‹ L'Italie sous la domination autrichienneChapitre 20 sur 28 · DÉFIANCE · texte numérisé non relu

DÉFIANCE

.... Qui iceptra duro saevus imperio régit, timet timentes : metus in auctoretn redit.

Seneca.

§190. — Outre la crainte inhérente aux gouvernements despotiques , et qui les fait tous recourir à l'espionnage, S. M. s'aperçoit que sa manie de vouloir dominer jusqu'à la pensée est contraire aux sentiments libéraux qui se sont enracinés dans toute l'Europe : c'est ce qui fait qu'il n'y a pas un gouvernement aussi lâchement peureux que le gouvernement autrichien. Il craint toutes les personnes qui , ne voulant pas s'assimiler aux brutes, se croient douées de la faculté de penser , et osent avoir des opinions différentes de celles de S. M.

Afin de connaître ces opinions et de les punir, S. M. a ordonné :

5 iqx. — Que Ton ouvrit toutes les lettres, celles particulièrement de ceux qui passent pour des hommes savants et vertueux : la science et la verlu sont deux pouvoirs que tout despote craindra et haïra toujours, parce qu'il les regarde comme des obstacles à l'accomplissement de ses volontés arbitraires ;

§ 192. — Que l'espionnage soit 'organisé de manière que chaque café, théâtre, place, église, cabaret , auberge , ministère public , enfin que toute réunion quelconque ait deux, quatre espions, et plus s'il est jugé nécessaire (1);

$ 193. — Que le public ne doute pas de l'existence de l'espionnage , afin d'inspirer la défiance, dissoudre les cercles , briser les liens d'amitié , car toute union est un pouvoir suspect au despote;

§ 194. — Que l'on fît supposer, au moyen de l'espionnage, l'existence de partisans et de

(1) Le seul espionnage de la ville de Milan coût. 200,000 liv. autrichiennes par mois (174,000 fr.):

Les espions ordinaires coûtent 1 fr. 74 c. par jour (2 liv. autrichiennes);

Les espions d'une classe moyenne coûtent 5 fr. 48 ce (4 liv. autrichiennes);

Les espions nobles 8 fr. 70 c. (10 liv. autrichiennes);

Les espions extraordinaires reçoivent ce qu'ils veulent.

sectaires mal intentionnés , pour, d'un côte , effrayer les esprits faibles , et , de l'autre , justifier aux yeux de la nation et des étrangers les arrestations arbitraires , et engager ainsi les gouvernements italiens à concourir au maintien des troupes autrichiennes en Italie. C'est pour cela que S. M. fait écrire par ses espions sur les murs de plusieurs rues de Milan : Mort aux carbonari. À dire vrai , il vaudrait mieux y écrire : Mort à la nation , car tout le monde hait S. M. , et nous en avons donné assez de preuves.

§ 195. — Le dernier but de l'espionnage est de susciter des conspirations, afin d'avoir des individus à frapper. En .1814, la police autrichienne se servit d'un espion français, nommé Saint-Aignan , qu'elle fit introduire chez plusieurs personnes mécontentes du gouvernement autrichien , comme un ém issaire du duc de Berri , qui, aspirant à reconquérir l'Italie, envoyait sonder la disposition des esprits. Une trentaine de personnes donnèrent dans le piège. La police fit usage d'agents provocateurs , quoique ce moyen soit condamné par le paragraphe 178 du code criminel , tant il est vrai que , dans le gouvernement autrichien , les apparences et les protestations sont toujours en raiso?i inverse de la réalité et des faits.

§ 196. — De ce que S. M. hait et craint les per-

sonnes qui ne partagent pas sa façon de penser, il s'ensuit que les délégués et toutes les autorités en général , dès qu'ils veulent se défaire de quelque individu qui ne fréquente pas leurs antichambres , disent de lui dans leur rapport au gouvernement : C'est un homme qui nourrit des principes suspects à la maison d'Autriche. Une pareille accusation suffit pour faire exclure d'un emploi , pour faire éloigner d'une ville , suspendre de l'exercice d'une profession ou de droits civils quelconques. Un professeur d'histoire, ayant rappelé dans son cours le mot si connu du pape Jules II : Hors d'Italie les barbares , devint suspect au gouvernement, et fut destitué en 1818. L'on ne sera donc pas surpris que la police menace de la déportation ceux qui laissent entrevoir qu'ils croient à la possibilité de l'expulsion des Tudesques de la Lombardie.

§ 196. — La police autrichienne est semblable à un cheval ombrageux : la moindre chose l'alarme, un propos de commérage lui suffit pour vexer cent personnes, ce qui la rend souvent ridicule au dernier point. Citons à ce sujet quelques fails généraux et particuliers.

§197. — Lorsqu'un voyageur entre dans le royaume , son portefeuille , ne con tînt-il que quelques lignes, doit être scellé du sceau des finances, et envoyé à la censure de Milan. Il en est de

même pour les livres : ils sont enlevés et scellés , fut-ce même l'Ancien ou le Nouveau Testament!!! (i)

§ 198. — Lorsque la police autrichienne arrête quelqu'un qui a voyagé en pays étranger , elle commence par dérouler devant ses yeux une énorme liste où sont inscrits les noms de tous les personnages illustres de différents pays qui sont connus pour être libéraux. Si le voyageur a été à Paris, elle veut qu'il lui rende compte de ce que luiontditLafayette, Laffitte, Lamarque, Odilon-

(1) 11 est naturel que l'espionnage autrichien ne se borne pas à l'intérieur. Nous ne dirons rien des espions que l'empereur François entretient dans tout le reste de Tltalie , à Turin , à Parme, à Modène , à Florence, à Rome, à Naples : car c'est toujours de l' Autriche, et les gouvernements de ces différents pays ne sont que les exécuteurs fidèles de ses volontés , aussi bien que les gouvernements de Milan et de Venise.

Toutes les arrestations faites en Italie en 1821 et dans les années suivantes furent l'ouvrage de la police autrichienne; celles qui eurent lieu à Gênes, sur la fin de l'année dernière (i85o), furent précisément requises et désignées par la police de Milan.

Partout où il y a des germes d'idées libérales, des assemblées ou des corps représentatifs , l'Autriche entretient des espions ; entre autres elle en avait un a Berlin , chargé d'assister aux leçons du célèbre Alexandre de Humboldt : c'était apparemment dans le but de rendre ce

Barrot, Salverte, etc. , etc. ; s'il a été à Londres, elle lui demande s'il a vu lord Holland, lord King , Brougham , etc. , etc. , de quoi ils l'ont entretenu , etc. , quoique de sa vie il n'ait vu ou connu aucun de ces personnages. Elle a réussi à se procurer des signatures et des lettres de chacun d'eux , de sorte qu'elle connaît leurs écritures. A l'aide de ces modèles , elle examine donc les papiers saisis dans un portefeuille , et , sur la ressemblance d'un m , d'un n , d'un p , elle déclare coupable de correspondance suspecte.

savant suspect au gouvernement prussien. Elle en a qui assistent aux se'ances de la chambre des députés à Paris ; et, depuis la dernière révolution italienne, elle a, dans . cette capitale et dans tous les dépôts où des patriotes italiens se trouvent, des espions qui se glissent parmi ceuxci avec la mission : •

i° De répandre la méfiance entre eux ; 2° D'y susciter des scandales j

3° De faire des rapports altérés et même faux de leur conduite à la police française.

Par là l'Autriche obtient trois résultats :

i° De provoquer de la part du gouvernement français des mesures de rigueur contre les patriotes italiens j

2° D'empirer ainsi leur condition en France y

3° De pouvoir décrier en Italie la nation française, en rejetant sur elle tout l'odieux des actes de son propre gouvernement, et en la privant ainsi de l'appui de l'opinion» que l'Autriche redoute par- dessus tout.

$ 199. — Depuis 1814 jusqu'en 1818, il fut défendu de vendre le portrait de Marie-Louise, la femme de Napoléon. Sa Majesté l'empereur d'Autriche eut peur même de sa fille !! Plusieurs marchands d'estampes essuyèrent donc des visites domiciliaires, et furent même condamnés à des amendes pour avoir vendu ou être soupçonnés d'avoir vendu le portrait de la propre fille de cet empereur. Il fut enfin permis à Marie-Louise de paraître à la fenêtre, et de se montrer en public; mais le portrait de Napoléon continue d'être l'épouvantail de François. S. M. a peur des revenants.

Un citoyen qui à Rome aurait gardé , sous un empereur régnant, la statue d'un compétiteur à l'empire , eut commis un crime de lèse-majesté ; mais il ne s'agissait pas de morts.

§ 200. — Eu i8i5 , la police ordonna aux modeleurs en plâtre de briser le moule de Napoléon , et de faire des François. Les fabricants répondirent que personne n'en voulait, tandis que quelqu'un leur achetait parfois le portrait de Napoléon. Ces remontrances n'aboutirent à rien : la police les contraignit à promener dans les rues des François en plâtre , qui le plus souvent, et toujours accidentellement, bien entendu, étaient renverses par terre au milieu des risées de la populace. Finalement on insinua aux employés d'a-

cheter S. M. de plâtre , en leur faisant entendre qu'ils pourraient sans cela perdre leurs places!!

§ soi . — En 1821 , l'on fit accroire à la police que quelqu'un avait embelli son cabinet d'aisance avec le portrait de S. M. Aussitôt lWes^wr Pagani et l'espion comte Borga coururent visiter une centaine de ces cabinets. C'était bien juste! sous Tibère c'était un crime d'aller dans un pareil endroit ayant au doigt un anneau empreint de l'image de l'empereur ; c'en devait cire aussi un sous François d'y placer l'effigie du monarque. Mais l'assesseur "et le «omte ne purent attester avoir trouvé des coupables.

$ 202. — Depuis 1826, la police , voulant qu'on ne l'accusât plus d'être vexa toi re , a pris le parti de respecter les voleurs : elle espère par là faire dire au public que les bonnêtes gens ne sont pas molestés. Ainsi, malgré tous les rapports qu'on peut lui faire de vols probablement arrivés ou prêts à s'effectuer, elle se garde bien d'entreprendre une perquisition dans le but de découvrir le coupable ou d'empêcher le crime. Mais qu'elle soupçonne un particulier d'avoir acheté de la marchandise qui n'a pas payé le droit, ou qu'elle trouve bon de saisir ce prétexte pour fureter dans les papiers de quelqu'un à qui elle en veut , qu'elle soupçonne un libraire de posséder un livre entré sans autorisation , ou quelque littérateur d'avoir

jeté sur le papier une idée libérale, vile les greffiers et les gendarmes se transportent sur les lieux ; on fouille les magasins , les maisons ; on met les scellés sur les .armoires et sur les portes d'appartements 5 on arrête maîtres et domestiques, etc. Voilà une des mille raisons qui font dire au public que le gouvernement autrichien ne protège que les voleurs !

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