‹ L'IvraieChapitre 17 sur 26 · I. * r V ît \ I I · texte numérisé non relu

I. * r V ît \ I I

Lp rire jovini fiiisaif plare à uw i/inportcmiinl voulu, (lui cluviiit, daiii» la pentiée du curé Mitru, uinoner It* Mériijul b r(if\ùvUh\

Majjî le sacristain, avec son eiililuiiiL'iil invinuitilc du paysan, ne se laissa pas coiivaiiu re : .la juste reinarcpie du recteur patisa dun9 son esprit sans s*y fixer.

a Possible, répliqua-t-il en souriant par déférencu, Pt pour témoigner qu'il n'était pas froissé par les paroles et le ton un l)eu aigres du curé. Le paysan a toujours été aussi hétc : il y a trop longtemps qu'il Test pour qu'il y ait espoir (pi'il change. Après tqut, c'est Jui seul qui en patit : ça rexcuse, à mon idée ».

Ils avaient rejoint la routf: et étaient au bout de la moiilée. Ll» chemin fuyait, encaissé, poussiéreux et gris, entre des troncs de saules, qui lui faisaient jusqu'au bourg un cortège de fraîcheur et de nuit douce. Les nuages formaient dans le ciel dqs nappes plus étalées, moins épaisses, à travers lesquelles filtrait une lumière tendre et ténue, qui se posait sur les choses, les enveloppait, mais ne les pénétrait pas.

L'abbé Mitre s'en allait tête nue, portant son bonnet carré par le pompon de soie noire ; il suivait le bord d'un des fossés de la route, d'où montait par fraîches haleines une odeur forte de sauge, de petit thym et de menthe mouillés.

« Tout cela ne contente pas Firmin. Et, par-dessus tout, c'est son bonheur que je voudrais, » soupira-t-il.

La figure du vieux Mérigal s'éciaira ; une fierté passa dans son regard, comme chaque fois qu^on lui faisait compliment du cadet. Ah I oui, un brave garçon, celui-là, un vrai fils de la race, qui avait l'amour de Ja terre et n'abandonnait pas les vieux. C'était tout l'orgueil de l'ancien, tout Tespoir de sa vieillesse éprouvée, qui parlait en Lionard maintenant d'une voix consolatrice et souveraine.

« Merci de l'intérêt que vous portez au Firmin, monsieur le curé, dit le sacristain : c'est un gars qui le mérite.

^- Cherche avec moi, Lionard, proposa l'abbé Mitre ; parmi les filles de la paroisse, quelle est celle que tu jugerais la plus digne du cadet ? »

L'ancien sourit du joli choix difficile qui lui était donné. Il ferma les yeux à demi, comme un chat qui rêve, fit passer en procession devant leurs cils baissés l'image des plus belles héritières du fînage, et, comme son choix ne parvenait pas à se fixer :

a Eh bien I fit le recteur, je vais te dire mon avis. Il n'y a aucun doute : c'est Millette. »

Le MérigaJ lui fit répéter, croyant n'avoir pas compris.

a Millette ?... Millette pour Firmin ?... Que ce soit à désirer, je ne dis pas. Elle aura un jour un gros bien... Le domaine des Saubrignat touche au nôtre... Mais ce n'est pas possible, voyons, monsieur le curé. D'abord les familles sont brouillées...

— Fort bien. J'admets que la paix soit faite. Après ?

— Après ?... Pascalou ne compte plus chez nous ; c'est le cadet qui prend la terre et qui devient aîné ; il faut que je le marie dans la maison. Millette aussi est aînée I Et Saubrignat ne lui laissera pas quitter la Reynière.

— Alors, tu n'as jamais vu se marier ensemble deux aînés ?

— Si bien, mais ce n'est pas souvent. II faut que les vieux s'entendent joliment bien en ce cas-là.

— Et surtout que les jeunes se conviennent. Qui te dit que ce n'est pas le cas ? »

I^'abbé Mitre avait fait l'objection avec une telle assurance, que le Mérigal le regarda en dessous d'un air soupçonneux et demanda vivement :

c( C'est-il de la part du petit, par hasard, que vous venez de me parler ? »

Le prêtre, pour ne pas mentir, prit un détour :

(( Alors, l'intérêt que j'ai pour lui ne suffit pas à t'expliquer que j'intervienne ?

— Pour sûr que si, monsieur le curé. Seulement... des fois... le petit aurait pu vous prier... », fit Lionard embarrassé.

Le recteur lui coupa la parole et conclut :

« Tu vois bien : il faut absolument que vous vous raccommodiez, Janquet et toi. Millette serait un si beau parti pour ton Firmin î

— C'est h Sniihrignat. monsieur le c«r<^, qu'il f:mt fnirc ce coiiunandeineiit, » dit le sacristain.

L'abbé Mitre, que la contradiction du Méritai impatientait, haussa les (épaules et ne répondit pas.

Ils étaient arrivés au bas du bour^' de Cond)ebrettes ; la route, resserrée, grimpait entre des jardins en terrasse, qui versaient sur elle des odeurs de roses et d'œillets, et des maisons à petites fenêtres, d*où tombait un sUence grave de cha{>€llc ou de couvent. Tous les bal)itants étaient aux champs ; seul, le cO'CO-doc orgueilleux des poules qui ont pondu emplissait les cours de ferme.

Le re»cteur et s»on sacristain marchaient gravement, sans se parler. Les dernières paroles de l'abbé Mitre sonnaient pendant ce temps aux oreilles de l'ancien, et faisaient tout doucement leur chemin dans son esprit. Millette et Firmin promis I Trente « sétérées (1) de pays » d'un seul tenant ; deux maisons de ferme là dedans : quel beau rêve tout de même I... Oui, mais le procès I...

« C'est impossible, monsieur Je curé.

— Je te dis que non, Lionard. Souviens-toi seulement qu'il faut être raisonnable à l'expertise. »

Ils s'engageaient sous le porche de l'église. Ils mirent l'un et l'autre le genou en terre devant le maître-autel pour une courte oraison, puis rangèrent le sac, l'aube, la lanterne et Ja clochette dans la sacristie, et se quittèrent.

Sur les trois heures, Mérigal, comme il était convenu, s'achemina vers l'étude du notaire. Saubrignat et le régent s'y trouvaient déjà :

« Bonjour, monde, fit Lionard en entrant, sans tendre la main à personne, pour n'avoir pas à oublier dans ses politesses le père de Millette.

— Eh bien, messieurs, dit Vergnol en se levant péniblement de son fauteuil, nous voilà au complet ; nous allons partir. »

Il passa dans la chambre voisine, prit un veston souple de flanelle, un grand mouchoir à carreaux et un chapeau de jonc ;

(1) Mesuré de surface : vingt et un ores environ;

IDf) l'ivraie

puis, revenu dan^ Tétude, il frappa de sa canne ferrée un coup sonore sur la dalle, et d'un air conquérant :

a En route I » cominanda-t-il.

Des nuages gvls traversaient toujours le cial en files serrées coninie un troupeau de bêtes. Un petit vent chaud, qui semblait leur haleine, continuait à souffler du sud comme le matin.

« Mille bombes, quelle chaleur I s*exclama le notaire, dès qu'il eut mis le nez à la porte. Dites donc, les plaideurs, vous allez tâchez de vous mettre d'accord un peu vite. Sans ça, ion périrait, ma parole. Qu'en dites-vous, monsieur l'instituteur ?

— Je suis de votre avif>, monsieur le notaire. D'ailleurs, c'est si peu de chose, cette affaire : le jeu vraiment n'en vaut pas la chandelle.

— Bon, dit Vergnol. Si les parties étaient animées du môme esprit de conciliation que les experts, ça irait bien. Voyons, Mérigal, tout en marchant, fais valoir un peu tes raisons. Apres toi, Saubrignat dira les siennes. »

Là-dessus, Lionard exposa à sa façon l'objet de la querelle, détailla sur quelles présomptions il fondait son droit, à défaut, ceci dit en regardant maître Vergnol, de titres qui auraient dû lui assurer une position paisible. Il conclut en déclarant qu'il apporterait à traiter l'affaire toute la bonne volonté possible ; mais que, dans tous les cas, il n'entendait en aucune façon payer les frais de justice déjà faits.

Avec Janquet, le débat changea de ton :

a Monsieur le notaire, et vous, monsieur le régent, écoutezmoi bien, déclara tout d'abord Saubrignat, avec une assurance q.îi témoignait déjà de la difficulté qu'il y aurait à le faire fléciiir. Je vais vous expliquer : on a toujours, n'est-ce pas, un droit qu'on a eu, quand rien entre temps n'e^t venu vous le faire perdre, Or ,mpi, je suis le flls, comme vous save?, de défunt Nanet de la Reynière, — que Dieu ait son âme en paradis ! — J'ai reçu de lui un pré en héritage, avec naturellement l'usage de l'herbe et de l'eau, tel qu'il l'avait lui-même. Eh bien I je vous ferai prouver, quand il faudra, par plus de dix personnes, que mon pauvre père prenait de sqîi vivant

Toau de (a Hvyho du Pravirl pour scîj rl^olca. Pourquoi me contcslc-t-'on, iV "H)l, ce droil-là ?

— Il y a (|iiiiizi» ans (jur lu as le pn*, oijjccla le .sani.'.Uiiii.

droit V

— Ça, c'est mon aiïairc, et ne te regarde pas.

- D'ailleurs, n'as-lii i>as le iiiisseaii de Chantcgril {4 )a l^'lc (le Ion pré ?

— (7csl Lon l'hiver; Tété, les eaux son' ^'•"•> l-'^^^s '•♦ "c monte-raient pas sans un l)élier.

— Parce que tu ne sais i)as Vy prendre ; moi, Jo me chargerais...

— Pardine, toi, tu es toujours plus malin que les autres. IJ ne s'a/îit pas de ça : j'ai droit à Peau de ta serbe, et je la veux.

— J'ai la s<ourcc sur ma terre, et je la garde.

— Sacristain du diahle !

— Tourmente-pays I »

Les propos allaient s'enveninicr, lorsque Vergnol intervint.

« Allons I allons I Laissons de côté les injures. De se dire des méchancetés, ça n*a jamais établi un droit qui n'existait pas, et pas davantage détruit celui qui existait.

— Evidemment, ajouta Pinstituteur. Il faut considérer toujours les choses de sang-froid ; s'emporter, c'est tout compromettre d'avance. »

Et le groupe des quatre hommes marcha désormais dans le silence. De loin en loin, le notaire s'arrêtait, soufflait, s'épongeait le front, et répétait invariablement la même phrase :

« Mille bombes, qu'il fait chaud ! )>

Ce fut bien autre chose quand il fallut piquer droit vers le fond dp la cluse à travers un bois en pente. Maître Vergnol descendit tout de guingois, pour 'être mieux en équilibre sur ses jambes. La canne pliait sous la pressipn dP son poignet ; la sueur coulait de son front à grosses gouttes. Millier par millier, il appela plus d'un million de bombes à s.on secours. Pas une ne Paida à niveler la cluse. Quand il fut au bas, il eut la curiosité de regarder le raidillon, qu'il avait descendu par le

plus court. Le vertige le saisît de penser qu'il avait passé par là.

« Que c'est haut, pôvre I Que c'est haut I »

Il s'enthousiasmait ou trembhiit de son audace.

« Monsieur le notaire, dit Janquet, voilà les trois témoins que j'ai priés de comparaître : Toupit de Bosdccros, Jaubert et Cluzan de Larmandie. >

Trois feutres, passés de couleur, se levèrent, et les hommes dirent tour à tour :

« Bonjour .monsieur le notaire et la compagnie.

— J'aurais pu vous en amener dix, comme je vous ai dit, reprit Janquet. J'ai pensé que trois pouvaient suffire.

— Parfaitement, fit Vergnol. D'ailleurs, Lionard, si j'ai bien compris, ne conteste pas que ton père ait usé deux ou trois fois par semaine de l'eau du réservoir. Seulement, toi tu dis : « C'est un droit. » Lui réplique : « C'est une pure faculté, basée sur des relations de bon voisinage. » Toute la question est de savoir lequel dit vrai, et c'est bien là le difficile. >

L'instituteur avait porté une copie du plan cadastral : on l'examina ; on étudia l'état des lieux, les moyens d'irrigation, la vérité de chaque dire. On laissa les témoins s'expliquer longuement sur ce qu'ils savaient, et plus longuement encore sur ce qu'ils ne savaient pas. On fit traîner les dépositions, les constatations et les recherches. On s'injuria un peu, on parla beaucoup plus que de nécessité, et surtout plus que de raison.

Tant et si bien que les droits de chacune des parties devenaient de plus en plus confus, indistincts et brouillés, au milieu de ce fouillis de prétentions et d'explications contradictoires. Aussi la nuit était toute venue, la lune levait au-dessus des bois sa clarté vague, la brume avec sa souple et molle lenteur se mouvait déjà autour des saules en couronnes de fumée blanche, lorsque plaideurs, témoins et experts reprirent les chemins divers de leurs bordes et du bourg de Combebrettes. Un peu de fraîcheur était montée des cluses avec l'ombre du soir. Les grillons chantaient dans la bruyère des landes ou des t^lus : c'était l'heure exquise de la brune*

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