‹ L'IvraieChapitre 24 sur 26 · L ' I V II A I K ICI · texte numérisé non relu

L ' I V II A I K ICI

€ Mais oui, c'est pour les cloches.

— Alors, i)our(iU()i ircntriz-vous pus ? Vous ovea sonné pour loul le monde, ircsl-ce pas, pour nous aussi bien que [)our les autres I II fMut (\\\\n\ vous donne aussi, donc.

— Pour v^»» .laiHiuel, rien n'y force : c*csl coninie est ton idée.

— J'entends bien, Moniird ; mais est ce (ju'on l'a jamais refusé chez nous ?

— Ni chez toi ni ailleurs, Dieu merci ! Que ma main levée en témoigne.

— Eh bien, alors ?

— Mais ça peut venir une fois ou l'autre, ces choses-là ; est-ce qu'on sait ?

— A la Reynière, en tout cas, ce ne sera i)as l'un née qui court. Entre donc. »

Et, ayant ouvert la porte basse qui donnait accès dans la petite cour, le fermier s'elTaça pour laisser passer les deux quêteurs d'automne. Ceux-ci posèrent leurs sacs sur un banc, près du « puits à virole », puis entrèrent dans la cuisine en tirant leurs chapeaux à un feu de genêts qui flambait, seule chose vivante de la salle.

Peu après, Millette parut, portant à la main la « boursillc (1) » de grès, où avait levé la pâte de blé noir qu'elle se disposait à faire cuire, cuillerée par cuillerée, crêpe par crêpe, dans la poêle. Toute surprise, et cependant contente de le revoir, elle rougit de se trouver ainsi tout à coup devant Firmin sans s'y attendre.

« Salut I salut, drôle ! fit le Mérigal ancien.

— Je vous donne bien le boujour, Millette, > dit doucement le fils cadet.

La « drôle » répondit : « Boujour à vous autres I » en baissant les yeux et s'avançant d'un air embarrassé.

(1) Boiirsille, pot de terre brune servant à traire, ou à faire lever la pâte.

iGâ L * I V R A î E

« Petite, commanda le père, tu vas mettre à table des verres et des assiettes. >

Le sacristain essaya de protester :

« Merci, Janquet. Nous sommes un peu pressés aujourd'hui ; ce sera pour une autre fois. Partout où on passe il faut boire un coup de vin : ça ferait du mal à la fin, si on se laissait faire. Merci tout de même : on te sait le même gré. >

Mais Saubrignat ne voulut rien entendre :

€ Bah I un verre de vin de plus ou de moins, ce n'est pas une affaire I Rien que pour trinquer, ça ne se refuse pas I Je serai content de vous faire goûter la piquette de mes treilles. »

Lionard se rendit :

« A ta volonté, alors, puisque c'est ça. »

Et tandis que le fermier descendait à la cave avec le « chaier » et une « dourne (1) », Millette alla chercher des assiettes neuves et des verres à pied dans le placard de la chambre. Pendant ce temps, le vieux Mérigal, demeuré seul avec Firmln, passait l'inspection des meubles de la salle, cherchant toujours dans son esprit quelle pouvait être la raison de ce changement brusque d'attitude de Saubrignat à son égard. Peut-être le curé n'y était-il pas étranger : il avait paru tenir beaucoup à ce que le procès fût arrêté ; sans doute il s'était entremis... à moins que... Tiens, mais parfaitement... Comment diantre Lionard n'y avait-il pas pensé plus tôt ?... Parfaitement., c'était bien cela : Bourillou, d'être toujours refusé par la belle, s'en était allé chercher fortune ailleurs, avait trouvé sans peine, grâce à ses écus, et s'était accordé de dépit : le bruit du moins en avait couru dans le pays... Et maintenant, que restait-il pour Millette comme bon parti à espérer par tout le finage ?... Pas grand'chose : Firmin, sans conteste, était le plus enviable, depuis que la Champalote en avait fait son héritier... Eh ! par ma foi, je crois bien qu'il la valait à présent, cette fille, dont on avait fait jadis un si grand cas I... Il la valait, sûr, et au delà !...

Voilà pourquoi aujourd'hui on les recevait si bien, pourquoi

(1) Bouteille de bois,

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on leur faisait franche niino et bon accueil, pourquoi il fallait, (Iifon le veuille on non, € boire le vinage (1) > ensemble...

La bonté n'excluant jannii?! la ruse crintéret chez le paysan, une pensée de malice vint h IJonard : mettant à profit le revirement d'opinion de Saubrignat, il fallait au plus ^t obtenir qu'on réglât le procès a l'amiable par-devant M* Vergnol. Puis, (luand le dédit ne serait plus possible, que <les conventions formelles seraient arrêtées entre eux et honnêtement couchées sur du papier timbré, tant pis s'il restait à Janquet une arrière-pensée. Le Mérigal se souvenait de cette parole dite brutalement, le jour de la querelle :

« Garde ton iils I »

11 le gardait...

« Ça a-t-il donné comme tu voulais, cette vendange V demanda Lionard au fermier, qui reparaissait par le trou de la cave.

— Oui et non ; c'est-à-dire qu'il y a eu beaucoup de cuvées ; seulement, c'est du petit vin. D'ailleurs tu vas voir ; j'en apporte du vieux et du jeune pour goûter. »

Il y eut deux, trois trinquécs de suite. On parla longtemps de choses indifférentes : du cours des foires, de la mévente du bétail, du temps froid, qui avait pris avec la lune de l'autre mois, des récoltes de l'année, des gelées qui allaient venir et qu'annonçaient tous les jours des passages de canards et d'oies, depuis une semaine.

Pendant ce temps Millctte s'était mise à faire sur la flamme ses galettes de blé noir. Un genou à terre, entre les landiers, elle frottait avec une couenne le large plateau tiède du « pelard (2) ^, puis versait dessus une grande cuillerée de pâte, que la fermentation avait soufflée et qu'elle étendait bien régulière-

(1) Il n'y a pas d'accord entre paysans du Limousin, pas d'affaire traitée, sans que les deux partenaires boivent ensemble le vinage.

(2) Grande poêle plate, sans rebords, qui sert exclusivement à faire les crêpes.

ICI l'ivraie

ment vu courbant successivcnicnt en tous sens la poêle à crêl)cs. Sitôt la pâte à moitié cuite et la galette dorée d'un côté, elle retournait le « tourtou (1) t> de sarrasin avec une pelle l)late faite exprès, le laissait se colorer sur Tautre face, puis, hop î d'un geste vif le faisait sauter sur une assiette de grosse toile posée sur une des longues chaises du « canton ».

En vérité, Millette fut très maladroite ce jour-là. Que de crêpes furent brûlées, ratatinées, croquantes, qu'il fallut mettre de côté et jeter dans le baquet des porcs I

Plus tard, quand Tanciennc lui demanda :

« Mais comment as-tu fait pour gâcher tant de pâte ? >

La petite répondit :

« Ma mère, c'est que le feu n'allait pas bien. Ça flambe trop vite, ces genêts : je n'ai pas l'habitude. »

Et elle rougit, et elle baissa les yeux ; la vérité, elle le savait, était beaucoup plus simple : c'était qu'elle n'avait pas l'habitude de faire les « tourtous ^ devant Firmin.

Cependant que les vieux causaient d'abondance, sans paraître gênés de se trouver l'un en face de l'autre, avec une bouteille entre eux, les promis à la dérobée se jetaient des regards plus pleins d'amour que les genêts de flammes. Toutes leurs pensées, toute leur âme étaient levées vers le bonheur. La paix s'établissait entre les pères : les noces des enfants allaient sonner. Il y avait si longtemps qu'ils l'espéraient, ce retour de bonne fortune ! C'était leur joie de toujours assurée ; c'était, presque ouverte devant eux, la vie de douceur et d'amour dont ils avaient fait le songe si souvent I Ils étaient émus ; leurs cœurs étaient plus jeunes encore, et grisés, et contents.

Les deux anciens en étaient déjà à leur dernière trinquée, et aucune question grave n'avait été agitée entre eux. Allait-on se séparer comme cela, sans que rien ne fût tenté, sans qu'aucun pas ne fût fait vers l'arrangement V Saubrignat avait ce qu'il voulait : la paix en somme était faite avec le sacristain ;

(1) Crêpe.

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tout de suite il ullait ni p(»ilir lu nouvelle h Tabbé Mitre; »a noininalioii au conseil de fabrique était assurée.

Mais Mérigal. lui, n'était pas satisfait ; il fallait mettre à l)roflt les dispositions conciliantes du fermier, ne pas laisser éebapper l'occasion, convenir d'un jour où Ton se retrouverait chez le notaire.

€ Dis donc, Janquet, demanda-t-il, moitié plaisant, moitié fjrave, pour ces eaux, comment s'arrangc-t-on ?

— Tu as raison, répondit Saubrignat ; c'est peu de chose. Il faudrait en flnir.

— Alors, qu'est-ce que tu décides ? Moi, lu sais, ma parole est toujours bonne : ce que j'ai dit est dit, et je suis prêt à le tenir, quand tu voudras.

— A savoir ? fit le fermier de la Reynière.

— Tu t'en souviens aussi bien que moi. J'accepte les choses comme nos experts s'étaient entendus pour les mettre en fin de compte : l'eau à ta disposition trois fois la semaine et toute l'année. Ça te va-t-il, celte fois ? »

Janquet parut hésiter, réfléchir, Puis, sa décision prise, il répondit avec enthousiasme :

< Eh bien I je ne veux pas qu'il soit dit que je suis un chicaneur. Tope-là, Lionard I C'est entendu I Tu es un brave homme ; avec toi, du moins, on aime faire des affaires. >

Et, à grand coups de mains heurtées cinq ou six fois l'une contre l'autre, l'accord fut définitivement conclu.

Lionard était content. Janquet riait dans son collier de barbe blanche : il se voyait conseiller de fabrique à Combebrettes, un jour peut-être président. S'ils avaient suivi d'un œil moins amoureux le vol de leur rêve intérieur, ils eussent remarqué que les « petits > avaient en leurs âmes une joie si pleine et si vive, qu'elle débordait, bouillonnait et montait dans leurs yeux.

Deux ou trois galettes de blé noir furent manquées l'une après l'autre. Le temps passait vite pour les trois hommes et pour la jeune fille. Les pensées de chacun étaient insouciantes, légères, vile venues, vile parties, toujours chantantes, comme un vol de chardonnerets qui s'abat svir des Inilnes monlftes!

« Si dimanche qui vient on allait dire nos conditions au notaire ? proposa le sacristain.

— Si tu veux I accepta l'autre. On se retrouverait à l'étude après la messe grande.

— Entendu ! »

Mérigal se leva de table ; de contentement ou d'avoir bu, on ne savait trop, ses yeux étaient luisants et papillotaient un peu. Quatre coups sonnèrent à la vieille horloge, dont la boîte était lleurie.

« Vive Dieu I déjà quatre heures ! s'écria Lionard. On ne devait boire qu'un coup de piquette et s'ensauver. Et la Cambarsou et Bosfranc, que nous devions faire ce soir I Eh I qu'en dis-tu, cadet ?

— Tant pis I répliqua Firmin. Si ce n'est pas ce soir, ce sera demain.

— Petite, commanda Janquet, monte vite chercher un « paillon » de grain, pour ne pas les retarder. »

Millette redescendit, portant avec peine un énorme panier de jonc empli de beau blé roux. Firmin tendit son sac ; la fille y versa le froment ; leur mains se touchèrent : ils tremblèrent d'émoi.

« Merci bien, fit le gars.

— Il n'en faut pas, :s> dit Millette

Ils se regardèrent, et leurs yeux dirent l'amour, et leurs yeux dirent la joie.

Pendant que les vieux sortaient, d'un cœur troublé, tout bas, un p^ penché vers elle, Firmin annonça ;

« Je suis content. Nos bans seront bientôt. »

Quand Millette eut quitté son promis, elle courut se cacher dans sa chambre ; son bonheur avait été trop longtemps contenu : elle pleurait.

XVIlï

QUAND FLEURTnONT LFS CnÈVRPFEUriXES.,,

OURTANT non, les bans ne seront pas bientôt ; peutêtre même ne seront-ils jamais I... L'abbé Mitre ne bénira pas Millette et Firmin dans son église. Mère Françou, du ciel, d*où Ton voit toutes choses, n'aura pas à regretter d'avoir quitté les Eyrials juste quand les noces du cadet allaient sonner. Elle pleurera, par exemple, car elle était de ces saintes femmes inquiètes de cœur, trop généreuses de leur joie, la sacrifîant^trop volontiers aux autres, et qui, même là-haut, ne doivent pas goûter un plein et insouciant bonheur, parce que leur pensée continue d'habiter parmi les leurs, parmi la tristesse et les larmes. Elle pleurera de voir son fils aller par les chemins, la houe ou la pelle à l'épaule, sans chanter comme de coutume, les yeux baissés vers la terre, pour que personne n'y puisse lire, avec je ne sais quoi d'usé, d'accablé dans sa jeunesse et sa démarche.

Les bans ne seront pas bientôt... Peut-être même ne seront-ils jamais !... Firmin se dit cela à présent tout le jour, depuis que

son espoir est tombé. Il était si content après la quête I L'étape douloureuse de leur vie semblait finie ; finis les doutes, les craintes, les entrevues imprudentes, où le cœur à chaque instant bat de la peur qu'on soit découvert, les petits signes mystérieux par lesquels de loin, et malgré le monde, on se dit : « Ce soir, à la pâture, » ou bien : « Impossible pour aujourd'hui. Et que je le regrette I » Tout l'avenir rêvé venait alors à eux, et l'ivresse réelle des songes qu'ils avaient suivis ensemble si souvent

Et aujourd'hui I... « Tes épousailles avec Millette I Tu allais en faire une sottise I... » Ah I qu'il a soufTert, le cadet, quand Lionard lui a dit cette phrase de mépris ! C'était un midi, à la rentrée des champs. La soupe n'était pas faite, ni le feu allumé, puisque Françou n'était plus là et que la Fillou n'aidait que pour les grosses besognes, les jours de lessive ou de pain. L'ancien avait l'air préoccupé ; Firmin le crut ennuyé d'avoir à se charger, malgré sa fatigue, des soins du ménage.

« C'est vrai, dit-il, en achevant d'exprimer tout haut sa pensée, c'est triste, chez nous, depuis que la mère est partie.

— Tu trouves aussi ? fit le père.

— Une femme, reprit Firmin, c'est beaucoup dans la maison. »

Là-dessus, Mérigal se redressa et dit vivement : « C'est-il que tu voudrais une servante ?

— Non pas. Tant qu'on pourra, pas d'étranger ici.

— Alors, ce serait donc pour une nore (1) ?

— Pourquoi pas ? Il y a si longtemps que j'en ai une dans l'idée.

— Tu la nommes ? »

Le cadet hésita un peu, sourit et dit, la figure tournée vers la clarté du feu qu'il venait d'allumer :

« Millette. »

Lionard, surpris, s'arrêta de tailler le chanteau :

« La fille à Saubrignat !... Mais, depuis l'héritage, tu en vaux bien deux comme elle I

(1) Bru^

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