SECONDE PARTIE
C'est encore par une série de faits et en opposant toujours l'apparence à la réalité que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs l'ignorance , la défiance , la lenteur > l'avarice , V immoralité tt l'imposture du gouvernement autrichien dans son administration en Lombardie. Nos malheureux concitoyens exposés depuis dixsept ans aux conséquences d'un pareil fléau témoigneront pour nous de la vérité de ce tableau.
RÉALITÉ
§ 178. — En examinant les codes de ce très sage souverain , on y chercherait en vain un principe lumineux , une vue profonde , une idée neuve. En effet, qu'y trouve-t-on? des lois décousues et pour ainsi dire en lambeaux , des décrets vagues, indéterminés, qui donnent lieu à une foule de doutes et exigent des éclaircissements continuels ; des inepties déclarées choses importantes , des hypothèses au lieu de principes , des contradictions fréquentes , la manie de régler les plus misérables minuties, une ignorance grossière et inexcusable des premiers principes de l'administration économique , ce qui fournit sans cesse à rire aux Lombards, habitués auparavant aux méthodes solides et lumineuses du gouvernement de Napoléon. Citons quelques faits particuliers.
§ 179. Méthode dispendieuse. — De 1814 à 1823, on envoyait de Venise à Vienne l'argent , produit des impôts , tandis qu'on faisait faire le même chemin de Vienne à Venise à une caisse d'argent pour payer l'armée. On voit que le gouvernement autrichien ne connaissait pas encore à cette époque ce qu'on appelle en italien i giri délie casse.
Pour faire passer à la garnison cinquante livres
de tabac de Coino à Sondrio , au lieu de se servir de la voie des expéditionnaires, on fait partir deux ordonnances de Sondrio pour Como; ces deux ordonnances font leur voyage partie en voiture , partie par eau, allant et revenant aux frais de la communauté. Cette balourdise administrative existait encore en i83o.
, § 180. Disparités dans les administrations publiques. — Quoique S. M. , par lettres patentes du 7 avril 1820, ait reconnu que la justice et le bon ordre du gouvernement exigent autant que possible l'uniformité dans l'assiette et la perception de l'impôt et les autres administrations, elle a cependant laissé subsister dans les provinces vénitiennes la taxe de l'enregistrement {del regis- 1ro) y abolie en Lombardie le 21 avril 1814. Le corps de la gendarmerie a été détruit dans les provinces vénitiennes, et on l'a conservé dans le royaume lombard. C'est le ci-devant gouverneur comte de Gocss qui abolit les gendarmes dans l'état vénitien. Savez-vous pourquoi? parce que, en 181 3, du temps de Napoléon , M. le comte fut surpris et arrêté dans le Padouan par la gendarmerie , lorsqu'il précédait les troupes autrichiennes. Il ne put lui pardonner le crime d'avoir arrêté un commissaire impérial : les provinces vénitiennes ont donc encore les sbires.
Nous avons vu une autre exception à l'unifor-
mité au paragraphe 8, où il est question des pensions des officiers de santé.
§ 181. Manquede contrôle, — Dans le royaume d'Italie il exista pendant long-temps une cour des comptes devant laquelle toutes les administrations particulières de l'état étaient appelées à rendre leurs comptes. Le gouvernement autrichien, voulant imiter cette institution, l'a gâtée. Il créa une administration appelée comptabilité centrale , et y réunit tous les maUrcs de comptes {ragionieri) , dont il dépouilla les administrations particulières. Quel fut le résultat de cette belle idée autrichienne ? Chaque administration particulière , celle du cens, par exemple, qui a tant de comptes à faire , n'ayant pas un seul comptable , est forcée d'envoyer ses pièces à la comptabilité centrale pour y faire dresser ses comptes, puis de là au gouvernement , qui les renvoie à la comptabilité centrale pour qu'elle émette son avis. Ainsi, outre le mouvement inutile des pièces, il n'y a pas de contrôle. Il en est de même de toutes les autres administrations.
§ 182. Méfiance absurde et détours vicieux, — Le gouvernement entretient à Milan un institut topographique ; mais le gouvernement de Milan ne peut en obtenir les renseignements dont il a besoin. Il est obligé d'écrire à Vienne, en adressant ses demandes à la chambre aulique , qui
interpelle l'institut topographique de Milan , lequel envoie sa réponse à Vienne, d'où les renseignements arrivent enûn au gouvernement de Milan , qui les a demandés. Rtsum teneatis !
§ i83. La même personne juge et partie. — La congrégation de l'état , qui ne peut examiner el encore moins rejeter les lois, les impôts, les ordres, les jugements émanés de Vienne , qui a tout au plus la faculté d'examiner les comptes rendus des communes , et de dire s'il convient de donner à un sonneur de cloches 4o livres plutôt que 42, sans pouvoir pourtant décider d'un centime ; la congrégation de l'état , disons-nous , est sous la présidence du gouverneur , qui donne son vote comme membre de la congrégation , et examine ensuite comme président du gouvernement les rapports qu'elle lui adresse. Ainsi, dans le cas où la congrégation émet un vote contraire à celui de son président, celui-ci vote contrairement à elle comme gouverneur de l'état. Le marquis Malaspina , de Pavic, fit , en sa qualité de membre de la congrégation, des représentations respectueuses au sujet de cette ridicule organisation. Il dut à sa témérité de perdre les bonnes grâces de S. M. , et il ne fut plus réélu , comme le furent une foule d'autres , qui , n'ayant aucune espèce de mérite , possédaient celui , bien grand à la vérité , d'une obéissance passive.
§ 184. Sottise des nouveaux fonctionnaires nommés par S. M. — Le comte Melerio, qui fut président de la régence en 1814, doit être placé au premier rang. Parmi les mille et mille traits qui font connaître la perspicacilé de cet administrateur, nous nous contenterons d'en citer deux. Lorsqu'en 18 1 4 il fut question, dans le conseil, de la place de mécanicien national, occupée par le chevalier Morosi , le comte Melerio fit observer que Milan avait existé des siècles entiers sans mécanicien national, et qu'ainsi l'on pourrait bien s'en passer encore , et épargner ainsi les frais de cet emploi. Comme un pareil raisonnement peut également s'appliquer aux nouvelles routes, aux nouveaux canaux, aux nouvelles institutions sanitaires cl d'instruction publique, on voit aisément que la logique de notre conilc nous ramènerait à la civilisation du dixième et du neuvième siècle. C'est celle logique sublime qui lui valut l'honneur d'être appelé, les années suivantes, à Vienne, pour s'occuper dans la chambre aulique des affaires d'Italie , et là il put faire apprécier toute l'étendue de ses connaissances et la simplicité de ses principes. En effet, il y proposait pou r remède à tous les maux, le rétablissement des capucins ! ! !
$ i85. — Lorsqu'on organisa, le 2 mars 181 S, les nouveaux tribunaux civils , les juges durent
prêter serment de fidélité à S. M. C'était alors un Autrichien qui présidait le tribunal de Bergame. On avait préparé , pour la prestation du serment , un Christ qui était de petite dimension. Le président se leva , et dit : Grand acte ! grand Christ ! Force fut donc de chercher dans Bergame un Christ de la grandeur naturelle de l'homme , sans quoi le serment n'aurait pas été bon ! !
§ 186. — Ou connaît en Lombardie une foule de traits semblables sur la sottise des fonctionnaires autrichiens et tyroliens. On y voit arriver dans les tribunaux , pour occuper les places de juge , des nouveaux élus qui prennent les citatalions de droit romain pour des adresses de domicile des parties adverses ou de leurs plaideurs, et d'autres qui , faute de savoir lire et écrire assez couramment , sont renvoyés à Vienne. Un autre choix qui honore également la très haute sagesse autrichienne est celui des trois censeurs de Milan. Il est vrai que l'un d'eux doit sa nomination à une équivoque de nom ; mais cela ne fait rien au trait suivant :
En 1824? le professeur Àstolfi soumit à la censure de ces messieurs un traité de gnomonique pour obtenir l'autorisation de l'imprimer. Le titre effaroucha les trois badauds , qui de leur vie n'avaient vu une figure de mathématiques. Ils crurent que ces lignes et ces lettres recélaient un lan-
/ gage de maçonnerie, et ils transmirent sur le champ le redoutable manuscrit à la police , en proposant l'arrestation provisoire de l'auteur. M. Pagani, assesseur de police, qui ne sait que griffonner son nom , appuya les soupçons des censeurs ; et l'arrestation allait être certainement exécutée, sans le témoignage d'un mathématicien | qui , ayant été consulté , à l'instance de l'auteur , démontra que le manuscrit était entièrement innocent.
$ 187. — rLa sottise des fonctionnaires, si chère à S. M . , donne la raison de cette foule de décisions contradictoires, insensées, ridicules, qui partent de Vienne pour aller encombrer les archives de Venise et de Milan , et qui pourront fournir à la postérité d'excellents sujets de comédie.
Flcury , sous la date de i32o, dit : ce Le succes- « seur de Glycis sur le siège de Constanlinopl c « fut Çérasime, prêtre et moine du monastère de ce Manganès, vieillard à cheveux blancs, presque « sourd, simple et entièrement ignorant des science ces profanes ; mais c'était cela même qui le ren- (( dait agréable à l'empereur. Car, dit Grégores, ce c'est par cette raison que les princes choisissent ce de tels sujets pour les grandes places , afin qu'ils ce soient servilement soumis à leurs ordres , et ne « leur résistent en rien, » [Hist. ecclés^ t. xin > page 218.)
§ 188. — Ignorance des éléments locaux nécessaires à la formation et à l'application des règlements. L'ignorance autrichienne à ce sujet se voit clairement dans le tarif des médicaments mis en vigueur le i er mars i8a5. Le législateur, ne connaissant que Vienne , a établi pour la capitale du royaume lombard les mêmes prix courants que dans la capitale de l'Autriche. 11 suffira d'en donner un simple aperçu.
Prix établis par le tarif. Prix courants à Milan.
Se vend »
Magnésie pure , dite calcinée .
iS
§ 189. — Une dernière preuve de la sottise autrichienne est dans cette foule de décrets dont l'exécution est impossible, et dans le choix de tant de moyens qui produisent un effet opposé à celui que le gouvernement se propose. Par exemple , l'empereur François cherche à décrédiler les avants dans l'opinion publique , et ne fait en cela que se décréditer lui-même. La réprobation at.
teint son nom jusque dans les collèges impériaux. Dans celui de Pavic on lisait l'inscription A Deo principium, à Cœsare auxilium. Les élèves, tout en en respectant la première partie , changèrent la seconde en celle de à Cœsare exitium. Ce n'est qu'une sanction de l'observation de Tacite à propos de l'accusation intentée contre Crémutius Cordus au temps de l ibère (Annal, IV, 34):
ce II est donc bien permis de se moquer de la ce folie de ceux qui prétendent étouffer par leur ce pouvoir du moment la mémoire du siècle qui « doit suivre : car l'autorité s'énerve en punisce sant , et les rois ou ceux qui exercent contre « lui de telles rigueurs ne font que contribuer à « leur déshonneur et à sa gloire (i). »
L'empereur F rançois fait voir qu'il ignore que, dans la lutte du puissant contre le faible, le public se met toujours du côte du dernier, et en prend la défense. Si donc le puissant veut réussir dans ses coupables projets , il doit avoir le talent de se revêtir de toutes les apparences de Fini par-
(i) Quo magis socordiam eorum irridere libet, qui praesenti potentia crcduut exlingui posse etiam sequeutis aivi memoriam. Nam contra punitis iugcniis gliscit auctoritas; nequealiud externi reges, aut qui cadem sxvitia uai suut, nisi dedecus sibi , atqnc illis gloriatu peperere.
ti alité et de la justice, et rejeter toutes celles de la culpabilité et du crime sur le faible. Mais S. M. a fait tout le contraire : elle a fait arrêter plusieurs centaines de personnes connues par leurs talents , et quelques unes par leurs écrits, et leur a refusé le droit d'être jugées par les tribunaux. Faut-il donc s'étonner si l'empereur est devenu l'objet de l'exécration publique ?