CINQUIÈME SECTION
Usage de la pensée.
APPARENCE
§ 78. — S. M., dans son code pénal, a établi au § 8, chap. 1 er , que personne ne peut être force à rendre compte de ses pensées et de ses opinions intérieures.
Cette maxime est l'expression d'une autre, consacrée par la sagesse romaine : Nemo cogitationis pœnam in foro patitur (personne ne peut èlre puni de ses pensées par la loi).
RÉALITÉ
§ 79. — En effet , on a toujours cru que la pensée était le seul bien qu'on pût dérober aux persécutions de la tyrannie. Il est vrai que Denys a puni aussi la pensée , mais la pensée révélée par des rêves qu'il n'était pas en son pouvoir de provoquer. S. M. l'empereur d'Autriche est allée
plus loin : clic a trouvé Tari de saisir la pensée à volonté, de lui donner une réalité quand elle n'est qu'hypothétique, et de punir non pour ce que Ton a fait ou résolu de faire, mais pour ce que l'on aurait fait dans un cas proposé par le juge : tant les raffinements des pasteurs des peuples se sont heureusement perfectionnés!
§ 80. — C'est à la faveur de pareils perfectionnements qu'en 1820 et 1821 S. M. apostolique fit prononcer la condamnation de plusieurs individus qui lui étaient suspects par leur patriotisme , mais contre lesquels , après de longues procédures, on n'avait pu constater aucune culpabilité , à moins d'en incriminer Fhouneur, la vertu et les talents.
§ 81. — Au nombre de ces illustres victimes nous signalons la première , ce même M. Pierre Maroncelli , qui fut arrêté en 1820 à Milan, comme nous l'avons dit au § 35, chap. I er .
Deux procès que la police lui fit, deux autres que le tribunal criminel renouvela, ne le trouvant pas condamnable, S. M. ordonna qu'il fût remis à une commission spéciale. Conduit à Venise , il fut livré à un juge (le baron Salvotti, Tyrolien) (1), qui, après dix-huit mois d'enquêtes et
(1) Voye* chop. VIII.
\ù tortures, ne pouvant établir contre son prisonnier plus de preuves île culpabilité que la police et le tribunal criminel , eut recours à la dernière ressource de S. M., celle de punir la pensée , et lui dit : ce Puisque rien ne ressort de Votre pro- « ces qui puisse vous rendre condamnable , rc- « pondez maintenant à une hypothèse que je vais « vous proposer. Si l'Italie, au lieu de dépendre « de tant de petits gouvernements absolus, était ce réunie sous un seul , et que ce gouvernement <c fut libre, indépendant , représentatif, le préce féreriez-vous aux gouvernements actuels? » Et le prisonnier répondant qu'il n'était pas tenu de satisfaire à des questions hypothétiques, l'inquisiteur Salvolti continua : « Si votre ré- « ponsc devait vous nuire, je ne vous presserais ce pas; mais, puisque votre position ne chance ge pas, pour cela, et qu'il est au contraire ce très utile que je fasse voir à l'empereur que je ce vous ai interrogé aussi sur ce point, je vous ce conjure de me répondre. » À ces mots, le prisonnier, voulant éviter que son refus fût interprété pour non-réponse , et la candeur de son noble caractère repoussant l'apparence même d'une abjuration de ses sentiments, répartit qu'un homme d'honneur n'avait qu'une réponse à donner, et qu'il lui laissait à juger quelle était la sienne.
C'était plus que l'inquisiteur Salvotti n'en voulait. Il se leva d'un air de triomphe , en s'écriant : « Monsieur, jusqu'à ce moment vous n'étiez pas « condamnable 5 maintenant vous l'êtes ! » Et il fut condamné.
§ 82. — A cette même époque , c'est-à-dire le 29 août 1820, S. M. fit une loi punissant de mort tout individu qui, connaissant des carbonari, ne les dénoncerait pas.
M. Alfred Rezia, ex-capitaine du génie , emprisonné par la police sous prétexte qu'il avait entendu M. Maroncelli parier carboneria, prouva que c'était faux , et que par conséquent il ne pouvait guère le dénoncer, ne sachant pas s'il était carbonaro. Le juge inquisiteur demanda alors à M. Rezia si , dans le cas quil Veut su , il Vau~ rait dénoncé? « Dans ce cas j'aurais fait ce que « vous eussiez fait vous-même , Monsieur. » Telle fut la réponse de M. Rezia ; et celte réponse , qui aurait du être interprétée en faveur de l'accusé , s'il y avait eu lieu à interprétation , fut qualifiée de négative, M. Rezia expia sa réponse par trois ans de carcere duro au château de Leybach. On ne pouvait pas lui appliquer la peine de mort, vu qu'il avait déjà prouvé n'avoir pas contrevenu à la loi : on le punit pour son intention interprétée d'y contrevenir ! !
Les expressions nous manquent pour qualifier de pareils excès. La froide férocité de la sainte inquisition n'a jamais été aussi subtile dans l'iniquité de ses jugements !
§ 83. — Mais que dirons-nous de la condamnation de ce brave de l'armée italienne, de ce vertueux Jean Bachiega , ex -lieutenant de ligne ?
Son juge s'était vainement épuisé pour établir des griefs contre lui. Courrouce de ce que sa proie allait lui échapper, il lui demande : « Si l'Italie a devait un jour s'ériger en nation , porteriezcc vous les armes pour elle ? — Sans doute : c'est « la vraie morale qui me l'apprend, » répondit
avec confiance le militaire... Quinze ans de car-
cere duro à Spilberg furent le prix de cette réponse ! ! Il fut condamné comme convinto k CONFESso non seulement d'intention hostile en* vers la haute maison ( c'est l'Autriche qu'on veut désigner), mais d'être dispose' à lui faire résistance à main armée* Ce sont les expressions de la sentence qui l'arracha de la société pour en faire un prisonnier de Spilberg!... A l'heure où nous parlons il languit encore dans les horreurs de la captivité !... Nous détournerions volontiers les yeux de ce triste séjour, s'il nous était possible d'oublier une illustre victime qui , du fond de
son cachot , réclame aussi , elle , un hommage de notre douloureux souvenir.
$ 84. — C'est sur un fils de la France que nous arrêtons nos regards. Andryane, c'est toi que nous voulons rappeler à tes compatriotes.
Il allait de Genève à Florence. Dans son voyage il eut le malheur detoucher le territoire autrichien , ce même territoire où S. M. promet la lû berté aux esclaves t ! Il n'est pas plus tôt à Milan, que les cerbères de la police fondent sur lui ; il est emprisonné ; ses papiers sont saisis en même temps que lui. Un satellite , sous la forme déjuge, le soumet à ces tortures qu'en Autriche on appelle procès. Il est accusé d'aller à Florence avec mission d'y -faire des prosélytes à la cause des peuples. Après force inquisitions, on est contraint d'avouer que du procès il résulte qu' Andryane avait abandonné /'intention^ remplir samission. Mais est-ce assez ponr qu'une prison politique de l'Autriche rouvre sa porte? Où l'a-t-il abandonnée cette intention? Peut-être la nourrissait-il encore au moment qu'il franchissait la frontière de S. M. apostolique? C'est ce que la sagacité du juge tâche de lui faire affirmer, en égarant son jugement et en abusant de son impéritie dans une langue étrangère par la plus captieuse des demandes : << Où avez-vous abandonné
« votre projet?... Il est sûr que vous l'avez -« abandonné à Milan. » Loin de soupçonner l'aby.me qu'on a ouvert devant lui , il s'y précipite avec assurance, et répond : « Oui, à Mi- « lan. » Sa confession fut reçue comme la preuve de tentative de haute trahison envers la haute maison d'Autriche , car il avait parcouru plusieurs lieues sur le territoire de S. M. avec intention d'aller dans un pays étranger accomplir un acte qui pouvait nuire au gouvernement de ce pays , où la maison d'Autriche pourrait un jour faire valoir des droits de famille et de réversibilité. Les lois autrichiennes punissent de mort un pareil attentat : Andryane fut en conséquence condamné à mort , et ce n'est que par indulgence de S. M. que le carcere duro à perpétuité fut substitué à cette peine.
Andryane fut conduit à Spilberg !... Que de fois, dans la tristesse de son cachot solitaire, en pensant à sa patrie , il aura vu un rayon d'espérance briller sur ses fers ! !... Mais ses fers ne se brisent pas. . . En vain son pays reprend les couleurs et les chants de liberté ; Andryane ne s'en aperçoit que par l'accroissement des rigueurs qu'il subit , sans que le gouvernement né de la révolution ose réclamer en sa faveur. L'enfer du Dante est réalisé pour lui. Plus d'espoir que celui de
passer bientôt de la nuit du cachot dans la nuit
du tombeau. Et tandis qu'il s'avance trop lentement , à son gré , vers le terme des douleurs, c'est un Italien proscrit qui rappelle à la France le souvenir d'un de ses fils! Et la France n'entendrait pas !
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