‹ L'IvraieChapitre 20 sur 26 · I. ' I V II Air. 1 l'i · texte numérisé non relu

I. ' I V II Air. 1 l'i

saicnt dans Tesprit de la Franrou. Kl .chaque foin rinquiêludc et la peine, (lui lui reslaienl ;ai tn-uv, étaleiil plus pénétrantes ( l plus cruelles.

(le chagrin, exprimé ou non, piccis ou confus, |)< ^.lit ii la fois sur tous ceux des l'^yrials : sur Lionard, (jui ne h'enorf^ueillissait plus d*avoir dit vrai, en accusant l'ascalou d'oublier les vieux de chez lui, maintenant que la chose, hélas, était certaine ; sur Firniin, (pii trouvait la maison maussade et foute changée depuis le départ de son frère.

C'était donc veille de < vote >, et les apprêts de fêle se faisaient en silence ce soir-là dans la cuisine des Mérigal. La Françou découpait la pâte en lanières sous la clarté fumeuse du < chaler > ; son « homme :^, le coude sur l'appui de la longue chaise « du canton .t>, la tète posée sur la paume de la main, écoutait le bruit d'élofl'c froissée de la llamme et le contentement d'une bouilloire qui chantait. Le cadet, pour aider Tancienne, oignait sur la table les pâtés déjà faits avec une plume d'oie mouillée de jaune d'œuf.

Les papillons du soir venaient à tour de rôle, ailes ouatées et silencieuses, faire deux ou trois fois la ronde autour de la lumière de la lampe. Tout Combebrettcs était dans les préparatifs animés de la fête ; et par la porte et la fenêtre ouvertes, il entrait plus de bruit que de fraîcheur, moins de nuit que de clarté, malgré l'heure tardive.

La Françou devait cuire ses pâtés au four du boulanger, et les porter au coup de trompe.

« Pour quelle heMre exactement t'a-t-il dit qu'il fallait les tenir prêts ? » demanda-t-elle en se tournant vers le Firmin.

Elle s'interrompit de rouler un pompon de pâte qui restait, releva la tête pour écouter la réponse, et l'ombre de sa coifTc se promena sur le pavé, se ramassa sur elle-même, comme l'ombre d'un toit quand le soleil est voilé tout à coup par un nuage qui court vite.

€ Sur les dix heures, répondit le cadet. Il y a le temps. Le dernier quart n'a pas encore sonné à l'horloge. »

Le cri-cri assourdi d'un grillon montait des cendres du foyer,

Un peu (l'eau s'échappait parfois de la bouilloire et venait fumer en vapeur sur les charbons ardents.

« Femme, dit Tancieu, tu n'entends donc pas ? Ton eau bout.

— C'est pour laver hi maie et le rouleau, expliqua la Françou. Retire un peu la cafetière. >

Et le silence se refit dans la maison des Mérigal.

Au bout d'un moment, dans l'enclos, puis près de l'échalier, puis dans la cour, des pas sonnèrent. Le bruit des bottes, qui grinçaient, se rapprocha. Et bientôt, dans le grand prisme de lumière qui formait depuis la porte une entaille claire dans l'épaisseur de la nuit noire, deux yeux, émus de joie par la surprise que leur arrivée allait faire, une tête coiffée d'un feutre et de larges épaules d'homme apparurent.

« Pascalou ! » fit l'ancienne.

Et ce simple cri, sorti du cœur d'une mère, éveilla soudain un peu du bonheur endormi dans la maison.

C'était bien en effet l'enfant prodigue, celui qui depuis quelques mois lui avait fait tant de mal. Tout de suite, elle avait jeté le nom de l'aîné, avec cet instinct prompt des mères qui leur fait reconnaître avant de voir, et qui ne trompe pas.

Comme il était changé ! Sa forte taille s'était voûtée, son corps amaigri, son front plissé. La peau formait comme une poche vide sous les yeux. La douce expression naïve de son regard avait été chassée par une flamme ardente et sauvage, qui faisait luire méchamment ses prunelles, comme celles des chats qu'on irrite. Sur sa figure, si calme et si jeune autrefois, il y avait on ne savait quoi d'âpre, de révolté et de farouche, qui l'avait prématurément vieillie.

Mais elle ne vit pas tout cela, mère Françou. Elle avait retrouvé, elle avait reconquis son fils ; du moins elle le croyait ; et cette joie pour elle effaçait tout.

Elle pensa seulement : « Pauvre petit I comme il a l'air fatigué du voyage I II est parti après l'usine, et il y a si loin d'ici Tulle I » Et au lieu de lui dire le reproche qu'elle avait préparé : « Te voilà donc enfin I Comme tu nous avais oubliés I »

( llo lui lendit vite une chnisc pour le foire asseoir, maintenant que, sans confusion ni embarras, il les avait tous embrassés.

I^'ancion, dont le ressenlimcnt nY'tnit pjis tombé «l'un couj), ronune celui de la Mcrif^nlc, l'ancien ne s*élait pas levé j)our \c piirdon i\ rapproche du fils. Alors, doucement, d'une voix tout émue et tremblante, qui semblait demander grâce pour la dureté du père et cherclier ù se faire afrectueusc et câline doux fois, elle rompit le silence lourd de reproebes et de pensées et dit :

< Tu dois avoir faim et être bien las, mon petit ? — Pas mal, oui ; surtout soif. Je boirais bien un coup <lc cidre. >

Il avait répondu cela rudement, avec une brusquerie qui ne lui était point familière et qu'il rapportait de la ville. L'accueil très froid de Tancien ne semblait l'avoir attristé ni gêné. C'était même mère Françou la seule embarrassée.

Elle avait servi à Pascalou du bouillon et du vin, pour qu'il fit son « Chabrol (1) ». Elle avait là, près d'elle, l'enfant qu'elle avait cru perdu et qu'elle avait pleuré. Et son cœur ne trouvait rien à lui dire, comme s'ils eussent été étrangers l'un à l'autre, son cœur pourtant plein de tendresse, de bonheur et d'amour. Ses pensées étaient allées vers lui, ses pensées de crainte et ses pensées d'espoir, celles de méfiance et celles de regret, toutes, celles du jour et celles de la nuit. Il ne les lui avait pas rendues, et c'était sans dout« pour cela que pas une ne lui revenait à cette heure, par laquelle elle pût traduire son contentement de revoir le cercle de famille reformé pour un soir autour du foyer des Eyrials. Elle aurait voulu faire un meilleur accueil à Pascalou, pour être plus sûre qu'une autre fois cela serait à son fils une joie de revenir. Elle en voulait au père de ne pas prendre part à la conversation ; de rester dans son coin, songeur, indifférent, n'ayant d^autre clarté sur sa figure et dans ses yeux que les reflets mobiles que la flamme y jetait. Elle s'en voulait à elle-même, que l'habitude des paroles tendres, douces à la fois à dire et à entendre, avait quittée.

(1) Mélanine de bouillon et de vin.

Pascalou ccpcndanl causait beaucoup, comme s'il n'eût pas senti cette impression de gêne pénible et si explicable, qui pesait étrangement sur la joie de ce retour. A mesure qu'il parlait, mère Françou le regardait avec des yeux toujours plus graves et étonnés, qui disaient :

« Dieu I est-ce bien mon gas ?... Je ne le reconnais plus guère. »

C'était vrai, qu'il n'était déjà plus le môme, votre gas, mère Françou. Ce ton de plaisanterie et d'irrespect n'était point celui que vous lui aviez appris. Ces manières insolentes, vives et emportées avaient perdu le charme, fait de douceur, de celles que vous lui aviez données. En si peu de temps, l'humeur traditionnelle des Mérigal s'était aigrie dans l'atmosphère des usines.. Et plus que jamais vous aviez lieu d'être inquiète...

« O Françou I... »

L'appel venait du fond de la cour, dans la nuit noire. La Mérigale sortit sur le pas de la porte. La lumière du « chaler :> formait un écran d'un blanc sale, sur lequel se profilaient le toit et les gouttières de sa coiffe.

« Plaît-il ? fit-elle.

— C'est moi... la Goutou, dit la voix.

— Qu'y a-t-il pour votre service, à cette heure, mère Goutou ?

— C'est rapport aux pâtés I Le four est garni quasiment ; le boulanger se fâche après vous, et dit comme ça : qu'il va mettre la tôle.

— On n'a donc pas corné ?

— Mais si, mère Françou. Vous n'avez donc pas entendu ?

— Ma foi, non I On y va tout de suite, et merci bien, mère Goutou. »

La coifi'e de la Mérigale s'agita, tourna une minute autour de la flamme comme un grand papillon :

« Firmin, dit l'ancienne, aide-moi à porter les pâtés... Miséricorde, comme ils sont blancs 1 Une autre couche d'œuf ne les eût pas gâtés.

— Tant pis I Ça ira comme ça, dit le cadet ; nous n'avons pas le temps. »

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