‹ L'IvraieChapitre 21 sur 26 · L ' 1 V II A I R · texte numérisé non relu

L ' 1 V II A I R

Le bruit de quatre subots pressés s'éloijjna. Pusculou et l'ancien (lemeurùrent seuls dans la salle.

Dans la eheiiiinée baute. la llainine avait bahié ; le ronron de la bouilloire ne berçait plus le silence de la maison. De loin en loin seulement, le f^rillon, toujours seul, reprenait son refrain monotone. Debors, (piehiues coqs, trompés par les lueurs inaccoutumées qui allaient et venaient dans la nuit, cbanlaient le jour.

Deux coins de ciel, piqués d'étoiles, s'encadraient dans la porte et la fenêtre ouvertes, et luisaient au-dessus d'un horizon déchiqueté d'arbres et de collines sombres. A un peu de fraîcheur qui venait de là, de temps en temps, on sentait que le vent d'été faisait sa ronde dans les feuilles.

Quand les pas se furent perdus au tournant des murailles, dans le silence profond qui était tombé, le père se redressa, tourna la tête lentement, et prononça d'une voix grave, que le fils, dès les premiers mots, sentit toute changée et vieillie :

€ Alors, tu t'es souvenu des vieux, tout de même ! >

Un temps, à ce ton d'autorité, Pascalou sentit s'éveiller en lui un peu de l'amour et du respect qu'il avait autrefois pour l'ancien. Un temps seulement, car ce ne fut qu'un reflet, et cela passa vite.

« Bien sûr qu'on s'en est souvenu I En partant, j'avais promis de revenir à la < vote ». N'ai-je pas tenu ma parole ? »

Il avait fait sa réplique d'insolente façon, avec cet air hautain qu'il avait pris, et ces mauvaises manières de toujours se fâcher.

Lionard serra les poings, renfonça son chapeau de feutre, mais contint l'ardente colère qui montait en lui. Et le silence retomba, une fois encore, plus gênant, plus lourd et plus plein de menaces.

Le bonnet d'or du « chaler » flottait au vent du soir ; sa mèche de fumée ondulait avec la grâce souple d'une écharpe de linon, ce qui faisait courir des ombres légères et fuyantes sur les murs et sur les poutres de la cuisine.

De nouveau on entendit des pas.

* CVst enfonrnéi mais tout à la gueule du fonr, dît ranrienne

en rentrant. Ça ne cuira pas. C'cst-il malheureux de gâcher comme ça sa besogne I

— Affaire de rien, dit Lionard rudement. Les pâtés se mangeront tout de même.

— Sans doute, reprit la Françou, que cette considération ne calma pas. Mais ma farine, mon beurre, et la peine que j*ai prise, tout cela, tu le tiens pour rien ?

— Ne t'inquiète pas, et faisons la prière. »

Les ailes blanches de la coiffe s'orientèrent et se levèrent vers la croix que formaient, au-dessus de la cheminée, deux buis des Rameaux cloués au mur l'un sur l'autre : l'ancien se mit à genoux sur le fauteuil de paille où il était assis, Firmin dans l'autre coin, sur le grand coffre à sel. Pascal ne bougea pas.

« Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, ï> dirent à la fois trois voix pieuses, en faisant le signe de la croix.

La mère, du coin de l'œil, guettait l'ouvrier. Mais l'ouvrier se leva et, interrompant la prière commencée, qui sonnait comme tous les soirs d'autrefois sous les poutres de la cuisine, un peu moins fort seulement, parce qu'une voix manquait :

« Bonsoir à tous, dit-il. Mon lit est-il prêt ? Je suis fatigué de la route. »

Personne ne répondit, ni Tancienne, ni Lionard, ni Firmin. Une chouette poussa son cri plantif au fond du clos. Quelques feuilles, dehors, remuèrent. Pascalou prit à tâtons l'escalier de son ancienne chambre, où le suivirent six yeux tristes.

« Mon Dieu, poursuivit la Françou d'une voix qui tremblait, faites qu'après nous êtres aimés et soutenus sur cette terre, nous arrivions ensemble à vos pieds.

— Ainsi soit-il ! » répondirent les deux hommes à voix basse.

Le vœu de l'ancien passa dans un soupir.

La prière commune émut le silence plus longtemps que les autres fois à la ferme des Mérigal. Ceux qui l'entendirent, en suivant la route du bourg, ouvriers, paysans, ou rouliers attardés dans les auberges, ne furent pas sans remarquer la douceur triste qu'avait l'intonation. Beaucoup pensèrent en eux-mêmes : « De quelle faute demandent-ils pardon ? :^ Ou bien : « Quelle grâce implorent-ils ? », mais tous Crurent que quatre voix

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s'miissaicul pour duc li-s ri^pons ; rnr le grillon, âme du «olr, somI)lait j)ricT aussi.

I>(Tsonivc ne dormit bien celle nuit-là. Mère Françou était la seule qui sentit dans son cfcur un peu de joie, et cette Joie ^'tait inquiète. lui trois mois, loin d'elle, voilà comniml était devenu son fils I Les mauvaises compai^iiies, lu promiscuili^ dfS usines, la ville enfin, la ville hideuse et pourrie jetant lù-dessus son manteau, c'était tout cela qui avait perdu Pascalou. Plus de prière I... Plus de pensée vers Dieu, chaque soir I... Plus d'espérance, plus de foi, i)îus rien de ce qui console la misère, la fait supporter, même la fait aimer ; plus rien en un mol de ce qui rend la vie honnc !...

Ah I s'il restait quelques jours, comme elle le ramènerait avec de douces paroles ! Elle lui ferait la leçon, comme quand il était petit, lui apprendrait ce qu'il avait oublié : où est le devoir, où est la vertu, où est le bonheur... Elle le cAlinerait, lui enseignerait l'amour de la vie, sans gronder... Et il reviendrait aux sentiments d'un chrétien, elle en est sûre, car il n'a pas un mauvais cœur au fond, son Pascalou. Il a failli parce qu'il est faible, et qu'il est lâche... Par malheur, il repartira sans doute demain ; demain l'usine le reprendra, et l'auberge, et la ville... Demain !... Et tout sera fini ; et l'impiété, comme une mauvaise herbe, s'étendra chaque jour et ira plus profondément dans son Ame !...

Le songe du fils égaré tourmenta ainsi la Françou jusqu'à l'heure où, vers le levant, pâlirent les étoiles.

En entrant dans son ancienne chambre, l'ouvrier, lui, n'avaK pas éveillé un seul de tous les souvenirs qui y dormaient, de tous les souvenirs de son enfance. Il s'était dévêtu devant la même fenêtre qu'autrefois, devant le même horizon calme, frais, noyé d'ombre et de bleu profond, en ce soir où la lune ne veillait pas. Les bois lui avaient envoyé comme jadis leurs senteurs de verdure mouillée ; le clocher du pays natal lui avait montré le ciel comme un refuge toujours ouvert au cœur inquiet ou malheureux de l'homme. II avait rais ses effets à tâtons sur la même chaise de paille, s'était couché dans ce même lit de

planches, sur cette même « couette de panouille (1) >, sous ces mêmes poutres tapissées de toiles d'araignées que le vent plissait, dans ce coin, où de si jolis rêves l'avaient bercé, au temps où il en était encore à imaginer, à deviner ia vie. Et aucune émotion ne lui était venue ; rien n'avait tressailli en lui : il n'avait pas vu pleurer les choses I...

Où est-cille, mère Françou, elle qui a versé des larmes chaque fois qu'elle est entrée dans cette chambre, depuis le départ du petit ? L'aîné avait son cœur, pourtant ; l'aîné, c'était le portrait de sa maman Françou. On le lui avait dit bien des fois, à l'ancienne, des voisines qui voulaient sans doute lui faire plaisir ; mais aussi des passants, colporteurs ou mendiants, qui ne la connaissaient point. Elle le repétait avec gloire :

« C'est toute ma ressemblance, il paraît, ce petit I »

Elle était contente ; elle était fière ; ses yeux luisaient en le regardant ; sa figure s'éclairait d'un sourire qui ne finissait plus, parce que sa joie se croyait de celles durables et qui ne passent point... Tout cela est bien changé aujourd'hui : elle n'est plus fière de lui ; il ne doit plus lui ressembler ; on 1^ lui a changé, son gas !... Et elle se désole, et elle pleure sous la couverture, tout doucement en retenant ses sanglots, le poing sur la bouche, la tête du côté du mur, pour que le vieux ne l'entende pas, et que son chagrin ne soit encore accru par celui de sa femme.

Pourquoi est-il revenu, ce méchant fils ?... Un peu d'oubli s'était fait sur son nom, du moins pour les personnes du village ; la douleur de l'ancienne était peut-être un peu moins vive. Pascalou était le fils ingrat ; il n'était pas le fils maudit: Il n'était point celui qu'on hait, mais celui qu'on regrette !.. Pourquoi est-il donc revenu ?...

Un joli dimanche clair se lève, un de ces dimanches du commencement de septembre, où l'été déjà se recueille, se fait plus bleu de ciel, tiède et doux, avant de mourir.

(1) Glumes qui entourent les épis de maï?,

Comhohroltos sVvcille nu bruit des c boites (1) > ; les drapeaux ondulent aux fenêtres ; un petit vent balance les lanternes* de couleur sous les longs fils de fer tendus d'un arbre à l'autre, (jui leur servent (Pescarpolettes. Toute la canipa^^ne rit, aussi loin (pi'on peut la voir : les coifFes mettent partout (les blancheurs qui remuent sur les chemins ; et, d'une route h. Taulre, les sonnailles des colliers, le claquement des fers contre les pierres, le gémissement des vieilles carrioles secouées, se joignent ou se répondent.

('ombebrettes fume par toutes ses cheminées, bourdonne et luit sous le soleil. Il n'y a que les cloches qui n'aient point leurs voix joyeuses et pleines des grands jours : les sonneries parlent i\ demi-volées, tout de suite disi)crsées, évanouies, perdue dans Tair : on sent (jue celui (jui tient la corde a le bras fatigué, et une âme qu'aucun enthousiasme ne soulève, qu'aucune joie ne fait frémir.

Les Eyrials aussi ont l'air triste dans ce joli matin, où la lumière fine des approches de l'automne met son sourire et sa gaieté sur toutes choses.

Pascalou se retrouve dans son lit d'autrefois, au-dessous des toiles qui frissonnent aux poutres. La lune a glissé doucement sur l'oreiller sans le troubler.

Il est tard quand ses yeux s'ouvrent ; tout un coin de ciel est blanc ; le soleil atteint presque le fond des cluses : le pr<?mier de la messe grande a sonné. La Mérigale a déjà mis en ordre sa maison ; canards et poules se battent dans la cour ou s'étranglent à manger vite, autour des écuelles de son pétri.

« Bonjour ! » dit l'aîné sèchement en entrant dans la cuisine.

Et, sans embrasser la Francou, il se carre devant elle et lui commande :

« Fais-moi mon nœud de cravate ; double boucle, tu sais. >

Si elle sait !.. Je crois bien I Deux larmes montent à ses yeux, car dans son souvenir quelque chose se réveille, quelque chose du temps où Pascalou habitait les Eyrials. C'est elle autrefois qui lui attachait sa cravate tous les dimanches ; elle faisait.

(1) Bornbps.

avec quel soin ! deux boucles bouflantes, disposées de telle façon qu'on vît, par parties égales, le rouge et le bleu crus de l'étoffe ; souvent, au milieu, elle piquait une épingle à tête d'or. Qui est-ce qui lui arrange son nœud, à présent ? Elle n'ose pas le demander, pas plus que toutes les autres choses qu'elle brûle de savoir.

Cependant, comme il va sortir, elle l'arrête. Il y a tant de de détails qu'elle voudrait se faire donner sur sa vie nouvelle, tant de points obscurs qu'elle voudrait éclaircir ! C'est si curieux, une vieille de son âge ! C'est inquiet et si questionneur, une mère I

« Petit, explique-moi un peu, veux-tu ? ce que tu deviens làhaut, ce que tu fais, si tu es bien, et si ça te contente. »

Elle le regarde, et son long regard implore, et ses yeux sont tristes. Lui, pour répondre, prend son air de vantardise :

« Ben, parbleu, je travaille dans le métier.

— Je m'en doute, mais où, chez quel patron ?

— A l'usine de La Marque, qui est une grande fabrique de bicyclettes.

— Où ça se trouve-t-il, par rapport à notre route et à l'auberge où on descend ?

— De l'aut're côté de la ville, en suivant la Corrèze, sur la route de Vimbelle.

— C'est-il pénible, ton emploi ?

— Pour sûr que non ; on n'a qu'à surveiller les machines qui travaillent.

— Et tu gagnes ?

— C'est selon. J'ai six sous de l'heure ; en cette saison, on travaille dix heures ; ça me fait trois francs.

— Ce n'est pas beaucoup. »

Il se radoucit :

« Non, pour le moment. Les loyers sont si chers à la ville ; si tu pouvais me prêter encore un peu d'argent... La Toussaint sera bientôt ; tu sais que c'est l'époque où je dois gagner plus.

— Demande au père, mon petit, dit l'ancienne. Si je pouvais ! Mais ma bourse est vide, et tu sais bien que c'est lui qui met l'argent de côté.

— Allons donc !... Des lu.sluut\s î... cric* l'ouvrier. '1 ;inl pis, Je crèverai de faim, t

Kl il sort furieux, en tirant la porte avec violence. Puis, tandis que la Méri^^ale, pliée en deux HUr le cofTre de la cheminée, les tuyaux de sa coifTc touchant presque ses genoux, gémit dans ce jour de fôle, et se lamente, et se lamente, l*a.scnlou se pavane sur la place en habilUinenl de velours côtelé, fume la pipe et rit tout fort et plaisante.

Firmin et son frère se retrouvent avant la messe grande. Ils ■c promènent sous les acacias, et parlent entre eux en regardant passer les filles. Kt Firmin, qui s*est conservé doux, honnête et trancpiille de cœur, voit tout de suite avoc terreur comme, en si peu de temps, son aîné a changé. En politique, en religion, en amour, en toutes choses, les idées de Pascalou ne sont plus les mêmes ; il essaye de prêcher son cadet et de le convertir. Il émet h tout propos des opinions intransigeantes et révolutionnaires, qui s'abattent d*un vol lourd et brutal comme celui des oiseaux de proie. Les mots de haine, les paroles d'excitation et de révolte, les appels à la discorde, tout ce qu'il a entendu prononcer de plus dur, de plus violent contre le capital dans les conférences publiques, à la Maison du Peuple ou ailleurs, il le redit devant son frère, qui le considère avec des yeux mornes, atterré, indigné, tremblant de la crainte que quelqu'un de Combebrettes n'entende ses misérables propos d'infamie, effrayé aussi devant la flamme de ses yeux, devant l'ardeur volontaire de ses gestes, et n'osant pas lui imposer silence.

« Tiens, dit l'ouvrier, prends l'exemple de ce bordier qui passe. Il peine, il trime du matin au soir comme une bète, tant qu'il peut !... Et que lui reste-t-il au bout de l'an ? Juste, tout juste de quoi payer sa ferme et son impôt. Et lui, le maître, M. le comte de la Combarsou, qu'a-t-il fait pendant ce temps ? Monsieur ^st allé à la pêche ou à la chasse tous les jours. L'argent que l'autre a gagné, et avec quelle peine, c'est lui qui le dépense. Et s'il n'en fallait qu'un ! mais c'est qu'il n'en faut pas moins de dix, quinze, vingt bordicrs comme celui-là pour payer les fantaisies d'un comte. Et tu trouves ça juste, tonnerre de D... I et ça ne te révolte pas !... Allons donc ! Pourquoi

c'cst-il lui qui ne fait rien, et moi qui travaille ? Si hier c'était comme ça, c'est précisément une raison pour que demain ce ne soit pas de même. Chez nous, les ouvriers, depuis quelque temps, on s'agite, on se démène, on s'organise, on impose les lois au patron ; s'il ne veut pas accorder ce qui est juste et qu'on demande, on l'exige, on fait grève. A la bonne heure !... Mais vous, les paysans, tous des timorés, des qui-ont-peur, des petits moutons pas gras, qui auraient tant besoin de leur laine, et qui jusqu'à la peau se laissent tondre. »

Firmin, à tout instant, essaye de l'arrêter : « Je t'en prie, Pascalou, assez de ces vilaines paroles. Si tu savais comme j'ai honte de t'entendre I »

Le père, en passant, appelle d'ailleurs peu après le Firmin à son aide pour la sonnerie du « dernier » de la messe. Et Pascal demeure seul sous les grands arbres, l'esprit tout bouleversé par un mauvais souffle de révolte. Décidément, il est encore plus incompris, et plus étranger parmi les siens. Son départ pour Tulle, et ça l'enorgueillit, a achevé de couper les derniers fils qui le rattachaient à cette race de paysans, dont le mépris l'éloigné plus que ne l'en rapproche la pitié. Jusqu'à la mère qui Ta reçu avec défiance, qui l'a traité avec rudesse, avec toute la rudesse, du moins, dont son cœur est capable. Et voilà qu'à présent c'est Firmin. Qu'avaient-ils donc ?... Tous étaient contre lui, parce qu'il n'avait pas voulu suivre aveuglément l'obscur petit sentier où tous les anciens de sa famille, l'un derrière l'autre, avaient marché dans la tristesse et la misère I... Ah ! c'était fini à présent, bien fini de s'exposer par des retours à des opprobres, à des vengeances et à des calomnies ! Fini de se montrer à Gombebrettes, puisqu'on avait l'air de rougir de lui, de chercher presque à dissimuler sa présence.

L'ancien, pendant ce temps, passe le pain bénit et tend, le dos voûté, la main tremblante, le tronc d'offrande pour les âmes du purgatoire. « Dieu vous le rende I Dieu vous le rende I » Son remerciement traînard monte, dans le recueillement de la messe, comme un chant de lamentations. La Françow est toute penchée sur les grosses lettre»» rondes d«

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son paroissien : elle n*y voit plus que 1res niul avec hvs pauvret yeux troubles, où se promène toujours une larme.

L'évangile a été lu ; ï'iuncn du sermon vient d'être dit ; le curé attaque le Credo, (pie sitôt après Firniin continue ra.

€ S'il était dans lu tribune I... > Lt la Méri^^alc se retourne. Mais elle n'nper(;oit a travers les barreaux de la b.ilustrade qu'une rangée de polissons qui éloulFent de rire dans leurs mouchoirs, qu'un bonnet de coton bleu tendant au voisin sa tabatière, <ît, au-dessus de tout cela, la corde d'une cloche qui se balance.

La Françou a des distractions. Le Credo a été chanté tout du long sans qu'elle ait songé à remettre le nez sur son livre de messe. Il la fera damner, ma parole, son aîné I Car j'ai bien deviné ce qu'elle cherche, la pauvre vieille, et ce qui la tourmente... Eh bien, non, il n'y est i)as ; je me sens tout malheureux de le constater avec elle. Qu'elle ne demande plus ni au chœur, ni au fond de la nef, ni à la tribune de lui répondre... C'est sûr, c'est très sûr, et c'est très triste : il n'y est pas.

Il n'est pas loin, par exemple. Il est à l'auberge, à l'auberge du « Vin doux 2>, qui est sur la place, en face presque de la petite porte de l'église. Et comme la fenêtre de la salle est ouverte, que la table devant laquelle il est assis est près de la fenêtre, il entend le Firrain chanter la messe, et la voix onctueuse et grave que prend l'abbé Mitre en se tournant vers les fidèles assemblés. Mais l'appel et la grâce de Dieu ne vont pas jusqu'à lui.

Enflammé par le muscadet des coteaux, aux vapeurs enivrantes et légères, il se met à prêcher la croisade sociale à trois ou quatre jeunes gas qui se trouvent réunis autour dl'une table voisine. Les paysans étonnés se consultent d'abord des yeux, et leurs regards se disent : « Cette fois, plus de doute, il est innocent, l'aîné de Mérigal. » Puis un à un ils quittent la table pour éviter d'entrer en discussion et ne pas être contraints de se fâcher...

... Quand Pascal sortit de l'auberge, les vêpres étaient dites, les quatre heures du soir étaient sonnées. On avaif déjeuné sans lui à la ferme des Eyrials, avec le chagrin que vous pensez. Fir-

min, à plusieurs reprises, était venu le chercher ; son frère chaque fois avait refusé de le suivre. Mère Fpunçou, je vous assure, ne s'était pas tourmentée d^autre chose ce matin-là.

Il y avait à ce moment un grand rassemhlenicnt autour d'un mât. On préparait les jeux de la poêle et du baquet, et les concurrents, quelques guenilleux des villages ou du bourg, attendaient, en des costumes de circonstance, que la partie fût engagée, ou venu leur tour de tenter la fortune.

Pascalou survint, les yeux troubles, la tête chaude d'avoir bu. C'était dans cet état qu'il revenait de la « Maison du Peuple :>, les soirs de conférence. Aussi bien l'ivresse n'allait pas sans éveiller en lui l'idée politique et le souci social. En apercevant derrière un brouillard qui dansait une grande affluence de peuple assemblée sur la place, il se dit : « C'est un meeting en plein air, » et la pensée lui vint, confuse, d'improviser la conférence.

« Citoyens ! » cria-t-il, en se hissant péniblement sur une pierre.

De proche en proche, avec la régularité d'une ride d'eau qui s'éloigne et s'élargit, les rires se turent : un mouvement d'attention étonné se produisit. -

« Citoyens I... Il y a encore des Bas... des Bastilles à démolir... Il y a des riches trop riches... des pauvres trop pauvres...

La voix de l'ouvrier devenait pâteuse ; les idées se brouillaient et s'emmêlaient dans son cerveau, à mesure que montait la fumée enivrante du vin : un hoquet à la fin lui coupa la parole.

Il n'y avait que les petits pour rire à gorge pleine. Et si les grands ne disaient pas un mot pour protester contre toutes ces idées de ville qui bourdonnaient là, dépaysées, étrangères, ennemies, sur cette place d'un bourg tranquille, un joli soir de fête, c'était par égard pour ce pauvre sacristain, dont chacun partageait et devinait la peine. Un mécréant, ce fils I un renégat I un lâche 1... Et lui, le père, un si brave homme I...

« Tais-toi, mauvais, dit à l'ouvrier un vieux collier de barbe blanche. Songe à ta famille, donc !

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— Ma famille ! dit Taîné dos Mérif»al... Pculi I des paysans !... Dans les préjugés I... Dans la routine I...

— - Tascalou I dit la voix rude d'un homme qui s'approchait et devant qui respectueusement s'ouvrait la foule, je t'engage U me suivre.

— Vivo la sociale ! > cria une dernière fois l'ouvrier. Puis il se laissa emmener sans résistance par l'ancien.

Kt nul de ceux qui les regardaient s'éloigner ne sut quel était celui des deux, jeune ou vieux, qui titubait le moins.

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