SILHOUETTES
Don Sturzo.
Sec, maigre, noir ; tout en nerfs ; Sicilien, fils d'une terre ardente, ardent comme elle. Son activité tient du prodige. Il est loin d'être sans curiosité d'esprit ; il a même fait partie, autrefois, de ce groupe de la Culture sociale, dirigé par Murri, qui voulait ouvrir le catholicisme italien aux souffles de la vie moderne. Mais de modernisme, point ; il a su se garder de tout excès ; et aussi bien , c'est l'action qui l'attirait invinciblement . Chose étrange qu'un prêtre se soit jeté dans les luttes municipales, qu'il ait conquis, à la force du poignet, la mairie de sa ville, qu'il soit devenu le secrétaire général de l'Association des communes italiennes, qu'il se soit imposé à tous par ses extraordinaires qualités d'organisateur : la soutane va mal, d'ordinaire, avec des soucis de ce genre. Prêtre irréprochable d'ailleurs, il n'a pas d'autre
ambition que de faire triompher ses idées ; ou plus exactement, que de traduire ses idées en actes. Il a l'instinct des réalisations pratiques, c'est sa passion. Il est partout, il voit tout, il prévoit tout, il intervientjuste au bon moment pour proposer aux hésitants, aux indécis, aux brouillons, toutes solutions opportunes. Le parti populaire serait-il né sans lui ? Il ne serait pas arrivé, sans lui, à ce haut degré de prospérité. Don Sturzo l'anime. Don Sturzo le vivifie ; Don Sturzo le domine aussi : il est le dictateur. Je sais bien qu'il s'afflige quand on l'appelle de ce nom, et qu'il proteste ; il ne veut être qu'une unité parmi beaucoup d'autres ; il demande expressément que ses amis n'adoptent pas la définition de ses ennemis, à savoir que le parti populaire est celui d'un seul homme. Accordons-lui cette satisfaction, pour qu'aucune ne lui soit refusée ; et disons qu'il est un simple soldat, comme Napoléon était le petit caporal.
La première fois que je l'ai vu, c'était dans le hall d'un hôtel, entouré d'un état-major de fidèles ; je ne sais plus ce qu'il organisait, mais il organisait sûrement quelque chose. Autre décor favori : un wagon de chemin de fer ; il va de Naples à Milan comme vous allez de Paris à Versailles ; il vole à Berlin, parle avec vingt députés, assiste à une séance du Reichstag, visite des œuvres, inaugure une école italienne, le tout en quelques jours; puis il se hâte de rentrer à Rome, pour dire son mot au président du Conseil.
102 LITALIE VIVANTE
Aujourd'hui, c'est son apothéose. La reconnaissance qu'on éprouve pour son œuvre se traduit en admiration frénétique. Son âme de Latin ne peut pas ne pas tressaillir, devant cette foule qui s'émeut pour sa gloire ; son âme d'apôtre ne peut pas ne pas se sentir heureuse, s'il rapporte au Maître qu'il sert la moisson de ce jour. On l'applaudit, on l'applaudit encore ; il salue, il s'incline, ému jusqu'aux larmes ; et comme ni les bravos ni les cris ne suffisent à exprimer les sentiments du public qui l'acclame, on lui jette des fleurs par poignées, de sorte qu'une neige d'œillets blancs s'abat sur sa soutane noire.
MliDA.
Une autre force du parti populaire; une des forces de l'Italie.
Le corps est épais, l'allure pesante ; on reconnaît le sédentaire, qui ne se trouve nulle part mieux que dans un cabinet de travail, chargé de livres, bourré de dossiers. Savez-vous où il prend son repos? au cinéma. Là, point de fâcheux, point de bavards; il ferme les yeux, et il réfléchit. Si vous ignoriez qu'il s'agit d'un Italien, vous penseriez, en le voyant, à quelque Flamand flegmatique. Aucune exubérance et pas de gestes.
La modestie, la simplicité même. Essayez d'aborder, en France, un homme qui détient une
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parcelle de l'autorité : il est rare qu'il ne vous fasse pas sentir son importance, ne fût-ce que par des nuances fugitives. En Italie, où la vanité du rang social n'est guère de mise, où l'étiquette est un supplice, on n'a pas à traverser de multiples barrières pour arriver jusqu'aux gens haut placés, et ils ne prennent pas à votre égard des airs de demi-dieux. Cette vérité générale s'applique tout spécialement à Meda. Ce ministre qui a exercé sur les finances du royaume d'Italie l'action la plus efficace ; ce chef de parti, qui a le droit de traiter d'égal à égal avec les plus puissants ; ce futur président du Conseil, qui sait? — est bien éloigné des faiblesses d'amour-propre.
Je lui rends visite au moment où on lui demande, avec de vives insistances, de se rendre comme plénipotentiaire à la Conférence de Washington : il hésite, par une modestie excessive ; et aussi parce qu'à force de s'être occupé des intérêts de l'Etat, il a négligé les siens. Il faut bien qu'il reprenne son métier d'avocat, s'il veut vivre ; le métier de ministre ne nourrit pas son homme-
Ce qui domine en Meda, c'est la fermeté, la lucidité de l'intelligence ; c'est la puissance de la raison. Son besoin d'exactitude se trahit de luimême ; je ne lui pose pas une question sans qu'il la précise d'abord : « En quel sens l'entendezvous? Que voulez-vous dire? » Et puis, ayant ainsi mesuré, limité, clarifié les choses, il répond avec netteté, avec vigueur. Il rappelle les débuts
de la démocratie chrétienne, les premiers combats, et que la puissance du parti populaire procède en quelque mesure de ces humbles commencements. Il porte au fascisme, considéré comme phénomène politique, le plus vif intérêt : peut-être parce qu'aimant à voir clair en toutes choses, il ne distingue pas encore suffisamment ce qui s'agite dans ce parti en devenir ; et peutêtre aussi, habitué à prévoir les lointains effets des mouvements d'opinion, est-il embarrassé pour mesurer au juste la portée de cet élan juvénile.
Écartant les contingences, et dominant toutes les petitesses, comme les bons géants de la légende dominaient et les villages et les villes et les montagnes qui semblaient si hautes aux frêles humains, Meda évalue et la souffrance présente de l'Europe, et les raisons d'espérer : celles-ci l'emportent. 11 y a des hommes en compagnie desquels on ne peut vivre, fût-ce une heure, sans se sentir soi-même fortifié, tant ils sont forts : Meda est de ceux-là. Leur saine raison agit comme un charme ; surtout lorsqu'on la sent nourrie par une vaste culture, et humanisée par une profonde bonté : c'est ici le cas.
S. E. LE CARDINAL RaTTI.
Au cœur de l'active cité, un calme palais ; la vie bourdonne autour de lui, mais la cathédrale
l'abrite sous son ombre. Dès qu'on en a franchi les portes, on entre dans le recueillement. On traverse des cloîtres et des portiques, où glissent des robes noires. On gravit des escaliers de pierre larges comme des routes et beaux comme des monuments. On passe dans des salons si vastes qu'on y est comme perdu : on n'en a plus l'habitude. On attend : et voici qu'apparaît Son Éminence le cardinal Ratti, archevêque de Milan.
Son allure est d'une dignité qui n'exclut pas l'aisance; il paraît très jeune encore; il n'est pas voûté, ainsi qu'il arrive d'ordinaire aux gens qui ont vécu courbés sur les livres ; son regard est très pur, son sourire affable. Il est heureux de se retrouver dans sa bonne ville après ses pérégrinations lointaines, en Pologne et ailleurs; il est heureux de se livrer tout entier aux soins de son ministère, pasteur au milieu de sou troupeau ; il lui plaît de recevoir tous ceux qui veulent bien venir à lui, et d'aller lui-même au-devant des malades et des affligés. Il a rendu visite aux prisonniers ce matin même. Il n'a pas perdu le souvenir des bonnes lettres, fidèles compagnes de sa vie ; il cite le nom des savants français avec lesquels il fut en rapports, lorsqu'il était le gardien des livres précieux et des manuscrits rares. Il parle avec émotion des fêtes célébrées en l'honneur de Dante, qui le réjouissent moins encore en sa qualité de savant que comme Italien. En rendant hommage à Dante, l'univers entier rend
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hommage à l'Italie, berceau de toute civilisation.
Partis de Dante, qui est à la mode, nous en arrivons à parler du rapprochement entre le Vatican et le Quirinal, qui est à l'ordre du jour. Tous en parlent, même ceux qui n'ont rien à en dire. Ceux qui savent procèdent-ils comme les commerçants, lesquels tiennent leurs projets d'autant plus secrets qu'ils veulent les réaliser plus prochainement, et mènent grand bruit autour de ce qu'ils ne veulent pas faire?
Je lis dans mes notes l'opinion du cardinal Ratti : « Toutes les rumeurs qui circulent au sujet du rapprochement entre le Saint-Siège et le Gouvernement italien ne signifient pas que l'entente doive se réaliser demain. Tant d'articles, tant de discours, tant de propos de toute espèce, auront cependant un résultat : c'est de préparer les esprits et de chercher les voies. Mais ils ne précipiteront pas un mouvement qui ne saurait être que le résultat d'une lente évolution. »
MUSSOLIM.
Je ne sais si je pourrai assister au troisième congrès politique, celui des fascistes. Au moins ai-je vu Mussolini.
J'attends dans les bureaux de son journal, le Popolo d'Italia; un bâtiment neuf dans un quartier neuf; on entend, lorsqu'on entre, le bruit des
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presses. De tout jeunes gens, des soldats, des femmes, qui ne se contentent pas de ce que peuvent leur dire les sous-ordres, et qui veulent parler au chef en personne, attendent comme moi. Mussolini arrive d'un pas pressé, reçoit le rapport de ses hommes de confiance, leur donne des instructions, les congédie ; je puis entrer.
Voilà donc le lutteur, le dompteur des foules; celui qui a couru toutes les aventures, tous les dangers; le condottiere qui fait obéir à sa voix cinq cent mille hommes. Quelle étrange existence! Sorti du peuple, socialiste convaincu, et journaliste révolutionnaire; se séparant de ses camarades à l'appel de la patrie, engagé volontaire de la première heure après avoir mené une campagne décisive pour lintervention, grièvement blessé ; après l'armistice, l'adversaire le plus acharné des communistes italiens ;• venant au secours de la bourgeoisie incapable de se défendre elle-même, affrontant les révolutionnaires le soir même de leur élection victorieuse, engageant la bataille dans les rues de Milan, et rétablissant l'ordre par la violence; avide de toutes les jouissances, et considérant la lutte comme la jouissance suprême; combattant sans cesse, non seulement contre les partis adverses, mais contre ses propres compagnons, pour expulser les infidèles, ramener les hérétiques, réduire à l'impuissance les ambitieux qui sont à l'affût de toutes ses fautes
pour provoquer sa chute : il ne lui manque aucun des traits communs aux grands meneurs, ni un indiscutable courage, ni l'oubli des règles de la morale commune, ni la fascination personnelle, ni le mépris des hommes, mépris qu'il lui plaît de marquer quelquefois par un très apparent dédain. Alors il reçoit les hommages comme ferait un dieu qui s'ennuie.
Il y a des savants qui ont l'air de cordonniers, et des généraux qui ont l'air de professeurs en retraite. Mussolini a l'air de ce qu'il est. Vous le rencontreriez dans la rue que vous vous retourneriez pour le mieux voir. Le teint est basané, le masque énergique ; la figure entièrement rasée a la beauté mâle et farouche des bustes de la Renaissance italienne. Trois choses frappent : le menton fortement marqué, et volontaire ; les lèvres fines et sensuelles ; les yeux surtout, les yeux sombres et ardents.
Oui; il le sait bien : il est un de ceux qui ont arrêté le bolchevisme dans sa marche envahissante, et qui lui ont décidément fermé les portes de l'Italie. Ce grand corps était menacé d'une infection dangereuse; il l'a guéri : maintenant, il continue à veiller contre les rechutes possibles. Il ne considère pas sa tâche comme finie, car le patriotisme italien n'est pas encore formé... Gomme je l'interromps ici, pour lui dire qu'aux yeux d'un étranger, le patriotisme italien est non seulement formé, mais tout à fait vibrant et
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comme exaspéré, Mussolini sursaute. Il frappe sur son bureau; il se penche en avant; son masque se durcit; sa voix s'élève. Je n'y entends rien. Le patriotisme italien est bien loin du point où il veut l'amener. Sans doute, il s'est éveillé depuis quelques années, il s'est manifesté pendant la guerre. Mais à présent, comme s'il était pris de lassitude, il s'endort. Des discours, des déclamations patriotiques, tant qu'on voudra. Mais quand on demande des actes, et surtout quand on fait appel à la bourse, il n'y a plus personne. On croit qu'on a tout fait quand on a fait de la rhétorique. 11 faut apprendre à l'Italie que ses efforts ne sont pas terminés, exiger d'elle de nouveaux sacrifices, et faire pénétrer jusque dans les classes les plus rebelles le sentiment de la dignité de la nation.
Ainsi parle Mussolini. La sonnerie du téléphone l'interrompt; il s'agit d'un duel, dont il considère la perspective avec un certain plaisir ; d'autant plus que la police fait tous ses efforts pour intervenir, et qu'on la dépistera ; double agrément. — Ce coup de téléphone, bien qu'il ressemble à un procédé souvent utilisé au théâtre, n'est nullement préparé.
J'arrive à la plus grave question. Le fascisme est en pleine évolution ; il était une force d'action, qui s'opposait à l'anarchie; maintenant, il va devenir un parti. Ce grand changement peut-il s'opérer sans qu'il y ait transformation de substance? Quel
programme le nouveau parti politique adopterat-il?
Mussolini est sûr de lui. En matière de politique extérieure, dit-il, notre programme sera sensiblement le même que celui des nationalistes, sans que nous nous confondions avec enx. Pour la politique intérieure, nous aurons un programme démocratique. Nous accueillerons peutêtre les restes des vieux partis libéraux, sans crainte d'être subjugués par eux, parce que nous resterons les maîtres de choisir.
11 prend un temps, et ajoute :
— « Après tout, qu'importe le contenu théorique d'un parti? Ce qui lui donne la force et la vie, c'est sa tonalité; c'est la volonté de ceux qui le constituent; c'est l'àmé de son chef. »
Evidemment...
Gabriele d'Annunzio.
Il a choisi comme retraite, après les heures ardentes de Fiume, un paysage de rêve. Virgile, qui le chanta, y laisse encore errer son ombre. Au milieu de ses collines et de ses montagnes, le lac qui sourit au ciel a l'air d'un miroir enchanté gardé par des géants qui l'aiment. 11 se plaît à faire valoir la gamme infinie de ses bleus, bleu tendre, bleu d'azur, bleu d'acier, bleu d'argent. Il est harmonieux sans être fade ; le noir des
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cyprès et des roches rehausse de tonalités vigoureuses ces bleus délicats. Si, dépassant Gardone ot Fasano, on remonte vers le Nord, les monlignes s'escarpent, les pics neigeux apparaissent, les rives se resserrent, les routes bordent des précipices, le caractère grandiose de l'ensemble s'accentue. Les colères de ces eaux paisibles sont redoutables : le vent vient-il à souffler, en quelques minutes les vagues s'enflent, battent les bords qui les repoussent, engloutissent les barques; et dans les profondeurs du lac, les corps humains s'enfoncent jusqu'aux abîmes inconnus.
Il change d'aspect à toutes les heures du jour, ce beau lac lumineux. Ce soir, une buée s'est élevée à sa surface; le soleil d'automne, pourpre et or, s'est émoussé dans la brume; perdue dans le crépuscule et dans le brouillard, la barque qui nous portait semblait glisser mystérieusement vers le pays des âmes, vers le pays des ombres, vers le royaume silencieux et impalpable des Cimmériens. A peine les lumières de Gardone, indécises, jaunâtres, et tremblotantes, nous indiquaient-elles le port et la présence des vivants.
La villa où le Comandante est attendu à dîner est de noble apparence. Les gens du xviii* siècle finissant, qui l'ont bâtie sur la rive du lac, aimaient les vastes salles aux lignes sobres et sévères. Ils n'entendaient rien au confort, et leurs successeurs n'ont pas poussé le respect jusqu'à les imiter sur ce point, il s'en faut. Mais on ne les a pas trahis.
On a gardé les fresques à leur goût, où vous voyez de tendres bergers mener leurs brebis au long d'un ruisseau qui serpente; on a gardé les fauteuils hiératiques, les tables immenses, et, dans un coin, cette harpe. Deux têtes de marbre érigées sur des colonnes de porphyre contemplent de leurs yeux morts la petite société cosmopolite, — Anglais, Italiens, Français, — qui attend avec révérence l'arrivée du Commandant, hôte familier de cette belle demeure.
Je n'oublierai jamais, pour mon compte, qu'il nous a donné un peu de son cœur; et je me rappellerai toujours qu'il fut avec nous à l'heure suprême. C'est le danger de la France qui l'a transformé, dilettante et sceptique qu'il était, en croyant, en soldat, en chef; c'est le danger de la France qui a fait surgir de cet incomparable artiste un homme d'action. Sans lui, sans la puissance de son verbe, sans l'elfort de sa volonté, la grande flamme qui illumina la conscience italienne aurait malaisément jailli. Il ne fut pas de ces ingrats qui, aimant les plaisirs que leur offrait la France, n'aimaient pas son âme et l'ont trahie : il a compté, au contraire, parmi ceux qui ont voulu lui rendre en sacrifices ses dons des jours heureux. S'il a marqué à notre égard, depuis lors, quelques mouvements d'impatience, c'est précisément qu'il nous chérit toujours, car on ne s'irrite pas contre les indifférents. Il a souffert de ne plus se sentir en harmonie avec nous, et il l'a
dit magnifiquement, à sa manière. Il ne manque pas de me rappeler le mot de M. Clemenceau, ce mot qui a blessé toute l'Italie en même temps que lui : — « Fiume, c'est la lune... » — Mais il tient à rappeler aussi tous les liens qui l'attachent à notre patrie, et dont il veut qu'aucun ne soit rompu. Il me parle de la littérature française contemporaine, qu'il connaît aussi bien qu'aucun homme du monde; de sa nostalgie de Paris, la grand'ville, qu'il voudrait revoir un jour; ne fût-ce que pour y retrouver un incognito relatif, et échapper aux inconvénients d'une popularité qui devient un supplice. Il s'expliquera sans ambages, une fois ou l'autre, sur les différends qui séparent nos deux pays. Il me dit : « Saluez pour moi la douce France...»
Pour les Italiens, que ne représente-t-il pas aujourd'hui? La plus belle tradition de la Renaissance, ressuscitée dans ce joaillier des mots. La gloire des lettres, de tous les trésors le plus précieux pour un esprit latin, et qui fait resplendir au loin le nom de la patrie en même temps que celui de l'homme. Le tragique poème de la guerre, la boue des tranchées, l'élan des assauts, les vols héroïques. La victoire. Au delà même de la victoire, l'effort désespéré pour assurer à l'Italie nouvelle sa plus grande place au soleil. Lorsque tant d'autres étaient des « renonciataires », comme ils disent, Gabriele d'Annunzio n'a pas renoncé.
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Mais quand on serait Cafre ou Hottentot, quand on ignorerait l'histoire de ces dernières années, quand on pousserait l'esprit de parti jusqu'à lui dénier tout mérite, littéraire ou autre, il serait impossible, j'imagine, de n'être pas séduit par sa seule personnalité. Je ne sais quelle force émane de lui, comme si une source d'éternelle jeunesse, d'éternelle vigueur était cachée dans son âme et dans son corps. J'ai l'impression d'être sous un charme auquel je ne saurais me soustraire, même si je voulais m'en défendre : ce qu'à Dieu ne plaise! On raconte l'histoire des politiciens venus de Rome tout exprès pour le convaincre et qui s'en retournent convaincus par lui : je comprends cela. On me dit que devant une foule, encore •qu'il ne ressemble en rien au type classique de l'orateur, on s'imagine entendre un enchanteur, qui la calme, l'excite, la dirige où il veut : je le crois sans peine. Les Parisiens le reconnaîtraient tel qu'ils l'ont vu chez eux; il ne semble pas avoir vieilli, même à travers l'épreuve de ces rudes années. Il est svelte, mobile, nerveux; sa voix est vigoureuse et bien timbrée. Il se prodigue dans la conversation, ne la domine pas, prêt à en accepter tous les caprices, à en suivre tous les rebondissements. Il se plaît infiniment à ce jeu délicat. Gabriele d'Annunzio, causeur, a tous les genres d'esprit : de la gravité, de la profondeur, de l'éradition sur les plus diverses matières, du lyrisme qui brille tout d'un coup dans une écla-
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tante image; et non seulement de l'humour, mais de la très franche gaîté.
Comme on se rappelle, en le voyant, ce mot d'AlHeri, que la plante humaine croît ici avec plus de force qu'en aucune autre terre! Quelle individualité puissante ! On dirait qu'il est capable de mener à la fois plusieurs vies. On vient le trouver jusqu'en sa retraite, de tous les points du globe : hier, c'était un groupe de Japonais qui lui exprimaient leur admiration, voyant en lui le représentant de l'homme moderne ; avant-hier, c'étaient des journalistes américains qui voulaient à tout prix savoir son avis sur la Société des nations, sur l'avenir du monde, et sur quelques autres bagatelles. De toute l'Italie, on s'adresse à lui; les jeunes gens surtout, qui cherchent une force dans le désarroi de l'heure présente. Il s'occupe de ses anciens légionnaires, au point d'assurer le sort de plusieurs d'entre eux avec une générosité qui ne s'est jamais démentie. Il a entrepris une grande édition de ses œuvres complètes. Il corrige, non sans remaniements infinis, les dernières épreuves de son Notturno, qu'il considère, me dit-il, comme la plus belle de ses œuvres. Il a des projets de romans, des pièces de théâtre, — voire de théâtre pour marionnettes. Il veut voyager. Plusieurs vies à la fois, en vérité, dont chacune suffirait à l'activité d'un homme ordinaire...
L'auto est prête : il est près de minuit, le commandant va partir. Nous sortons avec lui; la lune
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règne en haut du ciel : nous sommes baignés dans cette douce lumière bleuâtre. Au pied de la villa, le lac étend sa splendeur dormante et vient caresser la rive en murmurant. Tout semble vivre d'une vie mystérieuse ; les orangers et les citronniers tressaillent; Tagavier redresse sa silhouette pauvre et fière ; on distingue à travers l'épaisseur du feuillage les fruits pressés des kakis, qui regrettent la chaleur du jour. Les rayons lunaires glissant sur les antique statues semblent éveiller la pierre elle-même : et voilà que vivent aussi les dames et les seigneurs vénitiens, debout sur la balustrade, occupés à regarder éternellement les eaux ; voilà que frémissent les Pomones et les Flores des pelouses; et les deux petits lions de Venise, montant la garde devant la porte de fer qui clôt l'escalier moussu, se racontent leur antique gloire et se regardent gravement.