‹ L'IvraieChapitre 7 sur 26 · L ' I V II A I K · texte numérisé non relu

L ' I V II A I K

cliilVonni* il lo rcinil à M. Vcrgnol, qui le parcourut rapidement nu clair de ses besicles, s*nttachnnt seulement à connaître le nom du partenaire et la chose en litige.

« Tiens ! lit le notaire, on no dit |)îi.s pourquoi c'est.

— Ah I je le sais de reste, Dieu merci, n'jjf.ndif I.ionard en soupirant. C'est pour une (piestion d'eau.

— Une question d*eau ! Ça vaut condiien V

— Cond)ien i^ix vaut ? Mais rien, parbleu ; pas même un louis.

— Alors, mon ami, si j*ai un conseil à te donner, c'est de traiter. Plaidcment, mangement d'argent ; tu sais comme on dit chez nous.

— Ile I peut-être bien, monsieur. Mais pourquoi céderais-je, s'il vous plaît ? Consultez vos papiers, et vous verrez qu<; j'ai le droit de mon côté. Si l'autre veut en rester là, moi, je veux bien. Mais être le premier à proposer l'arrangement, jamais de la vie ! Ça serait-il la peine alors d'avoir raison ?

— Ecoute, Lionard, ne t'emporte pas ; réfléchis bien. Janquet est un chicanou, tu le sais mieux que moi, un vieux renard qui te donnera du fil à retordre. N'oublie pas que Martissou do^ Moulinottes, ton cousin, a i)nyé dix-huit cents francs des eaux que les experts avaient évaluées une dizaine de pistoles.

— Mais c'est l'honneur, monsieur le notaire ! L'honneur, vous le tenez donc pour rien ? »

Le vieux sacristain, en disant ces mots, redressa sa haute taille et releva sa figure, où se lisait à présent la fierté du bon renom des Mérigal.

« L'honneur ? répliqua maître Vergnol en souriant. Si tu le places à plaider, mon ami, tu le places bien mal. Je me figure au contraire que moins on met de petit esprit, de chicane et de méchanceté à traiter une affaire de cette importance, et plus un homme est estimable.

— Si c'est comme ça chez les bourgeois, chez nous autres, paysans, on estime les gens d'autre façon. Après tout, n'est-ce pas, on est libre, et chacun sa manière, conclut le fermier en s'animant.

— A la guise, Lionard, riposta le notaire un peu vexé. Je t'ai donné mon conseil. Si tu étais résolu à ne pas le suivre, pourquoi es-tu venu me trouver ?

— Pour consulter mon titre et savoir quel est le juste droit, répondit sur un ton radouci le Mérigal ancien. Pourriez-vous me chercher Tacte de vente du pré de la Basse-Combe, monsieur le notaire ? »

Maître Vergnol se leva, et, comme ses jambes et ses bras étaient courts, que les boît<'s vertes étaient haut placées sur le rayon de Tarmoire, il pria le paysan de Taider à atteindre, l'une après l'autre, toutes les piles de cartons.

L'esprit d'ordre n'était pas la vertu dominante du notaire. Il fallut longtemps fouiller les dossiers ; à force de chercher, on trouva tout de môme. M. Vergnol remit ses besicles, lut attentivement l'acte de la première à la dernière ligne. Le vieux fermier, assis sur sa chaise, le corps penché, les coudes aux genoux et le feutre entre les doigts, le regardait avec une curiosité triste.

Le vent portait une odeur de fleurs par la fenêtre ouverte ; du côté de la cour, les feuilles d'un marronnier faisaient sur le carreau de l'étude une mosaïque d'ombre mobile, tandis qu'à côté des millions de poussières dansaient dans le soleil, comme des moucherons d'été aux ailes silencieuses. Dans la tranquille paix de l'heure et de la salle, une vrillette forait les boiseries anciennes d'un placard avec la régularité monotone d'un balancier d'horloge.

« Eh bien I monsieur, trouvez-vous ? questionna, au bout d'un moment d'attente, le Mérigal inquiet.

— Pas précisément, » répondit maître Vergnol.

Et il mouilla son gros pouce de salive pour tourner plus commodément les pages lêches du papier timbré.

« Et même dans l'acte, à ce que je vois, ajouta-t-il sans se presser, il n'y a quasiment rien à ce sujet, sinon que le pré a été vendu avec toutes ses servitudes actives et passives. Or, il m'est avis que ça irait plutôt contre toi, cette clause.

— Comment ? fit Lionard en se levant d'un bond. Il n'y a rien dans le titre ? Eh bien I monsieur le notaire, foi de

M(!»rl^nl, c'est la première fois que Je vol» fuirc un marclié pour un pré sans (iu*on pose la condition i\v% eaux. Kt le* conditions ont été faites en c(î qui nie regarde, j'en suis sfir ; seulement, vous avez oublié do les marcpier. Kt c'est moi qui vais payer ça à présent. Ah ! malheur, dommage qu'on ne soit pas assez savant pour faire se.» afTaircs soi-même. »

r. 'ancien, indigné, étourdi par la nouvelle, trépj-nut <iu pied, faisait chupier son ])ouce contre les autres doigts, tournait la tête, soupirait dans l'envie dont il bridait de dire des injures au notaire. Il avait un air si malheureux, que ce dernier, qui ne se sentait d'ailleurs i)as la conscience tranquille, essaya de le consoler.

a Patience, mon ami, patience. On va rechercher les actes antérieurs passés au sujet de cette parcelle. Le premier en date nous renseignera sans aucun doute sur ce que sont au juste ces servitudes actives et passives, clause habituelle dans une vente de ce genre, quand les parties ne réclament pas des stipulations formelles. »

Lionard ouvrit la bouche pour dire :

« Je vous l'avais pourtant bien recommandé, monsieur Vergnol. Souvenez-vous, voyons, là, au coin de cette table. >

Mais il pensa :

« A quoi bon ? Ça n'y est pas, ça n'y est pas, voilà tout. Qu'est-ce qui y pourrait quelque chose, à présent ? »

Et, s'étant rassis, il se contenta d'acquiescer à la proposition du notaire, par un signe de tête découragé, qui signifiait :

« Faites ce que vous voudrez, allez ; le mal est fait, c'est votre faute. »

Maître Vergnol y répondit entre ses dents :

« On t'a lu l'acte. »

Puis il se remit en quête, fouilla, vida les cartons et les chemises, ne s'interrompant même pas pour s'éponger la figure, où la sueur perlait à grosses gouttes.

La coulée de pré de la Basse-Combe, que le fermier des Eyrials avait achetée depuis quelques années, avait été détachée au commencement de l'autre siècle dans une grande

parcelle, dont le fesle était venu depuis à Janquet Saubrignat par héritage. La pièce importante pour fixer les droits res- ])cctifs de chacun et arrêter les débats était donc cet acte initial de partage, tous les testaments ou ventes passés depuis portant seulement la formule générale et vague du maintien des « servitudes actives et passives ».

M. Vergnol ne le trouvait pas. Le sacristain s'impatientait d'attendre ; il finit par se lever et dire :

« A la Saint-Jean d'été, monsieur le notaire, un paysan n'a pas de temps à perdre. Quand vous serez renseigné là-dessus, vous me le ferez savoir. »

La phrase avait été jetée sur le ton brusque de quelqu'un qui n'a pas l'air content. Déjà l'ancien avait tourné sur ses talons et enfoncé, ce qu'il n'avait jamais fait dans cette étude, sa tète dans son feutre, avant d'être à la porte.

Dissimulé derrière une pile tremblante de dossiers, le notaire le regardait partir. Il s'apprêtait à se fâcher ; mais, s'étant souvenu que son collègue de Donzenac lui soufflait depuis quelque temps beaucoup d'actes :

« Sans adieu, dit-il simplement. Je le trouverai ; sois tranquille.

— C'est votre affaire, » murmura Lionard sans se retourner.

Et il poussa si fort les volets de la porte-fenêtre, qu'ils gémirent sur leurs gonds et s'en furent battre le mur des deux côtés.

Il descendit le perron, traversa la cour, la tête basse, sans s'inquiéter du chien qui grognait à l'attache, ni de l'Annou qui le suivait pour refermer la grille derrière lui, ni de maître Vergnol qu'il laissait au plein soleil, dans son étude, tout suant de chaleur, de colère et d'ennui.

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|ILLKTTE allait ce jour-là, i)ar la coursièrc, chez sa cousine de Vaujour, la Mariajou, une heureuse fille, ma foil puisqu'elle était accordée à Fantillou de la Remette, et qu'elle se mariait selon son cœur. Le jour où pareille fortune lui arriverait, à eMe, petite mie, comme elle serait contente, Jésus Dieu I

Et rien que d'avoir Tesprit arrêté une minute à cette idée, •elle se mettait à descendre le sentier de la cluse à cloche-pied ; sa tête devenait un nid de claires et douces pensées, tout chaud de tendresse, et son âme était parfumée d'amour et fleurie de blanc comme une épine de mai. Elle chantait même, je crois. Dieu me pardonne ; ou du moins, ça gazouillait joliment dans son cœur : le plus petit rêve égayé si facilement une jeunesse I Millette chante donc ou à peu près. Il n'y a pas loin de la Reynière à Vaujour par la traverse. A peine d'ailleurs a-t-elle passé le clos, qu'elle entrevoit au fond du ravin, noyés déjà dans le bleu, les toits du moulin de son oncle.

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La petite, pour se mettre en route, a laissé tomber la fraîcheur du soir. Il fait si bon sous la pleine ombre des châtaigniers I Au découvert des branches, parmi les éboulis de granit et sur la lande de bruyères et d'ajoncs, le soleil est encore vif. Mais la fille va vite à la descente, et ne s'aperçoit guère s'il fait plus chaud ici ou là, quand le chemin est envahi par Tombre ou la lumière.

Tout à coup, d'un peu loin, mais du même sentier, une chanson est montée, une chanson plaintive des vieux âges, où chantent à la fois la musique et les mots de patois. Millette s'est arrêtée pour l'écouter. Les paroles se perdant à moitié dans les feuilles, elle a compris seulement qu'il était question de montagne, de vallon, et de mie, et d'amour. Mais le second couplet est parti un peu plus près ; et tout de suite elle a reconnu l'air et accompagné du bout des lèvres le chanteur, un pauvre de la paroisse, Barbe-de-Maïs, à moitié innocent :

Mo mïo es partido, lo bin léou doous ans ; Es anado en villo Mindza lou po blanc (1)

La pensée de l'amant abandonné a remis de l'ombre au cœur de la petite. Qui sait si Firmin n'est pas perdu pour elle ? Hélas I ce procès en perspective, n'est-ce pas un plus insurmontable obstacle qu'une montagne entre eux ?

Elle n'a connu jusqu'alors que la joie de vivre. Confusément elle a conscience que sa destinée ne peut être contrariée qu'un temps, et que tout finira bien et qu'elle sera heureuse. Sa foi est si forte et si vive, qu'elle lui fait tout de

(1) Cette chanson patoise a été transcrite selon l'orthographe phonétique.

Ma mie est partie.

Il y a bientôt deux ans ; Est allée en ville Manger le pain blane*

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