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LA BENEDICTION DES BESTIAUX

EPUis le jour de Saint- Roch, tous les matins, sitôt les messes dites, le curé Mitre et son vicaire se mettaient en campagne pour bénir les bestiaux, suivis chacun d'un Mérigal. La paroisse de Combebrettes était grande ; les villages s'éparpillaient au milieu des feuilles, par petits bouquets de maisons, ici sur la pente, là dans le creux des cluses. Les chemins montaient raides ou descendaient à pic ; les matinées, par surcroit, étaient ensoleillées et chaudes. Si bien que, même en s'étant partagé la besogne, les deux prêtres allaient finir ce jour-là seulement, qui était le quatrième de septembre, de donner leurs bénédictions, dans les dernières bordes du finage.

Les dix heures étaient sonnées. Les vallons étaient pleins d'appels et de chansons, dans la joie des premiers labours. « Ha I Mignardo ! (1) — Jo, Foouvetto, jo ! »

(1) « Migîiarde » et « Fauvette » (petite vache fauve).

Les commandemeiils des teneurs de charrue se répondaient d'un clianii) à l'autre, se croisaient, se nouaient dans la belle lumière ou sous les branches des pommiers.

L'abbé Mitre et Mérigal l'ancien suivaient, sans se presser, le chemin tout luisant de granit rose et de mica qui conduit du bourg à la Heynière. Le sacristain portait h la main l'aspersoir et l'eau bénite ; le curé, son chapeau rond à bords larges sous le bras, mâchait lentement les longues prières du bréviaire.

Quand ils entrèrent au village, deux coqs, qui grattaient la poussière du chemin, battirent des ailes et, dressés sur leurs ergots, la crête haute, les annoncèrent. Un chien courut à eux en aboyant, les crocs blancs dans la toison grise.

La ferme des Saubrignat, recrépie de frais, était plus belle que jamais et riait d'un air orgueilleux dans le malin. Une grille faisait le tour du jardin, mettant sur l'épaisseur des murs anciens une grûce jeune et légère. Les pampres des < treillords » couraient partout sur des réseaux de branches chargées de grappes lourdes, à peine changées de couleur et non encore prêtes à recevoir des visites d'abeilles.

Un parfum de basilic et de réséda venait des appuis des fenêtres. Le pan-pan.,, pan-pan de deux couples de fléaux arrivait de l'aire de la grange, monotone et régulier, et semblait battre et marquer mieux encore la mesure du silence.

« Que ce serait beau tout ça pour le cadet I pensait Lionard. Ah I quel joli rêve I »

Une émotion douce était en lui.

Le curé avait fermé son bréviaire, fait un signe de croix sur les pages lues ; et maintenant, planté dans le chemin à trois pas de la porte charretière, il regardait tour à tour le tranquille coin de ferme qui, encadré dans le portail, se détachait, net et riant, sur un fond de collines et de lumière, et son sacristain, que la malice de ce regard rendait confus.

« T'ai-je menti l'autre jour ? Ne serait-ce pas le meilleur parti pour ton Firmin ? j> avait l'air de dire l'abbé Mitre.

Et les yeux fuyants, et les joues rouges de honte du Mérigal lui répondaient : . ^.

< Si fait, monsieur le curé 1 mais mon consentement ne suffit pas : que diantre voulez-vous que j'y fasse ?

— Pan-pan, pan-pan... pan-pan, pan-pan... Ça ira bien... ça n'ira pas... » disaient les fléaux en se jouant.

Et l'espoir du père se laissait bercer ou vaincre au rythme des batteurs de blé.

Millette parut sur la porte de la maison, toute rose et toute blanche, blanche de farine, rose de santé. Quand elle vit le recteur, une idée lui vint de se sauver : elle faisait des tartes pour le déjeuner ; elle n'avait ni son plus beau cotillon, ni sa coiffe la mieux brodée. Ses vêtements étaient couverts d'une neige de froment. Il lui déplaisait de se montrer « en tous les jours » à un curé qui ne l'avait jamais vue que les dimanches en ses affiquets de fête. Que penserait d'elle également le Mérigal ?... Mais ce serait peu convenable de fuir, et moins à son avantage... Tant pis I... Et toute rougissante, ce qu'elle sentait, et toute jolie et délicieuse ainsi dans sa grâce simple et naturelle, ce dont elle ne semblait même pas se douter, elle alla à la rencontre des deux hommes, en battant des mains sa jupe et son corsage à petits coups.

« Bonjour, monsieur le curé> dit-elle d'un peu loin ; et à vous aussi, le Mérigal. »

Les fouets de bois s'arrêtèrent de battre les épis et de faire sauter le grain. La poussière des pailles continua seule de danser entre les deux groupes de batteurs, qui regardaient vers le portail et ne se faisaient plus face. Les bœufs, n'entendant plus de bruit, plus hardis que les vaches, avaient, corne après corne, repassé leurs têtes dans les ouvertures ovales des mangeoires, en faisant sonner leurs chaînes. Les taons tourbillonnaient par vol autour du poil blanc des mufles et du poil roux des oreilles.

« Bonjour, bonjour, ma petite, répondit le prêtre en saluant de la tête et des mains, qu'il tenait la paume en l'air, comme quand il lisait sa messe dans le grand missel à rubans.

— Vous m'excuserez, monsieur le curé. Je suis dans la farine depuis ce matin. On ne vous attendait pas si tôt. »

Elle parlait de son air le plus aimable, jetant à tout propos

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(les sourires nu milieu de ses paroles. La Jupe, troussée sur le eolillon. laissait voir le bas des jambes et les gros sabots de noyer, où elle avait fait un nid de paille pour ses pieds nus.

« Ma foi ! répliqua Tabbô Mitre, je suis vieux ; j'ai lai.ss6 ce matin la plus grosso part à mon vicaire, ei j'arrive droit du bour^', mutant réservé seulement de bénir votre bétail. »

Alillelle s^excusa devant les expliealions du prêtre.

< Ce n'était pas un reprocbe, monsieur le curé. Vous n'allez pas nous croire faciles de vous avoir longtemps ? >

Le recteur s'inclina, sourit. Puis, apercevant Janquet qui venait de la grange, vêtu d'un simple pantalon de droguct portant deux genouillères d'élolVe neuve :

« Vous voilà, Saubrignat, » ût-il.

11 tendit sa tabatière. Janquet y plongea deux doigts et salua de l'autre main avec son feutre en disant :

« Bonjour, monsieur le curé et la compagnie. »

Quand il eut aspiré la poudre de tabac, il demanda vivement, songeant à se défaire au plus tôt du Mérigal :

« Vous allez bénir tout de suite ? Faut-il faire sortir les bêtes dans la cour ?

— Inutile ; nous allons visiter les étables. >

Et, ayant remis la tabatière entre sa soutane et sa ceinture, l'abbé Mitre passa le surplis, l'étole, prit le livre de prières des mains du sacristain, et traversa la cour à la suite du fermier.

Le soleil, à travers les treillards, mettait des ramages clairs sur les visages. Le purin, suintant de-ci, de-là, en mille petits ruisseaux, formait des nappes sombres à reflets glacés, sans une bulle d'air, sans une ride. Les trois hommes gagnèrent rétable, en posant les pieds sur un chapelet de pierres.

« Holà ! le Fauve, et toi, Rousselle, et toi, Je Pigue (1) ! Allez, hop î Debout ! » cria Janquet en ouvrant la porte.

On entendit le bruit lourd des corps qui remuaient sur la litière, le raclement des fers contre les pavés glissauts, et le sifflement des naseaiïx d^un taureau en colère. Tout ce brou-

(1) Pigue signifie panaché en patois limousin,

haha fit lever la bonne odeur de lait qui était assoupie dans les pailles et les fougères.

« Holà î le Fauve ! »

Le Fauve, indolemment couché, ruminait, les yeux perdus dans une douceur vague, la bave coulant par fils au bout du mufle.

« Holà donc I »

Le Fauve était revêche. Saubrignat saisit Taiguillade, qui reposait sur deux chevilles, sous les poutres du plafond.

Et, sous Taiguillon seulement, avec une lenteur superbe, le bœuf couleur de froment foncé se leva.

Lionard et Janquet se découvrirent. Le curé lut lentement la prière en latin, prit Taspersoir et jeta en croix l'eau bénite sur les bêtes.

« Amen I d dit en retard le sacristain, dont la pensée était distraite-

Le "pxljr^ i^^M^ la i^giSâiSS^^ àA'^iUP^ <i? V-éÇ^r^^ ^^ .^^varît \a ççLUr.eHé des, ppf es. ^^i ^PJ» il oiv, s^n surj^ii^ .et ^on étoîe et, comme il (levait déjeuner à la Reyniére, les donna h remporter au Mérigal.

Ce dernier partit sur cette formule générale et vague :

« Alors, monde, à vous revoir I »

Il marchait, à présent, la tête basse, le dos courbé, tout seul dans le grand silence des châtaigneraies. Loin, très loin dans la cluse, deux hulottes s'appelaient avec des cris plaintifs. L'esprit de l'ancien allait tout à tour vers l'aîné et vers le cadet de ses fils. De la honte ou de la tristesse lui venaient suivant le cas ; mais toujours il se sentait le cœur misérable.

D'un côté, c'était un fils qui avait quitté la borde et jetait le déshonneur sur la famille ; un fils à jamais perdu, qu'avanthier, le soir de la « vote », il avait dû chasser.

De l'autre, un enfant respectueux, soumis, amoureux de la terre, qu'un malheureux procès de rien empêchait de marier selon ses exigences, qui sait ?... peut-être aussi selon son cœur.

Les regrets de Lionard s'accroissaient d'avoir revu la ferme et le joli bien fertile, commode et si facile à travailler des Saubrignat. Des bâtiments qu'on croirait neufs ! une belle cour

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plantée de treilles ! Une vaste i^ranjfe toute pleine jusqu'aux pannes et aux chevrons, fenil d'un côté, Rcrbier de l'autre I Un bétail au poil luisant ! L'eau h la porte ; un clos qui s'allonge aussi loin qu'on peut voir, sous les pommiers ; des prairies au bas du coteau, où le ruisseau chante de tous cAtés, où le regain pousse deux fois, dru, tendre et savoureux comme riierbe d'un gazon ; les chaumes, les guérets, les napperons blancs des sarrasins, la houle claire des diâtaigniiTs, tout cela orgueilleusement étalé, commodément disposé en cercle» et par étages autour de la maison, ce qui met les charrues à deux tours de roue des labours, les pâtures moins loin que la portée d'un chalumeau de pâtre, les chèncviéres à un coup d'aile de perdrix. Ah ! que c'était tentant, ce Lien-là, pour un terrien, un paysan de vieille race et de cœur, comme le Mérigal ! Quel dommage que le procès fût engagé ! Sans compter que Millette était plaisante comme pas une, avec sa jolie douceur de sourire et de regard...

Le sacristain se retourne pour voir encore une fois, à travers les feuilles, les grands toits d'ardoise qui sortent seuls de la verdure, et sur lesquels, depuis le matin, tourne l'ombre des cheminées. Une larme lui vient : il l'écrase du pouce. Mais son cœur est gros, et il n'y peut rien.

Allons, Mérigal 1 soyons raisonnable, à notre âge ; ne tombons pas comme cela tout de suite amoureux de Millette. Elle aura de beaux écus, c'est vrai. Mais à quoi vous servira-t-il de les envier, s'ils ne sont pas pour le Firmin ?... Or, réfléchissons un peu. Pascalou, le fils que vous avez maudit, que vous avez chassé, mais qui n'en demeure pas moins votre fils, a provoqué un scandale sur la place, un jour de fête. On vous estime ; on vous a plaint ; mais toute la paroisse en a jasé... C'est une tache sur l'honneur des Mérigal ; et plus l'opinion s'en occupe, et plus la tache s'agrandit. Janquet l'a su ou le saura. Rien qu'à cause de cela, se soucierait-il de donner sa fille au Firmin ?... C'est peu probable. Je sais bien que son grand-père a mendié, et qu'aux yeux des paysans une besace déshonore ; mais c'est une histoire déjà vieille, presque oubliée, et la richesse efface tout...

Pourtant, tout est-il bien perdu ?... Firmin a accompagné le vicaire jusqu'à la Rcynière, où celui-ci doit déjeuner. Il n'est pas entré, bien sûr ; mais il a eu une telle façon de saluer monsieur l'abbé, au portail de la cour, que Millelte a entendu et lui a envoyé de la fenêtre un regard plus plein d'amour que les routes de soleil. Alors, il a fait un signe avec ses deux poings placés l'un sous l'autre, sans se toucher ; il a semblé les faire glisser à deux ou trois reprises le long d'une corde. C'était pour dire :

« Ce soir, c'est moi qui sonnerai ; écoutez bien. »

Elle a répondu par un sourire et un petit hochement de tête :

« Pensez donc si j'écouterai I... »

Tout est-il bien perdu ?... Il n'y a pas dans le complot que la mie et le galant ; il y a aussi le curé Mitre ; et il est puissant, et il est adroit, le curé Mitre.

Voyez-le en ce moment : il est là dans la plus jolie chambre de la Reynière, étendu dans un fauteuil de paille, parlant beaucoup, plaisantant, riant, faisant l'aimable devant un vicaire timide, embarrassé, qui rougit, qui pâlit sans savoir pourquoi, parce qu'il fait chaud ou simplement qu'on le regarde ; devant Millette, qui va et vient, alerte et vive, mettant le couvert, et devant Saubrignat, qui lui rend ses rires plus que ses paroles.

Les contrevents sont tirés sur les fenêtres closes ; les poussières dansent dans les rideaux des lits, parmi les miettes de soleil qui tombent à travers les fissures des volets. Le gros cœur de l'horloge bat lentement dans sa boîte fleurie. Sur la cheminée, une abeille, trompée par le demi-jour et la couleur artificielle des fleurs, bourdonne autour d'un des globes que portaient les « contre-novis (1) » aux noces déjà lointaines de Nanette et de Janquet. Au milieu, contre le mur, un chapelet à gros grains chenilles est accroché en triangle, la croix en bas. A côté, sous un verre sali, l'encre des mots s'est à moitié effacée sur le diplôme du certificat d'études de Millette.

Douze coups sonnent à l'horloge d'une voix cassée ; on voit

(1) « Contre-mariés », garçons d'honneur.

les poids dcscondro en tournant derrière la vitre ronde de la boite.

« Allez, mon homim-, r'( st servi, dit In Nîun-tte ; vn rherrin-r à boire. Monsieur le curé, voulez-vous vous mettre .-"i t;ih!e, je vous prie ? >

.lanquet, peu après, revient de la cave avec deux c poques (1) > de ehnsselns aussi douces et légères de couleur (lu'unc rose tréinière. Kt eepcndaiit quVi (grosses gouttes In buée ruisselle le long des bouteilles, la conversation reprend autour de la nappe blanche entre le curé Mitre et Saubrignat. Il s'agit d'élections, non de mairie, mais de sacristie. Le président du conseil de fabrique est mort ; il faudra bientôt le remplacer.

« Alors, monsieur le curé, ça sera dans peu de temps, ces élections ?

— De dimanche en quatre semaines, Je peiîse, après les vêpres.

— Et vous avez beaucoup de candidats ?

— Peut-être dix, peut-être douze : ce n'est jamais ce qui manque. >

Là-dessus, l'abbé Mitre met le nez dans son assiette pour découper son morceau de bœuf bouilli.

< Monsieur le curé, dit Janquet en changeant de sujet, parce que la réponse du recteur l'embarrasse, comment trouvez-vous ce vin de chasselas ? »

Le prêtre prend son verre, où un rayon de soleil tremble dans la liqueur rose, et, dégustant à petits coups, avec des mines de connaisseur :

« Très bon, frais, avec une pointe de saveur piquante qui n'est pas pour déplaire. Est-ce que ça vient de vos treilles ?

— Oui, monsieur le curé ; j'ai quinze pieds de cette espèce, qui m'ont donné un peu plus d'une jerle (2). Puisque vous l'aimez, mon valet, un de ces dimanches, vous en apportera quelques bouteilles.

(1) Poquette, demi-bouteille ; poque, bouteille entière.

(2) Mesure de capacité.

13G l'ivraie

— Merci, Saubrignat ; vous êtes trop aimable.

— Si vous le voulez bien, monsieur le curé, €t vous, monsieur le vicaire, reprend Janquet, avant que je vous fasse goûter mon pineau, nous trinquerons avec ce chasselas. »

Le recteur s'incline, lève son verre :

« A votre santé, bonne Nanette I

— Merci, monsieur le curé, vous êt€s bien honnête. Et à la vôtre.

— A la tienne aussi, Millelte, continue le prêtre, et à tes épousailles. >

Tout le monde est debout ; les bras se tendent vers le milieu de la table ronde ; les verres se réunissent en faisceau.

« Je vous propose de boire également à mon élection, dit Saubrignat.

— A votre élection ?... Quelle élection ?... s'étonne avec ruse Tabbé Mitre.

— Mais, du conseil de fabrique 1

— Comment I vous êtes candidat ? C'est la première nouvelle, J'en prends bonne note. Seulement...

— Seulement ? répète le fermier.

— Il y a un obstacle.

— Un obstacle ?... Lequel ?...

— Vous le savez bien, voyons : votre brouille avec le père Mérigal. Je n'aime pas avoir des histoires dans ma sacristie : on y a toujours vécu en paix et en bonne amitié. Conseillers, pasteur, sacristain, se sont jusqu'ici très bien entendus ensemble à Combebrettes, du moins sous mon ministère ; et je ne vous cache pas que si jamais les choses se passent d'autre façon, non seulement je n*y serai pour rien, mais c'est que Je n'aurai pas pu l'empêcher. »

L'abbé Mitre avait pris sa voix pastorale, qui savait être ferme sans cesser d'être calme ou paraître irritée. Comme Janquet ne répondit rien, il se tourna vers lui et dit en souriant :

« Tout mion désir, d'ailleurs, — est-il besoin de l'assurer ? — est de vous voir entrer dans mon conseil. Il ne tient qu'à vous de faire tomber l'empêchement, et ce sera chose facile, si vous k voulez bien. >

Là-dessus le curé, snchnnt qu'avec le paysHii il faut glisser sur le conseil donné, fit ehan^^er le cours de la conversation. Janciuet ayant j)()s6 sur la table (piehiues bouteilles bouchées de pineau, il ne fut plus question. Jusqu'à la fin du repas, que de la valeur comparée des cépai^es, des plantations nouvelles en américains, et de la manière la plus productive et la moins dispendieuse de conduire les treillards.

Quand on eut servi les poires c maronnes >, les tartes, les noisettes, bu le café, le curé se leva :

« En route pour Combebrettes à j)résenl, n'est-ce pas, monsieur le vicaire ? Kxcusez-nous, Saubrif^'nat, et vous également, bonne Nanette. Nous avons un baptême annoncé pour trois heures.

— Qu€ vous allez avoir chaud, monsieur le curé ! dit l'ancienne en poussant le volet, et en apercevant la cluse noyée de soleil, où chanlaienl les cigales.

— Nous irons dans la lumière du Seigneur, > répondit Tabbé Mitre.

Le vicaire baissa les yeux, humblement, comme pour dire :

« Mon maître, que votre volonté soit faite ! >

Et ils partirent.

A réchalier du clos, le recteur se retourna, et voyant que Janquet le suivait :

« Très touché de votre accueil, Saubrignat, remercia-t-il. Venez me voir dimanche, et jusque-là portez-vous bien. »

... Conseiller de fabrique I... Il pourrait être conseiller de fabrique, lui, Saubrignat, le petit-fils d'un pauvre diable qui avait été obligé de mendier, et qui aurait été déjà si content de faire, comme suisse, la police à l'église, le dimanche I... Conseiller de fabrique I... Il serait là avec Vergnol, le notaire ; avec le vieux Peyrat, le plus riche propriétaire du finage ; avec Picon, le médecin ; Fantou, un retraité, tous des hommes estimés de vieille date, salués avec respect, honorés dans la paroisse... S'il Mourait, il y aurait à son enterrement le bedeau en grand panache, les bannières de toutes les confréries, un bruit de foule, de prières et de rosaires, comme aux processions des« fêtes carillonnées !... Conseiller de fabrique ! C'était le rêve de son

père, un rêve qu'il n'avait jamais pu réaliser, le pauvre homme I Comme il serait content et se réjouirait dans le ciel, défunt Nadal, que son fils, du moins, eût obtenu Thonneur qu'il avait en vain tant désiré pour lui-même I... Sans compter que Millette se marierait mieux I... Seulement, la condition imposée est difficile : une réconciliation avec le Mérigal ! Les choses, par malheur, n'en sont point là...

Pan-pan, pan-pan,,. Pan-pan, pan-pan.

« Ça ira bien... ça n'ira pas. »

Les fléaux, après la sieste, avaient repris leur batterie alerte et régulière sur les gerbes, qu'une femme tenait ouvertes avec deux bâtons croisés. Et l'espoir de Saubrignat à son tour se laissait bercer ou vaincre au rythme des batteurs de blé, comme celui du Mérigal.

Le même soir, un peu avant l'angélus, Millette s'en fut au bourg. Elle avait dit à la mère :

€ J'ai quelques champignons à porter à la Michotte. >

La Michotte, c'est la regrattière de Combebrettes, une pauvre vieille qui a six filles à marier, et à nourrir en attendant, et qui est veuve d'un facteur.

« Tu pars bien tard, avait fait remarquer Nanette. Il n'y aura bientôt plus qu'un doigt de jour.

— Tant pis, avait répliqué la fille. Je n'ai pas peur ; d'ailleurs, j'aurai vite fait le voyage, et il fera moins chaud. »

Là-dessus, elle s'était habillée en chantant, avait mis son beau tablier brodé aux poches, sa jolie coiffe, dont Firmin disait qu'elle lui donnait l'air d'un papillon, et était partie vite, vite, par le plus raide et le plus court, à travers l'herbe humide et les premières brumes. Du train dont elle allait, eJle fut rendue à Combebrettes avant nuit close. Les champignons, deux livres de cèpes, fin poids, et quelques chanterelles, furent vendus sans marchander. Puis elle entra à l'église dire une petite prière à saint Jean-Baptiste et attendre le Firmin.

Elle était tout émue et réjouie de la surprise qu'elle allait faire à son galant, et de penser à la joie qu'il allait avoir en l'apercevant là, quand elle tousserait un peu, dans le petit coin sombre de chapelle où elle avait coutume de se mettre. Comme

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il serait content aussi de la bonne nouvelle, de savoir (^ue la protection de Viihhà Mitre ne les abandonnait pas, que rafTairc du procès allait peut-être s*arran|^er entre les pères I...

L*onibre (''tait déji\ épaisse dans Tèglise ; rien ne veillait que la lanij)e du saint sacrement, et les vitraux a roses, au "couchant. Une h une, toutes les € menettes > qui disaient leurs prières du soir étalent parties, après une géiuiflcxion devant le maître-autel. Tout s'était tu : le grillotis des chapelets, le toussement des vieilles éveillant Técho des voûtes, les pss... pss... pss... des lèvres ardentes, les disputes criardes des moineaux dans le clocher. Les chaises formaient une masse déjà confuse €t brouillée ; on ne distinguait plus les grosses rainures des dalles, même sous la tombée de lumière des vitraux. Les derniers rellets des ors s'éteignaient doucement çà et là sur les autels ; le jour mourait en lueurs diffuses dans les verres taillés d'un lustre du transept.

Soudain, la petite porte s'ouvre et se referme. Une ombre s'incline sur le bénitier et glisse près de l'harmonium, en faisant un signe de croix. On devine que c'est l'ombre d'un homme jeune à son contour, à la façon légère dont elle marche et se balance.

Firmin I Le nom de l'aimé est monté aux lèvres de Millette. Elle va le dire ; puis, se ravisant d'un coup :

« Laissons-le d'abord sonner les cloches, pense-t-ellc. Ne m'a-t-il pas promis qu'elles chanteraient ce soir de jolies choses ? »

Et le cœur battant, elle écoute les lourds sabots de Firmin heurter les marches de l'escalier étroit et tournant qui mène au premier étage du clocher. Là-haut, elle l'entend saisir la corde, d'un bond prendre avec le pied un rapide élan sur une chaise. Son envolée à peine prise, la cloche frémit toute, ronfle, mugit dans une tempête d'air et de sons, qui passe en piuie violente sur les toits. De seconde en seconde, sur le grondement sourd et continue qui forme la trame de la sonnerie, une note claire se détache, dont la voix fraîche et berceuse a l'air de chanter l'amour dans l'orage de la vie. Peu à peu les notes de cette broderie légère se rapprochent, s'accélèrent, s'élar-

gissent jusqu'à former un carillon qui chasse les chauves-souris du clocher et doit passer là-bas, sur les toits de la Rcynière, comme une chanson tendre et lointaine que porte le vent et qui vient on ne sait d*où.

Petite raie est là, dans l'ombre, toute rêveuse et blottie sur sa chaise. Elle devine que son galant se laisse enlever par la corde ; elle entend le poids de son corps qui retombe sur le plancher, et de nouveau l'élan qu'il reprend sur la chaise du pied gauche. Et la cloche toujours, la vieille cloche de Combebrettes, toujours plus lui dit les pensers jolis, les pensers d'amour de Firmin pour elle. Enfin arrivent les derniers branles, les petits coups du battant contre le bronze passant dans le murmure grondeur du carillon qui s'éteint ; puis ding... ding, deux notes, qui s'endorment à peine éveillées ; après cela, un temps encore, le bourdonnement confus de la cloche qui rêve, le bruit d'une corde qui traîne sur le plancher... puis rien, sauf, quelque part, la plainte d'un cousin dans le silence...

« Firmin I... Firmin I »

Millelte rêvait si bien que son galant allait sortir sans qu'elle songeât à lui parler. Il avait déjà pris l'eau bénite et soulevé le loquet de la porte ; cet appel inespéré dans l'ombre lui fit peur.

« C'est vous... C'est toi, Millette ?

— Mais oui, mon Firmin ; tu vois, j'ai voulu entendre tes cloche de plus près.

— T'ont-elles dit au moins de jolies choses, comme je te l'avais promis ?... Regrettes-tu le voyage ?

— Oh I le méchant !... Il ne sait rien dire de gentil à sa petite amie qu'avec ses cloches. »

Elle bouda gaminement, pour rire, jusqu'à ce qu'il lui eût pris la main ; mais alors sa joie jaillit d'un coup, toute vive : « Tu sais, j'ai de l'heureux à t'annoncer.

— Dis vite, donc.

— Le père voudrait entrer dans la fabrique : il l'a dit ce matin à table devant moi. Seulement le curé lui a imposé la condition que lu devines.

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- - Truilir avi'C rimcien du chez ihjus, c*csl-il çu que tu veux dire ?

— Tout juste... N'esl-ellc pas bonne, la nouvelle ? *N'ai-je pas bien répondu au carillon ? >

Sa coifTe avait dans l'obscur le tremblement d'une aile ; il leur semblait que leurs cœurs s'ouvraient au soir» à la fraîcheur ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'une joie y était entrée.

€ Merci >, répondit-il tout doucement, tout flouccment, comme s'il avait eu la crainte d'ciraroucher et de faire s'envoler leur bonheur.

Ils sortirent : les ténèbres étaient toutes tombées ; les lumières partout mettaient des étincelles aux vitres des maisons. Un chien aboyait au loin, dans un village. Un grillon et un crapaud, tout près, mêlaient leurs chansons tristes.

Millettc et Firmin marchaient sous les arbres à menus pas, en ?e tenajit le bout du petit doigt. Leur songe,, plus encore que chacune 4^s autres (pis qu'ils ^'étaient vus, était tourné verw^^ ]^ l^OJnheur. IJno tendresse pure ét^îî m rny nnn ponsi^p unique, un espoir, une douceur.

« A te revoir, petite mie. 3>

— Sans adieu, mon beau Firmin. •»

Il la baise sur les joues, près des lèvres, avec respect, sur Jes mains avec amour.. Et ils se quittent en allongeant le bras tant qu'ils peuvent, pour que leurs doigts, le plus longtemps possible, restent unis.

ÎTTVf^^teî)

PAUVRE MÈRE FRANÇOU

EUX qui n'avaient pas vu depuis quelque temps mère Françou la trouvaient toute changée. Elle ne sortait plus de sa maison qu'aux heures d'étoiles, pour rêver tristement dans le silence, assise sur un hanc, devant sa porte. Le jour, elle allait et venait dans sa cuisine, les yeux d'apparence indifférents à tout, ni joyeux ni tristes, mais comme pris de folie. Il n'y avait plus de pensée dans son esprit, ou plutôt il n'y avait plus qu'une pensée, toujours la même, une pensée jalouse, qui avait chassé toutes les autres : l'idée que c'en était fait des Eyrials, puisque le malheur y était venu. Il lui arrivait d'aller dans une chambre, d'en sortir, ne se souvenant plus de ce qu'elle y venait faire, d'y revenir sans plus de mémoire, et de refaire ainsi, pour rien, jusqu'à cinq et six fois le voyage. Elle fuyait la conversation des femmes qui passaient ou qui venaient à l'eau, près de son puits. Elle continuait tout de même, par habitude, de filer-le chanvre pour la pièce de toile qu'elle destinait à l'ainé, quand il se marierait.

Seulement, tout le temps qu'elle tenait lu (luenoulllc et faisait virer le fusciiu, une ifiée, une idée de mori, trottiiit d«ns sa tête et ne la quittait plus :

« S'il ne revient pas, le petit, si ça ne doit pas lui servir, eh bien, ce sera pour garnir le lit de pianche9 de la pauvre vieille que je suis. >

Elle ne pleurait pas, pur exemple ; elle ne le pouvait plus. Son eiiagrin était tout entier dans son cœur, qu'elle avait gros, qu'elle avait bon et triste. Ses yeux n'étaient plus clairs, limpi(ies et doux, mais ternes, troubles et gris, comme l'eau d'une ilaque que lu pluie a battue. Su coiffe était tous les jours mal posée, ou de travers, ou trop relevée, ou trop penchée, sur sa figure grave et4^1abourée de rides. Elle n'avait plus de goût à s'habiUer, plus de goût à parler, à travailler, plus de goût à rien, plus d'espoir, plus de désir. Il lui semblait que chaque jour un peu plus la vie, la vie qu'un temps elle avait connue bonne, s'en allait d'autour d'elle et presque d'ellemême. La peau sur ses joues, à son front, autour de ses yeux, dans son cou, sur ses mains, sur tout son corps, se ridait à petits plis serrés, en échelle ou en éventail, comme la peau des pommes qui ont passé Thiver. Elle allait toute courbée : à quoi bon, n'est-ce pas, faire elïort pour se tenir bien droite, puisqu'il n'y avait plus rien au monde qui pût la rendre fière ? Elle ne piquait plus jamais, le dimanche, un brin de basilic au caraco, comme elle l'avait fait toute sa vie, au moment de partir à la messe. Toutes ses habitudes anciennes, toutes ces choses inutiles et futiles qu'on fait quand on est dans la joie, elle les avait abandonnées à présent, puisque pas une ne devait la consoler ou lui rendre le fils perdu.

Depuis la honte, elle passait vite sur la place, quand il fallait sortir pour aller à l'office, trottant menu, butant contre les pierres et risquant vingt fois de tomber, dans sa hâte, mais décidée et résolue à tout plutôt que de se laisser arrêter et apostropher au passade. Elle passait vite, le dos courbé, la tête très basse, le regard fixé sur ses mains en croix sur sa poitrine. Près de la porte de l'église, elle se retournait pour voir si on riait dans son dos, si les jeunesses se moquaient

en la montraiil du doigt. Et si aucune attention n'était fixée sur elle, alors elle respirait, elle se redressait un peu, elle était contente. Elle Tétait encore plus quand elle avait réussi à se glisser jusqu'à la place qu'elle avait choisie depuis la « vote », entre le mur d'une chapelle et le confessionnal.

Pour sortir, c'était la même histoire : elle attendait que tout le monde fût parti et que l'église et que la place fussent vides. C'était long, les jours clairs, car, sous le ciel bleu, un dimanche, les coiffes blanches sont bavardes. Alors mère Françou, pour passer le temps, disait son rosaire : elle était toujours de la confrérie, mais n'avait plus la ferveur d'autrefois. Elle avait tant prié la Vierge de Roc-Amadour, fait à pied, sur les pierres pointues et sous le soleil du Causse, tant de pèlerinages jusqu'à elle, qu'elle ne comprenait pas que la Vierge aujourd'hui la laissât malheureuse. Elle lui gardait une espèce de rancune : la prière avait en partie perdu pour elle sa grande vertu d'apaisement.

,.£.i Pascalou ne donnait aucun signe de vie ; et Pascalou n'écrivait pas. Elle avait espéré qu'il enverrait un mot en rentrant à Tulle, pour s'excuser de la peine qu'il leur avait faite, et de toute la honte. Il se raviserait ; il se repentirait peutêtre... Peut-être reviendrait-ll à de bons sentiments, comme l'enfant prodigue des Saintes Ecritures... Mais les nuits chassaient les jours ; les ciels sombres, les ciels clairs ; et rien n'arrivait selon l'espoir.

Si bien que mère Françou à présent n'attendait rien... Qui lui eût dit qu'elle connaissait si mal le cœur de son enfant ?... Qu'y avait-il donc pour le retenir à Tulle, pour l'éloigner à ce point de sa famille, le rendre ingrat à ce degré ?...

Les déceptions des mères sont les plus cruelles, leurs espoirs étant les plus tenaces. La Mérigale en connut l'amertume.

Pourtant, malgré tout, il lui restait une illusion. Elle s'imaginait que de le voir seul à seule, de le chapitrer un peu, de lui parler doucement, à la manière d'autrefois, elle le ramènerait à elle, à plus de reconnaissance, à plus de regret, à plus d'affection. Aller là-haut, passer avec Pascalou de longues heures, se pencher sur sa misère, — car c'était peut-être d'être

Dnuvrc qiril était devenu comme cela krité ronlrc tout, contre la vie, contre la société, contre les hien ui sourire, lui

parler avec tendresse, Tenvelopper d'amour maternel et de |)itié, ah 1 tout cela, toutes ces imaginations, tous ces désirs, tout ce rôvc de douceur, c'étaient votre révc, vos désirs, vos imaginations, maman Françou. Il vous semblait impossible (|ue le petit n'en fût pas très touché. Un voyage à Tulle, c'était la suprême consolation, l'espérance dernière qui vous restât.

VA vous l'avez tenté, ce voyage ! Vous êtes partie un matin pour la méchante ville ; vous étiez contente ; vous alliez lui demander de vous rendre votre fils, ou de lui redonner du moins son Ame ancienne, une ame à l'image de la vôtre, toute pure, et bleue, et comme en fleur. Beaucoup de rides s'étaient effacées sur votre vieux visage. Les pas vous paraissaient légers à faire, si la roule vous semblait longue, et longue à venir l'heure où vous retrouveriez votre petit Pascal. Il faisait encore bien chaud, ce jour-là de mi-sei)tcmbre ; la sueur coulait le long de vos joues, que le chagrin avait creusées ; l€S bandeaux blancs de vos cheveux se collaient sur votre front ; mais vous aviez retrouvé vos j^cux clairs, vos yeux de source qui coule, et vous étiez joyeuse, d'une joie puérile, émue des moindres choses.

Ah ! qu'il était joli, ce voyage ! Joli par l'allégresse du temps, de votre âme et de l'heure. Qu'il faisait bon de vous voir aller vite par les sentiers fleuris d'ajoncs et de lumière I Les sarrasins blancs sentaient le miel et bourdonnaient d'abeilles. Des sarrasins aussi étaient en vous, il vous semblait, n'est-il pas vrai, mère Françou ? Ce premier automne avait à vos yeux des airs de printemps...

Ils ont beau fleurir, les ajoncs ; les landes, piquer des fleurs de bruyères à leur corsage de mousse ; jamais tous les ajoncs ni toutes les brandes de Combebrettes n'auront autant de papillons d'or ni d'urnes roses, qu'il y a, ce matin, de pensées radieuses qui trottent dans l'esprit de la Mérigale.

... Elle a fait les trois quarts de la route ; ^lle va prendre la descente de Poissac ; il y a deux heures qu'elle marche, son panier fermé au bras ; et ses vieilles jambes si usées ne

IIG L ' I V H A I E

ralentissent pourtant pas Tallure. Dix coups sonnent à Thorloge de la manufacture d'armes, dans le fond de la vallée. Ah I bonne Vierge, déjà dix heures I Et le petit sort à onze de l'usine. Pas une minute n'est à perdre, vous voyez bien : c'est encore loin, La Marque ; la route de Vimbelle prend à l'autre bout de la ville, passé le foirail et l'hôtel de la gendarmerie. Alors elle se hâte, elle se hâte, la pauvre ancienne, tant que SCS joues deviennent aussi rouges que des sorbes, et que le vent fait danser à l'arrière les deux brides à moitié défaites de sa coiffe. Tant qu'à la traversée de Tulle les gens qui la voient passer la croient folle.

La voilà à La Marque tout de mênie. Dig-dong,,. dlg-dong... dig-dong ; les trois quarts de dix heures viennent de sonner. Un quart d'heure à attendre, le temps de se reposer, de souffler un f)eu, et le petit sera là à côté d'elle ; ils s'en iront ensemble par la grand'route ; ils se regarderont ; ils souriront comme deux amoureux, le cœur léger de toute la joie reconquise. On les suivra de l'œil, on les enviera, et si quelques-uns rient (il s'en trouve toujours à la ville I), beaucoup s'attendriront. Elle lui prendra le bras : c'est décidé ; et ses paroles, les premières surtout, seront toutes câlines.

De faire ce joli songe de mère, la Mérigale se sent coquette : elle tapote ses bandeaux pour les unir, s'éponge la figure, bat la poussière de sa jupe avec son grand mouchoir de coton bleu. Puis elle s'assoit sur le talus, dans l'herbe. La Corrèze court à ses pieds sur les galets et sur le sable ; des reflets de soleil se jouent dans la fraîcheur de l'ombre, un peu partout : sur l'eau, sur la^ route et sur la pente des collines. Il fait un petit vent tiède, qui agite les feuilles et balance la pointe des rameaux.

Soudain le mugissement d'une sirène annonce la sortie des ouvriers. Mère Françou se lève et défripe sa robe... Tiens ! elle n'est pas seule : une autre femme a l'air d'attendre, elle \ aussi, une femme dont les yeux sont hardis et méchants... Et voici que l'ancienne, qui était si gaie, tout à coup devient inquiète... pourquoi ?... tout à coup tremble, rougit, sent une , montée de sang au visage, une marée d'angoisse qui envahit

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