‹ L'Italie vivanteChapitre 18 sur 30 · LA CHANSON NAPOLITAINE · texte numérisé non relu

LA CHANSON NAPOLITAINE

Pourquoi, s'étaient dit les Allemands, qui avaient mis la main sur tout ce qu'il était humainement possible de prendre, pourquoi ne pas tirer meilleur parti d'un produit que les habitants du pays gaspillent encore? Ils n'ont pas même l'air d'en connaître la valeur. Comme la bergamote, le citron, ou l'amande, la chanson napolitaine est un fruit de leur sol heureux; exploitonsla. Ces cigales chantent tout l'été : profitons d'elles. Recueillons les refrains qu'on jette au vent du soir, du Pausilippe au Vomero. Assurons-nous une production régulière, suivant les meilleures méthodes commerciales : nous nous chargerons de l'écouler sur les marchés de l'Europe. Le bénéfice n'en sera pas méprisable et nous l'encaisserons.

Ainsi dit, ainsi fait : les idées géniales veulent être appliquées sans retard. Le Polyphon Musikwerk, pour débiter industriellement la chanson,

NAPLES, OU LES ORIGINALITES REGIO-NALES 193

fit le trust des chansonniers; mandolines, voix, et talents, entrèrent au service d'une maison de phonographes de Leipzig. Grâce au ciel, ces poètes fantaisistes qui se permettaient de ne chanter qu'à leurs heures, qui se donnaient le luxe d'attendre je ne sais quelle inspiration venue du ciel, deviendraient des commis rétribués; si besoin en était, on les ferait travailler aux pièces; et ce serait, une fois de plus, le triomphe de l'organisation.

Il ne restait plus qu'à voir venir les résultats. Ils vinrent en effet; et détestables. Non pas que les chansonniers fussent insensibles au plaisir de toucher de belles espèces sonnantes, en échange d'un effort qui leur pesait peu : mais c'étaient les chansons qui étaient décourageantes ; elles se ressemblaient comme des sœurs; elles disaient toutes la même chose, sur des airs qui donnaient l'impression d'avoir été maintes fois entendus ; une banalité décidée devint la marque de fabrique de cette admirable entreprise. Bientôt il y eut des dissidents parmi les compositeurs; fait curieux, ceux qui reprenaient leur liberté étaient précisément les meilleurs. Les Allemands n'y comprenaient rien. Ils comprirent seulement qu'il valait mieux liquider l'affaire; et le trust échoua.

Mais le mal engendre le mal. Les commerçants ont remarqué que souvent la première tentative échoue, tandis que la seconde rapporte gros. Ainsi d'autres éditeurs survinrent qui se crurent

plus adroits, et appliquèrent les mêmes procédés. Us feront si bien, qu'à force de vouloir capter cette source capricieuse et menue, ils la dessécheront pour toujours ; elle se tarit déjà.

Par bonheur, le talent ne se laisse pas étouffer sans résistance ; il porte en soi une étrange vitalité. Quand vient l'époque de Piedigrotta, il renaît de lui-même : toute la ville est attentive à le voir paraître, et fredonne en l'attendant. Des littérateurs de marque, — un Salvatore di Giacomo, par exemple, — s'amusent volontiers à lancer dans l'air attiédi ces bulles irisées. Il arrive même qu'un homme du peuple, n'étant ni musicien ni poète de profession, invente au gré de sa fantaisie paroles sonores et rythmes neufs. Naples. ses rivages, son golfe, ses îles, sa beauté souveraine, frappent si fortement ces imaginations ardentes, remplissent d'un tel amour ces cœurs ingénus, que l'inspiration reparaît toujours, fftt-ce chez les plus blasés. Voilà pourquoi, échappant aux pièges et aux prises, brisant ses entraves, en dépit du commerce et de l'argent, jaillit encore cette mélodie facile, chaude et mélancolique, qu'on appelle la chanson napolitaine.

Car elle est mélancolique ; quand elle évoque les soirs de printemps, la musique des sérénades et le parfum des orangers, les lumières qui s'allument aux fenêtres de la ville, le scintillement de la lune sur la mer, elle sait que cette fête sera brève pour les mortels périssables, elle pense

Page 1