L ENFANCE ET LA JEUNESSE DE TOLSTOÏ
est ainsi toute spirituelle. Et tout ce que je sais d'elle est beau. »
Moralement, elle était supérieure à son mari pour
Le père de Léon Tolstoï.
lequel elle n'eut jamais qu^une bonne amitié. Il semble d'ailleurs qu'elle fut parfaitement heureuse en ménage durant les neuf années de sa vie conjugale.
Le père de Tolstoï était entré dans l'armée à dix-sept ans. En 1814, envoyé comme courrier en Allemagne, il fut
fait prisonnier par les Français. Il ne devait recouvrer sa liberté que lors de l'entrée des troupes alliées dans Paris, en 1815.
« Mon père — dit Léon Tolstoï — à vingt ans n'était déjà plus innocent, et encore avant son entrée au service militaire, quand il avait à peu près seize ans, ses parents — pour sa santé, comme on le pensait alors — l'unirent à une serve. De cette liaison naquit un fils, Michenka, dont on fit un facteur, et qui, du vivant de mon père, vécut très heureux. Mais ensuite il s'engagea dans une mauvaise voie, et s'adressa souvent à nous, ses frères, pour l'aider. Je me rappelle ce sentiment étrange d'étonnement que j'éprouvais quand ce frère, qui était tombé dans la mendicité, très ressemblant (plus que nous tous) à mon père, nous demandait l'aumône et se montrait reconnaissant de dix ou quinze roubles qu'on lui donnait. »
A son retour de France, le père de Léon Tolstoï, dégoûté du métier militaire, donna sa démission et se retira à Kazan, où son père était encore gouverneur. A la mort de ce dernier, il se trouva à la tête d'une succession des plus embarrassées, c'est alors qu'il se maria et s'installa à lasnaia Poliana où devait naître l'auteur de Résurrection.
« Mon père, dit-il, était de taille moyenne, bien bâti, sanguin et très vif; il avait le visage agréable et les yeux toujours tristes. Il s'occupait de l'exploitation à laquelle, il me semble, il ne comprenait pas grand'chose, mais pour laquelle il avait une qualité rare alors; non seulement il n'était pas cruel, mais il était plutôt faible; de sorte que de son temps je n'ai jamais entendu parler de corrections corporelles. Probablement qu'elles se pratiquaient; à cette époque il était très difficile de s'imaginer l'administration sans l'emploi de ces punitions, mais elles étaient sans doute rares et mon père y prenait si peu de part que nous, ses enfants, n'avons jamais eu l'occasion d'en entendre parler. »
Etaient-elles si rares? La faiblesse de caractère de Nicolas Ilitch Tolstoï autorisait ses gérants à agir à leur guise à l'égard des paysans qui n'osaient pas en appeler
l'enfance et la jeunesse de TOLSTOÏ 11
au maître. N'est-ce pas Tolstoï qui nous raconte qu'un jour, alors qu'il était tout enfant, il rencontra le « gros gérant André Iline et un palefrenier Kouzma, homme marié, pas très jeune, qui le suivait avec une mine triste ». On demande à Iline où il va : « A la grange pour châtier Kouzma », répond-il tranquillement. Croit-on que le <( gros gérant André » en était à ses débuts de tortionnaire!
Ainsi qu'on l'a vu, Nicolas Ilitch s'occupait de l'exploitation de ses terres; il dépensait aussi beaucoup de son temps à soutenir de nombreux procès. Enfin, il chassait et lisait. Ce qu'il lisait? Des classiques français, des œuvres historiques et des traités d'histoire naturelle. Buffon et Cuvier voisinaient avec VHistoire des Croisades et VHistoire des Papes.
Tolstoï se le rappelle, il le revoit dans son cabinet, assis sur un divan de cuir et fumant sa pipe. Il était très bon avec ses enfants, les laissait lui grimper sur le dos et pour les amuser, leur faisait des dessins qui leur paraissaient des merveilles. Quelquefois, il prenait le petit Léon Nikolaievitch à part et le forçait à réciter quelque poésie de Pouschkine : A la iner, ou bien .4 Xapoléon : « Le sort merveilleux s'est accompli, le grand homme s'est éteint... » Et puis, qu'il était fier et beau lorsqu'il s'habillait pour aller à la ville ! quelle jaquette ! et ce pantalon étroit ! Tolstoï en a conservé le vivant souvenir. Mais ce qui frappait surtout l'esprit de l'enfant, c'était les chasses. Lisez VEnfance, vous y trouverez le récit délicieux d'une chasse où il laissa filer un lièvre. Qu'il eut de dépit! Mais on ne chassait pas que le lièvre, on chassait le renard et aussi le loup. Ah! la première chasse au loup à laquelle il assista, il s'en rappelle avec une acuité particulière, selon ses propres expressions :
« C'était près de la maison même. Nous tous, à pied, sortîmes pour regarder. On amena sur une charrette un grand loup gris, les pattes et la gueule ligottées. Il était couché immobile et regardait de côté ceux qui s'approchaient de lui. En arrivant sur la place, derrière le jardin,
on descendit le loup; avec des fourches on le maintint sur le sol et on lui délia les pattes. Il se mit à se débattre et à mordre la corde avec colère. Enfin on délia la corde qui liait la gueule. Quelqu'un cria: Libre! On ôta les fourches. Le loup se redressa, resta immobile une dizaine de secondes; mais on poussa un cri et lâcha les chiens. Le loup, les chiens, les chasseurs à cheval et à pied coururent dans le champ, et le loup s'échappa. Je me souviens que mon père gronda quelqu'un en agitant les bras avec colère puis rentra à la maison. »
Lorsque Tolstoï cherche à se rappeler des choses de sa prime enfance, il ne se souvient de rien avant l'âge de cinq ans. De ses frères, de ses parents, de ses jouets, de sa chambre, rien ne lui revient jusqu'à ce moment-là. Encore n'est-il pas très sûr de ne pas confondre le rêve et la réalité. Une impression très vive lui est restée, cependant, une impression très agréable, celle d'un bain. Il est assis dans un baquet, une odeur nouvelle le frappe; le savon avec lequel on frotte son petit corps, sans doute! Son petit corps! Pour la première fois, il le remarque et il se met à l'aimer. « Mon attention se fixait sur mes côtes, qui se dessinaient sur ma poitrine ; j'observais aussi l'auge, sombre et lisse, les bras de la bonne, aux manches retroussées, l'eau remuée, chaude et fumante, le bruit qu'elle faisait, et j'appréciais surtout la sensation des bords humides et glissants de l'auge, pendant que j'y promenais mes petites mains. »
Un de ses plus anciens souvenirs est celui d' « léréméievna ». « léréméievna », ce n'est qu'un mot, mais un mot terrible, le mot qui fait trembler les petits enfants lorsqu'on le prononce, c'est un épouvantail, un philtre de sagesse! Et pourtant, le petit Léon Nikolaievitch était le premier à le provoquer; le soir dans son lit, au lieu de se tenir tranquille, avec sa petite sœur Machenka, il faisait le diable, riait, tant et si bien que la bonne ou sa tante — il ne sait plus au juste! — venait à eux et d'une grosse voix évoquait « léréméievna » . Voilà ce qu'ils attendaient : « léréméievna » ! Us poussaient des cris de peur et de
l'enfance et la jeunesse de TOLSTOÏ 13
joie. Ils avaient peur et en même temps ils étaient heureux d'avoir peur, et ils se blotissaient en frissonnant délicieusement sous les couvertures.
A cinq ans, un premier changement se produit dans sa jeune vie; jusque-là, il avait été confié à sa tante et aux bonnes; il va passer aux mains de Féodor Ivanovitch, le précepteur de ses frères aînés. Cette existence nouvelle l'effrayait un peu, et puis il était triste, « poétiquement triste », dit-il, de se séparer non des personnes avec lesquelles il avait vécu, mais de son lit, de ses rideaux, de sa descente de lit, de son oreiller; il était beaucoup plus attaché aux choses qu'aux gens. On lui mit une robe de chambre avec une ceinture cousue dans le dos et, dorénavant, il vivra avec les garçons et non plus avec les fillettes et les bonnes.
Féodor Ivanovitch, le précepteur, était Allemand; il eut certainement une très grande influence sur le développement intellectuel de Léon Tolstoï qui, sous le nom de Karl Ivanovitch, en a tracé, dans VEnfance, un portrait pittoresque et ému :
« Karl Ivanovitch, ses lunettes sur le nez et un livre à la main, était assis à sa place accoutumée, entre la porte et la fenêtre. A gauche de la porte, il y avait deux petites tablettes, l'une, la nôtre, celle des enfants; l'autre, la sienne, celle de Karl Ivanovitch. Sur la nôtre se trouvaient toutes sortes de livres de classes et d'autres; les uns debout, les autres couchés. Deux gros volumes reliés en rouge étaient seuls correctement appuyés à la muraille : V Histoire des Voyages; venaient ensuite des livres longs, épais, minces, des couvertures sans livres, des livres sans couvertures, le tout fourré n'importe comment, lorsqu'on nous ordonnait, avant la récréation, de ranger « la bibliothèque », comme Karl Ivanovitch appelait pompeusement cette tablette (1). »
Les livres de Féodor (Karl) Ivanovitch n'étaient ni
(1) Œuvres complètes de L. Tolstoï, l'Enfance, trad. J-.W . Bienstock, Stock, éd. 1902.
mieux tenus, ni plus variés que ceux de ses élèves ; Tolstoï se souvient d'une brochure « sur l'engrais des terrains destinés à la culture des choux », d'un volume d'histoire sur la Guerre de Sept ans, d'un parchemin dont un coin était brûlé et d'un cours complet d'hydrostatique. Ivanovitch lisait énormément, mais, à l'exception du journal L'Abeille du Nord, il ne lisait rien en dehors des ouvrages constituant sa « bibliothèque ».
« Parmi les objets posés sur la tablette de Karl Ivanovitch, un surtout me le rappelle le plus. C'était un rond de carton monté sur un pied de bois autour duquel il se mouvait par des ardillons. Sur le rond était collée une petite image représentant la caricature d'une dame et d'un perruquier. Karl Ivanovitch était très habile à coller et c'était lui qui avait inventé et fabriqué ce rond, afin de garantir ses yeux faibles de la lumière trop crue.
« Maintenant encore, je vois devant moi sa longue personne, avec sa robe de chambre de cotonnade, et sa calotte rouge d'où s'échappent de rares cheveux blancs. Il est assis à côté d'une petite table sur laquelle est posé, jetant une ombre sur son visage, le rond avec le perruquier. L'une de ses mains tient un livre, l'autre est appuyée sur le bras du fauteuil; à côté de lui, la montre, sur le cadran de laquelle est dessiné un piqueur, le mouchoir à carreaux, la tabatière noire et ronde, l'étui vert de ses lunettes et les mouchettes sur leur plateau. Tout cela est rangé si méticuleusement à sa place, qu'à cet ordre seul on peut deviner que chez Karl Ivanovitch la conscience est pure et l'âme tranquille (1).
Avec Féodor Ivanovitch, c'est la classe entière, les heures d'études, qui s'évoquent dans l'esprit de Tolstoï. Après la douloureuse silhouette du maître, il revoit les murs sur lesquels sont pendues des cartes géographiques déchirées, des règles, le tableau noir. A gauche du tableau, il y avait un coin où Féodor mettait ses élèves en pénitence. « Comme je m'en souviens de ce coin ! s'écrie
^l) TdUtoï, (JEuirei complètes, VEnfaneé^ op. «iit.
l'enfance et la jeunesse de TOLSTOÏ 15
Tolstoï. Je me rappelle la porte du poêle et la bouche de chaleur qui était dans la porte, et le bruit qu'elle faisait en tournant. » Parfois, il restait dans le coin si longtemps, que le dos et les genoux lui faisaient mal. « Bien sûr Ivanovitch m'a oublié », pensait-il. Alors, pour attirer l'attention du précepteur, il ouvrait et refermait la porte du poêle, ou bien faisait tomber des plâtras de la muraille; mais l'autre, plongé dans l'étude de son hydrostatique, paraissait ne s'apercevoir de rien...
Il y a dans VEnfance un court chapitre que Tolstoï intitule « quelque chose comme le premier amour » et où il nous raconte comment il baisa l'épaule nue de la petite Katenka qui avait un joli visage, frais et blond. Cette Katenka, dans la réalité, s'appelait Dounietchka Téraiachev ; enfant naturelle, son père qui était célibataire l'avait confiée à Nicolas Ilitch Tolstoï pour qu'elle fût élevée avec ses enfants. Dounietchka vécut donc à lasnaia Poliana et grandit auprès de Léon Tolstoï qui l'aimait beaucoup. C^était d'ailleurs, une fillette charmante, « mais pas Intelligente et très pleurnicheuse ». Un jour on chargea Léon Nikolaievitch de lui apprendre l'alphabet. « D'abord tout alla bien (nous avions l'un et l'autre cinq ans). Mais peu après, lasse sans doute, elle cessa de nommer exactement la lettre que je lui montrais. J'insistais. Elle pleura, j'en fis autant et quand on vint vers nous, nous ne pûmes prononcer un mot, tellement nous pleurions (1) ».
Une autre fois, un des frères de Léon, Mitenka et la petite Dounietchka inventèrent un jeu qui devait leur plaire d'autant plus qu'il était malpropre et dangereux; il s'agissait de se cracher mutuellement dans la bouche une chaînette de cuivre. Ce qui devait arriver arriva, Mitenka avala la chaînette. On devine les larmes et les cris de la fillette! Heureusement cet accident n'eut pas de suites graves.
Léon Nikolaievitch avait un frère aîné. Nikolenka, de
(1) P. Birukov, Vie et OEui>re, Mémoires de Tolstoï, trad. J..W. BienRtock.
six ans plus âgé que lui. Soit à cause de son âge, soit à cause de l'ascendant qu'il avait su prendre sur ses frères et sœurs, ceux-ci lui vouaient une sorte d'admiration et lui disaient « vous ». Nikolenka avait, paraît-il, une débordante imagination; pendant des heures entières, il improvisait des histoires merveilleuses dont les autres enfants restaient béants. C'est lui qui avait découvert le fameux secret qui, une fois révélé, donnerait le bonheur à l'humanité entière. « Il n'y aurait plus ni maladies, ni chagrins, personne ne se fâcherait et tous s'aimeraient, tous deviendraient les « Frère Fourmis ». « Il voulait probablement dire, ajoute Tolstoï, les « Frères moraves » (1), dont il avait entendu parler ou dont il avait lu l'histoire, mais dans notre langage c'était les « Frères Fourmis ». De là naquit le jeu des « Frères Fourmis » ; pour y jouer, il suffisait de se glisser sous les chaises, préalablement entourées de caisses et recouvertes de châles, et d'y rester dans l'obscurité, pressés l'un contre l'autre. Il paraît qu'on se sentait bientôt pénétré d'un véritable sentiment d'amour. Tolstoï aimait beaucoup ce jeu. « La fraternité des Fourmis, dit-il, iious était révélée, mais le secret principal : que faire pour que les hommes n'aient plus de malheur, ne se querellent jamais et soient toujours heureux, écrit par lui, [Nikolenka], nous disait-il, sur un petit bâton vert, et ce bâton vert était enfoui dans le chemin, au bord d'un ravin (Stari-Zakaz) à cet endroit où, puisqu'il faudra quelque part enfouir mon corps, j'ai demandé d'être enseveli en souvenir de Nikolenka.
€ Sauf ce bâton, il y avait encore une certaine montagne, la « Montagne des Fanfarons », où il nous disait pouvoir nous conduire, si nous remplissions toutes les conditions exigées pour cela. Ces conditions étaient : 1° se mettre dans un coin et ne pas penser à l'ours blanc- Je me rappelle que je me mettais dans un coin et faisais des efforts inouïs, mais vains, pour ne pas penser à l'ours;
(1) En russe, fourmi se dit mouravei.
2" passer sans buter sur les fentes du plancher; et 3^ pendant une année ne pas voir un lièvre ni vivant, ni mort, ni rôti. Ensuite il fallait jurer de ne révéler à personne ce secret. Celui qui remplirait ces conditions et d'autres encore plus diiTiciles qui lui seraient posées après, celui-ci pourrait obtenir la réalisation d'un souhait quel qu'il fût. Nous devions formuler nos souhaits. Sérioja désirait savoir faire des chevaux et des poules en cire; Mitenka pouvoir dessiner toutes sortes d'objets, en grand, comme les peintres. Moi, je ne pouvais rien inventer, sauf le désir de tout dessiner en petit (1). »
Comme bien l'on pense, Léon Nikolaievitch ne vit jamais la « Montagne des Fanfarons », mais, sans ironie, on peut dire qu'il est revenu à l'idéal humanitaire des « Frères Fourmis », et croit plus qu'il ne le crut encore dans son enfance, à la réalisation de cette grande fraternité universelle dont il s'est fait l'apôtre.
Un événement allait bientôt bouleverser la vie de Léon Tolstoï : la mort de son père, survenue en 1837. En ce temps-là, ses frères Nicolas et Serge étant en âge d'achever leurs études, la famille Tolstoï s'était fixée à Moscou. Un jour d'été, comme il se rendait à Toula pour ses affaires, Nicolas Ilitch Tolstoï tomba en pleine rue, foudroyé par une attaque d'apoplexie. Ce fut un coup terrible pour Léon Tolstoï et, déjà, la fm tragique de son père provoque en lui cette « crainte de la mort » que nous retrouverons plus tard, au cours de la grande crise religieuse qui le mit à deux doigts du suicide.
Neuf mois après la mort de son père, un nouveau deuil l'atteignait; cette fois c'était sa grand'mère qui mourait d'hydropisie.
« Je me rappelle, a raconté Léon Nikolaievitch, qu'on nous mit à tous des costumes neufs en drap noir, bordés de crêpe blanc. C'était saisissant de voir les croquemorts rôder autour de la maison; ensuite la bière recouverte d'une draperie, le visage sévère de grand'mère, au nez
(1) P. Birukov, o/j. cit.