‹ L'Italie sous la domination autrichienneChapitre 18 sur 28 · ET SES CONSÉQUENCES MORALES · texte numérisé non relu

ET SES CONSÉQUENCES MORALES

La pauvreté rend vicieux bien de* j»ens qui n'ont pas la fermeté de la supporter avec patience. Outre cela elle prive l'homme des moyens de réussir dans les choses auxquelles la nature Ta rendu propre,- elle obscurcit encore les vertus les plus éclatantes ; elle étouffe les plus belles pensées , et couvre de mépris le sentiment de l'âme la plus belle.

OXEN8TIERN.

$ i5g. — >J> baron Salvx>liL(i) fit insérer, en i825, la lettre suivante dans la Gazette universelle ËAugsbourg :

(1) M, le baron Salvotti , Tyrolien , est le neveu du brigand du même nom qui fut guillotiné à Mantoue du temps de Napoléon. Il est descendu de ses montagnes natales nu et affamé , comme tous ses autres compatriotes , qùi fourmillent dans toutes les administrations du royau-

« Tout offre à Milan le tableau de l'aisance. « Dans un immense concours de peuple , pas un

me lombardo-vénitien , et qui reçoivent dans les salaires de leurs places le prix du parjure et du brigandage exercé contre le gouvernement précédent.

Misérable folliculaire à Vienne , agent de Mctlernich a Milan, M. le baron fut appelé' en 1821 à présider Ja.jcanir mission instituée contre les carbonari. On connaissait l'homme ! D'après les notes qu'il avait envoyées à Vienne, plus de quatre mille personnes furent alors arrêtées dans la seule Lombardie. C'est sous ses auspices que furent consommés les assassinats juridiques dont nous avons pr\rlé aux chapitres I et II ! ! Il est maintenant au suprême tribunal (ilsenato lombardo-veneto) résidant à Vérone. Ce sont ses rapports qui décident du choix et du sort des professeurs , des administrateurs , des employés de tout ordre.

Au reste, pour en revenir à sa lettre citée ci-dessus, i[ est étranger aux affaires dont il parle au point d'ignorer qu'à Milan il est défendu de mendier, sous peine d'arrestation, et que la police entraine réellement dans ses caebots quiconque est pris demandant l'aumône. Cette prohibition n'empêche pourtant pas qu'on ne rencontre à Milan une quantité de mendiants. Il faut le demander aux marchands boutiquiers : à chaque instant ils sont forcés d'être là le liard à la main pour congédier des malheureux. Au reste il est très possible que M. le baron Salvotti n'ait pas rencontré de mendiants , car ces gens-là connaissent les hommes de police, et tâchent de ne passe laisser surprendre par eux.

a mendiant, pas une personne en haillons (i). a Les édifices commencés sous Napoléon ont « tous été achevés avec magnificence , à l'excepte tiou de l'arc de triomphe du Simplon ; on ce voit beaucoup de constructions nouvelles(2).La « ville de Milan, depuis 1816, a payé toutes ce ses dettes , qui étaient considérables; et aujour-

(1) M. le baron ignorait que les panvres quittent leurs guenilles dans les maisons de refuge , et prennent l'habit uniforme donné par rétablissement. Les Autrichiens ont si bien apporte* la misère en Lornbardie, qu'un an après leur arrivée à Milan , et précisément le 22 juillet i8i5, il fallut ériger une nouvelle maison de refuge pour les mendiants.

(2) Depuis que Milan existe, on y voit chaque année des constructions nouvelles remplacer les anciennes, qui sont miuées par le temps. Si M. le baron savait comme on doit s'y prendre pour raisonner en pareille affaire , il eût dit :

Matériaux à construction ( savoir : briques , pierres taillées, chaux, plâtre, etc., elc.) entrés à Milan annuellement, terme moyen ,

depuis 1800 jusqu'à 1 8 1 5 A

Matériaux entrés à Milan depuis 1814 (époque

de l'arrivée des Autrichiens) à 1 85 1 B

Ces deux quantités mises en rapport lui auraient fourni le second terme d'une équation par laquelle il eût élé à même de juger si les constructions ont été eu augmentant ou en diminuant. JV^ais au aurait tort d'exiger deja^ logique dans jj u âge n t de M ctter niclK .

« d'hui elle a un grand excédant de revenus sur « ses dépenses (1). Dans la campagne, on admire ce les excellents chemins vicinaux entre tous les « villages. Chaque bourgade un peu considé- <c rable est pavée et éclairée avec soin (2). »

RÉALITÉ

Voici des symptômes infaillibles de misère toujours croissante :

§ 160. Faillites. — Lors du blocus continental y les faillites , si nombreuses dans tous les états , furent très rares à Milan. Actuellement il ne se passe pas une semaine qu on ne voie une boutique fermée , et les marchandises mises en vente forcée .Les crieurs publics vous en donneront la liste.

§ 161. Loyers de maison non payés. — En 1827 , on expédia 3,ooo citations pour termes

(1) Tout ce que dit M. le baron des dettes précédentes de la commune de Milan et de l'excédant actuel de ses revenus sur ses dépenses est complètement faux.

(2) Il est si loin de la vérité que chaque bourgade un peu considérable jouisse d'un éclairage nocturne, que la ville deMonza, élevée au rang de ville royale par S. M., et où la cour demeure si souvent , en est elle-même dépourvue.

échus et «on payés. Depuis trois ans, le nombre en est bien augmenté !

$ 162. Charges des caisses communales, — La commune de Milan dépense actuellement par an 80 à 90 mille francs pour cause de misère publique; dépense qui n'existait pas sous le gouvernement français.

J 1 63. Augmentation de concurrence pour l'admission aux maisons d'industrie et de refuge. — Du temps de Napoléon ( 1 8 1 3) , il n'existait à Milan qu'une maison d'industrie pour les indigents à S.-Fincenzo-in-Prato ; on y comptait :

Hommes 1 20

Femmes 60

Total. . . 180

Aujourd'hui (i83i), il y a deux de ces maisons.

Celle de S.-Vincenzo-in-Prato contient :

Hommes 27

Femmes. 9*

Vagabonds 87

Total . . 2o5

Dans celle de S. -Marco il y a :

Hommes .248

Total. . . 453

Ainsi la misère s'est accrue dans la proportion de 180 à 4^3.

J 164. Augmentation des dettes du Grand- Hôpital. — Malgré les restrictions inventées par le gouvernement autrichien pour diminuer l'affluence des malades au Grand-Hôpital , et bien que l'entretien des malades étrangers à la commune de Milan soit mis à la charge des caisses communales , la dette annuelle du Grand- Hôpital va augmentant , et se monte actuellement à plus de 600,000 livres.

$ 3 65. Foule de domestiques renvoyés. — Il y en a plus de 1000 qui ne trouvent pas à se replacer.

§ 1 66. Diminution dans le salaire des travaux de femmes. — La propreté française introduite sous le gouvernement précédent donnait mille moyens de travail aux femmes , soit pour le blanchissage , soit pour le repassage , soit pour la couture. Les épaulettes des soldats, les nœuds d'épée, se renouvelant fréquemment, faisaient gagner à plusieurs femmes 6 livres de Milan par jour (4 fr. 60). Mais les Tudesques lavent leurs chemises eux-mêmes, n'ont pas besoin de les faire repasser , et par leur saleté se rapprochent des animaux les plus immondes. Les jours où les soldats reçoivent leur paie sont des jours de tourment pour les femmes, car ils vont extorquant

partoul des petits morceaux de toile pour envelopper leurs sous , et les envoyer en Allemagne.

La diminution des travaux de femmes est prouvée par le nombre toujours croissant de demandes faites à la maison de refuge de S.-V incenzo pour filer du lin ou de la filasse , source de la baisse des prix de la filature.

§ 167. Diminution dans le gain des Jruitiers appelés brugnoni à Milan.

Cette classe se trouve en contact immédiat avec le bas peuple , et lui vend journellement un peu de fruits, selon les saisons. La diminution très sensible que cette classe très économe éprouve dans son gain est un signe que les gens du peuple sont dénués d'argent pour aller chez les fruitiers.

§ 168. — A peine une voiture avec une malle entre-t-elle à Milan , vous voyez aussitôt accourir avec avidité trois ou quatre portefaix , qui se disputent à qui gagnera quelques sous; spectacle qu'on ne voyait jamais sous le gouvernement précédent.

§ 169. — De ces faits il résulte une haine générale de toutes les classes pour S. M., car toutes ont été lésées dans leurs intérêts , et aucune n'en a tiré avantage , comme on va le voir par le résumé suivant.

§ 170. I. Propriétaires. — Ils ont été trompés dans leur espérance d'une diminution jdans l'impôt direct, qu'on a au contraire augmenté pour subvenir aux dépenses plus fortes des communes.

Ils ne sont plus certains de la perception de leurs loyers, parce que le Code de procédure ne permet pas la saisie des meubles , si ce n'est en cas de danger imminent de fuite.

Ils ont été traînés dans les antres mystérieux des tribunaux , où tout le succès dépend d'un seul rapporteur inconnu.

§ 171. IL Agriculteurs — Sous le royaume d'Italie, naturellement généreux, les propriétaires montraient aussi quelque générosité envers les paysans. Ainsi dans les temps de sécheresse , ils leurlaissaient i5 à 20 sous par perche sur le loyer des terrains : en cas de mortalité des bestiaux , ils leur faisaient quelque remise, et les aidaient dans les autres besoins pressants. Actuellement, grâces à l'avarice autrichienne (i), dont nous donnerons les preuves dans le chapitre suivant , ils refusent au paysan toute espèce de soulagement, et lui répètent sans miséricorde : Ou payer exactement, ou sortir de ma ferme.

(1) Les impôts fonciers directs et indirects sont annuellement si onéreux qu'uti propriétaire paie au bout de dix ans la valeur de ses terres.

Les agriculteurs sont en outre grevés d'une taxe personnelle pins forte que sous le régime de Napoléon, et d'un service militaire plus long que dans les premières années du gouvernement autrichien , puisqu'il est de 8 ans, et qu'auparavant il n'était que de 4- Ajoutez à ces vexations les vols nombreux qui se succèdent dans les campagnes, et dont nous ferons connaître les causes à l'article Immoralité du gouvernement autrichien.

§ 172. III. Artistes et commerçants. — Leurs griefs sont :

De fréquentes visites domiciliaires pour contrebande supposée; augmentation dans la taxe des lettres; augmentation dans l'impôt arts et commerce,' versatilité , contradictions et ignorance inexcusables dans les lois financières; efforts et irrégularités de la contrebande qui part de Vienne et s'exerce sur Milan ; manque de sécurité pour toutes les branches d'industrie, et principalement pour la typographie et le commerce de la librairie ; concurrence des marchandises autrichiennes, qui ruine les provinces de Brescia , de Bergame, de Como, etc.; diminution de débit, dont nous dirons les causes à l'article Avarice du gouvernement autrichien.

$ 173. IV. Employés. — Les griefs de ceuxci, les voici :

Leur nombre réduit au tiers de ce qu'ils étaient

sous le régime antérieur; décimés dans leurs appointements, et quelquefois frustrés de leurs pensions; obligés de se soumettre à mille humiliations (1) s'ils veulent être proposés pour une nomination; forcés d'attendre cette nomination quatorze ans etplus, de remplir, comme des machines, de vaines formalités , de s'espionner les uns les autres ; ne se voyant jamais encouragés par des gratifications; réprimandés, brutalisés, le plus souvent à tort et à travers , par la chambre aulique de Vienne ; menacés de payer 4o pour 100 pour leurs nominations ; forcés de se courber devant un gouverneur sol et orgueilleux, devant les fonctionnaires tyroliens, qui, comme chefs des insurgents, sont l'objet du mépris public.

§ 174. V. Savants. — Traités par l'empereur, à Lubiana , avec des termes de mépris ; privés de la liberté de tenir des écoles particulières ; contraints de soumettre leurs manuscrits à trois censeurs qui sont des modèles d'ignorance (2) ; éloignés de tous les emplois administratifs; toujours entourés d'espions qui osent même pénétrer dans

(1) Il est défendu aux employés publics d'entretenir des correspondances avec l' étranger, y compris même les pays de l'Italie qui ne sont pas sous ia domination directe de l'Autriche.

Jeurs maisons ; punis de leur innocence, comme Romagnosi et Gioja ; dépouillés de leur propriété littéraire , comme ce dernier 5 déclarés rebelles lorsque , à leurs frais , ils établissaient des écoles d'enseignement mutuel: arrêtés arbitrairement, et privés du droit d'être jugés par les tribunaux ; menacés d'être arrêtés de nouveau s'ils demandent justice : voilà leur déplorable existence !

§ 175. VI. Ecclésiastiques, — Voici leur partage :

Trompés dans leur espérance d'un sort meilleur ou d'une plus grande considération, que leur avait donnée le fils aîné de l'église , le recteur de la religion, l'empereur François 5 objets de la risée du peuple , parce qu'en 1814, à l'arrivée des Autrichiens, obligés de promettre au public qu'il n'y aurait plus de conscription , ils dùrent ensuite et doivent encore prêcher la conscription chaque année , et souvent même deux fois par an • forcés de copier et de transmettre tous les mois aux commissaires des districts la note des naissances , des morts , des mariages , sous peine, en cas de retard , de voir le gouvernement faire exécuter ce travail à leurs frais , travail dont ils étaient exemptés sous le régime antérieur, qui avait établi les bureaux des registres civils 5 contraints d'inviter le peuple à prier pour la santé et la conservation d'un souverain qu'ils savent

être l'objet de l'exécration générale : d'attendre , pendant dix, douze, quatorze ans, leur nom ination aux charges ecclésiastiques ; d'envoyer mille suppliques à Vienne , et de payer deux ou trois annales pour l'expédition du décret impérial qui les nomme , tandis qu'auparavant tout se décidait à Milan, en deux ou trois mois, sans qu'il leur en coûtât la moindre chose.

Le gouvernement du royaume d'Italie , sans faire une parade hypocrite de religion, avait tiré les curés de l'affreuse misère où les avait laissés la très religieuse maison d'Autriche , et décréta un supplément à la portion congrue des curés dont le revenu n'arrivait pas à 5oo francs , pour le porter à cette somme. Personne ne saurait s'imaginer les obstacles , la méfiance que le gouvernement actuel oppose , et les formalités qu'il exige , pour qu'un pauvre curé puisse jouir des avantages de ce décret.

§ 1 76. — Dans cet aperçu rapide nous venons de voir quelques uns des motifs pour lesquels S. M. l'empereur d'Autriche s'est attiré la haine et le mépris de toutes les classes de la société : quelques uns des motifs , disons-nous , car, dans le chapitre suivant , nous allons en signaler plusieurs autres qui entretiennent et augmentent journellement dans le public cette haine et ce mépris 5 ces deux grands ressorts qui , mis en

mouvement par l'amour de l'indépendance qui fermente dans tous les coeurs italiens, ébranlent sur sa base la domination autrichienne dans ce beau pays, qui fut trop long-temps la proie de l'étranger.

Les hordes innombrables que l'empereur y envoie, s'il lui est permis de compter sur leur esprit, finiront par succomber sous les efforts d'un peuple qui demande une existence politique , et qui l'aura. Un proverbe de l'ancienne Grèce disait que la plus grande , la plus redoutable armée de ceux qui gouvernent , c'est V amour des peuples» Celte armée manque à S. M. En général, les deux soutiens de tous les états et des trônes sont la force et l'opinion , et souvent l'opinion l'emporte sur la force. L'em^ejreurJ'rançois a entièrement perdu l'opinion en Italie: il est plus haï à Milan et à Venise que ne l'était à Rome Néron. Dans tout le reste de la péninsujele mpt tudesque est la plus forte des insultes. Toute puissance 1 qui se présenterait en Italie contre la maison \ d'Autriche trouverait la population entière prête à la seconder. Heureusement pour cette maison, et plus encore pour les Italiens, aucune n'y pense, et rien désormais n'empêchera ceux-ci de reconquérir leur véritable liberté. L'empereur ose parler de sociétés secrètes : il ferait mieux de parler de la haine publique , qui se voit , se touche , se

fait connaître par les paroles, par les gestes de cbacun , qui éclatent dans toutes les conversations, dans les auberges et jusque sur les places publiques, sous les yeux des espions autrichiens , et, si l'on vent même, souvent par un morne silence.

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