L ' 1 V II A I B
gai mit un genou sur la pierre dans la chapelle de Saint-Jean- Baptistc, et ses lèvres à voix basse récitèrent la prière ardente de son cœur. Puis Thorloge, avec un bruit de roues qui grincent, et de marteau qui se soulève dans un pénible effort, pour ne plus pouvoir s'arrêter quand il frappe, la vieille horloge du clocher sonna midi.
Firmin, ses sabots claquant sur les dalles, longea le mur et prit Tescalier, qui tournait au fond, dans Tombre de la tribune.
A ce moment Millette, au bras de Bourillou, approchait de Vaujour. Elle n'avait pas, comme les autres filles, Tesprit amusé par la pensée du plaisir : elle était toute préoccupée de ce qu'allait dire Tabbé Mitre. Et rien ne dissipait son inquiétude : ni les coups de pistolet, que les gas, en signe de joie, tiraient dans les branches ; ni les « rou-cou-cou » qu'ils poussaient de toute leur voix pour s'annoncer de loin et traduire à leur manière primitive et sauvage la fête de leurs cœurs. Son regard allait vers le fond de la cluse, qui était couleur de cendre fine, vers les toits du moulin, où sa cousine Mariajou rentrerait dans un instant, heureuse et souriante au bras de son Fantil. Et un appétit de bonheur, et une jalousie cachée étaient en elle.
A la traversée d'un pont de planches sur le Riou, tandis qu'elle regardait sauter des truites dans l'eau calme d'un dormant, une sonnerie lointaine de cloches lui fit lever la tête. L'angélus du soleil haut, à coups pressés, à volées claires, venait lui dire que la demande d'intervention était faite, et que le bon curé Mitre avait promis.
LA uia'ONsi: i)i: mkhi: fhançou
"flA Françou était assise sur un banc, devant la porte de sa maison ; Tombre ajourée de la treille tombait à ses pieds et y dansait. Une grosse pelote ronde de fil dans la main gauche, le pouce et le doigt suivant de la main droite faisant virer le fuseau, elle était occupée depuis le matin à donner une seconde torsion au fil d'antan.
Tous les Eyrials étaient aux champs. Elle était demeurée seule à la ferme, parcç qu'étant à court de farine, elle devait faire prendre un ou deux sacs de blé au meunier, qui s'était annoncé pour ce jour-là.
Comme toutes les mères, elle avait le cœur inquiet et tendre, la Françou. Et depuis que l'aîné était parti, son songe, chaque fois qu'il se mettait en marche, prenait le chemin de la ville ; surtout à présent qu'elle savait son enfant moins heureux qu'il ne l'avait espéré. Si encore le malheur avait dû lui rendre le fils perdu I Mais elle ne s'illusionnait pas ; il n'y fallait pas compter : le Pascalou, depuis son temps de service, avait eu
dans la têlc celte idée de départ bien arrêtée, et l'orgueil des Mérigal, qui parlait en lui plus haut que chez n'importe quel rejeton de la race, môme dans la pire misère, le retiendrait loin de la ferme de chez lui.
Elle lui avait envoyé par le buraliste sept jolis écus sur ses économies, sans en rien dire au père, comme il le demandait. C'était le plus qu'elle pouvait faire avec ses seules ressources, et sans prendre à la bourse commune. Que de fois, un panier lourd au bras, elle était allée aux marchés de Brive à pied, en était revenue de même, sans s'arrêter ni manger dans les auberges, pour amasser pièce par pièce, sinon sou par sou, cette petite épargne ! Et tout cela, ces fatigues, ces privations, pour qu'un jour, le samedi de l'autre semaine, d'un seul coup, et pour un fils ingrat, le bas de laine se vidât...
Elle avait compté deux, trois fois les sept écus, les avait contemplés longtemps, tout brillants et clairs dans sa main brune, avec ce regard tendre et attristé que nous donnons aux choses qui, nous ayant coûté beaucoup de peine, par surprise nous échappent. Elle s'était vue, volant à l'ancien du blé de semaille, trottant sur les routes par la pluie et le soleil, par la neige et la poussière, passant des heures entières debout sur la place « du Civoire », soutenant les marchandages aux acheteurs comme une juive, âpre au gain, dure à elle-même, parfois dure aux autres, pour un gars de vingt-six ans qui, sans autre charge que lui-même, ne pouvait pas seulement vivre de son travail dans cette ville de Tulle, où son goût l'avait porté. Dire encore qu'il n'apprécierait peut-être pas, ce dépensier, l'énorme sacrifice et la bonté grande de l'ancienne !... Pauvre Françou, je la vois pliaut les sept écus dans du papier blanc comme un drap de cercueil, et les enfouissant elle-même, en pleurant beaucoup, dans la petite boite I...
Tout de même, elle n'avait pas pu s'empêcher de faire accompagner le paquet d'un billet, qu'elle avait dicté au régent, et qui disait, à mots très doux, les justes reproches de son cœur :
« Ta lettre m'a fait, mon petit, de la peine et du plaisir. D'abord la place que tu as trouvée là-bas ne me semble pas très belle, même avec Tespoir que tu me dis, et qu'il viendra
pcul-ôiro un JDiir où V" .s'arrîinj'cni. DcpuiH six ans passés (lur lu es (l;uis le luélicr, k mon idée de femme, tu devruU élro plus qu'un upprrnti. Je t'envoie le peu d'urgent que J'ai ; tu siiïh que depuitî quci(iucs années mvs couvéesi de poulets ne réussissent guère ; le méchant sort est sur ma basse-cour. Une autre fois, c'est au Mérigal qu'il faudrait demander de t'aider ; et tu peux penser comme il serait pressé de l'écouter, mal content comme il l'est de ton départ. Tûche donc de ménager comme il faut tes écus ; souviens-loi que, tant que tu serais resté chez nous, l'arj^cnt pour Ion habillement ou ton plaisir ne t'aurait pas manqué. Ne suis pas les autres dans les mauvais lieux où ils vont ; dis bien ta prière comme ici. N'oublie pas d'écrire non plus, car le père demande tous les jours au vieux Chami)ion s'il ne porte pas de tes nouvelles.
« Ta mère, qui l'embrasse el le regrette. >
Le petit n'avait pas répondu pour remercier, ni dire seulement si les écus ravalent aidé à sortir de la gène. La Françou était inquiète... Avait-il rcc^'u l'argent ? Le buraliste, ne pouvant pas attendre, avait chargé la patronne de l'auberge du lieihpart de remettre la petite boite à Pascalou. La commission avait-elle été faite ?... Etait-il content ? Peut-être croyait-il l'ancienne plus riche ?... Peut-être était-il malade ? Oh I oui, sûrement, il devail être alité, pour n'avoir pas écrit ; car enfin, il n'aurait pas eu plus mauvais cœur qu'un autre, n'eussenl été ces idées de ville, qui tout le temps lui tournaient dans la létc et lui faisaient Thumeur maussade... Pauvre chéri, il était malade, loin des siens, au milieu des étrangers, sans peut-être personne pour le soigner, bien le couvrir, lui préparer un bol de simples... Il ne pouvait pas seulement dicter un mot pour appeler sa mère auprès de lui... Et mère Françou s'attendrissait ; sous les larmes bientôt ses pauvres yeux n'y voyaient plus...
Elle trouvait dans son amour la force de défendre son fils, quand l'ancien accusait Pascalou. Tous les jours, à la rentrée de midi, c'était la même question :
« Eh bien, la vieille î a-l-il écrit ? »
ae L ' 1 V u A I lî
La vieille, d'une voix toujours plus lamentable et plus cassée de chagrin, et plus basse, était bien obligée de dire : < Non. » Alors Lionard se fâchait après elle, comme si c*eût été sa faute :
« Je te dis qu'il n'est pas des Mérigal, celui-là. C'est un infâme et un lâche, entends-tu bien. Voilà pourtant comme ça devient, les fils. Aujourd'hui, les idées des enfants sont tournées contre les vieux. Ah 1 de mon temps !... Un lâche, je te dis, ton Pascalou I >
La vieille redressait la tête, comme si l'injure l'eût atteinte, protestait avec énergie contre de pareilles attaques, mais sans violence ni colère :
« Non, Mérigal, tu es trop contre lui, je t'assure. Il nous a fait savoir de ses nouvelles déjà deux fois : la première, par le régent ; l'autre fois, par le buraliste, qui l'a rencontré à Tulle. Pour écrire, il faut le temps ; je le connais, et je réponds de lui. Pour être mauvais, il ne l'est pas, ou, en si peu de temps. Dieu nous en garde, il aurait bien changé. >
Et mère Françou se désolait ; des craintes lui venaient que le petit ne fût malade, qu'il n'eût trop de besogne à l'atelier. Deux, trois fois par semaine, elle se rendait chez le régent pour savoir s'il n'avait pas reçu de nouvelles, s'il ne savait pas ce que devenait là-bas le Mérigal aîné, et ce qu'il pensait de rester si longtemps sans écrire. L'instituteur avait beau lui répéter qu'il ne connaissait pas l'adresse de Pascal, chaque fois, avec une obstination pitoyable et têtue, -elle lui demandait de vouloir bien « passer un mot de lettre au petit ».
« Il faudrait lui dire qu'on s'inquiète, qu'on se fait du mauvais sang... que l'ancien se fâche après lui, et que, de vrai, il n'y a pas de quoi être content... Faudrait qu'il écrive, vous comprenez, qu'il écrive... Qu'on sache au moins.. D'ailleurs, c'est bien aisé : vous connaissez mieux que moi ce qu'il faut mettre, monsieur le régent.
— Mais, ma brave femme, je vous dis... »
La brave femme baissait les yeux, joignait les mains sur son tablier de « bourrette », soupirait, insistait encore :
« Alors, vous croyez, rien à faire? Sûr, monsieur le régent ?
?— Oh I mais rien du tout, ma brave femme. »