la cause anti -sociale et républicaine à la cause nationale et patriotique allait perdre la Péninsule. Eh ! pouvait-il en être autrement? Du sein d'une héroïque Italie s'é'ait hy et Y Italie rouge!
Déplorable fatalité ! la révolution des missionnaires du socialisme se jetait là, comme partout et comme toujours, en travers de la liberté. En vain, prenant un hypocrite langage et une fausse physionomie, elle cherchait à cacher son but réel et sa figure véritable : le masque tombait par moments, et le spectre se laissait voir , et tout frémissait à sa vue. L'hydre anarchique apparaissait ; l'honneur reculait devant elle ; la liberté devait périr.
Le roi de Sardaigue avait levé de nombreuses troupes ; mais se prononce -t-il hautement pour la guerre de l'indépendance ? Non ; rien en lui n'est positif : il obéit à sa nature ; il va d'hésitations en hésitations. Il veut, et il craint de vouloir ; il ose, et il a peur dt)ser.
Personne ne comprend au juste ses intentions et ses désirs. Il correspond secrètement avec l' Autriche, secrètement avec^e pape, secrètement avec le roi de Naples, secrètement avec la jeune Italie ; et, sous les murailles d'Ancône, le prince de Canino disait, parlant de lui au général Pépé : « Il est d*une foi bien douteuse (1). »
(1 ) Histoire des révolutions d'Italie, par le général Pépé, p. 84.
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Pour toutes les opinions, Charles- Albert a des caresses ; pour toutes les déterminations, il a des frayeurs. Il ambitionne les conquêtes, et il redoute les batailles. Sa bravoure est incontestable , et ' son épée reste inactive. Il est d'une piété reconnue « et il regarde comme un danger de soutenir la religion; il tend son front à la couronne, et ses réflexions la repoussent. Tout haut, chaque parti Tencense ; tout bas, chaque parti le suspecte. Il n'est ni monarque ni peuple ; ni incrédule ni croyant; et, devant sa pourpre en perspective» il n'est ni le droit ni le fait : il tpmbera sous l*un et sous Tautre.
Las d'attendre sa décision , ses soldats partent avant Tordre ; il faut, malgré lui, qu'il les suive ; Milan venait d'6tre évacué par les Autrichiens. C'en est fait : le 23 mars, Charles- Albert déclare formellement la guerre à r Autriche : il s'écrie : « Chassons les barbares de r Italie i » et néanmoins, la veille encore, il ordonnait à son ministre dés affaires étrangères de transmettre au représentant de l'Autriche, à Turin , l'expression de ses pensées affectueuses et de ses sentiments pacifiques.
Le 31 mars, il occupait Lodi ; il avait publié le manifeste suivant :
« Italiens ! je viens seul, moi seul, pour accomplir la grande œuvre « de l'indépendance italienne. Bientôt notre patrie sera affranchie « de la domination étrangère. Braves compatriotes , aux armes 1 »
Ce cri est au loin entendu : il y a écho sur toutes les plages. Charles-Albert fait couper une quantité de ponts en Lombardie , inonde les plaines, barricade les routes et fortifie jusqu'aux villages. Les Autrichiens se retirent sur Vérone. Le début des Piémontais est brittant. L'enthousiasme est unanime. Charles-Albert, recevant journellement des renforts de tous les points de TltaUe, allait marcher de succès en succès ; l'ennemi recule à mesure qu'il avance, et rifalie se croit sauvée.
Sauvée! mais Mazzini et consorts n'étaient- ils pas à la t6te du mouvement de la Péninsule!... Qu'allaient faire ces destructeurs, ces hommes mille fois pires que les anciens barbares du nord, qui, eux du moins, en mettant tout à feu et à sang sur leur passage , ne ravageaient point leur patrie f Ils allaient trahir leurs soutiens, entraver Charles- Albert et le perdre. Tandis que le roi piémontais , en repoussant les Autrichiens, croyait gagner par ses
exploits la couronne de Lomkirdie, les révolutionnaires, pour sa récompense, cherchaient k lui enlever Milan,én y prêchant la république.
Plus tard, rélève chéri de Mazzini, le général Ramorino, ne songera qu*à proclamer là république à Gènes, au lieu d'affranchir Jltalie à Navare,
De toutes parts, mêmes perfidies. Pendant qiae le roi des Deux- Siciles eirverra ses soldats à la croisade italienne, Mazzini, par ses agents seorets, lui expédiera, en échange , la grande insurreetùm de Naples,
Ainsi de suite à Rome, à Florence, à Parme , k Modène et partout. Mazzini, pour appui, veut des princes; mais malheur à ceux qu'il appelle!
Florence et Naples avaient envoyé leurs contingents à l'armée piémontaise. Rome aussi prépare ses troupes. Des quêtes publiques ont lieu pour subvenir aux frais de la guerre. Des recruteurs, stationnant sur les places publiques , reçoivent les offrandes des patriotes. On se porte en foule chez les ministres de Turin et de Florence , on veut fraterniser avec eux ; quant au ministre autrichien, il est publiquement insulté.
Les journaux se remplissent d'appels au dévouement national. Une foule de combattants accourent sous le drapeau de la nouvelle croisade ; mais que d'aventuriers parmi eux ! les uns sont d'anciens militaires condamnés et proscrits naguère ^ d'autres sont des espèces de bandits n'ayant jamais tiré que le poignard, et frappés d'arrêts infemants. Ce rebut du genre humaûi se distribue lui-même ses grades; c'est à qui sera ofBder, capitaine, colonel et général. Lliomonyme du ministre GaleUi, le lion des épiciers de Rome, GaleUiy surnommé pile-poiffre^ se donnera le titre le plus élevé. On veut bien, il est vrai, servir, mais on veut avant tout conunander.
Cette peste ambulante est sur le point de partir ; elle forme deux légions dites romaines, Delgrande, ex-colonel de la garde nationale, homme connu par son immoralité profonde, est à la tête de la première 0).
(1) Il ftit aceosé publiquement de l'assassinat d'an cultivateur dont la vie nuisait à ses intérêts ; et chez lui s'était décidé le mettnre du colonel Freddi.
La seconde est commandée par Patrizzi, dupe honnête et aveugle brave.
En vain Pie IX a voulu s'opposer à l'organisation de cette armée; en vain il a déclaré que des troupes régulières avaient été envoyées par son ordre à la frontière, pour maintenir contre TÂutriche l'intégrité du territoire : on ne croit plus à sa parole, on résiste à sa volonté.
Le grand duc de Toscane avait déclaré la guerre à rAutrichc ; et de Florence étaient déjà partis quatre mille volontaires, parmi . lesquels était le fameux Montanelli , destiné à révolutionner plus tard son pays. Ce professeur, à Pise , s'était montré l'antagoniste acharné de Guerrazzi , quand ce dernier avait été déporté à l'île d'Elbe pour avoir soulevé Livourne. Ces deux ennemis néanmoins devaient se retrouver un jour à Florence, au timon de l'état ensemble!...
Les légions romaines sont eu marche. Elles ont promis de ne point franchir lai frontière avant d'en avoir reçu l'autorisation du Saint - Père ; et , pour subvenir aux besoins de l'État, les. clubs demandent que les biens du clergé soient confisqués et saisis. Quatre millions d'écus seraient nécessaires.
M. Rossi , l'envoyé de Louis-Philippe , qui avait obtenu la dispersion des Jésuites en France , conseille à l'église romaine, pour sauvegarder ses intérêts et maintenir son influence, de faire volontairement le sacrifice de cette somme. L'avis du diplomate est adopté; mais, avant qu'on en fût arrivé à l'exécution, les événements qui se pvessai«Qt vers une catastrophe finale allaient tout renverser à la fois, clergé, lois et gouvernement.
De nouvelles légions, destinées à combattre l'Autriche, sont commandées et s'organisent.— «ytt7e l'indépendance italienne : » criait lord Minto en plein théâtre et d'une voix enthousiaste.
La princesse Belgiojoso, la Debora rislble de l'Italie, et Gicero- Vaccbio, le Maxaniello grotesque de Rome , haranguent les populations (1).
Sterbini, Ganino, Gavazzi et autres chefs, passant sous les arcs
(1) Gicero-Vacchio resta a Rome; il s'était persuadé qae sa présence y était nécessaire pour sauver le pays. Il envoya son fils a sa place.
— Sodé Titus et de Ck>QStafltia, pareoureot la voie Appienoe et longent les murs du Gapitole, en poussant des cris de guerre et d'indépendance.
Le liemabite Gavazzi voulut parler au Colysëe :
« Amis t- dit le tribun à la foule , les initiales sacrées de la « Rédemption I. N. R. I. devront signifier désormais Italie fia- « Hon, Vieligieuse Indépendance I Romains! du haut de ces mu- « railles, quai*ante empereurs, sénateurs et Brutus vous contem- «plentt...»
Gsuricature du sublime t II parlait comme aux Pyramides et se croyait Napoléon (1).
Une populace effrénée escorte avec des drapeaux et des palmes les meneurs de l'Jtalie rouge; elle est terrifiante et hideuse. De même qu'après un orage désastreux, il apparaît à l'improviste sur la surface du sol des reptiles inconnus et des bètes malfaisantes jusque-là cachés sous la terre ; de même les révolutions sociales, chez un peuple, y font surgir tout h coup une génération nouvelle, aussi atroce qu'inattendue. Souvenirs, histoire, monuments, coutumes, grandeurs, traditions, tout cela la choque et la blesse. Des ruines I rien que des ruines t Voilà ce qu'il faut à-ces hommes. Ils blasphèment ce qu'ils ignorent , ils corrompent ce qu'ils approchent. Nuée^ sans eau poussées par un ouragan de passions contraires, astres errants qui brûlent sans éclairer, arbres de mort privés de racines, ne pointant pour fruits que des cendres, flots tumultueux 'dont la fUrie éclate comme l'océan et ne se plaît qu'aux submersions, ils naquirent de la tempête, il faut à leur vie les ravages.
(1)A Parme il s'exprima d'une manière plus folie encore qu'au Colysée : — « Aux armes ! frères ! s'écria-t-il du balcon du palais ducal ; « que toutes vos mères, sœurs, femmes et cocottes (textuel), s'unissent « a moi pour vous pousser au champ d'honneur. Il est des prêtres, je « le sais, qui blâment mon langage; mais en vérité, je vous le dis, « mes frères! les prêtres ne sont en général qu'un tas de fainéants « qui ne pensent pas un mot de ce qu'ils débitent...»
Le père Gavazzi se fit aumônier dans le corps d'armée de Ferrari ; et a la première débâcle, il s'échappa, emportant la caisse du rJ^glment. Gavazzi publia a ce sujet, dans les journaux, la plus étrange desjustilications ; il déclara qu'un boulet de canon avait emporté et brûlé la susdite caisse.
Ferrari, nommé général de ces cohortes improvisées, veut que Pie IX bénisse ses drapeaux. Le Pape s'y refUse.
Ferrari insiste ; nouveaux refus inébranlables.
N'importe : la dépUtation qu'il a envoyée au Quirinal afiQrme que le cbef de l'Église, s'associant de cœur à leurs vaillantes espérances, a prié pour leurs saintes bannières; et sur ce, les bandits quittent Rome (1).
Ils traversent les États pontificaux en pillant tout sur leur passage. A Monteroni, ils brûlent les auberges après les avoir dévastées. Ils envahissent ensuite une vaste abbaye , propriété du cardinal Ferretti, et la ravagent de fond en comble. Mêmes infamies à Terni, petite ville épiscopale.
Ceux qui veulent tenter de reprimer les désordres sont repoussés et massacrés.
Une nuit, des soldats, éteignant les lumières à leurs corps de garde, volent leurs officiers et les tuent; puis beaucoup d'entre eux s'enfuient avec leur butin , emportant armes et bagages. Gela aurait pu faire un vide, mais d'autres recrues les remplacent; il s'en fait chaque jour de nouveUes. Le métier parait lucratif; et les bandes armées grossissent. Pour eux, tuer c'est affranchir; détruire c'est régénérer.
Le long de la route, ils s'étaient donnés un général de plus ; le piémontais Iharando leur en avait paru digne.
Celui-ci, arrivé à Ferrare, publie un ordre du jour qui , en dépit des volontés de Pie IX, commande de passer la frontière : le Pape y met opposition. Déjà, le 29 avril, en plein consistoire, il s'était déclaré contre la guerre ; une encyclique du l^"' mai, confirmant ses dispositions, défend qu'on attaque l'Autriche (2).
(1) Ferrari, arrivé sur i*Adige> se conduisit Si Tattaque du fort de la Cavanella, de manière, selon le général Pépé, li être pour le moins destitué par un conseil de guerre. Ses soldats voulaient le tuer, et il fut oblige de «'enfuir. Ce qui n*empêcha pas plus tard le triumvirat romain de le nommer lieutenant général. (Voy. Histoire des révolutions d'Italie, par le général Pépé , pag. 1 43 - 197.)
(2) Son allocution au consistoire fut insérée dans les journaux.
Aussitôt, horribles clameurs ; Durandd u'obéira pas. Home se soulève iudignée« Entre V Italie rouge et le Saint-Siège, tous nœuds sont désormais rompus.
La statue sainte est tombée du piédestal révolutionnaire, Pie IX a perdu ses prestiges ; plus d'auréole, plus d'encens ; à ses pieds tout croule et se brise; c'en est fait, sa perte est jurée.