‹ L'Obélisque de Louqsor transporté à ParisChapitre 4 sur 16 · IV · texte numérisé non relu

IV

Transport de l'obélisque k Paris.

On a déjà rendu publics divers renseignements relatifs au projet de transporter à Paris un des obélisques existants en Égypte; ces renseignements sont incomplets , et ne remontent pas à la véritable origine de ce mémorable projet , aujourd’hui si près de se réaliser. Nous consignons ici quelques données nouvelles et d’une authenticité indubitable : l’histoire des arts en France, pendant le dix-neuvième siècle, avait le droit de les réclamer.

Le désir d’avoir un ou plusieurs obélisques égyptiens à Paris était une conséquence naturelle de l’intérêt général que les monuments de même origine, et la découverte mémorable qui s’y rattachait , avaient universellement excité dans l’Europe savante. Le vice-roi d’Égypte permettait, avec une libéralité qui n’était pas sans quelque dédommagement pour lui, l’exportation des produits archéologiques de ses domaines , et il reconnaissait, par le don de quelques morceaux capitaux, les bons offices et les témoignages de bienveillance qu’il recevait des princes de l’Occident.

a a l'obélisque

Au mois d’octobre i8a8, je fus informé, par un des principaux fonctionnaires du ministère de la maison du roi, que le pacha d’Egypte avait donné à la France l’un des deux obélisques d’Alexandrie, dits de Cléopâtre, et l’autre à l’Angleterre. Je fus chargé, en même temps, de procurer à la maison du roi les renseignements nécessaires à l’accomplissement du projet de transporter à Paris cet obélisque d’Alexandrie. J’écrivis en conséquence, le a 5 octobre, à M. Drovetti , consul général de France en Égypte, et à Charnpollion le jeune, qui y était arrivé dès le 18 août de la même année.

Le io janvier 1829, M. Drovetti voulut bien me répondre qu’un officier de la marine anglaise était venu, par l’ordre de son gouvernement, sonder le port neuf d’Alexandrie; qu’il avait reconnu que les obélisques ne pourraient être embarqués qu’au moyen d’une longue et large chaussée s’étendant du rivage jusqu’au point en mer où le bâtiment pourrait recevoir l’obélisque; que la dépense de cette chaussée s’élèverait à près de 3 oo mille francs, et que l’Angleterre paraissait , à cause de cette dépense, devoir renoncer au présent que lui faisait le vice-roi.

Le \o février 1829, mon frère, qui était dans la haute Égypte quand ma lettre du a 5 octobre

VE LOUQSOR. a 3

1 818 arrivait à Alexandrie , m’écrivit de El-Melissab (entre Syène et Ombos) : «Verrions-nous enfin un obélisque égyptien sur une de nos places de Paris? Ce serait beau, et je suis déjà reconnaissant de ce qu’on ne recule pas devant une telle entreprise. * Le 12 mars, il ajoutait, de Thèbes : « J’ai revu les beaux obélisques de Louqsor; on ne peut plus penser à emporter celui d’Alexandrie. »

Le 4 juillet même année, il m’écrivait encore de Thèbes : « Je suis bien aise que l’ingénieur anglais ait eu l’idée d’une chaussée de 3 oo mille francs pour dégoûter son gouvernement, et par contre-coup celui de France, de ces pauvres obélisques d’Alexandrie; ils font mal depuis que j’ai vu ceux de Thèbes. Si l’on doit voir un obélisque égyptien à Paris, que ce soit un de ceux de Louqsor-, la vieille Thèbes s’en consolerait en conservant celui de Karnac , le plus beau et le plus admirable de tous; mais je ne donnerai jamais mon adhésion, dont on pourra, du reste , fort bien se passer, au projet de scier en trois un de ces magnifiques monolithes. Ce serait un sacrilège : tout ou rien.

« Sans dépenser 3 oo mille francs en préparatifs préliminaires, on pourrait mettre sur le Nil , chargé sur un radeau proportionné au poids , l’un des deux obélisques de Louqsor , et je dé-

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sire que ce soit celui de droite , pour de bonnes raisons à moi connues, quoique le pyramidion en soit brisé et qu’il soit moins élevé que son voisin. Les hautes eaux de l’inondation l’emmèneraient à la mer jusqu’au vaisseau qui le chargerait pour l’Europe. Voilà le possible ; si on le veut bien , cela s’exécutera , et il serait bien de mettre sous les yeux de la France un monument d’un ordre tel que cet obélisque de Louqsor, afin d’éclairer le goût du public à l’égard des colifichets auxquels nous donnons le nom pompeux de monuments publics, véritables décorations de boudoir, tout-à-fait à la hauteur des méticuleuses imitations des pauvretés du Bas- Empire. On a beau dire , le grand sera toujours dans le grand et pas ailleurs; les masses seules en imposent et frappent fort l’esprit et les yeux. Une seule colonne de Karnac est plus monument à elle seule que les quatre façades de la cour du Louvre, et un colosse comme celui du Rhamesséion , placé sur le terre-plein du Pont- Neuf, en dirait plus que trois régiments de statues équestres de la taille de celle de Lemot. C’est donc un des obélisques de Louqsor qu’il faut transporter à Paris; il n’y a rien de mieux, si ce n’est de les avoir tous les deux. »

La lettre de M. Drovetti et celle de mon frère

DE LOUQSOR. a.*»

furent communiquées au ministère de la maison du roi; un extrait de la dernière fut ensuite rendu public.

Pendant son séjour à Alexandrie , en septembre , octobre et novembre 1 829 , Champollion le jeune combina , avec M. Mimaut, consul général , successeur de M. Drovetti, les moyens d’obtenir du vice-roi la cession à la France des deux obélisques de Louqsor; il en entretint le vice-roi lui-même, dans les diverses audiences que S. A. lui accordé; du lazaret de Toulon , le 4 janvier i83oy il rappelait encore à M. Mimaut la haute importance d’un tel projet, et huit jours après, le 12 janvier, il écrivait au ministre de la marine, à Paris, ce qui suit:

« Rade de Toulon, le la janvier i83o.

« Monseigneur, mon frère ne m’a point laissé ignorer l’intérêt que V. Exc. a bien voulu témoigner pour les résultats scientifiques de mes recherches en Egypte et en Nubie ; je la prie de recevoir l’assurance de toute ma gratitude.

« 11 m’annonce également que, par ordre de V. Ex., une commission s’occupe aujourd’hui de la rédaction d’un projet ayant pour but le transport à Paris de l’un des deux magnifiques obélisques de Louqsor. Je serais heureux de voir s’accomplir un veeu que j’ai formé tant de

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fois au pied de ces beaux monuments, pendant le long séjour que j’ai fait à Thèbes; et je crois de mon devoir de transmettre sur-le-champ à V. Exc. quelques notions importantes pour l’accomplissement de ce projet.

» Ces deux obélisques , monuments du règne de Sésostris , ne sont point également bien conservés; les grandes fouilles que j’ai fait exécuter pour en copier les inscriptions', m’ont convaincu que celui de droite , en entrant dans le palais, quoique son pyramidion soit brisé en partie , est infiniment préférable à celui de gauche, dont le bas est très-endommagé jusqu’à une grande hauteur au-dessus de la base. C’est donc l 'obélisque de droite qu’il faut choisir pour orner notre belle capitale.

« Il est nécessaire également, en enlevant cet obélisque , d’emporter le grand cube de granit rose qui lui sert de base, et de s’assurer, en fouillant au-dessous de ce dé, s’il n’existe pas encore quelque autre socle inférieur, qu’on prendrait aussi, afin d’élever ce monument sur une de nos places publiques, avec tous ses accessoires primitifs, et de manière à ce qu’on voie enfin un obélisque tel que les Égyptiens avaient conçu ces sortes de décorations, qu’on défigure en Européen les juchant sur de ridicules bases d’architecture romaine.

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a Le palais de Lpuqsor est bâti sur un tertre factice , et l ’ obélisque de droite , le plus voisin du Nil, pourra être conduit au fleuve, peu éloigné , en profitant de cette pente : il faudra abattre , il est vrai , un assez grand nombre de maisons du village moderne; mais ces cahuttes de boue pourront être facilement acquises à cinq cents francs la douzaine. Ce n’est donc point là une difficulté.

«Le poids de l’obélisque ne dépasse pas de beaucoup 4oo tonneaux, et il suffit d’une de nos grosses gabares, telles que le Rhinocéros ou le Dromadaire, pour le conduire du rivage d’Égypte dans le port du Havre. La difficulté sera dans le transport du monument sur le Nil, de Thèbes à l’une des embouchures du fleuve, naturellement celle de Rosette. 11 paraîtrait indispensable que la gabare partît de France avec toutes les pièces d’un grand radeau destiné à recevoir l’obélisque : l’Égypte manque totalement de bois de construction.

« Quant aux hommes nécessaires pour amener le monument du palais au Nil , les villages dispersés sur les ruines de Thèbes en fourniront un assez grand nombre, moyenant un salaire «le quatre sous par jour.

« Quant au droit de disposer de l’un des deux obélisques, s’il n’est point déjà acquis au

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roi, comme on me l’a affirmé, il suffira que notre consul général en Égypte, M. Mimaut, très-avancé dans la confiance du pacha, en dise un seul mot, et S. A. se fera un plaisir de tout permettre.

« Je souhaite que quelques-uns de ces divers renseignements puissent être utiles à la commission. Je serais heureux de contribuer ainsi à l’accomplissement d’un projet qui assurera à la capitale une nouvelle et si rare décoration, qui serait à la fois un monument éternel de la munificence du roi, et un témoignage que le zèle de ses ministres ne trouve rien d’impossible quand il s’agit de perpétuer la gloire de son nom.

« Qu’il me soit permis de solliciter une prompte décision de V. Ex., pour que la corvette l'Astrolabe soit chargée de transporter au Havre les monuments égyptiens qu’elle a à son bord, et que j’ai recueillis pour le Musée royal du Louvre.

« Veuillez agréer, Monseigneur, l’expression du respectueux dévouement avec lequel j’ai l'honneur d’étre, etc. »

Cette lettre avait été écrite par suite des détails que M. le ministre de la marine m’avait donnés à la fin de l’année 1829, et que j’avais communiqués à mon frère, ainsi que l’invitation de la part du même ministre de lui adresser de

DE LOUQSOR. UQ

suite tous les renseignements utiles, tirés de la connaissance des localités.

Il existait alors à Paris une commission chargée d’examiner les projets de transport des obélisques. Cettecommission est mentionnée dans un rapport fait à l’Académie des sciences , le a i mai 1 833 , parM. le baron Ch. Dupin, ainsi que dans la Description des obélisques , récemment publiée par M. le comte de La Borde. Les deux listes des membres de cette commission ne sont point semblables dans les deux écrits publiés; M. le baron Taylor n’est point nommé dans la liste donnée par M. Dupin; d’autre part, M. Dupin associe les démarches de M. le baron Taylor à celles de M. Mimaüt auprès du vice-roi pour obtenir les deux obélisques , à une époque qui aurait précédé la formation même de la commission précitée.

Maisi°cette commission fut instituée en 1829; 2 0 elle eut connaissance, en 1829 aussi, de la lettre de Champollion le jeune, écrite de Thèbes le 4 juillet même année; 3 ° au mois de janvier i 83 o,la lettre du même savant au ministrede la marine, expressément relative, comme la précédente, aux obélisques de Louqsor , était aussi sous les yeux de la commission ; 4 ° M- le baron Taylor partit pour l’Egypte après le retour de Champollion à Paris, où ils se virent

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plusieurs lois; 5° il arriva à Alexandrie le 10 mai

i83o, comme l’annonça le Moniteur du 27 juin

suivant.

Il y a donc quelque confusion dans l’ordre successif de toutes ces circonstances, telles qu’elles sont rappelées dans les deux écrits nouvellement publiés.

Le i5mars i83o,Champollion renouvelait ses instances auprès de M. Mimaut.

Le 6 juin suivant, M. Mimaut écrivait à Champollion en ces termes :

« Je peux vous rendre compte du complet et brillant succès d’une négociation dont vous êtes certainement le principal moteur, à laquelle vous me dites, dans votre lettre du i5 mars i83o, et vous m’avez dit tant d’autres fois verbalement, que vous preniez un si grand intérêt, et qui avuit pour objet d’enrichir la Frauce de ces deux obélisques de Louqsor dont vous avez fait connaître le mérite, et dont personne mieux que vous ne pouvait apprécier la valeur. Le pacha , qui est toujours prêt à montrer son dévouement à la France, et qui me donne personnellement des marques d’une bienveillance inépuisable, a cédé de la meilleure grâce du monde aux instances que je lui ai faites pour avoir ces deux obélisques. 11 existait une grande difficulté, vous le savez; mais vous m’aviez suggéré vous-même le moyen

de la lever; cette idée m’est revenue , comme une inspiration , au milieu des perplexités de Son Altesse , qui l’a accueillie avec empressement , et les deux obélisques ont été à nous. »

Avec les faits et les dates qui viennent d’être exposés , on peut résoudre , sans hésitation , cette question proposée par M. de La Borde :

«A qui appartient l’idée de transporter en France l’un des deux obélisques de Louqsor? » L’équité dira le nom de Champollion le jeune.

La commission établie à Paris régla tous les détails relatifs au transport des obélisques, et un bâtiment, qui fut nommé le Louqsor, fut construit dans le cours de l’année i83o, sur le plan qu’elle proposa.

En septembre de la même année, un nouveau rapport fut demandé à Champollion le jeune , par M. le ministre de la marine ; il lui fut adressé en ces termes :

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