APRÈS DEUX MOIS DE SÉJOUR
Voilà deux mois que je séjourne en Italie.
En arrivant, j'avais, je m'en souviens, quelque appréhension ; de loin, je ne me rendais pas compte des réalités. Cette appréhension s'est vite calmée; j'ai eu bientôt le sentiment que la vie nationale renaissait, après des secousses qui auraient brisé peut-être des organismes moins résistants. Il faut que j'enregistre à présent de nouvelles acquisitions.
La guerre a bouleversé la vie économique du pays. Elle a brusquement arrêté les progrès matériels d'une nation qui suivait des chemins prospères. Mais c'est un arrêt provisoire. Rien d'essentiel n'est lésé ; l'Italie reprendra sa route dès que l'Europe sera elle-même pacifiée.
La guerre a substitué, à une carte politique assez confuse, des plans très nets. Elle a supprimé, ou peu s'en faut, le parti républicain. Interventistes de la première heure, les républicains se
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sont ralliés à la monarchie, mettant le salut de la patrie au-dessus de leurs dogmes politiques. Ce premier sacriGce a été suivi du sacrifice de leur vie, car ils n'ont pas cessé de combattre parmi les plus vaillants, depuis l'Argonne. Pour ces deux raisons, toutes deux à leur honneur, le parti s'est aflaibli jusqu'à l'épuisement, et ses possessions ne sont plus guère que des îlots épars.
Le parti nationaliste compte toujours; non par le nombre, puisqu'il avait exclu coup sur coup les démocrates, et les libéraux eux-mêmes ; mais par la qualité de ses représentants et par la force de sa doctrine. Il a servi de levain à la conscience italienne; il y a en Italie plus de nationalisme que de nationalistes. Seulement, un concurrent redoutable s'est révélé : le fascisme. Le programme intérieur diffère, le programme extérieur se ressemble. Si bien que le parti nationaliste, qui ressemblait déjà à un état-major sans troupes, voit un général ami et allié lui enlever ses possibilités de recrutement.
Restent trois grandes forces : le parti socialiste actuellement en déclin ; le parti populaire, actuellement en progrès ; entre les deux, les partis libé- Ti-iux en désarroi dont le fascisme s'emparera peutèlre; le fascisme, qui a cessé d'être une force de sauvegarde, qui est devenu dans l'Etat une puissance dont l'Etat n'est plus maître, qui veut devenir un parti politique sans renoncer aux méthodes de violence, et qui est en crise de trans-
formation parce qu'il est en crise de croissance. Les positions sont aussi nettes que possible ; point d'ambiguïté. Or depuis vingt ans, ou davantage, la vie politique italienne tendait à l'opportunisme. C'était le triomphe de la « combinaison ». La combinaison est assez étrangère à notre mentalité française ; c'est un art, l'art de trouver entre deux intérêts opposés le point par lequel ils pourront s'unir; c'est une transaction, qui consiste à obtenir que chacune des deux parties en présence cède un peu de ses prérogatives, en vue de l'intérêt général; c'est, un peu, l'oubli des principes abstraits, qui sont gênants dans leur intransigeance, au profit de la pratique. Elle suppose quelque scepticisme, un sens très développé de l'intérêt immédiat, l'habitude de considérer l'action comme indépendante de la théorie ; elle est infiniment utile dans la vie courante, qu'elle facilite sans cesse ; on ne peut pas dire qu'elle soit toujours parfaitement morale. Elle était devenue un moyen de gouvernement; on avait érigé en système le fléchissement des principes. Mais devant les décisions essentielles à prendre, pour le juste ou pour l'injuste, les principes se sont réveillés dans leur force. L'Italie s'est refusée à obtenir beaucoup, sans risquer grand'chose par le jeu d'une habile combinazione. Elle a pris parti suivant sa conscience, sans transaction, au moment mêPme ou son intérêt, si elle l'avait écouté seul, lui aurait conseillé peut-être de s'abstenir. De
l'esprit qui a commandé cette résolution suprême, quelque chose est resté. Les individus, les partis, la nation tout entière, ont réagi contre l'enlizement des années précédant la guerre. On n'a plus voulu des nuances subtiles qui permettaient de concilier les inconciliables; le scepticisme a fait place à de vigoureuses professions de foi ; on est même passé de la « combinaison » à la violence. La tranquillité du pays n'y a pas gagné, pour le moment; peut-on dire que sa moralité générale y ait perdu?
Reste à savoir si une transformation analogue s'est accomplie dans les rapports de l'Italie avec l'étranger, particulièrement avec la France. Pour un Français, ce n'est pas le moins délicat.