‹ L'IvraieChapitre 5 sur 26 · LA ROUTE DE LA MISERE · texte numérisé non relu

LA ROUTE DE LA MISERE

N coup de fouet claquant sec, clic-clac ; fuit, fuit, deux sifflements d'appel coulant dans le cornet d'une main. Et aussitôt après :

« Ohé I Mérigal I Est-il prêt, le jeune homme ? » Le Mérigal parut sur le seuil de la porte, changé déjà depuis la veille, vieilli par le malheur. L'aîné, avec ses désirs de vie facile, ses idées de plaisir qu'il avait prises au service, ses regrets de la ville qui ne l'avaient point quitté depuis son retour, devait être amené à abandonner un jour ou l'autre sa famille et le pays. Ce que l'ancien redoutait depuis longtemps s'était réalisé : l'heure triste avait sonné. Quelque préparé et averti qu'il fût, la secousse était rude, et le moment difficile à passer.

Il avait essayé de se fâcher, il s'était plaint qu'avec deux fils il fût obligé de prendre un valet, d'introduire un étranger aux Eyrials, un jour prochain, quand ses forces allaient baisser. Mais ni les éclats de voix ni les supplications n'avaient eu raison d'une volonté bien arrêtée. Le régent n'avait-il pas dit : a Allez,

i't vous réussirez, » alors que la sagesse commandait de »*écrier: « C'est pitié deux fois de quitter son clocher après la terre I >

La colère du vieux avait un peu passé ; mais la tristesse était restée. La douleur se lisait sur sa fleure aux traits tirés, aux rides plus pleines d'ombre et plus creusées, au regard trouble et aflligé, qu'il avait doux et rieur d'habitude.

Ses yeux suivaient distraitement un vol de pigeons qui allaient, venaient, faisaient la ronde, ne sachant où se poser. Son esprit était ailleurs ; et lui demeurait là sur le i)as de la porte, ne songeant aucun songe précis, mais Tàme inquiète et accablée.

L'homme qui était dans le char à bancs redit l'appel :

« Eh bien, Mérigal, est-il prêt, Pascalou ? >

Le fermier des Eyrials tourna la tête, et d'une voix calme et grave :

« Je n'en sais pas plus que vous, Mirai, et j'ai fini de ra'occuper de ses afTaires. 3>

Mais Firmin, qui aidait son frère à préparer la malle, écarta de la main trois tiges de glycine qui grimpaient après le crépi du mur, et répondit en agitant son feutre à la fenêtre de la chambre : « On y va, on y va I » pour faire prendre patience au conducteur.

« As-tu bien tout, fils ingrat, demandait la Mérigale, qui avait autant de chagrin que le père, mais dont le cœur de mère continuait de s'intéresser tout de même à l'enfant. Tiens, prends ces deux chemises neuves du cadet. Qui aurais-tu là-haut pour te rapetasser ? »

Elle essuya deux gros jîleurs qui allaient tomber. Elle était si bonne, mère Françou ! Elle avait une âme d'autrefois, pleine d'énergie, de douceur et de foi. Elle portait un vieux visage sous une vieille coiffe : deux yeux bleus comme un ciel de temps clair, et si limpides et si profonds que rien n'avait jamais su les troubler ; une figure fine, plissée au front, plissée en éventail au coin des lèvres, mais encore fraîche et fibrillée de rose aux pommettes ; et par-dessus, Tencadrant bien, laissant seulement libre le menton, une jolie coiffe en forme de toit à pan coupé, faisant l'auvent sur les bandeaux, nouée autour du chignon en

serre-tête, et relevée des deux côtés, bien plus bas que les oreilles, en deux ailes blanches qui battaient à la marche.

L'ancienne et le cadet aidant, le paquet de linge et d'habillements fut vite prêt ; et la malle à poils de chèvre, dont le fond était à peine garni quand la voiture s'était arrêtée au portail, fut bientôt sur Tépaule de Firmin.

« Adieu, petit, dit la mère. Tu reviendras souvent ? On ira te voir également. Mais c'est loin ! Ah ! bonne Vierge, tu le verras un jour, comme c'est triste de vieillir et qu'on vous abandonne. »

Et, ayant embrassé son fils et ne se sentant pas le courage de l'accompagner, elle se laissa tomber sur une chaise, appuya la tête contre le lit et se mit à pleurer.

« Au revoir, père ; ça me fait de la peine de vous laisser dans le cliagrin. Quand vous m'aurez compris, vous me pardonnerez. »

La voix du petit tremblait ; -en voyant la mère se désoler, il avait retrouvé son cœur d'enfant : de la mélancolie lui venait, à présent, de quitter Combebrettes, et l'émotion et les larmes le gagnaient à son tour.

Mais l'ancien ne se laissa pas toucher par la pitié.

« Il n'y aura de pardon qu'au retour, » répliqua-t-il avec une froide lenteur.

Et, repoussant du bras son fils, qui voulait l'embrasser :

« A ce soir, fit-il en s'adressant à Mirât, le cadet d'une borde voisine. Tu me diras si le froment et le bétail se vendent bien. »

Pascalou, les yeux noyés, l'âme affligée surtout par la brusquerie du père, était à peine monté dans la carriole que la vieille jument, enlevée par la mèche neuve du fouet, partit à l'amble, en faisant danser sa crinière, gémir les rais et les ressorts.

La voiture s'éloigna sur la route grise, entre les dernières maisons du bourg, puis disparut brusquement au premier coude derrière les haies de saules, qui allaient lui faire cortège longtemps dans la campagne profonde.

Le tintement des fers claquant l'un contre l'autre à chaque foulée de la bête, le heurt sourd des sabots contre le sol, le branle sonore de la caisse du char à bancs sur son essieu, alternaient, se jouaient, se mêlaient comme le clac-clac pan-pan d'une paire

de cuslu^nu'tU.s et d'un liuiibouriii iiifali^ablcs. (À-la cJniiiiiuii, ])iiis se perdit lliudcnicnt (ians la riiiiHin- rp.irsc d«'*v T. iiiljagcs et de la vie (lui naissait au matin.

L'apprenti était eontent d'aller vite, de laisser derrière lui peu à peu tout le pays, qui avait à ses yeux une pliysiononiie eonnue : ees l)()r(les posées hardiment aux deux bords de la roule, et ciu'il nomniait chacune par son nom, Chantefjril, la Ci^'alière ou les Ormeaux ; ces chaumines à toits moussus, ca- ( liées loin, tiiliides de misère, et qu'il devinait seulement ù un l)eu de fumée claire mettant au-dessus des bois connnc une ])lume bleue, très line, et que le vent frisait ; ces sentiers en fuite dans Tombre des feuilles et dans Taromc des genêts, où il avait passé si souvent avec l'ancien pour les quêtes d'automne des sacristains. Ces souvenirs le gênaient, qui se levaient à chaque instant. Il lui tardait d'être rendu sur le finage de Favars, pour ne i)lus sentir autour de lui, de tous côtés, cet adieu qui lui venait des choses, pour ne plus entendre ce bonjour grave et vite donné des gens qu'il connaissait, et qui semblaient lui dire leurs reproches.

En attendant, l'aîné des Mérigal est triste, et le matin a fini depuis longtemps de souffler les étoiles. Il y a vers la droite des aigrettes d'argent sur tous les châtaigniers ; les toiles d'araignée mettent sur les ajoncs des réseaux blancs perlés ; et la sauge et la menthe mouillées d'aiguail donnent tout leur parfum à Tombrc des fossés.

On rencontre de loin en loin des paysans, qui s'en vont par couples bavards à la foire : d'abord des paroissiens de Gombebrettes en blouse, la mèche du bonnet de coton bleu pendant derrière, sous le feutre ; puis des chrétiens de Saint-Germain-les- Vergnes, qu'on eût reconnus entre mille à leur charreton attelé de deux ânes, à leurs favoris rasés en pattes de lièvre, à leur chapeau de Breton, sans ruban, et surtout à leur impayable habit de cadis à basques étriquées.

Pascalou et Mirât se sont mis à causer : de l'ancien des Eyrials, puis des projets d'avenir de l'apprenti. Si bien que l'enfant prodigue, livré maintenant à ses songeries préférées, oublie tout à fait le chagrin qu'il laisse derrière lui. Une pein^ est légère et

bien vile efTacée, qui n'est ciiiu le reflet d'une autre, €t qu'un reflet lointain.

Cependant, d'entendre une claire sonnerie annonçant un bout de Tan, à grandes volées d'abord, puis à notes égrenées, le voilà qui fait un temps un retour vers ses méditations tristes.

(7cst le cadet qui tient la corde : on le devine aux longues vibrations de bronze, à l'envol puissant des notes et aux battements plus fleuris de la petite cloche. De longtemps Pascalou ne les entendra plus, ces jolies voix aériennes, qu'il avait lui-même mises en branle si souvent. C'est l'adieu dernier du pays ; cela seul peut encore lui parvenir : une fumée de sons éparpillés et tout de suite perdus dans le vent... Cette fois, il croit entendre une plainte, douce et résignée comme celle de sa mère. Il se retourne vers l'horizon, où, déjà loin, monte le clocher.

Un croissant de lune, mince aux deux bouts comme un fil, achève de mourir, toujours plus pâle et plus brumeux, en se perçant avec la flèche de l'église ; cependant que le coq en girouette, bien droit sur ses ergots, la crête et les ailes redorées par la jeune lumière, jette des éclairs en chantant la victoire du jour.

Toutes ces choses ont un appel muet et grave, qui lui remue l'âme plus que ne Je pourrait faire une parole humaine. Alors il hésite devant ces reproches ; il n'ose plus se retourner. Un regret, le premier, lui vient d'être parti. Toute sa vie passée tient dans ce petit coin de campagne, qui rit d'un joli rire mouillé dans le soleil. Une émotion l'envahit ; une tristesse le pénètre. Il met la main sur ses yeux pour ne plus voir. On arrive au bout d'une montée ; la jument prend en battant des fers le trot à la descente ; la vieille jardinière secouée crie de partout. Et aussitôt, perdu aux regards de l'émigrant l'horizon familier, disparu le clocher, évanouie la sonnerie !

Plus rien à droite et à gauche que des chaumes de seigles, des sarrasins, qui ont mis nappe blanche et parfumée pour les abeilles ; des bruyères sentant le miel, ou des bois de châtaigniers clairs de bogues minuscules. De loin en loin, au bord du chemin, une chaumine misérable tombant en ruine sous l'abri de quelques pins qui chantent. Et devant, toujours, la route qui file tortue par courtes montées et peu longues descentes, la route de

plus on plus noiro de inoiulf, toute étrécic et coupée inainten.uil par (les lllcs de bêtes et de toueheurs, par des ehapclets interuïinal>les de chanetons et de eanioles.

Mille cris, mille appels se croisent, se mêlent ou se répondent dans le matin. De voir les accotements, on dirait un foirail on marche ; chaque fermière a les bras chargés de volailles ou de fruits comme une vendeuse au panier ; surtout h présent qu'on approche de Tulle, et qu'on prend à rebours la < côte de PfHvsac ».

Très particulier maintenant le payisagc : à gauche, toute l'horreur poétique d'une gorge sauvage, animée par le bruit de l'eau, que l'écho des rochers grossit ; en face, la fade horreur, sans pittoresque, d'une cité industrielle, avec ses grandes cheminées de briques crachant des nuages sombres tout le jour ; avec ses immenses constructions couvertes de tuiles, de zinc ou de verre, qui étincellent çà et là sous quelques rayons de soleil ; avec son ronflement de machines, ses appels mugissants de sirènes, son air alourdi de vapeurs acres, qui vous prennent à la gorge.

Le faubourg est déjà plein d'animation et de poussière, malgré l'heure matinale : on y sent s'agiter la vie intense, fiévreuse et maladive de Partisan des villes. Les maisonnettes de la cité ouvrière se succèdent aux deux bords de la route, en grappes noires et serrées, construites toutes sur le même modèle, peu plaisantes à l'œil, manquant de grâce avec leurs profits étroits, leurs toits presque plats et leurs façades bronzées, sans poésie et sans jardin. Les « cambuses » exhalent des odeurs d'absinthe et d'eau-de-vie frelatée. De la marmaille en guenilles joue à grands cris sur les portes, se bouscule ou se poursuit sur les trottoirs, roule dans le ruisseau. Si des ménagères se montrent, elles ont le chignon défait, un caraco troué, une figure fanée et sans âge. Si on entrevoit un intérieur, on ressent une impression de misère grise, non résignée, et à cause de cela surtout triste et pitoyable. Ici, sous le ciel toujours terni, dans cette atmosphère pesante, rien de la vie ne sait se faire aimable.

« Le diable me soit si je pourrais vivre dans ces bouges I s'écria tout à coup Mirât en détournant la tête. J'ai idée que ça

me casserait les oreilles, d'entendre ce bruit de machines tout le jour. Vive Dieu, qui me mit à Combebrettes I »

Il avait dit cela sans penser à mal, dans l'enthousiasme naïf de son âme de paysan. Voyant la faute, il reprit :

« Au moins, toi, Pascalou, tu n'es pas dans une usine. Maréchal encore, ça m'irait : on n'entend que les marteaux sur renclumc ; on ne sent qu'une odeur de corne brûlée, qui n'est point faite pour déplaire.

— Assurément I i^ fit l'apprenti, qui pensait en lui-même : « Encore un de ces cerveaux étroits, qui n'entendent rien qu'à la routine ! Tu es paysan, reste paysan. Que faites-vous donc de la loi du progrès ?... Pas commode, pour sûr, ce que je tente : il y faut de l'initiative ; la place n'est pas toute tiède ; on ne marche pas dans un sillon tracé. Sans cela, où serait le mérite ?... »

On était rendu à l'auberge du « Chêne Vert ». Le Mérigal aîné remisa provisoirement sa malle dans le grenier à foin, pendant que Mirât, aidé du valet d'écurie, dételait la jument.

Et maintenant la lutte allait commencer : le moment était venu de battre le pavé de la ville, d'offrir de forge en forge et son temps, et sa force, et sa peine.

Dès les premiers pas, Pascalou se fît un orgueil d'aller ainsi, à l'aventure, vers une vie nouvelle, ayant bravé la colère des siens et les préjugés du vieux j^euple, dont il était issu. Le prolétariat ouvrier était l'armée d'avenir : avec quel cœur fier et content il s'y enrôlait comme volontaire !

Il quitta donc Mirât, tout joyeux de se retrouver dans cette ville de Tulle, d'où il avait rapporté, après son année militaire, quelques jolis souvenirs de jeunesse, les seuls qui ne passent point à travers le tamis des jours et que le temps même embellit.

Il allait au hasard par les rues, le nez levé pour consulter du regard les enseignes des boutiques, tournant un bâton de houx entre ses doigts. Au coin d'une place, une grosse inscription en lettres rouges l'arrêta : « Maréchalerie du Progrès. » Au-dessus, des ferrures de toutes sortes ; fer à cheval, fer à âne, fer à mule, fer à glace, formaient le dessin d'un fer sur un écusson de bois, tandis qu'au milieu un bouquet fané disait que la dernière fête

(le la oorporalion éliiil passée depuis ionKl(in|)S, el que le souvenir lui-inrnu' s'on était sans doult» perdu, lui qui, au dire du romancier, ne dure i)as autant que le paifi"" 'î'n" l"in «Iilavande.

< Voilà bien mon afTaire, ju^cn le Mérigal. On sera mieux ici que chez mon forgeron de Combchrettes. >

l'^t déjà le fjars se frottait les mains, un peu inquiet seulement de penser comment il allait faire l'olVre de ses services.

Au pas de la porte, un ouvrier venait précisément donner un coup d'œil dans la rue pour juger si la foire s'annonçait belle et si on allait avoir de la i)ratique. Pascalou se présenta :

« Pardon, fit-il ; pourriez-vous me renseigner s'il y aurjiit ici une place comme apprenti ? »

I/autre le dévisagea, les poings sur les hanches :

€ Fais-tu partie du syndicat ?

— Du syndicat ? se demanda Pascalou. D'abord, qu'a-l-il a me tutoyer ?

« S'il vous plaît ? répliqua-t-il en tendant roreille. •

— Si tu n'es pas du syndicat, tu peux chercher ailleurs.

— Et longtemps, ajouta une grande casquette posée sur une tête grosse comme le poing, qui venait en se balançant de l'arrière-boutique.

— Et que faut-il faire donc pour se mettre du syndicat ?

— Ce qu'il faut faire ? ricana l'homme aux poings sur les hanches. Ce serait trop long à l'expliquer, mon pauvre petit.

— Et tu es trop bcte pour comprendre, » poursuivit la casquette.

Et les deux compagnons de rire et de se gausser du Jean de la Lune qui leur tombait là, naïf et bon jobard, venant tout droit de son village.

Le Mérigal eut un geste de mépris, et, sentant se lever un dernier reste de fierté paysanne :

« Vous insultez à ma mine de villageois, méchantes gens, cria-t-il. Riez bien. Que nous chaut ? Nous valons bien ceux des villes. »

Et, virant sur ses talons, il partit en .faisant volter sa canne.

Ce mauvais début ne le découragea point.

« C'est à ma livrée et à ma tournure de paysan qu'ils en veulent, se dit-il. Que je prenne un peu l'air des villes, la tenue et les manières des ouvriers, et ils verront ! »

Et il s'en allait, consolé à moitié, s'exhortant à penser que ce jour-là il faisait le pas le plus difficile, et que c'était seulement une fois définitivement enrôlé qu'il prendrait l'allure citadine.

L'essentiel était de trouver une place dans une maréchalerie de Tulle, la plus petite place dans la maréchalerie la moins achalandée, s'il le fallait pour commencer.

Là-dessus,il continua son tour de ville, faisant Tune après l'autre toutes les boutiques de forgerons qu'il rencontrait sur son passage. Et plus l'épreuve durait, et plus la réussite de la démarche devenait difficile. A la fin, il se présentait avec un air piteux, la tête basSe, le regard fuyant et comme sournois, la voix tremblante de crainte. Si bien que plus la journée s'avançait, plus le refus était rapide.

« Pas de place pour vous, mon gars I »

Une, deux, trois... dix fois, la réponse fut la même. Seules, les explications variaient :

« Venait-il de la part d'un bureau d'embauchage? Non? Alors ?... »

« Avait-il des certificats délivrés par les patrons qu'il avait servis ?... Comment, à vingt-cinq ans passés, il n'avait encore que tenu le pied des mules de Combebrettes ?

Souvent même le patron ne prenait pas la peine d'engager les pourparlers.

« Un apprenti qui se présente ? Un jour de foire ! Avait-on jamais vu ?... Dites-lui donc qu'il me flanque la paix. »

Vers le soir, Pascalou s'acheminait donc, désenchanté, vers l'auberge du « Chêne Vert ». Ses traits étaient tirés, son dos voûté de lassitude et de fatigue. Ses yeux de poupée, en moins d'un jour, avaient perdu leur expression de bonté et leur air de confiance, et leur naïveté de regard émerveillé de tout. Leur bleu violent s'était mêlé de floches grises, comme si, de leurs sourcils froncés, tombait une ombre plus épaisse.

Des paroles du curé lui revinrent à l'esprit 2 ' ■ ..

« Tu pourras toi, le lils du saci i^'n'n dr r!onibcbrctf<s ♦ , AVi I polit, que je te phiins I >

('/était vrai : il s'était trompé ; l'nlibé Mitre avait raison ; il n'était pas fait pour ce métier de misère, lui, le fils honoré des Méritai, un i\vs plus riches aînés du flna^'e. Il souffrait en son ccrur de la honte publicpie ([u'il venait de faire subir à sa famille et à tous les anciens d'autrefois si respectés dans la paroisse, en quêtant ainsi, toute une sainte journée, et d'atelier en atelier, Taumône du travail.

Et sa pensée à présent s'en allait toute, pure et ardente de tendresse, vers le toit qui devait fumer paresseusement dans le soir bleu, là-bas, au fond du bourg de Combebrettes. La mère, la pauvre vieille, avait sûrement les yeux rouges et comme brumeux d'avoir pleuré : elle ne se sentait plus d'entrain à la besogne ; il n'y avait plus en elle ni une seule joie, ni le désir de vivre. Le père, dont le chagrin était plus rude, n'avait sans doute pas cessé de maudire en son cœur silencieux l'enfant qui, le premier, manquait à la loi de la race. Le cadet lui-même, de voir son frère faire souffrir les vieux et rendre triste la maison, avait déjà perdu peut-être un peu de l'affection et du respect qu'il avait pour l'aîné. Et les regards de tous disaient ces muettes paroles :

« Si l'on reniait toujours les mauvais fils, comme il serait du nombre I »

L'apprenti s'était assis sur le parapet d'un pont. La cloche du grand séminaire sonna. Il pensa :

« C'est l'ancien qui va dire l'angélus, » oubliant à la fois qu'il y avait encore sur la vallée un grand reste de jour, et qu'il était à Tulle.

Et il poursuivait son rêve, en écoutant chanter la Corrèze, et les bruits de la ville, et la cloche. Des idées confuses, un peu brouillées, trottaient alertement dans son esprit.

« Les jolies voix qu'ont les cloches ! Qu'elle est douce à regarder, l'eau qui coule !... »

Le bleu de l'ombre jouait avec l'or de la lumière et l'argent de l'écume. Le museau d'un poisson crevant d'un coup sec la surface faisait de-ci, de-là, aux endroits unis, une ride en rond, qui

s'agrandissait, se multipliait, courait vite pour venir, dans un soupir léger, mourir sur le sable des rives. Une cascade, un peu loin, bruissait frais comme le vent dans les feuilles... En se laissant glisser, peut-être, entendrait-on ainsi toujours la voix des cloches, et la chanson de Teau, et la chanson des feuilles... Ah ! quVlle est douce à regarder, cette eau qui coule, et culbute les grains de sable, et fait onduler les herbes traînantes du courant î... Quelles jolies voix ont les clochers I...

« Eh I que fais-tu là, petit ? Tu pêches ? »

Pêcheur, le petit ?... Eh I oui, pêcheur de lune 1...

C'était le père Mirât, qui avait conduit un veau à la corde le matin, et qui s'en retournait, content d'avoir vendu. Son fils Tavait mis au courant des affaires de Pascalou, et tout de suite il s'informa, avec sa brusquerie familière :

« Eh bien, cette place est-elle trouvée ? »

L'apprenti sortit de son songe, rougit, baissa les yeux.

« Pas encore, fit-il. Un jour de foire, n'est-ce pas, les patrons ont trop de presse. C'est surtout demain qu'on verra ça. »

Et il sourit contre son cœur.

« C'est bon, répliqua le vieux Mirât. On dira aux anciens que l'on t'a vu. Allez, petit, porte-toi bien. La jument doit être attelée ; je me sauve. »

Il serra la main du Mérigal, et sa blouse bleue se perdit parmi le flot des bourgerons, que venaient de lâcher les usines.

« Ah ! que ne puis-je le suivre ! » murmura le petit en le voyant tout à coup disparaître.

Et c'était un aveu de la faute, et c'était un regret !

L ASSTr.NATION

A pâte est-elle levée, Fillou ? J'ai mis Je fagot d*épiiies. »

Mérigal rancien venait d'apparaître dans Ten* cadrement de la porte du fournil, vêtu seulement d'une culotte de droguet à pont-levis, rapetassée à bien des places, et d'une chemise bise à gros grains, qui boufïait à la ceinture.

Sa large carrure, sa figure à collier blanc et son bonnet neuf, raide comme un éteignoir, se profilaient sur un fond de flammes dansantes, cerclées d'ombre. Il tenait de la main gauche la branche d'une fourche, sur laquelle il s'appuyait, et regardait d'un œil content sa ferme des Eyrials toute claire et éveillée dans le matin.

Un « treillard » allait du fournil à la maison, faisant d'une porte à l'autre un chemin d'ombre et de lumière. Il y avait des luisants partout : dans le pailler et sur les toits d'ardoise, sur les feuilles glacées d'un lierre, qui grimpait au pignon de la grange et dans les branches des ormeaux, sur une marc de

purin, et dans los plumes des canards qui se dandinaient autour.

« Ta, ta, ta... ta, ta, ta... ta... »

Le joli caquet d'un moulin à farine s'était arrêté.

La fenêtre de la boulangerie s'ouvrit, et la femme de peine, que la mère Françou prenait pour l'aider les jours de presse, répondit à l'appel du maître :

« La pâte est levée ; j'enfarine les « paillons » (1).

— Pour que le four soit chaud, c'est l'affaire d'un quart d'heure.

— Bon I Ce sera prêt. »

Fillou se remit à l'œuvre ; le moulin reprit son caquet.

Un temps encore, Lionard demeura sur la porte du fournil ; et le regard dont il enveloppa les Eyrials était un regard d'amour et de pitié mêlés.

Il avait été fils unique, lui, Mérigal l'ancien ; et la race des Mérigal pour cela n'avait pas péri. Il avait, au contraire, augmenté le valoir des Eyrials, défriché des coins de lande incultes, doublé presque l'étendue des emblaves, acheté à crédit et payé depuis deux jolies coulées de pré dans la Basse- Combe, ajouté trois têtes de vaches au cheptel, ce qui lui en faisait six. Tout cela, il est vrai, avec quelle peine, quelle patience et quel labeur I Que de foires il avait courues, sans rien manger du matin au soir, pour vendre ses bêtes d'engrais au meilleur prix I Que de seigle ou de méteil il avait donné au meunier pour porter à la halle un peu de froment I Que de dimanches passés, vêpres dites, à battre la faux, à peler des châtaignes, à arranger les manches des pelles ou des hoyaux, ainsi qu'à une foule d'autres menues besognes, tandis que beaucoup, et de plus pauvres que lui, buvaient le vin blanc dans les auberges, ou jouaient aux boules sous les ormes de la place. Que de fois également, pour être plus tôt rendu à ses terres, il avait sonné l'angélus avant que le premier coq eût annoncé le jour I

Et la Mérigale aussi, la pauvre vieille, avait bien peiné,

(1) Paniers spéciaux servant à faire lever les tourtes.

sV'tait fali^iico loulc la vie cl tout son soûl, pour c ménager > rar^'onl de ses poulets et de ses œufs, pour amasser sou par sou de (luoi aehelrr tout ce (lu'il f.ilhiil pour vivre lionnétcnieiit dans la maison, el faire un jour honnnn .mv fils, un beau jour i)rorliain d'accordaillos.

Et aujourd'hui qu*ils auraient dû ttrc heureux, jouir do Taisanee acquise au i)rix de tant de sacrifices, se reposer un peu après lant d'années de travail et de misère, Taîné, sans souci (le les remettre dans l'embarras, les remerciait en les quittant.

« Moi, je vais à la ville où Ton vit mieux. Vous autres, les vieux, débrouillez-vous, si vous pouvez. »

Non ! c'était trop indigne : lui, Pascalou, l'enfant autrefois si soumis et craintif, avoir fait aux siens cette injure, cet afTront, cette peine 1 L'ancien ne pouvait en croire ses souvenirs, tant il reconnaissait si peu là le sang des Mérigal. Et plus il y réfléchissait, et plus cette persuasion entrait en lui que Taîné s'était trompé, qu'il était parti dans l'égarement d'un jour, sur un coup de tète, à \d suite de la querelle de la forge, mais qu'il reviendrait bientôt, demain, ce soir peut-être, et doux, et repentant...

La pensée du malheur ne pénètre jamais tout entière, dans sa pleine vérité grave, dans l'esprit optimiste du paysan : la belle tranquillité des âmes simples rarement les quitte d'un coup.

Le fagot cependant, ayant jeté toute sa flamme, s'effritait sur râtre en petites brindilles de braise, sur lesquelles couraient des chenilles de feu. Des souffles d'air tiède, où tourbillonnait un peu de cendre, sortaient par intervalles de la bouche du four, halant au passage la figure et les mains du fournier, avant de s'évanouir, brume légère dans Je matin.

Le vieux Mérigal avait saisi la racle de bois et rassemblait les braises éteintes, pour les ramener sur la pierre plate du seuil et les faire tomber de là dans l'étouffoir. Déjà la voûte d'argile commençait à blanchir ; il jugea à ce signe le four assez chaud pour la cuisson du pain et acheva, sans se presser, de balayer les cendres et les charbons de l'aire avec un buisson

de genêt pique sur une barre. Puis il mit la porte de tôle et appela :

« Ohé I Fillou I >

Ce fut la Mérigale qui parut.

« Le four est propre et vous attend. t>

Une tourte dans un « paillou » sur la tête, un autre «paillou» oblique sous l'un des bras, le Fillou et Tancienne portèrent en deux tours les sept gros piiins et le « tourtel » (1), qu'on cuisait tous les dix jours aux Eyrials.

La pâte avait si bien levé qu'elle formait au-dessus des i)aniers de paille des dômes boursouflés de cloques, qui menaçaient au moindre choc de crouler sur les bords. Mais Lionard, fournier habile, en un instant eut ôté la plaque de tôte, renversé le premier « paillou » qu'on lui passa sur la palette de la « fourne » (2), et déposé d'un coup sec le pain rond au fond de ràtrc. Et de même, en un rien de temps, tous les autres paniers furent vidés, et le four garni des sept tourtes et du tourtel.

Une demi-heure après, quand le petit « pompon » de pâte fut retiré :

« Fillou, avertit le Mérigal, je vais au bas du clos ; mais je serai rentré pour défourner les tourtes. »

Il mit un vieux capuchon de Françou sur ses épaules, et, lent d'allure, un peu courbé, la mèche bleue de son bonnet dansant comme une girouette au vent sur un clocher, le sacristain franchit le portail de la cour et prit le sentier d'herbe qui longeait, sous les sureaux, la grange et les étables.

Quand il reparut, sur les dix heures, il portait sur le dos une grosse balle de trèfle à panaches rouges, qu'il laissa tomber sur l'aire de la grange. Et déjà il s'apprêtait à distribuer dans les crèches le fourrage vert, lorsque la Mérigale vint à lui, tenant à la main un pli laissé par le facteur et qu'en femme

(1) Petit pain rond, en forme de gros pompon.

(2) Pelle plate et ronde, à très long manche, dont on se sert pour enfourner.

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respectueuse elle n'avait pan ouvert. Elle tendit à l'homme un étui à luiu'lles, j)uis le paj)icr blanc, itans rien dire. L'ancien lut d'abord la feuille pour lui seul, et la vieille pendant ce teni])s, impatiente de savoir, contemplait en haut de la lettre, d'un œil inquiet, l'image d'une femme repréhenléc assise sur un fauteuil, la tète environnée de pointes.

Lionard, ayant jliii, rej^arda mère l''ran(;()U, plissa le front, assombrit sa ligure, (l (riiiie voix f»rave (|ui tremblait d'émotion :

€ C'est un avertissement, prononça-t-il.

— Un avertissement I... Ah I pùvre !... >

Le sang de Francou ne fit qu'un tour. Llle faillit tomber, mais se raidit pour ne pas montrer toute l'étendue de son chagrin au Mérigal. Et lui lut le papier, (lui dansait dans ses mains, en hésitant sur chaque mot.

ff Le ju^c de ])aix du canton de Donzenac, officier de police judiciaire, auxiliaire de M. le procureur de la République, invite M. Mérigal (Léonard), demeurant au bourg de Combebrettcs, à se présenter devant lui le samedi 4 juillet, à neuf heures du matin, à Donzenac, salle de la justice de paix, j)our régler les différends qu'il a avec M. J^an Saubrignat, dcincuranl au village de la Reynière même commune. >

La lecture finie, aucun ne fit de réflexion ; mais ils se regardèrent et virent mutuellement à leurs yeux mornes combien leurs cœurs étaient pleins de .souci.

Alors, oubliant qu'il n'avait pas donné le trèfle aux bètcs, le fermier quitta la grange sans fermer la porte, et gagna le fournil, la feuille du juge à la main, la tète penchée sur l'épaule.

La tôle enlevée, une forte odeur de pai,n brûlé sortit par la bouche du four. Mais des deux Mérigal présents, ni le vieux ni la vieille n'y firent attention. Qu'était cette petite contrariété, une fournée trop cuite, à côté de cet énorme malheur qui venait de s'abattre sur les Eyrials : la perspective d'un procès ? Et quand Fillou accourue voulut dire : « C'est-il malheureux, que ça soit charbonné comme ça ! », l'ancien ne lui laissa même pas achever d'exprimer son regret :

< Allez, clampin, déguerpis, s'emporla-t-il ; on le mangera comme il sera, voilà tout. »

Quand le Firmin fut de retour pour le repas, Tancienne lui tendit l'avertissement, que le père avait laissé tomber. Le cadet devint tout pâle ; dès la première ligne, il avait deviné ce que disait le triste écrit marqué au timbre de la loi. Et à mesure qu'il lisait, avec plus de douceur et de regret, il pensait à Millette, et peu à peu son joli rêve d'amour le quittait.

« Firmin, commanda Lionard, qui sortait de la chambre avec sa veste neuve de droguet et son feutre de foire, bien que ce ne soit pas ton tour, va sonner le midi. »

Il reprit Tavertissement des mains du cadet, le froissa et le mit dans sa poche. Puis, s'adressant à sa femme, il dit siml)lement, sans autres explications :

« Je sors ; vous mangerez sans moi. »

L'ancien et son fils partirent ensemble, et, arrivés sur la place, se séparèrent, sans qu'une parole eût été dite. Firmin gagna l'église, disparut sous le porche, et peu après, tandis que la cloche achevait de sonner un court et mélancolique angélus, à voix sourde et à petites volées, le sacristain franchissait la grille d'une cour, au fond de laquelle, au-dessus de la porte d'une grande maison blanche, brillaient au soleil les panonceaux d'un notaire.

Le vieux fermier monta d'un pas pressé les quelques marches du perron, tira la patte de chevreuil d'une sonnette, et attendit, prenant garde alors seulement que les aboiements d'un chien prisonnier dans sa niche avaient avant lui annoncé son arrivée, et qu'un jars, défendant son troupeau d'oies, lui avait, pendant toute la traversée de la cour, soufflé sa colère aux talons.

Au bout d'une minute, qui lui parut longue parce qu'il n'avait pas coutume de perdre son temps et surtout qu'il se sentait du tourment contre son habitude, une servante vint ouvrir :

« Bonjour, l'Annou. Le maître dîne ?

— Oui bien, Mérigal. Mais c'est fini presque. Entrez vous asseoir, en attendant. >

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