‹ L'Italie vivanteChapitre 8 sur 30 · L'ITALIE ET L'ÉTRANGER · texte numérisé non relu

L'ITALIE ET L'ÉTRANGER

Rome, 30 octobre 1921.

La Rome vivante étouffe dans sa robe de pierre. Tout est plein. Qui néglige de retenir sa chambre risque d'errer d'hôtel en hôtel, sous l'œil goguenard des portiers. L'afflux des voyageurs se mesure à l'insolence de ces gens-là : plus de courbettes ; leur casquette galonnée vissée sur la tête, ils daignent à peine vous répondre d'un grognement : ils sont vos maîtres, vous êtes leurs humbles serviteurs. La chasse aux appartements, qui n'est pas moins passionnée qu'à Paris, ne donne pas plus de résultats. Il est vrai que l'on construit davantage : au Testaccio, au Monte Mario, des maisons s'élèvent; on en bâtit même sur ce Monte Sacro, oii nous savons par notre Histoire romaine que la plèbe irritée se retira. C'était le temps heureux où, pour la calmer, il

suffisait d'une fable assez simplette, comme celle des membres et de l'estomac : les fables servent toujours, mais il en faut de plus compliquées. On m'avait beaucoup vanté ces maisons nouvelles ; j'ai voulu les aller voir ; j'aurais mieux fait de m'en abstenir, pour garder intacte mon admiration.

Dans les rues centrales, la circulation est difficile. Pour prendre les petits autobus ou les lourds tramways, c'est à certaines heures une vraie bataille, où il faut jouer bravement des coudes ; les plus faibles restent sur le carreau. On était plus patient autrefois, dans la Ville Eternelle. Il est vrai que dès avant la guerre, sa physionomie s'altérait, suivant la triste loi de nos civilisations modernes, qu'il faut subir en tous pays. Par la brèche une fois ouverte dans la paisible cité des Papes, que de changements s'étaient introduits ! Aucune des Romes successives ne respecta la Rome qui la précédait; toujours celle qui naissait voulut s'installer, non pas à côté de celle qui mourait, mais sur elle ; les palais du Rinascimento furent bâtis avec les marbres du Forum, et les églises avec les colonnes des temples païens. De même, lorsqu'on dut improviser en hâte la capitale de la troisième Italie, l'administration s'empara de la Rome pontiticale : c'est tout dire. Et l'on continuait, au cours des années plus proches de nous : on écrasait le Capitole sous la masse du monument à Victor-Emmanuel ; il était même question d'un

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plan régulateur qui aurait englouti tout le passé, si on l'avait laissé faire. Mais si Rome changeait, les Romains, au moins, changeaient peu. Ces gens graves n'étaient pas encore des gens pressés. Ils n'aimaient pas se hâter, et trouvaient ridicules les étrangers qui couraient follement à travers la ville. Maintenant, ils ne se reconnaissent plus euxmêmes ; Rome a la fièvre ; elle n'a pas échappé ù la crise générale, et il est facile de distinguer les signes extérieurs de la maladie : une agitation continue, un mouvement sans répit. On voit des gens qui se précipitent, qui s'en vont, trépidants, vers leurs affaires : et ce sont des Romains. Ici comme partout au monde, le temps, qui jadis ne coûtait rien, est devenu de l'argent. Mes hôtes d'autrefois, qui m'hébergeaient à petit profit, m'expliquent que leurs maigres ressources ne leur suffisent plus pour vivre ; et dès lors ils traliquent, achètent et revendent, vont à l'affût des occasions, se remuent tant qu'ils peuvent. Adieu les belles indolences ; le farniente, qui était un luxe à la portée de toutes les bourses, est hors de prix. A cette fièvre nouvelle des habitants, ajoutons celle des hôtes. Arrivent les députés, les fonctionnaires qu'une vie politique plus intense, et quelquefois tragique, appelle vers la capitale; les anciens soldats, les anciens officiers, qui ont toujours quelque intérêt à débrouiller ici, et qui n'emploient pas volontiers la manière douce >* les hommes d'affaires, qui viennent secouer les

employés des ministères, et réveiller le zèle somnolent d'une armée de bureaucrates, qui s'est considérablement accrue. Arrivent, de tous les points de l'horizon, les étrangers qui, quatre années durant, n'avaient pu satisfaire leur nostalgie de Rome, et qui apportent tous les remous de la guerre dans la nouvelle Cosmopolis.

La vie contemporaine est mal à l'aise dans une ville qu'elle ne peut pas transformer entièrement à son usage. Elle déferle contre les vieux palais de pierre ; elle en ronge les bases, pour qu'on y insère bars, boutiques, et cinémas : ces palais indestructibles n'en font pas moins obstacle à ses mouvements ; ils la contraignent, ils la gênent ; ils la contemplent de haut, majestueux et sombres, comme les témoins d'une civilisation séculaire qui ne veut pas abdiquer. Elle essaye de faire passer ses tramways et ses automobiles dans les rues construites pour les carrosses des cardinaux ; et c'est chaque fois un problème. Elle va chercher plus loin, dans de plus vastes espaces, vers les quartiers de la périphérie, son cadre normal. Mais une longue habitude, et une attraction invincible la ramènent vers le centre ; et l'on s'écrase au Corso .

Rome, novembre 1921.

Je croyais que la France était un pays qui avait particulièrement souffert de la guerre; saigné à blanc; ravagé sur une bonne partie de son ter-

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ritoire ; appauvri, chargé de dettes envers des créanciers multiples, incapable de se faire rembourser son dû par son principal débiteur; sans frontières naturelles pour le protéger contre une revanche à prévoir; un pays qui a compris, après un moment d'attente, qu'il ne devait rien espérer que de lui-même, et qui peine à sa propre reconstruction. On s'instruit en voyageant ; je commence à connaître mon erreur. De même, je savais que nous avions beaucoup de défauts : je ne savais pas que nous en avions tant. Voyez jusqu'à quel point nous poussons la malice : les vices contraires s'excluent, d'ordinaire : nous avons trouvé le moyen de les concilier, et nous les possédons tous à la fois.

Si je m'amusais à mettre bout à bout les jugements que j'ai entendu porter sur notre compte pendant mon séjour de ce côté des Alpes, sans tenir compte de la valeur des témoignages et en me contentant de les accumuler, j'arriverais à quelque chose comme ceci :

« Nous sommes d'une indifférence révoltante à l'égard de l'Italie, et nous ne nous soucions pas plus d'elle que si elle n'existait pas; nous l'ignorons, purement et simplement,.. Nous nous occupons sans cesse de l'Italie, et toujours dans l'esprit le plus malveillant; nous passons notre temps à contrecarrer sa politique et elle nous trouve sur son chemin chaque fois qu'elle veut faire un pas ; voire nous avons organisé contre elle une manière

de complot, dont les résultats se font sentir tous les jours... Nous proposons des échanges annuels de professeurs ; c'est pour favoriser notre propagande. Nous les suspendons : c'est pour empêcher la propagande italienne. La France ne fait pas assez de propagande en Italie, c'est pour cela que nous y sommes si mal jugés. La France fait trop de propagande en Italie, c'est pour cela qu'on réagit contre elle... Nous sommes impérialistes, tout hérissés de canons et de baïonnettes; nous aspirons à l'hégémonie continentale, prêts à entreprendre toutes guerres de conquêtes. Nous sommes un peuple épuisé, dont la natalité diminue de jour en jour : bientôt, il n'y aura quà entrer chez nous sans coup férir. Nous sommes cléricaux. Nous sommes anti-cléricaux. Nous sommes de très fins politiques, capables de trouver les alliés les plus inattendus. Nous sommes, en matière de relations internationales, d'une gaucherie déplorable, et nous avons trouvé le secret de mettre le monde entier contre nous... » Ainsi de suite. Ajoutons quelques jugements péremptoires : par exemple : M. Poincaré a pris une attitude hostile à l'Italie au moment de l'affaire du Manouba : il est classé ; quoi qu'il ait dit ou fait depuis lors, son cas est clair; il compte au nombre des réprouvés ; il fait partie du complot. Souvenons-nous toujours que Lamartine avait appelé l'Italie la terre des morts; et qu'Emile Zola n'avait pas lu les Promessi sposi...

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