CHAPITRE SEPTIÈME
Revers de la Jeune Italie. — Bataille de Custoza. —
Charles-Albert. — Capitulation de Milan. — Triorophe de Eadetzky. — Nouveaux désordres à Rome.
Les beaux Jours du roi de Sardaigne étaient passés ; ses rêves conmiençaient à s'évanouir ; l'enOiDUsiasme italien aflait toujours en décroissant. Mazzini pérorait à Blilan, non en faveur de Cbaries- Aibert , mais en vue d'une république. Les opérations militaires manquaient d'ensemble et d'harmonie ; il y avait partout défections, mécomptes, indiscipline, lassitude.
La Lombardie repoussait plus que jamais la Sardaigne ; et le souverain du Piémont n'allait plus que se traîner de désastres en désastres. H avait perdu un temps précieux sous les murs de Mantoue ; et , du côté des Autrichiens , les choses commençaient à changer de face. Le général Nugent avait été envoyé au secours de Radetzky avec un corps d'armée réuni en toute hâte sur l'Isonzo ; il s'était rendu maître de Palma-Nova défendu par le
général Zucdii ; de là, il arait marcbé sur Udine avec environ 18,000 bommes, et Udine lai avait ouvert ses portes.
Le général Durando, chargé d'empêcher la jonction de Nagent et de.Radetzky, avait firandii le Pô et s'était dirigé sur la Piave^ petite rivière qui, descendue des Alpes, se jette dans la mer Adriatique : il avait joint k ses légions romaines une certaine quantité d'étudiants de Padone, il comptait sur le succès de son expédition. Vaine espérance I il avait édioué complètement et s'était réftigié à Yicence.
Là, ses troupes, encouragées par la présence de Manin et de Tomaseo, s'étaient battues d'abord avec courage et avaient repoussé rennani sur l'Adige ; mais les généraux d'Aspre et de Wratislaw étaient revenus à la charge ; hélas! bien que le général Durando se fût préparé à la plus héroïque résistance, bien qu'il eût dix mille Inraves sous ses ordres ,et bien qu'il eût auprès de lui, pour conseil, le marquis d'Azegiio, aujourd'hui président du conseil des ministres à Turin, il s'était hâté... de capituler; lui et les siens avaient été faits prisonniers (i).
Relâchés néanmoins peu après, les vaincus de Yicence étaient rentrés à Rome, où, reçus eu triomphateurs, il leur avait été jeté des palmes et des couronnes comme aux Césars du Gapitole.
Radetiky avait repris l'ofiensive ; ses troupes étaient concentrées autour de Vérone. Quant à celles de Charles -Albert, elles étaient éparpillées sur une ligne beaucoup trop considérable, et il leur, manquait un grand capitaine.
Les Autrichiens attaquèrent l'ennemi à Somma- Campagna^ et le chassèrent de ce poste important après une vigoureuse résistance. Le général piémontais Sonnaz se retira sur ViUafranca ; et le maréchal Radetzky se trouva ainsi maître des deux rives du Mincio, de Ponti à Vattagio, ainsi que des hauteur qui les couronnaient.
Instruit de ces fatales nouvelles, Charles-Albert, laissant sous Mantoue ses troupes de la rive droite, porta celles de la rive gauche sur Villafi'anca, où, dans la nuit du 23 au 84 juin, elles se trouvèrent réunies.
(1) On les relàeha sons promesse «olennelle de ne pins combattre contre TAntriche pendant cette campagne.
Le duc de Savoie marche sur Gostoîa à la tète de neuf mille hommes, le duc de Gènes, sur Somma-€ampagna, avec une colonne de cinq mille (t) ; le général Bava était chargé du commandement général. Ces trois chefs suprêmes débutent encore avec éclat, et les Autrichiens, attaqués à Timproviste, reculent en désordre dans la direction d*01iosi, ayant perdu quatre à cinq cents hommes, et laissant aux vainqueurs dix-huit cents prisonniers et deux drapeaux.
Le lendemain i4, Charles-Albert, en personne, avait rejoint le général Bava, et Radetzky livrait la fameuse bataiUe de Gustoza.
Ce fut un grand jour pour l'Autriche.
Le roi de Sardaigne et ses fils, pendant toute la durée du combat, furent admirables de courage; mais leurs troupes, privées de nourriture depuis trente heures, harassées de fatigue par les marches et contre-marches des jours précédents, étaient complètement démoralisées : il en mourut plus de fatigue qu'il n'en était tombé sous les balles ennemies.
Infatigable au champ d'honneur, Charles-Albert ne se décourageait point encore Vains efforts, vaine résistance; la fortune
l'abandonnait. A six heures du soir, Tordre de la retraite vers Yillafranca était donné sur tous les points; la bataiUe était complètement perdue ; et à huit heures, Radetzky, maître du champ de bataille, avait reconquis lltalie.
De Yillafranca, Charles-Albert se dirigea sur Goito, premier théâtre de sa gloire ; l'abattement était général. Les représentants du gouveniement provisoire de Milan avaient pris la fuite; l'armée sarde manquait de vivres. Le roi proposa une aimistice à Radetzky : celui-ci y mit des conditions dures, mais raisonnables. Charles- Albert, avec son manque de clairvoyance habituel et son esprit d'Irrésolution accoutumé, ne sut d'abord à quoi se résoudre ; puis il repoussa le traité. On ne pouvait mieux servir... Radeztky.
Le 27, Charles-Albert se retirait sur Crémone ; il désirait couvrir encore une partie de la Lombardie, et se proposait de défendre Milan ; naais Milan n'avait nullement prévu des revers et n'avait pris aucune mesure de précaution pour se garantir des désastres. Le
(1) 5,000 restaient en réserve sur un point interinédiaire, et 2,000 gardaient Villafranca.
malheureux roi de Sardaigne, depuis le Mincio jusqu'à Milan, ne put en aucun lieu faire (h)nt k Tennemi. l^ès de Lodi, il voulut essayer de combattre; mais, à rapproche des vainqueurs, ses soldats, toujours sans vivres et mourant de faim, lâchèrent pied et se débandèrent. Quinze mille s'enfuirent sur les routes du Pô et du Tessin; et Charles- Albert, arrivé sous les murs de Milan, n'avait plus que vingt-cinq mille hommes (i).
L^ matin du 4 août, il s'établit dans un des faubourgs de la ville, à l'auberge Saint-Georges ; Radetzky était k sa poursuite.
A quatre heures de l'après-midi, combat k la porte Romaine entre les Autrichiens et les Sardes. Un orage affreux vint y mêler les roulements du tonnerre aux détonations de l'artillerie. Charles- Albert, au milieu de la mêlée, y eut encore de beaitx moments : il repoussa ses adversaires ; mais ce fut le dernier rayon d'une étoile près de s'éteindre. Le comité de défense de Milan avait fait mettre le feu à quelques maisons du faubourg dont les Autrichiens auraient pu s'emparer pour s'en servir contre la ville ; et ce fût à la fois au bruit du canon , au fhicas de la. foudre , à la lueur des incendies et au son du tocsin, que les troupes royales continuèrent à combattre. 1! semblait que contre elles, à la fois, se déchaînaient les éléments , la nature et les hommes.
La nuit interrompit la bataille; les Piémontais avaient perdu neuf pièces de canon ; et, refoulés sous les murs de Milan, ils ne pouvsûent pins espérer de vaincre.
Une capitulation, cette nuit même, fut jugée indispensable par les chefs de l'armée sarde; Milan n'avait à leur offrir aucun secours : il ne s'y trouvait ni troupes, ni munitions, ni vivres. Garibaldi venait d'en partir pour couvrir Brescia; et les habitants de la cité, tout en sonnant le tocsin et en construisant des barricades, n'avaient plus, cette fois, ni bon vouloir, ni énergie morale, ni audace guerrière. Qu'étaient devenus les Milanais des fameuses journées de mars !...
Charles- Albert dut se résoudre à capituler; il offrit de rendre Milan à des conditions honorables et de se retirer derrière le Tessin. Si Radetzky eût été moins impatient de rentrer dans les murs d'où
(1) A GoitOy sept jours auparavant, il en avait encore le double.
riosurrection travail chassé, il eût pu forcer le roi de Sardaigne à mettre bas les armes et à se rendre à discrétion : il aima mieux traiter que détruire (1).
D*après la convention arrêtée , le maréchal accordait deux jours au roi pour rentrer en Piémont , et vingt- quatre heures aux gens qui voudraient abandonner la ville après l'entrée des Autrichiens. Il s'engagea à respecter religieusement les personnes et les propriétés. Cette capitulation était plus qu'on n'était en droit de Tespérer. Milan l'apprit le 5 au matin.
« Trahison I trahison I » s'écrie le peuple furieux.
On se porte en masse vers le paJais Greppi , où venait de se rendre Charles-Albert (2) ; d'affreuses clameurs retentissent :
« Brûlons le palais l mort au traître ! »
Le roi se présente au balcon ; il veut parler lui-même à la foule.
« Milanais I dit le prince avec un élan chevaleresque admirable , mais peu en harmonie avec les temps, les hommes et le lieu ; si ma capitulation vous déplaît , je l'anéantis à l'istant ; et si vous l'exigez , combattons ! Je m'ensevelirai avec vous sous les ruines de la ville (3). »
La municipalité, effrayée, n'adoptait point de telles idées. Les membres de son conseil qui avafent ordonné des levées en masse dans tout le pays , excepté dans leur ville (4) , suppliaient le roi de maintenir sa décision. Charles- Albert cède à leurs instances , et le 5 au soir, le podestat annonce au peuple que décidément la capitulation est signée.
Aussitôt , explosion de fureurs.
Des hordes frénétiques parcourent les rues : elles ont appris que le roi allait partir; elles renversent ses voitures, elles pillent ses bagages ; elles font des barricades autour de son palais pour s'op-
(1) Custoza, par an capitaine d*artillerie français. Tarin, 1840.
(3) Ce palais, au cemre de la ville, est en face du grand théâtre de la Scala,
(3) Ces paroles furent imprimées et affichées immédiatement sur les murailles du palais.
<4) Voyez gli ultimi tristisaim fatti di Milano narraii del comitato di publica difesa, p. 14.
poser à son départ et le retenir prisonmer. Elles crient que les Français a/rrivent^ qu* elles tiennent d*en recevoir la nouYeUe, que le roi trahit tout le monde ; et là, le héros libérateur, le chef de l'Unité italienne, le souverain futur de toute la Péninsule, se voit honteusement assailli par les huées les plus outrageantes et par les plus l&ches moqueries. Alors, séparé de ses troupes qui campaient au dehors de la ville, il essaya de parler encore aux mutins ; on tira sur lui sans pitié. La muraille de sa demeure fut criblée de coups de feu qui, heureusemeat, ne Fatteignirent point; et Ton regretta seulement que, pour couronnement de leurs actes, les révolutionnaires loqtbards n^epssent pas écrits ces mots sur le plomb de leurs balles : »A Charles-Albert, les Milanais reconnaissants!»
Ou voulait incendier le palais Greppi. Les dangers du prince allaient toujours croissant. Le chevalier de La Marmora, se laissant glisser du haut d'une fenêtre à la foveur des ombres et sans être aperçu, courut au camp piémontais; il eut le ^nheur d*y parvenir, et peu après il revint en force auprès de Charles^Albert avec un régiment de carabiniers.
Le roi, vers le milieu de la nuit, veut alors quitter sa demeure. On s'exaspère à cette idée. Le toscin reprend ses lugubres sonneries; les maisons embrasées du faubourg jetaient encore d'affreuses clartés; on tirait des coups de fusils çà et là sur les places et les carrefours; il se faisait des bruits effroyables suivis de silences horribles. La ville était épouvantée. Le roi parvint à en sortir, bien que, pendant le trajet, dans chaque rue et le long des remparts, on tirât sur lui et ses troupes. A la porte Vercellini^ on eut une peine extrême a dissiper les rassemblements et à se frayer un passage ; mais enfin Charles-Albert remporta ; et sa vie, du moins, fut sauvée.
Mais que son swt était changé t Que d'amères réflexions assiégeaient sa pensée. Il avait vu passer devant lui, comme sur de fantastiques nuées, la couronne de fer des Lombards, l'ancien bandeau de Gharlemagne, le bonnet ducal de Venise, les sceptres de Parme et de Modène, la pourpre de César-Auguste et le diadème de Sicile (I).
(1 ) La couronne de Sicile fut apportée a Turin par le duc de Serra di Falco, après la dcl'ailc de Castoza.
Que de mirages enchanteurs! Hélas! un coup de vent venait de crever à jamais toutes ces bulles de savon qui s'étaient enflées, radieuses, aux perfides harangues de Maxxinij et qui s'étaient dorées, scintillantes, au faux soleil de la croisade. Merveilles, couronnes, gloire, unité, régénération, nationalités, tout disparaissait à la fois aux yeux du conquérant vaincu. Il n'avait plus en face de lui que ses regrets et un abîme, Mazzini et ses trahisons, des ruines... et Radetzky.
Le lendmain, 6 août, Radetzty fit son entrée triomphante à Milan. Ses troupes étaient magnifiques, et leur tenue fut admirable. Point d'insultes, point de bravades : convenance et simplicité. Mazzini et ses démagogues, qui avaient tant contribué à tous les désastres de la Sardaigne, s'enfuirent à Pheure du danger avec leur lâcheté coutumière. Eh!* pourquoi ftiyaient-ils Radetzky?... N'avaient-ils pas admirablement servi la cause autrichienne ! Qui avait travaillé mieux qu'eux à la ruine de Charles -Albert ! Radetzky leur devait ses triomphes.
Le 9 août, un armistice, signé entre le roi de Sardaigne et le vaiuqiieur autrichien, sauva la capitale du Piémont,* car il n'eut tenu qu'à Radetzky 4e s'emparer imméditement de Turin. Peschiera (Ut rendue à TAutriche ; Osopo capitula deux mois après. Garibaldi, à la tète d'un millier d'hommes, se jeta du côté du Lac Majeur, où il essaya une guerre de partisans. Charles-Albert rappela sa flotte de Venise ; et Radetzky, entré à 3lilan, y lUt se préparer à Novare, la page finale du drame.
Que d'agitaUoos à Florence I il y avait eu échange de prisonniers après la reddition de Milan ; et le professeur Montanelii, rendu à la liberté, était de retour en Toscane. Que de fêtes I que d'allégresse !... Son départ pour la première croisade, la valeur 'qu'il avait déployée, disait-on, au glorieux combat de Curtatone, sa captivité à Mantoue^ le bruit de sa mort, les honneurs funèbres qui lui avaient été rendus dans une quantité de localités , les pleurs qu'on avait versés sur sa tombe, tout avait ajouté de nouvea .X prestiges à son nom déjà célèbre à plusieurs titres, tout avait accru sa haute renommée.
. La vice-prësidence de la Chambre des députés lui fut offerte à son arrivée ; il refusa sous prétexte de santé ; U rêvait de plus hauts destins.
A Rome, aux premiers jours d'août, la Chambre s* était mise en permanence pour s'occuper, disait-dle, de nouveaux armements contre l'Autriche.
Ce n'était au fond qu'un prétexte. Le but réel était de se déclarer contiituante.
Une députation de l'assemblée, composée de l'avocat Sereni et des réformateurs Sturbinetti et Potenziani, vient sommer le chef de la chrétienté de déclarer immédiatement la guerre à Tempereur. Le Saint-Père écoute et refuse.
La multitude révolutionnaire attendait la sortie de la députation pour savoir la décision du Saint-Père. Elle avait des stylets et des piques.
Les ombres s'étendaient sur la ville.
On apprend que les envoyés de la Chambre ont échoué dans leur mission. Déchaînement de fureurs à cette nouvelle.
Les fenêtres du cardinal Lambnischini sont bribes à coups de pierre.
Des radicaux se précipitent dans la voiture de Sereni et le souf- Qètent.
Puis, les bras nus, flambeaux à la main, ils parcourent la ville en vociférant : « If ort aux prêtres ! à bas le Pape ! »
On touche au dénouement de la crise.
Sereni, marqué du plus honteux des stigmates, donna sa démis* sion sur-le-champ. Sturbinetti le remplaça.
Les Autrichiens étaient entrés à Ferrare. Pie IX proteste contre cette occupation. Mamiani. ministre de Fintérieur, lança aussitôt, et cela malgré le Saint-Siège, une circulaire demandant la levée en masse des populations contre le» envahisseurs du pays. Le Pape écrit à l'empereur ; il envoie en outre, au général autrichien, une députation présidée par le prince Corsini, et Ferrare est évacuée.
Mais le génie des révolutions étendait de plus en plus son sceptre de feu sur les États pontificaux. Grâces aux discussions de la
Ghambrey toutes les tètes fermentaient. Les séances législatives, à^ Home eonmie à Paris, n'offraient plus que des seènes repoussantes et des tumultes scandaleux; la Chambre était en quelque sorte une arène de gladiateurs où, vis-k-\is Tinjure grossière, se levaient les poings menaçants; le gouvernement, privé de force, y était traîné dans la boue. Le ministère donnait sa démission ; les ouragans étaient déchaînés; et la foudre» aUunée dans Rome, allait tomber sur Rome elle-même.