‹ L'Italie sous la domination autrichienneChapitre 3 sur 28 · JUSTICE · texte numérisé non relu

JUSTICE

Le dernier degré dp la perversité est de (aire *enrir lei lois à l'injustire.

Voltaire.

Ayant à exposer les actes du gouvernement autrichien, nous commençons d'abord par le considérer sous le rapport de l'administration de la justice : car la justice doit être la première qua-

lité de tout gouvernement, et c'est die que te gouvernement autriebien proclame avec le plus d'ostentation, tandis qu'elle n'est pour lui qu'un masque pour mieux déguiser ses vices.

Il fait cela de différentes manières , doat voici quelques unes :

!*• APPARENCE

j § i . — Le gouvernement autrichien a fait de la

justice sa devise. Justitiarkgnorum fundamentum (la justice est la base des empires). C'est la profession de foi par laquelle S. M. Apostolique a voulu s'annoncer à ses peuples et au monde. Sur les monnaies, cette garantie de la foi d'un gouvernement , S. M. a fait graver l'inscription que nous venons de citer ; elle a voulu en environner son portrait ; c'est son auréole.

RÉALITÉ

§2. — Plusieurs corporations publiques dé- * pouillécs de leurs capitaux, des milliers de/àmilles privées de leurs droits, récla men t contre l'infidélité du gouvernement à la maxime qu'il prochaine comme sa devise. Il nous suffira de citer ici quelques faits à l'appui de nos assertions.

§ 3. Corporations publiques. — Le gouverne -

inent autrichien devait à la commune de Milian 4,5oo,ooo livres pour fournitures de guerre faites depuis plusieurs années. A force de subtilités, de sophismes, d'impudentes dénégations, d'infâmes mensonges, les quatre millions et demi furent réduits à un million et demi , payable en dix ans, sans intérêts^ c'esl-à-dire i5o,ooo livres par an. Celle somme fut destinée à la continuation de la construction de V Arc du Simplon à Milan , aujourd'hui Arc de la Paix(i) ; mais au lieu de i5o,ooo livres l'administration n'en reçoit annuellement que 60 à 70 mille,

(1) Ce monument, dont le dessiu est d'une magnificence vraiment romaine, fut entrepris sous le régime de Napoléon. Les artistes les plus célèbres avaient été appelés à son exécution. Il était destiné à consacrer les triomphes du grand capitaine, et devait s'intituler Arc du Simplon, parce qu'il est placé au bout de la grande route qui de Milan conduit à Paris par le Simplon. Après l'arrivée des Autrichiens en Lombardie il a changé de destination et de nom. S. M. l'empereur d'Autriche voulut bien en permettre la continuation aux dépens de la commune de Milan , en honneur de la paix donnée à l'Europe par la Sainte-Alliance en 181 4 H de là la dénomination d'^rc de la Paix. En dix-sept ans ce monument n'est pas beaucoup avancé. Il est réservé à une destination plus digne que celle de célébrer ou le sang des peuples versé par le génie de la guerre, ou les chaînes imposées à l'Europe par l'hydre du despotisme!

54- — Depuis nombre d'années le gouvernement autrichien retient un capital de 800,000 liv. appartenant à la ville de Corne , sans lui en payer les intérêts»

§5. — En 1817 il fut permis aux communes lombardes d'exiger un centime additionnel pour soulager la détresse des populations. Le produit de cet impôt , étant arrivé trop lard , fut réclamé par la congrégation de l'état, et versé dans la caisse d'épargne. Sur ce fonds, S. M. préleva 43,000 florins (109,620 fr.)pour la construction des roules de la Valteline , et les pauvres n'eurent ni le capital ni les intérêts de leur argent.

§6. Familles privées de leurs droits. — L'empereur François refusa pendant dix ans leurs honoraires aux chevaliers de la couronne de fer, après s'en être déclaré publiquement le protecteur. (Voyez les lettres patentes du 20 avril i8i5, 3 et 4«) Ce ne fut qu'en mai J824 que ces honoraires commencèrent à être payés sur le trésor. (Voyez la notification du 2 décembre

$7. — La loi du 4 septembre 1812, titre 9 , art. 57, dit : « Les professeurs des universités, dos a lycées et des gymnases, sont censés être élus pour a trois ans , pendant lequel temps ils peuvent « être changés par la même autorité qui les a élus. « Les trois ans expirés , ils deviennent inamo-

vibles , à moins qu'une faute grave ne leur fasse « perdre la confiance publique. Cette faute doit « être constatée par une commission nommée « par le gouvernement , et l'accuse entendu avec <c tousses moyens de défense. » Or, en î8i4, cette loi n'étant pas encore abrogée , S. M. destitua une foule de professeurs sans aucune forme de procès , et les priva arbitrairement des droits que cette loi leur accordait.

§ 8. — En 1814 » aussitôt que l'Autriche eut envahi les provinces lombardes, ses agents, à l'époque de la régence , s'empressèrent de supprimer des documents, de biffer les uns , de falsifier les autres : de sorte que les propriétés particulières furent déclarées propriétés publiques, des milliers de pensions décimées , suspendues ou niées , et les moyens de subsistance enlevés , de la manière la plus barbare, à plus de 10,000 individus.

Ces spoliations continuèrent dans les années suivantes. Nous citerons un seul exemple. En 1820 le corps des officiers de santé de Lombardie, ci-devant attaché à l'armée italienne, réclama la solde de retraite qui lui était due. En 1827 (admirez la célérité autrichienne!!), en 1827 S. M. répond à la demande, et réduit la pension des officiers lombards à un quart de leurs appointements, tandis (fu'elle accorde la moitié aux officiers vénitiens.

II e APPARENCE.

59. — Dans le paragraphe 20 du code civil universel autrichien on lit : « Les causes qui in- (c téressenl le chef suprême de l'état , et qui ont « rapport à ses propriétés particulières ou aux « modes d'acquisition fondés sur le droit civil, <c seront jugées par les tribunaux, selon les lois. »

RÉALITÉ

$"jo. — Cette prétendue égalité entre fc souverain et le sujet est démentie par les circulaires, règlements et maximes suivants:

Le règlement judiciaire du 3 février 1818, 5 5 , dit : « Les causes dans lesquelles inter- « vient le fisc , soit pour lui-même , soit pour <c quelqu'un qu'il protège , ne ressortent que du « tribunal civil de Milan. »

Ainsi le fisc , le domaine royal et ses ayantcause, peuvent vous persécuter même à cent milles de Milan, et vous contraindre à venir dans celte capitale pour expliquer vos réclamations. Voilà l'égalité entre le sujet et le souverain, du paragraphe 20 du code civil autrichien ! !

Dans la circulaire du 19 juin 1818, le tribunal d'appel de Milan , d'après un décret du

sénat lombardo- vénitien dit : « Les causes qui <c intéressent les finances et le domaine royal doi- <c vent être portées devant les tribunaux de prête mière instance et les préteurs compétents, avec « l'intervention soit du fisc, soitd'unde ses fondée « de pouvoirs^ » Au contraire , les particuliers qui sont en contestation avec l'administration des finances ou le domaine n'ont pas le droit d'intervenir dans la discussion, même par des avoués. Nouvelle preuve d'égalité entre le sujet et le souverain ! î

§ 11. — D'après le règlement de procédure (il n'y a pas encore de code) , le nom du juge-rapporteur reste ignoré des adversaires quand ceuxci sont de simples particuliers; mais le fisc a le droit de le connaître, et peut même le récuser.

§ 12.— «EnChine (où le gouvernement prend le titre de paternel , comme le gouvernement autrichien) ; en Chine, dit Malte-Brun , il y a des tribunaux où , pour la forme , on peut porter plainte contre ses supérieurs avec la pleine certitude d'être puni d'une telle audace. » Il en est de même à Milan. Quand les décisions des tribunaux sont contraires aux intérêts du fisc, S. M. ordonne l'arrestation des clients et des avocats , destitue ou relègue les juges , comme cela s'est vu en 1 8^5, à l'occasion d'un procès célèbre par l'arbitraire et l'injustice du gouvernement , et qui

est passé en proverbe eu Lombardie sous le nom de procès 4e la loterie.

III e 4PPÀRE1NCE.

S $ i3.*— On lit dans Ieparag. 5 du code civil universel autrichien : « Les lois n'ont pas d'effet ré- (c troactif , et par conséquent ne peuvent influer % sur des actes antérieurs ni sur des droits prête - « demment acquis. »

BÉAL1TÉ.

§ 14. — En 1799, S. M. fit arrêter en Lombardie plus de douze mille individus , parce qu'ils avaient témoigné de l'intérêt pour le gouvernement de la république cisalpine, reconnue par le traité de Campo-Formio du 17 novembre 1797, et par des actes impériaux postérieurs ; on les retint en prison deux an$ encore après la bataille de Marengo, bien qu'à cette époque on eût promis de les délivrer. Voilà comment la maison d'Autriche respecte ses serments ! I

§ i5. *— Dans la même année 1799, S. M.

destitua les quatre avocats André Squadrelli , Joseph Bagatli, Sigismond Ruga, et Charles Marocco pour avoir défendu la légitimité de la vente

des Viens nationaux , qu'aucune loi n'empêchait (i).

IV e APPARENCE.

§ 16. — Le code civil universel autrichien reconnaît et garantit la propriété littéraire.

REALITE

$17. — Lorsqu'un ouvrage a été publié avec Yapprobation de la censure^ la police autrichienne peut s'emparer (et elle Ta fait plusieurs fois) de tous les exemplaires, sans offrir à l'éditeur ou au propriétaire la moindre indemnité. Ainsi, par exemple , il y avait déjà six ansjgjieJaJJ^uclmiL-. de l'ouvrage de i Sisniondi^ IjenjiÊâ jélait en, circulation , lorsqu'il prit fantaisie à S. M. de la prohiber, et de ravir à l'éditeur, Emile Justi , une valeur d'environ 60,000 francs. Elle en fit autant de cent autres ouvrages semblables, imprimés avec les formalités voulues

(i) Force par les événements , car le gouvernement auh'ichien ne fait jamais un pas vers la justice à moins d'y être contraint , l'empereur François a reconnu l'inviolabilité de la vente des biens nationaux dans ses notifications des 1 1 mai 181 5 et 27 janvier 1816; mais il n'a pas indemnisé les qun'rc avocats destitue'* ou leurs familles-

par la loi : par exemple du tome IV de V Histoire de Milan, par le comte Pierre Yerri : de la Bibliothèque domestique ; de l'opuscule de l'avocat Berra sur la baisse actuelle du prix des grains , imprime avec approbation à Vienne en 1826, et prohibé à Milan en 1827, etc., etc.

V e APPARENCE.

§ 18. — Le règlement de procédure civile recommande aux juges l'examen attentif des actes du procès , et l'impartialité et L'équité dans leurs sentences.

RÉALITÉ

{ 19. — Quelles précautions a prises le législateur pour obtenir cet examen approfondi et cette impartialité? aucune. Tous les actes d'une cause sont confiés à un juge-rapporteur. Celui-ci en expose le contenu à ses quatre collègues, et propose la sentence et les motifs ; et l'arrêt est rendu , pour ainsi dire , au pas de charge : car la multiplicité des causes ne permet pas que l'on s'arrête long-temps à délibérer. Qui vous garantit contre les distractions , le dégoût , la paresse l'ignorance ou l'humeur du rapporteur? personne. Qui vous prête son appui contre ses pré-

vcntions personnelles , religieuses , politiques ? personne. Et si Ta initié , si des relations sociales le lient à votre partie adverse, qui vous protège , vous ? personne. A l'abri de la loi du secret , il peut satisfaire toutes ses passions. Et qui vous dit qu'il soit insensible à l'appât de l'or? Il peut faire croire à ses collègues, peu au fait de la cause, tout ce que bonjui semble, rendre noir tout ce qui est blanc, et falsifier les pièces du procès. L'expérience prouve que sauvent le même tribunal, ayant jugé deux fois le même cas , dit oui la première fois, et non la seconde. De là mille arrêts contradictoires , et sempre bene.

§ 20. — Sous Marie-Thérèse et sous Joseph II ,

il était permis aux parties contendanles de faire imprimer leurs raisons, après la publication d'une sentence , ce qui pouvait servir à éclairer. le tribunal de révision. Celte ressource n'existe plus aujourd'hui. S. M. craint que les juges ne soient trop instruits, ou plutôt elle ne veut pas que le public puisse s'apercevoir de leur corruption.

$21. — C'est bien pis encore quand il s'agit d'une cause où 1q gouvernement se trouve intéressé , lui qui nomme les juges et qui peut les destituer sans autre forme de procès. Dans ce cas , le juge combine sa sentence avec la crainte qu'il a de perdre ses honoraires; et, s'il sent que le gouvernement a évidemment tort , il se déclare

goeurs qu'on y tient. (Voyez $ 12, ibid.) Le troisième degré , désigné par la dénomination de carcere durissimo, est décrit par le paragraphe i4 du dit code pénal ainsi que suit :

« Le condamné sera renfermé dans un cachot « séparé de toute communication , n'ayant de « lumière et d'espace que ce qu'il en faut pour ce vivre. Il sera constamment chargé de fers « pesants aux mains et aux pieds, et toute jours tenu , excepté le temps du travail , par ce une chaîne attachée à un cercle de fer qui ence vironne son corps. Il aura pour tout aliment du ce pain et de l'eau , une nourriture chaude tous les ce deux jours, et jamais de viande. Son lit sera ce formé de planches nues . et il lui sera défendu a de voir qui que ce soit , ni de parler avec perce sonne, sans exception. y>

Et tout cela pour éviter un excès de rigueur qui pourrait offenser la justice ! !

VIII e APPARENCE;.

$ 27. — Le code pénal autrichien, au paragraphe 4 2 4 ci-dessus cité , proclame la maxime que « l'innocent ne doit jamais souffrir. »

(1) Voyez à la lin de ce chapitre le § 38.

BÉALITÉ.

$28. — Cette maxime est journellement démentie par le fait. Parmi les nombreuses victimes qui pourraient prouver sa non - application , nous signalons le professeur Romagnosi , parce que la célébrité de son nom a contribué à la publicité de ses malheurs (1).

Au commencement de 1821, la police arracha de son lit ce vénérable vieillard septuagénaire, pour de prétendues raisons politiques, et le traîna devant les tribunaux de Venise, Son domestique , qui lui était très attaché, demanda la grâce d'être incarcéré avec son maître pour lui panser les jambes , auxquelles il avait mal. La police eut la barbarie de refuser. Après hnit ou dix mois emprisonnement , les tribunaux déclarèrent le professeur innocent. Il dit alors à l'autorité politique : « Puisque vous m'avez traîné à Venise , « faites-moi reconduire à Milan, — Vas-y à tes ce frais. » Telle fut la réponse qu'il reçut.

Voulez-vous savoir comment l'empereur Fran-

(1) Le nom de Romagnosi est célèbre par plusieurs ouvrages scientifiques et littéraires ; mais ce qui lui a acquis une renommée européenne, c'est sa Gencsi del diritto pénale.

çois, clans sa justice , dédommage l'innocence et le mérite calomniés? Ce tendre père , n'ayant pu î rouver un prétexte pour faire mourir Romagnosi dans les cachots , lui enleva , aussitôt qu'il fut mis en liberté, le droit de tenir une école particulière dans sa maison ; ce qui était son seul moyen d'existence depuis que S. M. l'avait privé de la chaire qu'il occupait à l'université de Pavie. Et , lorsque lord Guilford, promoteur et président de l'université de Corfou, connaissant le mérite et les malheurs de Romagnosi, voulut l'appeler à une chaire de jurisprudence dans celte ville, avec un traitement annuel de 12,000 livres de Milan (9*200 francs), S. M. l'empereur d'Autriche refusa au professeur un passeport qui lui était indispensable, ne pouvant, à cause de son âge et de ses infirmités , s'en aller comme un transfuge. Voilà la réalité du beau principe proclamé, que l'innocent ne doit jamais souffrir î ! !

IX e APPARENCE.

$ 39. — Le code pénal autrichien prescrit au juge instructeur les maximes suivantes : ce Rien « d'inutile om d'inepte ne doit être introduit dans <c les interrogatoires, ($ 355.) Aucune demande ne « doit être faite tendant à surprendre le prévenu « par des expressions équivoques ou captieuses ,

ce ou par des suggestions. (Ibid.) Dans îa délibération de la cause on ne doit considérer comme te vrai que ce qui est légalement prouvé. (§ 396.)

ce Une confession obtenue par des promesses, ce menaces ou actes de violence, ou autre moyen ce illicite quelconque , ne peut être considérée « comme une preuve légale. (§ 4 0l «)

ce Lorsqu'on veut que les dépositions des com- « plices aient force de témoignage , il faut qu'ils ce aient non seulement répété leurs dépositions , ce mais qu'ils les aient confirmées après que la ce sentence de condamnation leur a été intimée, ce (4 10.) »

KÉALITÉ.

§ 3o. — Chez l'empereur d'Autriche il n'y a ni droit de défense , ni publicité de jugement , ni institution de jury .

Le paragraphe 337 du code pénal dispose d'une manière absolue que ce le prévenu ne peut dece mander ni qu'on lui accorde un avocat ou dece fenseur, ni qu'on lui communique les indices ce qui sont à sa charge, »

Scion ce même code, outre que le jugement est toujours secret , c'est le même juge qui «ccuse , défend et condamne, (Voyez les chap. IV, VI cl suiv., première partie.) C'est lui qui choi-

sit et entend secrètement chaque témoin l'un après l'autre (ibid., chap. VIII), sans que le prévenu puisse les voir, les entendre ou les connaître. (Ibid.)

Dans tout le cours du jugement le prévenu n'a d'autres garanties que la présence de deux individus, dont les qualités requises se bornent à savoir lire cl écrire, uniquement appelés par le juge pour constater que toutes les interrogations et réponses sont écrites par le greffier. ($ 288, ibid.)

Après de pareilles dispositions, que deviennent les belles maximes citées ci-dessus? Nous allons le voir.

$ 3i . — Lorsque les prisons de Milan et de Venise étaient encombrées d'individus soupçonnés de délits politiques ou redoutés par le gouvernement, c'est-à-dire en 1820 et 1821, à- l'époque de cette conspiration qui avait pour but de délivrer l'Italie du joug de l'étranger, les juges firent circuler, parmi les détenus de Milan, le faux bruit que l'ex-colonei Silvio Moretti , un des accusés , s'était évadé et ensuite qu'il s'était suicidé. Quelques uns, qui se trouvaient enlacés par mille ruses inquisitoriales, crurent pouvoir se tirer d'affaire en attribuant au détenu , qu'ils croyaient mort, différents actes entièrement supposés. Les juges n'eurent pas plus tôt saisi

leurs dépositions, qu'ils ressuscitèrent le colonel. Celui-ci niait, comme on peut croire, tout ce qu'on venait de lui imputer ; il demanda la confrontation. Rien de plus pressé pour ses malheureux compagnons qu'une rétractation solennelle ; et , pour la faire avec plus d'autorité , ils montrèrent comment ils avaient été conduits à faire ces fausses dépositions. Rétractations inutiles ! elles n'eurent d'autre effet que d'invalider la légalité des preuves. Le juge fut privé de la joie de prononcer un arrêt de mort, mais il n'en déclara pas moins le colonel Moretti coupable , sur des preuves appelées indiciales , et le condamna à quinze ans de carcere duro. Celte victime infortunée languit maintenant dans les horribles cachots de Spilberg (1) ! On frémit à l'idée d'un pareil arrêt; mais il a été rendu en cérémonie juridique!! Qu'est donc le code pénal autrichien? Le manuel d'un barbare en robe ; c'est l'art d'entraîner les accusés dans les pièges les plus perfides ; de mentir impudemment ; de tromper les témoins s'ils sont honnêtes , et de les forcer, sans qu'ils s'en aperçoivent, à déposer contre le prévenu ; de provoquer de fausses dépositions , d'en profiter malgré leur fausseté déclarée; en un mot, de commettre toutes sortes de fourberies pour

(i) Voyez le dernier paragraphe à la fin du chapitre.

immoler au souverain législateur des victimes qu'il désigne.

Continuons à citer des exemples.

$ 32. — Plusieurs jeunes gens, qui se croyaient compromis dans une conspiration , s'étaient , en 1821, absentés de Milan. Leurs malheureuses • mères s'adressèrent au gouverneur de la Lombardie (Strassoldo, dignement remplacé à son décès par M. Hartig), en demandant s'ils pouvaient rentrer. Le gouverneur donna sa parole et garantit la sûreté des absents. Rappelés par les prières maternelles et les assurances du gouvernement, les jeunes gens rentrèrent. Ils furent tous , sous plusieurs prétextes , jetés dans les prisons et condamnés; entre autres le marquis George Pallavicini , jeune homme à sentiments nobles et ardents.

Rendons un hommage à cette victime du patriotisme , de l'honneur et de la tendresse filiale , et rappelons son histoire.

A peine de retour à Milan, il apprend que son ami Castiglia (Gaelano) a été emprisonné. Ne se doutant pas des pièges qui l'environnaient, il n'écoute que la voix de l'amitié : dans son élan , il court à la police , et veut s'intéresse* à son ami malheureux.

C'était deux victimes au lieu d'une. Les cachots de la police se ferment sur le généreux

jeune homme; on le garde aussi. L'acte qu'il venait de faire me liait au jour toute la candeur et L'inexpérience de ce cœur dévoue. Le juge vit qu'on en abuserait facilement, ce Vous avez très « bien fait, lui dit-il, de venir vous consigner : ce les gendarmes étaient sur vos traces, et non « seulement sur les vôtres, mais aussi de votre « séducteur. On a tout découvert , tout ; et on « sait que vous n'agissez pas par vous-même : « nommez celui qui vous fait agir. » C'est en vain que le vertueux jeune homme lui répond : « Tous vous trompez , je n'ai point de séduc- « tcurs; les principes que je professe sont bien à (c moi, et ce sont eux seuls qui nie font agir. » Le juge, protestant toujours qu'il savait tout, insiste pour que Pallavicini nomme son séducteur; et, en attendant , il glisse sous ses yeux un petit billet où le nom du comte Frédéric Confalonieri est écrit. C'est le nom de son ami ; le jeune homme en est frappé : ce C'est tirai! » voilà le mot qu'il prononce sans le savoir. Cet aveu sufht pour autoriser l'arrestation i m média le de Confalonieri. Un mouvement subit de douleur et de surprise a troublé la raison du jeune homme !

La démence de Pallavicini continua plusieurs mois; elle fut constatée par des experts. Revenu de son égarement , il fit la plus touchante , la plus complète rétractation : inutile ! Confalonieri , bien

que triomphant des accusations qui semblaient d'abord s'élever de plusieurs parts contre lui , fui condamné, et Pallavicini le fut avec lui. Le malheureux jeune homme , en partant pour le Spilberg, n'eut que la stérile consolation de pouvoir dire à sa mère, en l'embrassant pour la dernière fois (car on ne survit pas à vingt ans de carcere duro dans les prisons de l'Autriche) : « Tout est perdu fors l'honneur ! »

§ 33. — Nous avons dit que des accusations s'élevaient de plusieurs parts contre Confalonicri: c'est que , parmi les trames et les infamies judiciaires ourdies pour l'inculper , il y en a une autre que nous allons citer. Nous dévoilerons, en la citant , le sacrifice de deux autres victimes.

Pierre Borsieri, excellent patriote , homme de beaucoup de mérite et d'un honneur scrupuleux , est arrêté. Son juge lui déroule aussitôt devant les yeux un écrit très long , dicté , à ce qu'il dit , par Confalonieri lui-même. L'écrit porte en effet la signature de Confalonieri ; il y a coïncidence de plusieurs faits matériellement vrais. Borsieri les connaît; il les admet. Mais il ne sait pas qu'à ces faits se trouvent rattachées (dans l'écrit) plusieurs circonstances complètement fausses , cl que l'assentiment qu'il accorde aux premiers , le juge l'étend aussi aux secondes, pour leur donner une existence légale , el les rétorquer ensuite contre

Confalonieri. Le juge tâche d'atteindre son but perfide par des demi-confessions qu'il extorque à Borsieri , et dont il prétend se servir pour constater la preuve de haute trahison contre Confalonieri. Le pauvre Borsieri , ainsi interloqué , ne savait comment se tirer d'embarras, lorsqu'il découvrit que récrit était supposé et la signature falsifiée !

Il fait sa rétractation. Par elle Confalonieri est entièrement purgé des demi-confessions extorquées au prévenu si perfidement trompé; mais l'un n'est pas plus épargné que l'autre. Borsieri fut condamné à vingt ans de carcere duro, et Confalonieri le fut à la mort , et , par acte de souveraine clémence, au carcere duro perpétuel dans les cachots de Spilberg.

Acte de clémence lll un supplice aussi affreux! ! ! Sur quoi reposait donc la preuve de son crime? Sur une lettre qui aurait dû seule suffire pour le sauver. Nos lecteurs auraient peine à nous croire , si nous ne pouvions leur communiquer la pièce même. C'est une lettre que Confalonieri écrivit au général Sanla-Rosa à l'époque de la révolution piémontaise en i8pi , lorsque les troupes révolutionnaires étaient sur la rive opposée du Tessin , prêtes à descendre en Lombard ie.

« General*!

a Si j'ai jamais eu quelque influence sur Vous , « voici l'occasion de me le prouver. Je profile de ce notre ancienne amitié ; je profite de tout le cic- <t dit dont vous avez bien voulu m'honorer autrece fois , pour vous prier de ne point passer le Tes- « sin. La Lombardîe n ? est point préparée à vous « recevoir : voire mouvement ne ferait que comte promettre ceux qui se prononceraient pour Ki vous , et qui n'auraient pas de force pour vous « soutenir. Épargnez à cette province les maux « d'une lutte dans laquelle vous ne pourriez pas « triompher. »

Cette letlre était à juste titre le rempart derrière lequel Confalonicri se retranchait ; mais puisque toutes les accusations partielles qui s'élevaient contre lui avaient été victorieusement réfutées, et qu'il n'avouait aucun autre acte que cette lettre, il fallait bien que son juge, pour le condamner, donnât à cet acte un caractère criminel. Comment le faire, puisque l'écrit avait eu pour but de préserver les états autiichiens de l'invasion d'une armée révolutionnaire? Qu'importe? On le qualifia de correspondance avec l'ennemi de l'état!!... De là haute trahison!!... de là mort!!...

« C'est .ainsi , dit un grand écrivain parlant <c d atroces injustices, c'est ah si qu en Anglece terre Richard III et Édouard IV firent conte damner par des juges ceux qu'ils soupçon-

« naienl de ne leur élre pas al tachés Ce no

ce sont pas là des procès criminels , ce s ont des « assassinats cojmjnis par des me urtrie rs privi- « legiés. »

$ 34. — Ayant parlé des prisonniers , le sujet nous conduit à parler aussi des prisons de Spilberg. Nous ne saurions mieux terminer un chapitre qui traite de la justice de S. M.

Spilberg est une. forteresse près de Briinn , au fond de la Moravie : c'est le tombeau où la féroce politique autrichienne enferme vivants les patriotes italiens. Là sont entassés des malheureux condamnés à mort 5 mais S. M., qui abhorre le sang , a commué celte peine en carcere duro , durissimo a dix, à vingt ans, ou à perpétuité. Elle sait si bien ménager leur vie , qu'il leur en reste assez pour sentir leurs tourments !

Les cachots de Spilberg sont des basses-fosses froides, humides et sans jour. Les condamnés y restent continuellement enfermes , excepté le dimanche pendant la messe , pour ceux à qui cette grâce est accordée. Tous sont chargés de vingt livres de fer (c'est le poids prescrit des chaînes qu'ils portent aux pieds); ils ont pour vêtement l'habit

des galériens, pour lit une planche nue , et pour • nourriture quelques tranches d'un mauvais pain de seigle, trempées dans de l'eau chaude, et assaisonnées avec du suif, ce que le code pénal appelle cibo caldo {aliment chaud).

Point de lumière , de livres, de papiers (ça va sans dire); mais le travail forcé, celui de tricoter, et la menace de la bastonnade si on ne complète pas la tâche assignée.

La garde de la forteresse est confiée à un gouverneur qui , pénétré de toute la responsabilité qui pèse sur lui , renchérit sur les ordres de son souverain avec un zèle affreux. On peut en juger par le fait suivant, dont les détails ont déjà mérité l'attention du public dans les journaux (1). 11 concerne ce jeune patriote italien, M. Pierre Maroncelli, actuellement à Paris, qui , par ses incroyables souffrances héroïquement endurées dans les cachots de l'Autriche, a excité dans tous les cœurs bien faits autant d'intérêt qu'il inspire d'estime par ses connaissances littéraires et par son inébranlable dévouement à la patrie.

§ 35. — En 1820, se trouvant à Milan, il fut arrêté sous quelques prétextes politiques. Quoique né à Forli , et par conséquent sujet du pape,

(1) Voyez entre autres le National dix i« mars i83r.

il fut plongé dans les gouffres do l'inquisition politique autrichienne , soumis à ses tortures , et , après plusieurs procès dont nous parlerons ailleurs, condamné à la peine de mort, commuée par grâce de S. M. en vingt ans de carcere duro à Spilberg. Livré aux horreurs de cette grâce, il avait , par la vigueur de son âge et de sa constitution, lutté pendant long-temps contre tous les maux qui minaient sa santé et sa vie , lorsque sa jambe gauche se gonfla sous le poids et la pression continuelle des fers. La mauvaise nourriture, le manque de mouvement, l'air infecte qu'il respirait, et l'humidité du cachot, se joignaient à une maladie dont ils avaient fécondé les germes. La maladie gagnait avec violence ; il réclama des secours, mais en vain. On attendit pour le visiter qu'il n'y eût plus de remède que l'amputation de la jambe. Mais le gouverneur de Spilberg ne voulut pas la permettre de suite : il fallait attendre une autorisation de Vienne, ce Car, disait le gouverneur, j'ai reçu c( mon prisonnier avec deux jambes, et je dois « le rendre de même , à moins qu'on n'autorise a l'opération. » L'autorisation fut accordée ; mais elle arriva à Spilberg lorsque la gangrène s'était étendue de la jambe à la cuisse. Peu d'instants encore , et la gangrène allait atteindre les entrailles du prisonnier. On ne pouvait plus es-

sayer l'amputa lion que dans la partie supérieure de la cuisse; et le danger était si urgent qu'il fallut abandonner une semblable opération au premier venu. Elle fut donc exécutée de la manière la plus cruelle et maladroite, par un barbier, sur ces mêmes planches qui , depuis dix ans , servaient de coucke au malheureux prisonnier.

Le hasard sauva sa vie ; et , rassasiés peut-être die tant de cruautés, ses bourreaux lui ouvrirent fa prison , en s'applaudissant sans doute de renvoyer leur victime ainsi mutilée! î

$ 36. — Un zèle si bien démontré ne suffit pourtant pas encore pour rassurer S. M. sur la fidélité de ses fonctionnaires : elhe les fait surveiller. Le bien public exige des soins scrupuleux !

La forteresse de Spilbcrg est donc visitée toi s les mois par le directeur générai de la police de Brûnn , qui fouille lui-même tous les recoins des prisons, jusqu'aux habits des prisonniers; et les visites du directeur sont contrôlées tous les trois mois par un commissaire impérial venant de Vienne, chargé de vérifier par ses yeux l'état des condamnés.

Nous allons donner une preuve du zèle de ces commissaires.

§ 3y. — Un des prisonniers, le comte Confalonieri , de Milan , dont nous connaissons les malheurs , gardait dans son cachot, avec une tendre

sollicitude , un oreiller en peau empreint des larmes de son épouse , larmes qu'elle avait versées en revenant de Vienne avec la grâce de S. M., qui commuait la peine de mort prononcée contre son mari en carcere duro à perpétuité! Isolé de tout le monde , il trouvait quelque consolation à y verser ses pleurs; c'était la seule qui lui restait pour toujours, depuis que la douleur avait tué sa femme !

Lorsque la mission cfe* visiter le Spilberg fut confiée à M. Vogel, conseiller d'état intime de S. M., il s'en acquitta si bien, qu'il fit, avec d'insultantes moqueries , enlever au malheureux prisonnier le précieux objet de ses plus tendres souvenirs! !...

Cet acte nous rappelle ce prisonnier qui , renfermé sous Louis XV à la Bastille , trompait l'ennui de sa solitude par la compagnie clin ne araignée qu'il avait dressée à plusieurs exercices. Le geôlier, en entrant dans le cachot, vit avec indignation le dernier bonheur du prisonnier. Il écrasa l'araignée.... Le monde a bien empiré!

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