I V II A
son cœur... Ah I celle lei»* te I... si celle femme !... Un Jour, elle l'avait eue, celle crainle ; mais elle l'avail chassée comme une ])eiKsée eriininelle, indigne de son pelil Pascal. Mais celle idée, celle allrtuse ^'pouvanle, de nouveau l'assièi^enl a celle heure, s*inslallenl dans sa pauvre lèle Irembianle el ne la quilienl plus. Le sang lui bal aux lempes à grands coups, lerriblemenl, comme si elle allait tomber... Ah ! celle femme !...
Les ouvriers s'appellent, se joignent, sortent par groupes, hommes el femmes tout mêlés, avec les mêmes ligures hâlées, les mêmes prunelles luisantes de lièvre, les mêmes corps usés, cassés et courbés avant l*ûge.
La Mérigale les regarde défiler avec des yeux elLiiils, qu uicun rellet n'anime : toute son âme de joie s'en est allée d'u« coup. Quelques apprentis, qui ont gardé, malgré la vie d'usine, Tenvie de rire et le besoin de se moquer naturels à la jeunesse, Tinterpellent au ])assage :
< lie I la petite mère ! Quoi qu'on va faire avec son panier ? »
Tandis que, de l'autre côté de la route, proche de la barrière, la femme au regard effronté se raille d'elle également.
Tout à coup I... Ah 1 Françou, vos yeux se troublent ; votre énergie faiblit ; vos mains llétrics retombent le long de votre robe. Que de détresse en vous ! Ne regardez plus ; laissez fuir cet infâme. Il vous a vue, Pascalou ; il avait l'air d'être en colère contre vous... et il a passé vite. Et vous courez après encore maintenant ; et s'il se retournait, et s'il venait à vous, je connais votre cœur, c'est un pardon que vous lui jetteriez...
« Pascalou ! C'est ta mère !... Ta mère, Pascalou I >
Comme il ^'entend et fuit, et ne lui répond pas, toute l'indignation de la Françou se soulève à la fin ; n'en pouvant plus de marcher, de crier, de souffrir et de vivre, elle s'appuie contre un platane du chemin, et là, comprenant cette fois que tout est fini, désespérée devant sa douleur impuissante, d'un geste pitoyable à vous faire pleurer, elle tend le poing vers le coupable...
Ah I qu'elle fut longue, la route ! Combien pénible le retour I
Dix, vingt, cent fois, .^ ^ouraj^e îailliî manquer à la mère Françou. Elle dut s'aliter en arrivant ; ses jambes, ses bras, sa poitrine, plus rien n'avait de force, comme si elle avait use toute celle qui lui restait au cours de son terrible voyage. Tout son sang lui montait à la tête ; il lui semblait que des milliers de guêpes bourdonnaient à ses oreilles. Très vite, il vint même un jour où ses idées la quittèrent. Tant qu'elle avait eu l'esprit lucide, elle s'était irritée contre l'aîné, contre ce fils chéri qu'elle avait tant aimé, pour lequel elle se serait privée de tout, s'il avait su rester près d'elle, mener la vie simple, ordonnée et sage des anciens. Puis, par degrés, tout son ressentiment tomba, à mesure que la fièvre s'emparait de son corps. Dans son délire, elle prenait Firmin pour Pascalou, l'attirait à elle, le caressait de sa main brûlante, le regardait longuement, longuement, avec des yeux hagards. Et comme le cadet la soignait avec la tendresse et les attentions délicates d'une fille, c'est à l'aîné qu'allaient la pensée de la Mérigale et son remerciement.
La fièvre cependant montait, montait toujours, chauffant à la faire éclater sa pauvre tête folle. Un matin, quand le jour se leva, après une nuit encore plus affreuse que ks autres, mère Françou n'eut plus le souvenir de rien, mais seulement un besoin de dire des chapelets de mots, comme cela lui venait, au hasard, en tumulte, sans liaison d'idées et sans suite, et comme dans la crainte — hélas ! trop justifiée — que l'oubli total ne surprît et ne figeât sa mémoire.
A partir de ce moment, ce furent des appels incohérents, des pleurs, des cris, des terreurs effrayantes, qu'on ne pouvait calmer, puis, leur succédant brusquement, et non moins effrayants qu'eux, des rires, de ces rires de folle qui vous glacent ; ce fut également le spectacle horrible des dents qui grincent, des yeux égarés qui chavirent dans leur orbite, ou qui, aux intervalles de repos, vous regardent fixement, sans vous reconnaître, et sans l'expression habituelle et calme que leur donnait la vie : quelque chose, en définitive, comme si le malheureux corps survivait à son âme, et comme si la mort,
dans c<^.s cns-là. n'acconiplissnit son a'iivrc qu'avec une cynique et lente cruauté.
Elle délira ainsi deux jours. Le ni.iliii du troisième, elle eut un moment de lucidité, avant (|U(* k' hoquet de l'agonie ne comnu'n(,*àt de la prendre. I/abbé Milre aecourut lui donner le viatique. Le vieux ?.!érif^al, (lui avait voulu raccompagner, allait devant, le corps penché, prêt à tomber à chaque pas, les yeux brouillés de larmes, ayant oublié (rallumer la lanterne et ne se sent.nit *< nî< nu ni i)as la force de sonner la clochette.
Ce grand effort Tavait usé : au retour, le prêtre revint seul.
Ce même matin de sej)tembre et de douceur, mère Françou partit avec la brume.
La mort lui avait redonné son ancien vieux visage empreint de calme et de sérénité. Elle avait eu, à la minute suprême, un geste de bénédiction, un sourire d'un charme triste et d'une grâce étrange. S'en allait-elle, jetant à Pascalou son pardon d'amour maternel ?... Souriait-cllc aux épousailles de Millctte et de Firmin ?...
Les mains jointes sur son chapelet, les yeux clos et la figure pâle sous la coifTe, elle avait l'air de dormir, à l'ombre des rideaux de percale rose, sous la garde du crucifix cloué au mur, avec, à son chevet, on se demandait presque pourquoi, un rameau de buis trempant dans une assiette d'eau bénite.
l'héhitage de la CIÏAMPALOTE
UE c'est triste, une maison sans une femme l La figure douce, calme, effacée de maman Françou ne tint jamais autant de place à la ferme des Eyrials que lorsqu'elle n'y fut plus. De son vivant, elle faisait toutes ses petites choses de ménagère avec un soin tranquille, parlait peu, ne glissait son mot que dans les questions graves, et même, dans ce cas, avait une façon discrète d'inspirer un conseil, sans le donner- précisément. Elle enveloppait toute la maison de tendresse : le meilleur de la vie du paysan, l'insouciant retour du soir, après la fatigue de la journée, le contentement de retrouver le feu qui brille, éclairant les landiers, la marmite qui chante, les lits de plume assoupis dans l'ombre de leurs rideaux tirés, Tarmoire et son odeur de linge frais, la commode en noyer verni toute luisante encore après trente ans d'usage, toute la joie d'un humble intérieur honnête et propre, qui sourit, c'est à elle qu'on le devait. On ne s'en aperçut que lorsqu'elle fut partie, parce qu'elle avait ce vrai mérite, qui
:;e di^^^ulsc ou ne su luonlre pas, tl que lo regret iciil fait .ipprécler.
C*e8l ainsi que, depuis le niniiieur, lu pensée de «es yeux clairs ne quille plus raneien ni le cadet des Mérifçal. Pour une roille à tuyaux qu'ils découvrent, loule fripée ou neuve, ttU fond d'un tiroir, pour son cliûle brun pendu, que personne ne songe à présent — et à quoi bon, n'est-ce pas V — à défendre contre les papillons de mites, pour ses ciseaux, pour un chapelet de « coco > ou nn dé rouillé, qu'ils retrouvent dans une boîte, en cherchant autre chose, pour moins encore, sinon même pour rien, le souvenir de la Mérigale s'éveille autour d'eux dans la vieille maison,
Firmin n'aime plus les cloches, depuis qu'elles ont sonné le glas pour elle. Et c'est en vain que Millellc, écoutant l'angélus tous les soirs, lui demande de la bercer d'amour.
Firmin n'aime plus les dimanches : il faut mettre sa veste neuve, celle de l'enterrement, celle qui porte un crêpe à la manche.
Firmin n'aime plus les veillées : il reste une place vide entre le père et lui ; le grillon dans la cheminée a beau chanter le bonheur : l'espoir du temps à venir n'efface pas le regret du passé.
C'est Lionard qui dit maintenant la prière u haute voix, tous les soirs, devant la croix faite en buis dos Rameaux. La prière s'est même allongée d'un De profundis, qu'un jeune et un vieux récitent avec une ferveur émue, après avoir dit cette phrase touchante :
« Seigneur, pour l'éternel repos de son âme 1 Faites, Sei^ gneur, qu'on se retrouve un jour au paradis 1 »
Des deux vertus de la prière : aider au salut de l'âme, perpétuer sur terre le souvenir des morts, aucune n'était très nécessaire à la mère Françou. Elle n'avait eu toute sa pauvre vie d'autre peine et d'autre joie que la peine et que la joie des autres. Elle portait en elle la résignation, la charité et la foi d'une sainte: son âme devait avoir de jolies ailes blanches, chaque jour un peu plus pures, et connaître le plus court chemin d'étoiles qui mène au ciel, pour l'avoir fait souvent en
songe. Elle n'avait pas non plus à craindre qu'on l'oubliât : le souvenir de ses bontés, de ses tendresses, parlait à chaque instant, et ses coiffes, et ses sabots, et toutes les choses de la maison.
Seulement, on a beau penser à elle, c'est sa présence qui manque : elle n'est plus là, la chère ancienne ; et le printemps qui viendra ne la verra plus suivre les «charrières », franchir les échaliers portant le dîner à ses hommes, ni celui d'après, ni le troisième, ni plus jamais aucun.
Un malheur ne va jamais seul : une semaine après la Françou, on a enterré sa sœur, la Champalote, une faiseuse de bonnets de linge, si fine ouvrière qu'on la retenait et qu'elle se promettait des mois d'avance, qu'elle était connue pour son habileté et son renom dans toutes les paroisses d'alentour. C'était une vieille fille, toujours propre et soignée de sa personne, mais économe autant qu'on puisse, usant ses jupes jusqu'au bout, sans une tache, s'achetant seulement un caraco, un foulard, une paire de pantoufles feutrées de loin en loin, vivant de rien, d'un doigt de lait et de quelques légumes, n'ayant enfin d'autre plaisir, dans la routine de sa vie, que d'ajouter louis sur louis dans un fond de coiffe brodée que nouait un ruban.
On l'a trouvée morte un matin dans sa maisonnette à volets gris ; et sous la paillasse de son lit on a découvert, huit jours après, cinq mille francs en billets bleus et presque autant en pièces d'or. Le notaire a fait venir Firmin dans son étude, a fouillé dans ses cartons, y a retrouvé à grand-peine un papier timbré écrit d'une large écriture, et Ta tendu au Mérigal cadet en lui disant :
« Garde ce papier précieusement : il te donne tout l'héritage de ta marraine. Elle t'a nommé son légataire universel I »
Tout l'héritage I Trois mille écus d'argent, sans compter la maisonnette aux volets gris, les meubles, le jardin, un bout de clos I Tout cela pour le Firmin I C'est beaucoup pour un paysan I La vie de labeur d'une vieille fille., son esprit d'ordr»
et d'économie, ont fait d'un coup d'un simple «onncur de cloches le plus riche galant peut-ôtrc du linage !
Légataire universel î Que de choses il y a dans ces simples mots : le papillotement des hillcts bleus, que le moindre vent soulève, comme s'ils étaient toujours prêts à s'envoler ; la vision de beaucoup (l'argent, de cet argent si difficile à gagner pour un remueur de terre, et qui « a la queue tellement glissante > (1) ; un sourire de demi-fortune dans la derai-raisère ; l'espoir qu'on pourra se reposer un peu quand on sera tout courbé d'âge et de rude labeur, qu'on aura pour toute la vie une petite avance, de quoi ne pas mourir de faim pour une maladie qui s'abat, une grêle qui tombe, un nuage qui passe.
Légataire universel de la Champalole I Ah I c'est aussi, c'est surtout autre chose. C'est même la seule joie confuse que Firmin ait d'abord ressentie au milieu de sa peine, la seule que chaque jour à présent augmente et embellisse. Songez donc ! Cela le rapproche tout à fait de ^fillette, cet héritage, et en fait même un parti avantageux pour elle. C'est sans doute leur union assurée, leur songe de toujours qui devient une réalité ; ils échangeront publiquement leurs promesses bientôt, dans un très proche avenir, quand le grand deuil de l'ancienne sera passé. Comme elle aurait été contente, mère Françou, de voir au moins, avant de mourir, le bonheur du cadet I Car ils se marieront ensemble, la Millette et le Firmîn ; il en est sûr, lui, le promis I Et vite, comme vous pensez, il a voulu le confier à sa mie, lui faire partager la douceur tranquille, et non plus inquiète, de son espoir.
Un dimanche, à la messe, comme il passait aux rangs des femmes, tenant la banne au pain bénit d'une main, le tronc pour les âmes du purgatoire de l'autre, elle lui a dit à voix basse, les yeux baissés sur son paroissien :
« A la Chabanne, ce soir. »
Une menette venait de donner deux sous pour les défunts
(1). Proverbe limousin j
délaissés. Firniin a remercié par la jolie parole habituelle :
« Dieu vous le rende 1 »
11 a fait en même temps à sa promise un petit signe de tête qui voulait dire : « J'ai compris 1 :>
Et Millette, innocemment, a pris pour elle un peu du merci chrétien.
Il est donc allé, le soir, à la Chabanne, après la bénédiction des vêpres. Sa mie était assise sous un chêne à Tangle de deux liaies ; le labri était roulé en boule à ses pieds ; les bêtes broutaient tranquillement en balançant Jeurs queues ; les ombres des arbres et des haies étaient déjà grandes autour de la pâture.
Un taureau a levé les cornes et ro\ilé des yeux méchants, en soufflant des naseaux, quand Firmin s'est approché ; le chien a dressé l'oreille, puis, l'ayant reconnu, a allongé paresseusement le museau sur ses pattes, et s'est de nouveau assoupi. Seule, Millette rêvait et ne l'a pas entendu venir.
« Bonsoir, bonne amie.
— Ah I c'est toi, Firmin I J'ai eu peur. »
Ils s'assoient l'un près de l'autre sous des sarments de chèvrefeuille qui retombent. Il se penche vers elle, et la regarde bien droit, les yeux en fête pour lui annoncer avant toutes choses la nouvelle.
« J'ai idée... J'ai idée, vois-tu... »
L'idée qu'il a lui a tellement bouleversé la tête depuis quelques jours, qu'il ne sait pas de quelle façon l'exprimer, ni par quels mots de joie la rendre toute.
« J'ai idée que cette fois le bonheur nous est venu. »
Il a imparfaitement traduit le contentement qu'il sent monter en lui, car Millette ne partage pas encore l'émotion délicieuse qui le gagne, et répond sur un petit ton tranquille, où se mêle même un accent de reproche :
« Je l'ai toujours attendu, moi, Firmin. Je ne voulais que toi, et j'étais bien sûre que tu m'aurais, si tu voulais aussi. »
Il reste un peu interdit de cet accueil. Mais elle lui prend la main, lui sourit pour le consoler, et plus aucune ombre ne s'amasse sur leur rêve commun.
€ LnUse-nini te conter pour(jiioi ju suis plus sûr, reprend le Mérigtil. Mu tunte, la pauvre Chnnipalote, est morte. Elle m'a fait clirz le iiotflircî son hi^rilier <le tout. M© voili^ bien plus riche qu'avant. Ne crois-tu j).'is qno P.'jncicn de riiez toi voudra maintenant le mariage ? i»
l^llc le regarde avec des yeux qui brillent ; sa main pressé celle du galant davantage.
€ Je vois les choses comme toi, Firmin. Je ne te l'avais pas dit pour ne te faire aucune peine. Mais je crois que le père, avant cela, te trouvait peu en fortune.
— Alors, tu crois aussi qu'on va publier nos bans 7 >
Il a posé la question vivement, avec un désir ardent d'apprendre qu'elle a la même confiance que lui, et qno la pensée do l'avenir s'est rassurée en elle.
Elle répond simplement et sur un ton de demi-doute :
« Je l'espère I »
Et lui, un peu déçu :
« Enfin, crois-lu que ce sera bientôt ? »
Elle n'a pas eu l'air d'entendre :
« Et de combien hériles-tu ?
— De trois mille écus, du mobilier de ma tante, d'une maisonnette et d'une terre.
— C'est que... fait Millette, avec une petite mine sérieuse et réfléchie.
— C'est que quoi ? Dis vite.
— Je crains à présent. Tu es plus riche que moi. Si le Mé* rigal à son tour ne voulait pas nos accordailles ? »
Mais lui rit de ces raisons et garde un cœur tranquille : « Ne t'inquiète pas, petite mie. Pour ce qui est du père, e m'en charge. »
Et attristé à la pensée des misères de chez lui : « Il y a eu tellement de choses à la borde, ces temps passés, pour faire de la peine à l'ancien 1 Pascalou est perdu pour nous, et pour la vie honnête également, j'en ai bien peur. La mère est morte. Ça lui a fait bien du tourment, tout ça, au pauvre homme. Sans compter le procès. Il a beaucoup vieilli dans ce^ derniers mois ; tu as dû le trouver aussi. Si je viens
à lui dire là-dessus : « Père, il me faut la Millette. Accordeznous, ou je ne me marie pas, » que crois-lu qu'il répondra ? »
Elle le regarde un rien de temps après qu'il a parlé, baisse les yeux, sourit et dit tout bas :
€ Je te raccorde. >
Alors, pour la première fois, ils se sentent heureux vraiment, emplis et troublés d'une espérance si vive, que cela leur donne à tous les deux une espèce de vertige, si enveloppant, si doux, qu'ils eussent éternellement voulu demeurer sous son empire.
Certes, ils n'avaient jamais perdu leur divine confiance, ni ce charme, qu'ont les natures jeunes, de croire au bonheur à venir malgré tout. Même dans les moments les plus graves, ils ne se sont jamais quittés, portant l'incertitude douloureuse d'être un jour promis l'un à l'autre. Mais aujourd'hui, ah I c'est bien autre chose I C'est une promesse presque immédiate d'épousailles, du temps simplement, quelque chose de matériel à laisser couler sans inquiétude, et puis après le bonheur, le grand bonheur délicieux des rêves très longtemps caressés, et qu'une heure, et qu'un caprice de la vie un beau jour réalisent.
Ils attendront sept ou huit mois seulement, à cause du deuil ; sept ou huit mois, pendant lesquels leur amour se sacrifiera avec une triste douceur à la vénération et à l'amour profond qu'ils ont gardés pour la mère Françou.
...Leurs âmes, émues de ce songe, s'avisent de trouver le soir beau et sans mélancolie.
Octobre a commencé à effeuiller les châtaigniers, à teindre en fauve, en roux et en blond les fougères. Le soleil se couche dans une grandeur et un silence solennels, dans le silence recueilli des soirs de dimanches, dans la grandeur tragique et calme de l'automne, en ce décor de broussailles, de haies vives et de bois. L'ombre et la brume noient le pli des cluses : l'ombre marche vite sur les pentes ; la brume a tôt fait de rouler sa filasse autour des quenouilles dorées des peupliers ;
le cTi^pusniIc niontf, rnpidc-. sous In lij^no déchiquetée et licite des luonlugnes
(It'pt'iid.uit MiiUMlt II iiiiiiin ^ titiiiiii iii tlaii.s ia méditation de leur l)oiilienr. Knrore un automne et un liiver de leur vie à passer loin l'un de l'autre ; et le printemps qui viendra mettra toute sa Joie autour de leur jeunesse. Ils sentent en eux tout un enchantement, comme celui qui nous saisit, les hcaux jours revenus, à l'entrée d'un chemin des bois, qui attire, qui sourit ainsi qu'un œil noir sous les feuilles, et qui tente nos pas...
Lorsque le Mérigal partit, l'obscurité du soir était toute venue. Les grillons chantaient dans l'herbe. La fraîcheur des sources coulait en nappes blanches sur les prés. Firmin et Millette, en se quittant, s'étaient salués des noms de ])romise et de promis.
Et ces simples mots longtemps, très longtemps dans la nuit firent se prolonger la tendresse infinie de leur rêve Iloltant.
La quête d'automne
ES deux sonneurs de cloches, Tancien et le cadet des Mérigal, passaient, selon l'usage, dans tous les villages et dans les bordes isolées de la paroisse pour leur quête d'automne. Chaque famille volontiers leur payait sa dîme : un «setier» de froment, une « quarte » de maïs, ou seulement quelques poignées de blé noir, selon sa générosité ou sa richesse. Si bien que, deux fois par jour, depuis une semaine qu'ils s'étaient mis en campagne, ils rentraient aux Eyrials courbés sous le poids des offrandes, av-ec de gros secs lourds, qui formaient une bosse blanche dans leur dos.
Gela les payait un peu de leur peine : de tous les angélus éparpillés en bruine sur le bourg, et qu'un vent complaisant porte parfois jusqu'aux lointains villages ; des appels répétés des dimanches ; des carillons qui réjouissent l'air à dates fixes ; des sonneries pour écarter les nuages à grêle des récoltes, et les orages des maisons ; des branles égrenés de demiheure eu demi-heure, comme des dizaines de rosaire, le jour
de la Saint-Jciin iVéXà, qui e»l lu fêle du soleil cl de la lerrc.
Jolie coutume, ne trouvcz-voua pas, que celle quèle de cigak'S ! Les sonneurs de doehe.i, en Liniousin, Honl comme les oiseuux du ciel : ils ne sènienl ni ne récoltent, el vivent et chanlenl tout de même.
Lionard ai Firmin faisaient donc leur quèle de cigales, après les coups de cloche de l'été. Us Irotluienl dans les chemins, Tun derrière l'autre, ])ensanl beaucoup, parlant peu, selon riiabitude des paysans. Leurs cœurs étaient partagés entre la douleur et la joie. Mère Françou était morte, el son regret était présent ; Pasealou habitait Tulle, et continuait à y prendre des idées qui n'avaient jamais été celles des Mérigal ; la question des eaux était pendante, et la menace d'un procès coûteux pesait toujours sur les esprits. D'un autre côté, le cadet venait de recueillir un héritage ; Tannée avait été bonne : froments, sarrasins, blés d'Ksjjagne, toutes les récoltes avaient bien levé et mûri ; on donnait partout mesure comble aux sacristains.
Tout compte fait, cependant, Lionard, dont le songe avait devant soi tant de routes ouvertes, était inquiet. Firrain, au contraire, avait en lui une tendresse ardente, qui changeait sa tristesse en une brume fine et mêlée de soleil.
Us marchaient enveloppés de cette lumière tiède de l'arrièrcsaison qui, mieux qu'aucune autre, éclaire les lointains, les adoucit et les pénètre. Des chars à bœufs passaient, avec le bruit sourd et saccadé des roues contre les pierres du chemin, des chars garnis jusqu'en haut des ridelles de feuilles mortes et de fougères. Les bouviers s'arrêtaient de chanter leurs lentes et graves mélopées. On se saluait, on se disait quelques mots au passage, le loucheur appuyé d'une main sur le joug, de l'autre sur l'aiguillade, les deux quêteurs accotés contre le mur de pierres sèches, où posaient leurs besaces :
« Et autrement, quoi de nouveau à Combebrettes ?
— Mais rien que je sache, Jeantou.
— Pour quel chrétien donc que vous avez sonné les plans (1), hier au soir ?
(1) Plans, plaintes des cloches annonçant une mort.
ICO L • I V n A i Ë
— Pour le Picooudou de Marlignac, qui s'est laissé mourir comme ça, sans remède ni médecin.
— Et de quoi, savez-vous ?
— • D'une mouche qui l'a piqué, on croit. Que voulez-vous ? C'est comme disait défunte notre pauvre Françou : quand notre heure est venue, rien n'y ferait.
— Pour ça, Lionard, c'est sûr. Elle avait bien raison, allez I On est peu de chose tout de même. >
Le bruit de l'essieu et des roues reprenait ; le sacristain et son fils donnaient chacun un coup d'épaule pour remonter leur sac, puis se remettaient à trotter l'un derrière l'autre, plus vite encore qu'avant, pour rattraper le temps perdu.
Trois heures sonnaient ce jour-là à une horloge à poids, quand il arrivèrent au village de la Reynière. Le chien des Saubrignat, les prenant pour des mendiants avec leurs besaces et leurs bâtons, courut à eux en aboyant. Janquet, qui ramassait dans le clos et écalait des noix, que le vent de la nuit précédente avait gaulées, reconnut les deux étrangers, posa à terre son panier ei vint à leur rencontre avec un air aimable.
« Eh I bonjour, Mérigal. Tu me trouves avec lés mains salies de brou, et sans pouvoir te les donner. >
Le sacristain, qui s'en allait courbé, ayant dépassé le portail de la Reynière, où il ne se souciait pas d'entrer pour sa quête depuis le procès, s'arrêta, tourna la tête vers l'appel, sans redresser l'échiné, et répondit un peu froidement :
« Même à toi, bonjour I
— Gomment I fit le fermier, vous n'entrez pas ? C'est bien pour les cloches que vous passez ? >
Lionard considéra avec étonnement l'homme qui leur parlait ainsi. Etait-ce bien ce même Saubrignat qui s'était montré si intransigeant à Texpertise, qui l'avait si souvent, et avec quel mépris I traité de chante-messe ? Il se demanda un temps si ces avances étaient sérieuses, si l'autre ne voulait pas rire de lui et ne se moquait pas. Mais non I L'amabilité de Janquet paraissait naturelle... Enfin, il allait voir...