‹ L'Italie sous la domination autrichienneChapitre 13 sur 28 · SECTION TROISIÈME · texte numérisé non relu

SECTION TROISIÈME

Opposition à la circulation des idées scientifiques,

$ 108. — En niai 1817, lorsque VHlèle el compagnie s'efforçaient de détruire en France la liberté de la presse, l'empereur d'Autriche augmenta considérablement l'impôt sur l'introduction des journaux étrangers. Celui de la Revue encyclopédique est fixé actuellement à 7 livres 18 sous de Milan (6 fr. 7 c.) par an, tandis qu'auparavant il n'était que de 24 sous (91 c). S. M. a ordonné cette augmentation sans en avertir le public, tant il est vrai que qui maie agit odit lue cm.

§ 109. — Tous les livres étrangers imprimés depuis 1820 que l'on introduit dans le royaume lombardo -vénitien doivent, même quand ils traitent de mathématiques , être renvoyés à Vienne , pour obtenir un permis de circulation : ainsi , il en résulte un mouvement continuel de caisses de Milan à Vienne, de Vienne à Milan, et des frais considérables. Il en est de même des autres

villes. Les libraires enragent , le public se plaint ; tuais, malgré toutes les prohibitions ou plutôt à cause de ces mêmes prohibitions, les livres étrangers entrent dans le royaume, passent rapidement de main en main, et sont lus avec avidité, avec le plus grand intérêt. Ainsi se vérifie ce que dit Tacite au sujet d'autres livres proscrits de son temps : Conquisiti lect italique donec cum pericula parafant ur y licentia habendi oblivioattulit.

L'historien Flcury , mille fois plus catholique que l'empereur François, parlant de la lecture des livres,, et à propos de l'inquisition , dit. :

« J'admire sur ce point, comme sur tout le ce reste , la sagesse des anciens. Nous avons un « décret du pape Gélase , publié dans un concile « de Rome, Tan 494 > où sont spécifiés le*s livres « que l'Eglise romaine reçoit, et ceux, qu'elle « rejette \ mais je n'y vois point de censures ou « d'autres peines prononcées contre ceux qui lice ront les livres apocryphes ou condamnés : ce « qui me fait croire que l'Eglise se contentait de « les indiquer, sachant que c'était assez pour « les consciences timorées , et qu'une défense rite goureuse ne ferait qu'exciter la curiosité des « libertins et des indociles. Saint Paul, exhortant « les fidèles à tout connaître, et à retenir ce qui « est bon, semble leur accorder une sainte li-

« berlé d'en faire le discernement. En générât » « les pasteurs dans les premiers temps avaient « soin de bien instruire les chrétiens , chacun a selon sa portée , sans prétendre les gouverner « par la soumission aveugle, qui est l'effet et la « cause de l'ignorance, d {Uist. ecclés.. } tome 14, page 14.)

$ lia. — Par ordre de S. M., il est défendu dans les bibliothèques publiques de donner à lire tous les ouvrages qui peuvent réellement instruire, entre autres le célèbre ouvrage de Beccaria intitulé : Dbi delitti e dellb pêne , ce qui ne doit pas étonner de la part d'un, gouvernement qui a renouvelé l'usage de la torture.

§ lll. — La police a fait saisir chez les libraires tous les exemplaires de la Tirannide d'Alfierj, ce qui a fait dire que S. M., par ua excès de modestie, ne voulait pas que l'on vendU son portrait.

§ 1 12. — En 1827 , la censure défendit à la Société des classiques italiens (1) d'annoncer sur son catalogue les oeuvres de Filangieri, parmi

(1) C'est une société typographique qui s'est ainsi intitulée Uès sa première entreprise , qui a été de réimprimer tous les ouvrages classiques de la littérature italienne.

lesquelles le fameux traité intitulé la Scienza délia legislazione , dont elle avait cependant permis l'impression en 1822. Une telle contradiction s'explique aisément. S. M. , ne voulant pas s'exposer, dans les premières années du royaume lombardo - vénitien , aux sarcasmes de ses nouveaux sujets, affecta d'abord quelques sentiments libéraux , et laissa jouir la presse d'une certaine liberté; mais celte liberté, elle ne tarda pas à la restreindre chaque année davantage, au point qu'elle a fini par la faire entièrement disparaître.

$ 1 1 3. — La censure raie des manuscrits tous les passages contre les tyrans et les imposteurs , convaincue sans doute que les lecteurs ne manqueraient pas d'en faire l'application au gouvernement autrichien.

5 11.4. — On a défendu l'impression et l'introduction des tragédies d'Alfieri, que sous le gouvernement précédent l'on réimprimait à tout moment. Cette défense donne la mesure de la perspicacité de ceux qui dirigent à Vienne la censure et la police. Ignorant qu'Alfieri est le poète national, et qu'il est connu et goûté de toutes les classes, ils ne sauraient comprendre que tout obstacle , toute défense relative à la vente et à la circulation des œuvres de cet écrivain , attire sur te souverain la haine et le mépris : car voilà ce

que rapporte une absurde police aux princes qui la paient.

§ 1 15. — Une circulaire adressée aux bureaux de la censure défend (admirez les vues profondes du législateur de Vienne) d'employer les petits points en place des etc. dans les ouvrages imprimés : car les petits points pourraient signaler au public des pensées supprimées par la censure , tandis que le public doit bien se persuader que la censure autrichienne n'efface jamais rien ! !

§ 1 16. — Quand le censeur et l'auteur ne sont pas d'accord , le manuscrit est envoyé à Vienne, d'où l'on a la réponse au bout de 4, 8 et même de 10 ans?! !

§ 117. — Toutes ces entraves au mouvement des idées ne sont rien en comparaison des efforts du gouvernement autrichien pour empêcher les premiers développements de la pensée. Les livres élémentaires que l'on envoie de Vienne pour être mis dans les mains des enfants sont entièrement dénués de sens commun : du galimatias , des mots , aucune idée raisonnable , aucun sentiment généreux, un catalogue insignifiant de pays dans la géographie , une stérile nomenclature de personnages dans l'histoire, une métaphysique ténébreuse dans la grammaire , le citoyen assimilé à Fesclavc dans les traités de morale, et un iiu-

mense fatras; des leçons mortellement ennuyeuses , dont la multiplicité journalière étouffe tout germe d'intelligence dans les enfants, qui, en sortant des écoles gymnasiales à l'âge de quinze ou seize ans, savent à peine lire et écrire (j ).

(i) Ce système perfide d'obscurantisme est tellement arrangé^ que, tout en égarant l'esprit des élèves , on les traîne dans les écoles seize à dix-huit ans de suite avant qu'ils puissent s'initier à une profession. D'abord c'est trois ans, et quelquefois quatre, à parcourir dans les écoles élémentaires, où les eufants ne sont pas ucceplés avant leur septième année; puis six ans dans les écoles gymnasiales; après cela deux ans pour le cours philosophique ; ensuite trois, quatre, cinq ans d'université, suivant qu'on se donne aux mathématiques , aux lois ou à la médecine ; et puis encore quatre ans de pratique pour les premières , et trois pour les secondes, sans qu'on puisse obtenir le libre exercice de sa profession , qui , pour le barreau , est refusé même après cette époque, et sans que, pour aucun état, il s'offre un avenir ou même une espérance dans un pays où tous les ressorts de la machine sociale sont entravés par la main du despotisme, et les sources de la prospérité natiouale taries par le fléau d'une administration avaricieusc et rapace.

De cette manière, voilà des jeunes hommes à vingt-cinq ans qui, au lieu de dédommager leurs familles décharges si long-temps soutenues par eux, ou de les en soulager du moins, sont dans la nécessité de continuer à en épuiser les ressources pour se frayer une carrière. Aussi on conçoit aisément de quel œil doit cire regardé par la jeuuesse

un gouvernement qui fait tous ses efforts pour la jeter dans l'ignorance , le découragement et la misère.

Mais ceci n'est pas tout. Ce système d' instruction , ou , pour mieux dire, de destruction, est appuyé par une discipline pédantesque, tracassière , inquisilorialc , tyrannique, dout le but est de vexer, fatiguer, rebuter, pousser à bout une jeunesse ardente et généreuse , excitée par Jes impressions d'un climat antiboréal et par des souvenirs éminemment italiens ; ce qui ne manque pas de port ter son effet. C'est alors que le gouvernement fait charger une jeunesse désarmée, que le sang coule, que l'on voit des massacres se commettre sur des étudiants forts uniquement de leur conscience et de leur courage, tel que le massacre que l'o'n vit à Pavie en juin 1825 , et qui répandit tout à coup le désordre et l'épouvante dans une ville pacifique, et porta le deuil et In désolation parmi tant de familles de vertueux citoyens. La voix publique, qui fait toujours raison des événements, appela fort à propos ce massacre le massacre des innocents. Il faut avouer que sous le gouvernement précédent, on n'avait jamais vu de pareils scandales: c'est que, pour en résumer les raisons,

i° Les jeunes gens étaient bien persuades que le gouvernement ne les trompait point lorsqu'il protestait de .«•on amour pour l'instruction , et d'ailleurs ils voyaient que les savants étaient appelés aux emplois et aux honneurs j

a° Le gouvernement, bien loin de tracasser la jeunesse par des restrictions inutiles et n'ayant d'autre but que de diminuer la concurrence des étudiants, la favorisait par Vinstitution de lycées, de collèges et de pensions aux jeunes gens nécessiteux;

5 8 Le gouvernement n'accordait le litre de professeur

qu'à des hommes d'une re'putation européenne- et ce n'est que depuis 1814 que l'université de Pavie offrit lo spectacle de professeurs , nommés à Vienne , siffles dès la première leçon , et contraints de quitter la chaire par incapacité , et d'autres se présentant ivres aumilieu des écoliers , ainsi que l'ont fait des professeurs autrichiens !!}

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