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SUR LES ROUTES D'ITALIP

Septembre 1922.

Sur la route qui nous mène de Piémont en Lombardie, nous roulons à toute allure malgré les ornières et la boue. Nous ralentissons dans les villages ; l'eau gicle sur les passants, qui se retranchent derrière leur parapluie comme derrière un bouclier, et se contentent de nous maudire : je les trouve bien bons. « Il n'y a pas si. longtemps », me dit l'ami qui veut bien me conduire et qui tout à l'heure sera mon hôte, « qu'ils ' ous auraient jeté des cailloux, ou pire encore. Aujourd'hui, ils n'osent plus; ils sont devenus beaucoup plus doux. »

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Mais voici un brusque arrêt : à l'entrée d'un bourg, un carabinier surgit, la plume haute ; et au milieu d'un petit cercle de curieux qui se forme aussitôt, il nous donne l'ordre d'attendre — « Attendre ! Pourquoi? » — Parce qu'il va y avoir une procession » — « Sans doute ; mais puisqu'elle n'est pas encore sortie de l'église ?» — « Peu importe ; la route est barrée ; c'est le parti populaire qui est le maître ici, et il défend de passer quand il doit y avoir une procession. D'ailleurs je n'ai pas d'explications à vous donner ». Le carabinier se fâche : rien n'est plus dangereux qu'un carabinier qui se fâche, sauf un gendarme français qui ne comprend pas.

Nous nous arrêtons de nouveau un peu plus loin. Cette fois des jeunes gens impétueux viennent nous signifier que nous ayons à nous tenir tranquilles ; aussi longtemps qu'ils n'auront pas passé, eux, leur musique et leur cortège, ils ont besoin de toute la route ; toute la route leur appartient.

Soit ; mais si villages et chemins deviennent ainsi la propriété des occupants, à quelle heure, arriverons-nous? — Soyons philosophes, me dit mon ami : en Italie, tout le monde commande aujourd'hui : vous, moi, mon voisin, chacun suivant son bon plaisir. Seulement, cela ne durera plus très longtemps ; c'est un régime qui touche^ à sa fin. Nous avons maintenant des gensà poign qui vont mettre ordre à ces fantaisies. Vouai

arrivez au bon moment : et puisque vous êtes curieux de nous revoir pour savoir où nous en sommes, vous allez faire une nouvelle expérience : vous les verrez à l'œuvre.

— Mais qui donc?

— Les fascistes, naturellement.

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En Italie. Septembre-Octobre 1922.

Me voilà donc revenu après une année. Ce i la même saison : le même soleil irise les lacs bleuâtres ; sur la place Saint-Marc, les soirs prolongent pareillement leur douceur ; les lourde.s grappes de raisin blanc ou noir mûrissent sur les vignes toscanes : Rome s'enveloppe, à la tombée de la nuit, de sa même robe de pourpre et d'or : les mêmes chansons montent, mélancoliques et passionnées, vers le ciel napolitain. Mais dans ce magnifique et nonchalant décor, des acteurs impatients se hâtent vers la fin du drame qui n'en était encore, il y a douze mois, qu'à sa péripétie. Ces acteurs juvéniles sont pressés, fiévreux ; lo dénouement approche : installons-nous pour bien voir.

En une seule année — court espace dans la vie d'une nation — les fascistes ont affirmé leurs principes, renforcé leur organisation, et fait éclater leur puissance : désormais toute la scène leur appartient.

L'an dernier, ils avaient achevé la première étape d'une carrière extraordinairement rapide

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et brillante. Devant eux, bolchevistes, communistes, révolutionnaires, baissaient pavillon, puis disparaissaient : et les socialistes aussi s'égaillaient, entraînés dans la débâcle commune. Il est vrai qu'on les attaquait quelquefois. Tandis qu'ils passaient, d'une cave ou d'un grenier partait un coup de feu ; et c'était un fasciste de moins ; un nom à ajouter à la longue liste de leurs morts. Mais ils se retournaient, exécutaient sommairement leur ennemi, et reprenaient leur marche triomphale. Plus de guerre; tout au plus une guérilla. Encore n'attendaient-ils pas d'être provoqués : le plus souvent, ils provoquaient euxmêmes ; et leur méthode était de dompter la violence par la terreur.

L'an dernier, une seconde étape commençait pour eux. Ils auraient pu pendre au clou leur fusil, une fois l'Italie sauvée ; ils auraient pu rentrer dans la légalité, comme disent les gazettes en leur langage ; aller aux urnes, ainsi qu'elles disent encore; avoir des députés, conquérir la majorité des sièges au Pcirlement, si possible. Aussi bienl'ont-ils essayé. Mais un parti politique c'est une lourde machine, difficile à agencer, lente à se mouvoir, et qui demande un immense effort pour rendre peu d'effet. Leur organisation n'était pas politique, elle était militaire, elle fonctionnait trop bien pour qu'on la changeât ; militaire elle était, militaire elle resta. Et puis, ils s'avisèrent de ceci, qui est incontestable : pour sauver quel-

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qu'un, il ne suffit pas de le défendre un jour contre ses assaillants, puis de l'abandonner en lui conseillant de se tirer d'affaire du mieux qu'il pourra : encore faut-il lui donner les moyens de vivre. Or l'Italie, même sauvée, vivait mal. Elle vivait mal, parce que son organisme ne fonctionnait plus. Une majorité de ministres séniles, qui ne comprenaient rien aux nécessités des temps nouveaux ; des députés qui passaient le meilleur de leurs jours à discourir, quand ils ne s'occupaient pas de leurs propres affaires, au détriment du bien public ; un bas opportunisme érigé en principe, la corruption érigée en système, les finances très mal en point, les administrations en désordre, la politique extérieure conduite en ligne brisée : voilà sous quel aspect les fascistes voyaient l'Italie. Elle est gravement malade, disaient-ils : après l'avoir sauvée, nous voulons la guérir.

Comment la guérir? En balayant les hommes au pouvoir, en s'installant à leur place, en répudiant les institutions périmées, les méthodes vieillottes, les timides usages ; en traitant par des remèdes héroïques un mal profond. Ils n'ont pas sitôt fini de concevoir un plan qu'ils l'exécutent ; et c'est la troisième étape, dans laquelle ils s'engagent maintenant avec une vitesse de jour en jour accélérée. Ils vont droit à un coup d'état, dont il est d'autant plus facile de se faire bon prophète qu'ils l'annoncent bruyamment. Rendons-leur cette justice, qu'ils sont parfaitement logiques

avec eux-mêmes ; puisque leur force s'est constituée en dehors de l'Etat, cette force ne connaî tque sa propre loi. Ils ont sauvé l'Etat; ils le sauveront malgré lui ; ils le sauveront contre lui.

Ici, plus que jamais, nous devons faire effort pour comprendre une psychologie très différente delà nôtre. Une Française que j'ai rencontrée plusieurs fois à Milan, — beaucoup de logique malgré des airs légers, un grain d'idéal, et pour la justice une passion fougueuse — est scandalisée par ce qu'elle voit et ce qu'elle entend dans cette Italie qu'elle ne reconnaît plus. On lui raconte que dans tel village les fascistes en bande pénètrent dans la maison d'un paysan qui s'obstine à rester socialiste malgré les hommes et les dieux, boivent son vin, mangent son dîner, l'obligent à chanter leur hymne et le quittent en lui faisant entendre que s'il persiste à professer des opinions détestables puisqu'elles ne sont pas les leurs, sa grange flambera : fâcheux accident, qu'il n'aura pas le loisir de déplorer, puisqu'il lui arrivera malheur à lui-même. « Et ces gens-là, s'écrie ma Française (car elle les appelle ces gens-là, en faisant la moue), prétendent qu'ils protègent la liberté individuelle ! — » Les fascistes envahissent les bureaux de l'Echo Socialiste, ou du Phare rouge, brûlent les journaux, et les réserves de papier par surcroît, brisent les machines, mettent le feu à l'immeuble. — <( Et ces gens-là prétendent qu'ils protègent la

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liberté de la presse ! » — Dans la région de Sienne, deux propriétaires ruraux refusent d'employer les sans-travail : des fascistes surviennent, envahissent les terres de ces récalcitrants et déclarent qu'ils les occupent pour les répartir entre les paysans. — « Et ces gens-là prétendent qu'ils protègent la propriété! » — Lorsqu'on lui raconte qu'en Toscane les fascistes recrutent le plus grand nombre possible d'individus sans faire les difficiles sur la qualité du recrutement, d'où il appert qu'ils ont besoin d'exécuteurs de bassesœuvres pour un coup de force en préparation : à cette nouvelle, vraie ou fausse, l'indignation de ma compatriote arrive à son comble, et elle demande s'ils veulent défendre l'ordre par une révolution.

C'est ainsi qu'elle s'irrite contre la violence : je ne dis pas qu'elle ait tort ; je ne dis pas non plus qu'un certain nombre d'Italiens ne raisonnent pas comme elle : surtout les vaincus d'aujourd'hui. Mais la vérité m'oblige à dire aussi, et tout de suite, que ce coup de force, s'il doit avoir lieu, aura lieu avec le consentement de l'opinion publique ; qu'il est désiré, appelé, par des gens parfaitement pondérés ; lesquels ne sont pas autrement choqués par des procédés qu'ils avouent regrettables, mais qu'ils proclament nécessaires. Beaucoup de bons esprits, qui ne pensent pas du tout que la force doive primer le droit en ce pauvre monde, jugent qu'après tout, les fascistes mettent la force au ser-

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vice du droit ; et que s'ils arrivent au pouvoir, de quelque façon que ce soit, tant mieux pour l'Italie.

« Ne raisonnez pas dans l'abstrait, me répètent mes amis ; songez que la situation de la France n'est en rien comparable à la nôtre ; faites-nous la grâce, pour une fois, de ne pas transformer votre manière de voir en règle universelle. Nous avons besoin d'un changement radical et rapide ; nous voyons nettement, désormais, les obstacles qui nous empêchent d'arriver à la prospérité, à la puissance que nous souhaitons : laissez-nous faire, laissez-nous faire avec d'autant plus de bonne grâce que nous ne demandons la permission ni à vous, ni à personne. Ce sont choses qui nous regardent, et qui ne regardent que nous !» — Je crois les entendre chacune à leur tour, ces voix amies, qui s'efforcent de m'expliquer le pourquoi des choses :

« Je ne suis pas fasciste, dit celui-ci, et même je réprouve les excès que je vois commettre au nom du parti; mais enfin, j'invoque les circonstances atténuantes; car ces excès sont souvent l'œuvre de petits groupes qui agissent sans l'aveu des chefs : les chefs les blâment; ils les blâmeront avec plus d'efficacité, le jour où le fascisme sera définitivement vainqueur. C'est bien un proverbe français, n'est-ce pas? qui dit qu'on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs. Violence pour violence, j aime mieux celle qui aboutit à l'ordre que celle qui aboutit à l'anarchie. »

« Je ne suis pas fasciste, dit cet autre, qui est passionnément patriote, mais j'éprouve pour les fascistes une reconnaissance que je me plais à proclamer. « Le fascisme a sauvé l'Italie » : voilà une phrase que vous avez entendue bien des fois, et qui est vraie. N'oubliez pas que les Italiens n'oublient pas. »

Et cet autre, qui sourit d'aise en pensant à sa tranquillité retrouvée : « Je ne suis pas fasciste, mais songez que nous devons au fascisme une impression délicieuse de sécurité. Il n'y a plus de danger qu'au beau milieu d'un voyage, le train s'arrête eu pleine campagne, au grand dam des voyageurs affolés. Qu'un mécanicien se permette aujourd'hui pareille fantaisie : sur sa locomotive surgiront quelques « chemises noires », et la locomotive repartira comme d'elle-même. C'est fort agréable : on n'était plus habitué à de telles délices. Songez donc : plus de grèves, ou presque plus : le ciel en soit béni, et les fascistes ! Les grèves étaient devenues une épidémie : les téléphonistes ne téléphonaient plus, ou si mal; quand les services publics ne chômaient pas, c'était le tour de la métallurgie, ou du textile, ou du bâtiment. Les fascistes ont été des médecins un peu rudes, mais excellents; la contagion s'est ralentie, elle est aujourd hui presque complètement enrayée : il faut qu'elle ne puisse pas renaître demain. Même ils ont trouvé le moyen de mettre les rieurs de leur côté : car nous avons ri, je vous

l'assure, quand ils ont barbouillé de suie le visage d'ouvrières en rupture de ban, et quand ils ont donné le choix à leurs ennemis : l'huile de ricin, ou la mort. En pareil cas, on n'a jamais vu personne choisir la mort. »

Et cet autre, qui est prudent : « Je ne suis pas fasciste ; mais en favorisant le fascisme, je prends une prime d'assurance contre un retour possible des (( subversifs ». Cette disparition subite des partis révolutionnaires n'est-elle pas curieuse? invraisemblable ? presque trop belle? n'a-t-elle pas quelque chose d'inquiétant? Comment : aucune réaction ; ou des réactions si faibles, qu'elles ne comptent pas? Les bolchevistes et leurs complices ne seraient-ils pas en train de préparer quelque revanche secrète? C'est possible; c'est probable. Mais aussi longtemps que de bons soldats montent pour nous la garde, nous respirons en paix. Je jette un regard d'amitié, je l'avoue, à ces bons soldats. »

Et cet autre encore : « Il y avait quelque chose de pourri dans le royaume. Nous éprouvions un immense dégoût, voilà la vérité, devant la politique que nous avons va pratiquer au cours de ces dernières années, et plus spécialement sous le ministère Nitti. Nos gouvernants avaient poussé si loin le système du laisser-faire, que nous avions abouti à une anarchie qui n'était même plus douce. L'honnête homme qui voulait travailler était paralysé dans ses mouvements tout au long

du jour. Il était victime de l'employé de tramway, de l'employé de chemin de fer, du garçon de restaurant, de mille seigneurs enfin qui se pavanaient, fiers de leurs droits, et traitaient de haut la plèbe vouée au labeur. D'où est venue la première réaction contre cette odieuse tyrannie, la réaction salutaire dont nous bénissons tous les jours les effets? Du fascisme. Du fascisme, par une conséquence logique, nous espérons maintenant de plus grands miracles. Peut-être osera-t-il s'attaquer aux ministères, et aux bureaux des ministères. Peut-être fera-t-il comprendre aux bureaucrates de Rome que urgent ne veut pas dire dans six mois; et aux Italiens que les lois sont faites pour être observées, quoi qu'ils en pensent. Telles sont les prouesses que nous attendons de nos chevaliers : dans leur violence même, nous voyons une promesse d'énergie; et voilà pourquoi, bien queje ne sois pas fasciste, je suis pour le fascisme : philofasciste, si vous voulez. »

Voilà ce qu'au cours de ces semaines, à Turin sous les portiques, à Milan sous la galerie, à Venise au Florian, à Florence au bottegone, j'ai entendu dire et redire partout où je suis passé. Je ne juge pas, j'enregistre ; j'essaie de comprendre et d'expliquer.

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Milan, octobre 1922.

C'est un singulier homme : il prenait une glace à la terrasse du Biffî, et s'est précipité à mon cou, m'ayant reconnu de loin. Il est de ces gens qui, tout en appartenant à un groupe, tout en l'aimant du fond du cœur, ne sont jamais si heureux que quand ils en peuvent dire du mal. Ce petit homme promène partout sa silhouette menue, comme s'il n'avait d'autre fonction sur terre que d'aller colportant les mauvaises nouvelles. 11 grimpe chez ses amis, même s'ils habitent sous les toits; et s'ils sont absents pour l'été, il va les rejoindre jusque sur les bords des Lacs. Il m'a fait aussitôt ses confidences, avec une indicible joie. « Ah! Don Sturzo, le fameux Don Sturzo! Il s'imaginait qu'il allait être le maître de l'Italie : il s'est bien trompé. Aux prochaines élections, vous verrez ce que le parti populaire perdra, c'est moi qui vous le dis. Si la moitié de ses députés, la moitié seulement revient à la Chambre, il pourra s'estimer heureux. J'aime bien nos chefs, mais je suis obligé d'avouer qu'en la circonstance, ils ont été singulièrement myopes. Ils ont laissé notre parti

s'orienter vers la gauche sans voir que la mode allait à droite, maintenant. Il me semble que si j'avais été à leur place, je m'en serais bien aperçu, parbleu! un enfant lui-même s'en serait aperçu. Mais voilà : ils n'en ont fait qu'à leur tête, sans écouter personne. Avez-vous lu la lettre que les sénateurs du parti populaire ont adressée à notre secrétaire politique? Gomment? Vous ne l'avez pas lue? »

Je ne l'ai pas lue : ses yeux brillent de joie. Il tire de sa poche un portefeuille tout bourré de papiers, et en extrait une coupure de journal qu'il brandit sous mon nez. Puis il assure ses lunettes, et commence sa lecture.

« Ecoutez ce qu'ils disent, nos bons sénateurs du parti. Machine arrière ! Plus de flirt avec les socialistes! Plus de compromissions, quand on a pour programme Dieu, Patrie et Famille, avec des gens qui renient la Famille, la Patrie et Dieu ! Que dites-vous de cela? Excellents conseils, qui n'ont qu'un défaut : celui de venir trop tard. »

En vain j'essaie de fuir ce prophète de malheur ; il m'agrippe par un bouton de ma veste, pour me confier qu'il a de mauvaises nouvelles, venues de Rome : c'est un ami qui les lui a apportées tout récemment, un ami qui n'a pas l'habitude d'exagérer. Le nouveau Pape se montrera moins tolérant que l'ancien; il paraît même qu'on prépare une déclaration explicite, là-haut, pour bien marquer que les associations catholiques sont une

chose et que le parti populaire en est une autre.

« Et cela ne nous fera pas de bien, comme vous pensez! »

11 est ravi.

Milan, ocLobre 4922.

Oui, c'est au fascisme qu'appartient aujourd'hui la toute-puissance.

Qui donc lui disputerait la place? Les populaires? Ils sont en plein désarroi. Les socialistes? Le parti vient de se diviser encore : cela fait maintenant trois tronçons, trois groupes ennemis, à peu près égaux en force, ou pour mieux dire faibles également. La Confédération générale du travail s'est détachée de lui : trois partis socialistes au lieu d'un, quel embarras! Lequel entendre? Lequel représente la vraie tradition? Perplexe, le Conseil directeur de la Confédération a décidé de n'en écouter aucun, et de reprendre son indépendance d'action.

Les libéraux arrivent à la rescousse, un peu tard et en boitant. Ils viennent de se réunir à Bologne, en un congrès qui a failli devenir pugilat. Libéraux-démocrates, libéraux-purs, libérauxconservateurs, libéraux-fascistes, il y en avait pour tous les goûts : tellement, qu'il a été impossible à tous ces libéraux de définir au juste ce que c'était qu'un libéral, et qu'ils sont partis sans le savoir. Interminables discussions, verbalisme

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aigu, peu d'idées, peu d'hommes, antagonismes régionaux, mésintelligences qui jusqu'ici étaient demeurées secrètes, et sur lesquelles le congrès a fait la lumière, de sorte qu'au lieu d'unifier, il a désuni; des cris, des injures, des délégations qui s'en vont en claquant les portes ; une vague imitation des fascistes, comme s'il suffisait d'endosser des chemises de couleur (les chemises libérales sont de couleur kaki) pour avoir la force, du même coup : tel a été le succès de cette tentative. Il y a maintenant un parti libéral en Italie; il mérite le respect, parce qu'il est composé d'hommes de bonne volonté, d'hommes de bonne foi. Seulement, les temps n'étant pas propices, il a fait faillite un peu avant que d'exister.

En face de ces groupements dont se détourne la Fortune, le fascisme a pour lui le nombre, d'abord. Dans mon petit San Simignano, j'ai vu défiler, pour la fête nationale du 20 septembre, un cortège fasciste ; une musique s'époumonnait à jouer des marches militaires ; de beaux jeunes gens, fiers de leur chemise noire, le fez coquettement posé sur le sommet de la tête, marchaient au pas cadencé; un grand gaillard, devant eux, portait une bannière qu'ornaient non seulement les faisceaux des licteurs, mais une tête de mort du plus heureux effet. Or ces patriotes convaincus étaient les communistes de l'an dernier. Ce phénomène de transmutation s'est accompli ailleurs qu'à San Simignano; il est fort commun, me

dit-on : tant les arguments des fascistes ont eu de force persuasive ! Ils ont ainsi gagné toute l'Italie. Il n'y a que le Midi qui résiste un peu, moins par esprit d'opposition, peut-être, que par une inTincible mollesse, et un sens critique assez aigu. Mais Mussolini a décidé de tenir à Naples même les assises de son prochain Congrès ; il estime que rien ne vaut la propagande sur place, et que le déploiement des forces fascistes fera grand effet sur les imaginations méridionales, que ce brillant feu d'artifice séduira.

Or cette masse est militairement organisée. Pourrions-nous voir, ou seulement supposer pareille aventure, en notre pays de France? Un parti qui, pour son propre compte, diviserait le territoire en commandements de corps d'armée, en commandements de divisions, chacun avec ses chefs, son état-major, ses troupes? Des officiers, je dis des officiers de l'armée active, servant de cadres à cette armée révolutionnaire? Les jeunes classes, les classes de réserve, les classes territoriales, toutes enrégimentées dans cette force qui ne se superpose pas seulement aux forces régulières, mais qui les assimile pour une partT Spectacle paradoxal, et qu'il est permis à chacun, ici, de regarder de tous ses yeux. J'ai vu maints et maints rassemblements de fascistes, maîtres de la rue et, à vrai dire, maîtres du pays : ces mobilisations partielles ne sont plus cachées, ni déguisées, ni tenues discrètement dans

l'ombre : elles sont passées dans l'usage ; ,elles s'opèrent au vu et au su de tous. A Milan, comme je me promène, on attire mon attention sur un palazzo qui, après examen, ne me semble pas autrement remarquable.

— Belle architecture î dis-je faiblement, par politesse.

Il s'agit bien d'architecture ! Cette maison contient, en son grenier, un dépôt d'armes à l'usage des fascistes : voilà son intérêt ; et désormais, je regarde avec respect cette maison-arsenal.

Peu à peu, les fascistes ne forment plus un état dans l'Etat : ils deviennent l'Etat lui-même. J'avais été frappé, il y a un an, de la situation paradoxale des territoires autrichiens récemment réunis à la couronne, dans le Haut-Adige : sous le débile gouverneur nommé par l'Italie, la population ne cessait de faire étalage de ses sentiments germaniques ; gouverneur débile, et germanophile lui-même, par surcroît. Rome geignait, et laissait faire. Tant et tant que les fascistes son! intervenus ; ils ont organisé une expédition militaire, se sont installés dans le Trentin, ont rabattu l'orgueil des Autrichiens et des Allemands leur^ compères, ont déposé le gouverneur impuissant. Aussi bien, en Italie même, chassent-ils les préfets de leur préfecture. Pour peu qu'un adversaire les irrite, par ses écrits, ses discours, ou sa seule présence dans une ville donnée, ils lui ordonnent de déguerpir dans les vingt-quatre heures.

Et le plus curieux, c'est que l'intéressé déguerpit, en effet, fort piteusement. Chez nous, il y aurait résistance, conflit, bataille ; on se passionnerait non pour la personne menacée, mais pour le principe ; une moitié du pays se dresserait contre l'autre. Ce qui fait la force des fascistes, c'est la carence de leurs adversaires. Un député les gêne? Ils lui interdisent l'accès de sa circonscription; au besoin, ils lui interdisent l'accès de la Chambre. L'emploi de pareils procédés a disparu en France depuis Napoléon ; non pas le troisième, mais le premier. Encore ne les a-t-il appliqués qu'au moment où il était arrivé au comble du pouvoir. Il est presque comique de penser que le parti qui les applique ici s'appelle encore parti d'opposition. Le gouvernement italien n'est plus qu'une ombre, donnant des semblants d'ordres à des ombres de fonctionnaires, lesquels n'ont plus à leur disposition, pour imposer leurs ombres de volontés, que des ombres de soldats.

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