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CHAPITRE SIXIÈME

Situation de Naples, de Venise et de Florence. — L'a & Rome. — le Te Deum aax Tb6atins.

Le mois de mai 1848 avait ëté fertile en grands événements. Le plus important de tous fut le triomphe du roi Ferdinand II sur la révolution de Naples. La seconde partie de ce livre racontera avec détail ce grand drame historique. H eut d'immenses résultats ; il aida à sauver l'Europe.

Le souverain des Deux-Siciles, vainqueur des insurrections de sa capitale, et s*apprètant à reconquérir la Sicile, avait rappelé ses troupes de la ligue italienne, ainsi que Tescadre qui bloquait Trieste, conjointement avec la flotte sarde et vénitienne. Ce rappel fut un premier coup de massue porté à la croisade ; Mazzini, en insurgeant Naples, avait cru renverser Ferdinand : il n'avait brisé, au contraire, que Tunité italienne.

Pëpé refusait d'obéir aux volontés de son souverain ; mais aban-

donné de la plus grande partie des siens, ce généra! partit pour Venise, où il arri?a au mois de juin. 11 ne lui restait que deux bataillons de volontaires napolitains, qu'il nommait bataillons modèles, une batterie de huit pièces et quelques centaines de soldats de diverses armes. Ces déserteurs à rétranger se disaient de loyaux soldats; et un ordre du jour de leur chef leur adressait ces mots plus qu'étranges : « Vous avez été le modèle de toutes les vertus (1). »

Venise et ses forts, complètement bloqués par le corps d'armée autrichien que commandait le général Welden, pensèrent qu'il fallait prendre en pareille circonstance une grande mesure nationale ; et les hommes de l'indépendance y décrétèrent, avec leur patriotisme accoutumé, la réunion de la Vénitie au Piémont. Manin se retira sur-le-champ, sa république était à vau-Feau.

Le grand duc de Toscane avait donné depuis longtemps sa constitution à Florence; cette constitution, qui d'abord était à la française, avait été refaite à la sarde. Celle-ci était pire que l'autre et méritait par conséquent la préférence (2). Une amnistie, publiée à la suite, avait rendu la liberté à Guerrazzi. Les élections commencèrent. L'insurgé Guerrazzi fut élu député dans trois collèges ; et le radical Montanelli, qu'on savait alors prisonnier à Mantoue, fut nommé représentant du peuple avec enthousiasme.

La révolution arrivait au pouvoir en Toscane comme à Rome. « Des réformes! des réformes ! » criaient les agitateurs au grand due Léopold sous les balcons du palais Pltti ; ce qui pouvait se traduire par ces mots : « Amoindrissez- vous au plus vite, pour <c que nous puissions vous aplatir ensuite avec une égale prompti- « tude, et vous chasser plus vite encore! »

Hélas ! le grand duc de Toscane s'était laissé aller un des pre-

(1) Pépé, Histoire des révolutions dltalie, p. 400.

(2) La joie populaire y avait éclaté d'abord selon les instractions de Mazzini, par des démonstrations délirantes; pais» on avait trouvé que la constitution y bien qu'elle fût dans un système plus large que celle de Turin, de France et de Naples, était évidemment insuffisante , et l'on rêvait déjk.,. autre chose (Voy. Sloriadegli avvenimenti d'itnlia, FascKiolo, 19, p. 150).

miers aux adulations populaires. Depuis longtemps, entouré d'encens et de palmes, il s'endormait paisiblement au roulement lointain des orages ; et, couvrant de sa royale égide les doctrines de perdition, il prenait, de bonne foi, dans ses étranges rêves, le Ténare pour rÉlysée. Plus tard, fatalement égarés, les Toscans furent-ils coupables? leur prince avait donné Texemple.

Qui, plus que lui cependant, s'était montré prêt à tout sacrifier à son peuple ! on le vit, pour plaire aux exaltés, cesser de prendre dans ses actes le titre à* Altesse Impériale d^ Autriche, Il n'était point de concessions auxquelles il ne fût porté à se résigner : et quel gré lui en sut Vltalie rouge ? elle parlait de lui en ces termes :

« Il ne manquait au grand duc de Toscane que le froc, pour « en faire un parfait Jésuite (1). »

L'ouverture des Chambres, à Rome, devait avoir lieu au mois de juin. L'abbé Gioberti, l'homme de la cour de Turin, arriva quinze jours auparavant; il logeait à Tbôtel d'Angleterre, vis-à-vis le palais Torionia. La venue du célèbre ecclésiastique, dont les idées et même l'habit n'avaient rien de religieux, avait donné lieu à de joyeuses démonstrations ; la garde civique lui formait une garde d'honneur.

Il demande audience au Pape.

Sa Sainteté lui fait répondre par Monseigneur Médicis qu'elle le recevra, mais qu'elle exige qu'il ait la tenue de son état. Un nommé Spihnan,- ayant un frère Jésuite, offire un habit de prêtre, et Gioberti l'accepte. Par malheur, la soutane était trop courte, et il n'y avait point de chapeau. Qu'importe t un feutre rond de laïque peut compléter l'accoutrement ; et l'abbé Gioberti se présente chez le Saint-Père en costume de carnaval.

Pie IX l'accueille néanmoins avec une bonté toute apostolique. Gioberti, feignant d'en être ému, promet de rétracter les passages de ses écrits que condamne l'Église. Remplira-t- il l'engagement? On va en juger avant peu.

Il se rend à l'ouverture des Chambres, où le cardinal Altieri occupait le siège du Pape (2), et il s'y fait remarquer par ses applau-

(1) Histoire des révolutions d^lttdie, par le général Pépé, p. 201.

(2) Altieri était accompagné des prélats Médicis , Boroniée et Lucidi.

dissemefite (USmagogiques. Il a ensuite de longues conférences avec le père Ventura, à la suite desquelles il fait paraître une nouvelle broebure politique sur Vindépendance romaine, et une apologie complète de son livre le Jésuite moderne. Il repart enfin pour Bologne plus exalté que jamais ; et, d'après ses instigations, la municipalité, changeant le nom de la rue qu'il habitait, l'appelle Sirada Gioherti (1).

Mamiani, le lendemain de l'ouverture des chambres, lut son programme indiquant la ligne politique qu'il se proposait de suivre : il y était à peine question de Pie IX :

« Le Pape, y disait-il , assis dans la paix sereine des dogmes » religieux, prie, bénit et pardonne, »

A cela se bornaient les attributions de Sa Sainteté.

Pie IX n'avait donc plus réellement ni pouvoir, ni autorité. Malgré la division du ministère des affaires étrangères, il ne pouvait plus correspondre librement avec le monde catholique*. Marchetti prenait préalablement connaissance des lettres de Sa Sainteté ; il demandait à voir les réponses ; il en faisait ensuite l'usage qu'il jugeait convenable ; et, de cette façon, le Saint-Père n'était en quelque sorte que le secrétaire de Marchetti.

Un matin, le 30 juillet 1848^ Marchetti monte chez le Pape, un journal de Modène à la main ; il en cache le titre , et lit , comme officielle, la nouvelle d'une grande victoire remportée par Charles- Albert.

Cet article, tiré d'une autre gazette, était précédé de quelques mots qui le révoquaient en doute ; Marchetti se garde bien de les communiquer au Saint-Père ; et, vers l'après-midi, le bruit du nouveau triomphe de l'armée piémontaise est répandu par toute la ville; à Feffet de l'accréditer, une estafette, sortie de Rome parla porte Angehca, y était rentrée par la porte du Peuple, tenant une énorme dépèche et criant : « Victoire ! Victoire ! »

(1) Il se fit présenter aussi à l'université, où il fut chaleureusement complimenté par le recteur Frateni et par le professeur Yerri, Jésuite chassé de sa communauté.

Dans quel but ces déceptious ? tôt ou tard la vérité ne se feraitelle pas jour 1... Ah I c'est qu'il fallait tenir la populace en état de fièvre continue ; de grandes joies , en publiant une victoire, seraient inévitablement suivies de grandes fureurs en apprenant une défaite.

« Ayez soin , écrivait Mazzini à ses coreligionnaires , de ne « jamais laisser s*endormir le peuple hors de la sphère des agi- « tations ! entourez-le constamment de bruit, d*émotions , de suret prises, de mensonges et de fêtes. Que tout cela soit du désordre; « on ne révolutionne pas un pays avec du calme, de la morale et « des vérités. H faut, pour qu'il vienne vers nous, que nous le te- « nions hors de lui. »

Deux haures de la nuit sonnaient ; une foule bruyante et surexcitée, secouant des étoupes enflammées et agitant des drapeaux tricolores, était sous les fenêtres du marquis Pareto , ministre de Sardaigne, et rappelait à son balcon.

<( Le roi Charles-Albert a-t-il réellemeot battu les Autrichiens ? » lui demande-t-on à grands cris. « — J'espëre, dit le plénipotena tiaire au peuple, que notre victoire est chose certaine, mais je « n*ai encore rien d'officiel à cet égard. »

Ces mots paraissent un peu vagues ; mais la tourbe en ébullition a trouvé que ne pas démentir la nouvelle était confirmer le triomphe ; et de nombreux vivats retentissent.

Elle court de là aux églises ; et, à coups de bâton, elle force les sacristains de sonner les cloches à grande volée (i). Le long des rues comme aux fenêtres , sur les toits comme au pied des murs, on allume des lampions, on tire des coups de pistolet, on fait partir des fusées et des pétards ; on dirait des feux de peloton, des décharges d'artillerie ; et tout cela est entremêlé d'acclamations sauvages. La capitale du monde chrétien semble en être revenue à rinvasion des Huns ; mais le fléau de Dieu, cette fois, c'était, hélas 1 Rome elle-même.

Au lever du jour, les clubs demandent un Te Deum en action de grâces de la défaite desTudesques ; le cardinal s'adresse au minis

11 n*y eut qu'k l'église de Saint-Jean que le peuple ne put réussir.

tre de la police, pour s*assurer auparavant si révénement est certain.

« Chantez toujours le Te Deum! » répond froidement Galetti.

L'ordre en est donné aussitôt ; la cérémonie religieuse aura lieu aux Théatins, à Téglise Saint- André de la Vallée, déclarée église tMtionale.

Là est le père Ventura. indignation générale t

Gelui-d s'adresse à la multitude , et lui parlant avec une solennité funèbre : « Frères ! dit l'ami de Gioberti , il y a ici une affreuse « mystification* une perfidie sans exemple. Ce n'est point en l'hon- « neur des succès du Piémont qu'on va âianter le Te Deum; c'est « pour célébrer, au contraire, un triomphe de Radetzky. On se joue m du peuple et de Rome 1 »

La foule exaspérée se retire. Vengeance est le vœu général. Une catastrophe est imminente.

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