IMMORALITÉ
Tout despote hait et doit haïr !et homme* vertueux.
APPARENCE
§ 23a. — Lorsque S. M. parut à Milan en 1816, elle reçut une députation de l'Institut national , et manifesta un vif désir de lui voir composer des ouvrages de morale.
RÉALITÉ
§ 235. — Un gouvernement tyrannique et despotique favorise de tout son pouvoir le relâchement des mœurs : car, en empêchant les sujets de s'occuper des affaires publiques , il les condamne à se perdre dans les voies de la corruption, et à en faire un objet d'amusement et de
jactance. Me trouvant à Vienne en 1829, la personne à qui j'avais été recommandé nie dit , en m'invitant à diner : ce Vous trouverez.bonne compagnie, et vous pourrez parler de filles , de femmes entretenues , de femmes publiques ; mais gardez-vous de dire mot sur les affaires publiques. » Je défie tout Viennois de nie démentir, et de nier que ce soit là la manière générale de vivre en société dans celle ville.
§ 234. — Un gouvernement despotique, persuadé de son ignorance et de son immoralité , craint les regards du public , comme l'assassin craint les. regards des tribunaux : aussi enveloppe-t-il toutes les affaires d'un voile épais, et recommande-t-il à ses employés , sous peine de destitution, le plus profond secret (1). Mais, tout en.
(1) Dans le Bulletin des lois de 1822, vol. 11,. part. a> page 238 , on lit :
« Les employés , de quelque rang ou caractère que ce « soit, doivent garder scrupuleusement le secret sur tou^ * trs les affaires qui leur passent par les mains, ou sur « celles qui viennent a leur connaissance, sous peine îrré» « missible de destitution. »
La circulaire de la cour d'appel de. Milan , du 20 ma. 1823, dit:
« Comme il est indispensable , pour que les affaires ju- » diciaires soient bien et régulièrement traitées , d'obscr- « ver le secret le plus rigoureux, et pour empêcher que.
agissant de la sorte, il leur présente mille occasions d'abuser des prérogatives de leurs charges. Couvert de ce voile , l'employé méchant contente sa haine ; l'avare vend ses services et ses arrêts ; le libertin favorise le père pour débaucher sa fille, etc. Aussi rien de plus commun à Vienne que la prostitution dans les femmes, la vénalité dans les employés subalternes, la séduction chez les hauts fonctionnaires. Les places , les décrets et les sentences, se vendent sur les marchés de Vienne comme on y vend les lièvres et les faisans. Il ne faut pas un long séjour dans cet égoût de corruption pour y découvrir mille preuves de ce que nous venons d'avancer.
$ 2*35. — Le savoir et la morale , comme nous l'avons dit ailleurs, sont deux pouvoirs toujours
« ce secret ne puisse être violé, il est ordonné à tout em- « ployé, quel que soit son poste , son rang ou son carac- « tore , d'observer le secret et le silence le plus absotu sur « les affaires dont il est chargé, ou sur celles qui viennent « à sa connaissance. Tout contrevenant sera privé du son « emploi, sans qu'il puisse en appeler. »
Or la publicité dounée aux affaires administratives et judiciaires étant regardée , dans l'état actuel des connaissances , comme le moyen le plus efficace d'empêcher les erreurs et la corruption, il est évident que ce gouvernement est ignorant et immoral qui recommande et ordonne le secret.
suspects à qui place au-dessus de tout sa volonté despotique. Le savoir décrie les projets de l'ignorance; la morale s'oppose aux dérèglements de la tyrannie. C'est pourquoi tout despote hait et doit haïr les hommes instruits et vertueux, de la même manière que les assassins nocturnes haïssent la lumière, et les libertins l'honnêteté publique : il doit donc choisir pour fonctionnaires des gens qui voient du même œil le vrai et le faux, le juste et l'injuste, l'honnête et le déshonnête ; des gens indifférents à l'intérêt social, à l'opinion du public, et qui ne connaissent d'autre loi que les désirs particuliers de celui qui les paie. Tels sont les employés que S. M. préfère. Le cri de l'exécration publique signale à ce propos des milliers de noms que nous n'avons garde d'enregistrer ici, car ce serait les honorer que d'ajouter à la publicité de leur infamie.
§ a36. — S. M. éloigne des emplois tous ceux <jui, dans les affaires, consultent la justice, la probité, l'utilité publique, préférablement à la volonté ou aux passions de leur souverain. Citons seulement quelques exemples.
$ 237. -^Quoique le gouvernement autrichien . ne destitue pas facilement les fonctionnaires , ce n'est pas par humanité , mais par orgueil; il ne veut pas être soupçonné de faillir ou de se tromper dans ses choix ; et quoiqu'il ne se décide sou-
Vent à se défaire de ses agents qu'après un procès qui les déclare coupables de quelque crime , cependant on la vu priver de leurs emplois deux modèles de loyauté et de prudence administratives , M. Casati , délégué de la province de Lodi , et M. Venini , délégué de celle de Crémone. Leur crime était d'avoir plaidé la cause des provinces confiées à leurs soins avec un zèle qui parut s'éloigner de la ligne de l'obéissance passive
§ 238, — Nous avons vu déjà que le marquis Malaspina éprouva le même sort.
$239, — L'avocat Fortis, de Milan , président du fisc, encourut, en 1822, la disgrâce de S. M. pour avoir fait des représentations fondées, au sujet de la confiscation des biens des condamnés (j).
Le mérite de tout cet essaim de Tyroliens qu on a fourrés dans les tribunaux et dans les administrations nest autre , comme nous l'avons remarqué , que d'avoir été chefs des insurgcnls.
§ 240. — Il résulte de ces faits que S. M. corrompt la morale publique en consultant 7 dans le
(0 Dans la lettre patente qui sert de préface au coefe pcual, S. M. dit pourtant en propres ternies : « Nous « avons aboli totalement La confiscation des biens. «
choix- des employés , non V amour de la justice, de la probité et de futilité publique , mats la soumission aveugle à ses volontés arbitraires.
$ 241 . — S. M. est si loin de vouloir répandre parmi le peuple, une saine morale, une utile instruction, qu'elle défend aux écrivains de faire la censure des vices. En effet , il n'est pas permis aujourd'hui, dans le royaume lombardo- vénitien, de citer l'histoire scandaleuse des moines, la corruption du clergé dans les siècles passés , les vices et les crimes des monarques morts il y a deux ou trois cents ans. Les ouvriers typographes, qui voient dans les manuscrits des auteurs les passages supprimés par la censure , vous diraient qu'il n'est pas même permis de citer les textes dès-saints pères, relatifs aux vices de l'un et de l'autre clergé.
§ — On trouve dans L?s mesures adoptées Par l'administration des finances une autre cause d'immoralité publique. Cette administration , pour augmenter les revenus , loue au plus ok frant le droit de vendre du vin en détail dans les communes sans enceinte ; ce droit, taxé à des prix très élevés , est accordé souvent à des per^ sonnes qui, pour satisfaire l'administration, s'entendent souvent avec les voleurs, et partagera leur butin. C'est pourquoi, depuis 1 8 1 4 > k&
vols se sont multipliés à l'infini dans les campagnes.
§ 243. — Ajoutons que S. M., pour se me- ^ nager, dans la populace , line réputation de bonté , et surtout pour diminuer les dépenses des prisons , gracie souvent une foule de prisonniers, qui, en recouvrant leur liberté, reprennent la voie du crime 5 de sorte que la sûreté publique est compromise par l'avarice du gouvernement.
$ 344 • — Nous trouvons laseptième cause d'immoralité dans le Gode de procédure criminelle. Chez les nations policées le juge prononce d'après sa conscience, c'est-à-dire qu'il déclare le prévenu innocent ou coupable d'après sa conviction intérieure. Mais S. M., suivant les législations des temps barbares , exige pou rla condamnation ou le témoignage de deux individus, oul'aveu de Vac^ cusé(i). Ces deux circonstances ayant rarement^ lieu, il s'ensuit que le plus grand nombre des cri
(i) Il y plus de quatorze ans que les tribunaux et les, délégations politiques de Lombardie se plaignent à S. Rt. de la nécessité d'amender le code pénal. Elle contiuue de s'y refuser avec l'obstination et l'orgueil qui caractérisent l'ignorance présomptueuse : car il faut savoir que S. M. joint à la rage du despotisme toutes les prétentions d'un
minois échappe à la justice : aussi dit-on à Milan que le Code autrichien ne protège que les malfaiteurs
§ 245. — La dernière cause d'immoralité est le vaste système d'espionnage organisé par le gouvernement autrichien : car, d'un côté, il n'y a
suffisant dans les aff lires administratives , législatives et politiques. Il n'y a guère d'occasions dont elle ne profite pour faire l'homme d'importance. En 1816 , lorsqu'elle vint à Milan , ce fut pendant deux heures , sans relâche , qu'elle s'entretint une députation d'employés judiciaires pour débiter de vieilles faduises d'école sur la jurisprudence et faire l'apologie de son code civil. Et en i8a5, ce fut de rechef une longue tirade contre les lois cisalpines, que malheureusement elle a toujours été bien loin 'de comprendre, et de grandes vanteries devant la députation communale de Corne sur les nouvelles lois commerciales qu'elle allait dotiner, et qu'on est encore à attendre. Malheur a celui à qui elle soupçonne des vues lumineuses, ou seulement assez de jugemeut pour bien apprécier ce que valent elle et sa législation î C'est le cas d'un borgne qui déteste les hommes a deux yeux , et à qui il faut des aveugles. Aussi voilà une des raisons qui rendent les savants et les avocats des gens odieux à S. M.
Adrien, qui voulait se mêler de beaux-arts , fit mourir l'architecte Artémidor pour avoir trouvé des défauts au dessin d'un temple donné par l'empereur ! ï
que des fripons et des hommes dépravés qui puissent se livrer au métier d'espion ; et de l'autre , les méfiances, les craintes, les soupçons, détruisent tout sentiment moral.