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liWc hochait la tête , levait \vh bras au ciel, ne ré|>li(|uait plus, innis reprenait le chemin des Kyrials lentement, ù petits pas, et recommençait la fois suivante.
Le matin, (piand elle allait et venait dans sa cuisine, occupée (Tapparence aux menues besoj^nes du ménage, sa pensée était distraite. A tout instant, elle jetait un coup d'œiJ par la porte ou la fenêtre ouverte, ses yeux inquiets toujours tournés du même C(Mé de la rue, du côté où le facteur allait paraître, en sarrau de toile bleue h collet rouj;e. Sitôt (pi'elle entendait sonner les grosses bottes et le bâton de cornouiller sur le chemin, chaque fois plus anxieuse et plus timide, elle accourait, posait en tremblant sa question :
« Pas de lettre, père Champion ? »
La réponse ne variait pas :
<( Rien pour \^us, mère Françou, C'est-il toujours du fils, que vous l'attendez ?
— C'est-à-dire, vous savez comme c'est, on Tattend sans Tattcndre. On a bien eu de ses nouvelles, pardinc ! Seulement une lettre, ça ferait tout de même plaisir. »
Les premières fois, pour cacher sa déception, elle avait eu le courage de rire. Mais son chagrin à mesure était devenu plus poignant, sa blessure d'amour-propre et d'amour plus profonde. Et maintenant, cJlc ne riait plus, la Françou, quand le facteur passait de son pas lourd ; elle ne l'arrêtait même plus pour s'informer :
« Pas de lettre, père Champion ? »
Elle brûlait de Tenvie de faire la demande, par exemple, mais avait honte et n'osait pas. Et ses yeux tristes suivaient longtemps le sarrau bleu, dans l'espoir qu'il avait oublié de donner la lettre, et qu'il allait se retourner.
Cependant, tous les jours, pour défendre son cher petit Pascal contre les accusations et les méfiances, hélas I trop justes de l'ancien, il lui venait à la pensée une meilleure excuse !
Même ce matin-là, malgré qu'elle pleurât de peine, en tordant son fil de chanvre dans l'attente du meunier, elle faisait effort sur elle-même pour repousser, comme des calomnies, les doutes que la douleur à la longue avait fait lever dans son esprit. Il
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y avait un mois passé que son fils n'avait pas donné signe de vie, et elle n'accusait pas encore franchement sa négligence.
« C'est inntocent, n'est-ce pas ? c*est jeune ; ça ne se rend pas compte du tourment que çâ vous donne. Les mères ont un cœur si exigeant et si drôlement fait I... j>
Elle bâtissait des projets, pour continuer de se bercer d'un espoir et pour se consoler : elle irait à Tulle, un prochain jour de foire... lou bien on ferait dire au Pascalou de venir à Coiiibebrettes, le dimanche de la « vote » (1).
Le soleil était déjà haut, Tombre épaisse et presque ronde sous les ormes de la cour, que la Mérigale avait l'esprit encore troublé par tous ces songes. La mule du meunier tendait ses naseaux à poils blancs vers un seau d'eau fraîche, près du puits à treuil ; le garçon qui la suivait, poudré de farine, la corde du fouet au cou, était devant la Françou, que celle-ci, dans sa préoccupation, n'avait entendu ni les grelot^ sonnants de la bête ni les lourds sabots de l'homme.
La filandière tressaillit, devint rouge de surprise. Pour un temps court son rêve s'ombre s'évanouit dans la lumière...
(1) Fête votive.'
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LEXPEHTISE
E sacristain et le curé s'en revenaient un matin de porter le bon Dieu au président du conseil de fabrique de Combebrettes. Il faisait un soleil gris, qui donnait un peu de lumière et beaucoup de chaleur. Le sentier qu'ils suivaient grimpait dans les terres au milieu de deux coulées blanches de sarrasins en fleur. Lionard Mérigal marchait devant, avec un sac de cuir dans le dos, une lanterne accrochée à un doigt, et dans l'autre main la clochette des agonisants, qui ne sonnait plus comme à l'aller tout le long du voyage. L'abbé Mitre venait derrière, l'aube pendue au bras, les doigts repliés sur une vieille tabatière de corne toujours prête à s'ouvrir devant le premier paroissien qu'on allait rencontrer.
Depuis le village de Martignac, où s'éteignait doucement Tounitou, ils n'avaient pas dit deux paroles. Le sacristain avait l'esprit 'Occupé par la pensée de l'expertise, qui devaitj sur le conseil du juge, être faite au Pravieî durant la relevée. Le recteur était tout au regret de voir partir la meilleure de ses
ouailles. Le silence grave des cœurs inquiets était entre eux, et plus encore le grand silence des clianips, que rendait vivant, sans le troubler, la chanson sourde des abeilles sur les fleurs odorantes du blé noir.
De loin en loin, quand la montée rapide du sentier avait essoufflé le vieux prêtre, ils s'arrêtaient au bout d*un champ, s'adossaient contre un pommier, un talus, ou un mur de pierres sèches, et regardaient la pente. Les criquets dans les chaumes faisaient avec les pattes vibrer leurs élytres ainsi que des guimbardes. La lumière qui tombait sur la cluse était douce et voilée. Le vent du sud soufflait sur tout sa chaude haleine ; les nuages passaient par troupes, formes bizarres et changeantes, allant d'une allure inégale, luttant de vitesse, faisant et défaisant entre leurs mailles des fuseaux de ciel bleu. A la lisière de rherbe, abrités à demi sous les feuilles des bois, les villages dormaient, écrasés de chaleur ; aucun bruit n'en venait, aucun appel, aucune fumée ; ils étaient tranquilles, souriants et beaux, comme si une mort calme tout d'un coup s'était étendue sur eux. ij
Cette impression aggravait encore les pensées tristes du paysan et du recteur ; la halte passée, ils se remettaient péniblement à grimper la côte, toujours sans rien dire et la tête en songerie.
Ils rencontraient parfois des coiffes, qui se hâtaient vers leurs bordes pour rapporter le dîner aux hommes remueurs de terre. Curieuses comme toujours, les femmes s'informaient du nom de l'ouaille en péril de s'en aller :
« Il y a donc de nos côtés un malade à mort, Lionard ?
. — Oui, Nanette, Tounitou, de Martignac. »
Et la coiffe se signait deux fois, avant d'avoir dit le Pater et après J'Aye, pour le repos de l'âme de l'agonisant.
La Reynière dépassée, l'abbé Mitre rompit le silence le premier :
« Alors, Mérigal, c'est pour cet après-midi, l'expertise ?
— Oui, monsieur le curé. J'y songe présentement ; ça me donne du souci, vous ne le croyez pas ?
— Ah I je le crois aisément, fit le curé d'un ton convaincu. C'est si regrettable de plaider I »
Le sentier so pordnit ânns un rliomin de terre resserré entre
(lis haies lonirurs, tontes <'Ii:ir^rcs rncore de rhiiinidiîé <Ies dernières pluies. Le sucrislain ralentit l'allure, de manière à laisser arriver le prôtrc à sa hauteur, et, marchant maintenant à la gauche de celui-ci, il reprit l'exposé de ses ennuis :
« Pour sûr, monsieur le curé, c'est malheureux de commencer à mon A^'e à avoir des chicanes avec le monde. Il faut que j'aie été forcé, allez ; sans ça... Tonnerre de tonnerre I »
Le recteur s'arrêta, offrit une prise au Mérij^al, et le regardant bien en face, avec des yeux que la broussaillc des sourcils faisait paraître noirs :
a Alors, tu ne demanderais pas mieux que ça s'arrange ?...
— Naturellement, monsieur le curé, répondit avec étonnement le sacristain, en levant la main droite, où sonna le tintement étouffé de la clochette. Je le souhaite, mais ne l'espère pas, avec un chrétien de l'espèce de Janquet.
— Et pourquoi pas ?
— Pourquoi ?... »
Le vieux Mérigal eut un rire triste.
« Vous ne le connaissez pas donc, monsieur le curé ? Avec Saubrignat, ça va toujours très loin : quand ce n'est pas Brive, c'est Limoges. Et comme à Donzenac on ne peut rien pour nous, nous commençons par Brive.
— Par Brive ? Et l'expertise ?
— Un amuse-temps, monsieur le curé ; pas mieux que ça.
— Enfin, voyons, si tu veux faire Jes concessions qu'il te demande, il sera bien obligé de se rendre, l'autre ; il ne pourra pas plaider tout seul. Firmin m'a dit que c'était pour très peu de chose, ce procès. Cède-lui les eaux qu'il te réclame, et il n'en sera plus question.
— Evidemment, monsieur le curé I Après celles-là, il en voudra d'autres ; et, en cédant chaque fois, je serai tranquille jusqu'à mes vieux jours. Ma maison est une ruche sans reine, depuis que 3'aîné est parti. C'est assez d'ennuis comme ça ; je n'entends pas encore diminuer la valeur de mon bien, en laissant prendre par un autre des eaux qui m'appartiennent. La 80\irce naît sur mon terrain : je l'ai, je la garde. Ce qui est o>*e*^
moi est mien. On ne me fera pas croire qu41 y ait un tribunal, dans toute la France, qui puisse juger autrement. C'est la question de plaider ; sans ça, je m'en moque bien : je suis sûr de gagner mon affaire.
— Allons, Mérigal, dit le prêtre, ne t'emporte pas ; tu ne sais pas combien ça me désole de voir mon sacristain dans un pnocès. Les hommes sont frères ; il ne devrait y avoir besoin de justice qu'au ciel. »
Lionard tourna vers le recteur ses beaux yeux clairs, où brillaient en flammes douces le courage tranquille et Tamour de la vie :
« Moi aussi, j^aurais voulu ça, assura-t-il, foi de Mérigal. Notre temps de terre n'est pas si long ; nos voisins ne sont pas si nombreux. Quelle rage a-t-on de ne pas vivre sans chicane ? Pourtant, voyez, toute la paroi^-.se est en justice : c'est Raynalou et la Claudette, pour un pré qu'il lui a vendu et qu'elle n'a pu paj^er ; c'est le Pinson et le Frisé pour des bornes. Ce sont les deux Reynier pour un héritage. Pendant ce temps, les robes noires s'enrichissent, et nous, paysans, nous nous ruinons, y)
L'abbé Mitre se mit à rire d'un bon rire amusé, qui contrastait tellement avec sa mine grave de tout cà l'heure que le sacristain le regarda étonné, cherchant quelle bêtise il avait dite :
(( Continue, Lionard, fit l'abbé, continue. Voilà que tu tempêtes contre la sotte manie qu'on a à la campagne de plaider ; tu prétends que c'est la ruine des maisons ; et je suis entièrement de ton avis. Or, tu as une difficulté avec Saubrignat ; je te propose d^arrêter l'affaire à l'expertise ; en aucune façon, tu ne veux y consentir. Vois-tu, mon ami, tous mes paroissiens, même les meilleurs, sont comme toi. L'un pas plus que l'autre ne vous dira qu'il aime le juc^e ; m.ais vite tous les deux, poi]r une querelle de rien, courront l'appeler à leur secours. Tout le monde se plaint de ce que coûtent les procès ; personne ne fera le plus petit effort pour les empêcher. Au contraire, toujours de l'huile sur le feu du voisin. Comprends-tu çà ? C'est à damner un saint, ma parole, ces façons intransigeantes et sans logique. »j