‹ L'obélisque de LuxorChapitre 10 sur 22 · FONTANA · texte numérisé non relu

FONTANA

■ Mouillez les cordages ! » appréciation de la tradition relative à ce mot. — Examen de l’ouvrage de Fontana. — Détail sur l’érection del obélisque de Rome, etdescriptiondu château de Fontana.

l’érection de l’obélisque de Luxor devait naturellement reporter la pensée vers les faits analogues que présentait le passé; aussi plusieurs publicistes conçurent-ils l’idée de rapprocher cette opération de celle qui, en i586, avait été exécutée à Rome par Dominicjue Fontana. Ils publièrent même divers extraits de l’ouvrage rédigé par cet habile architecte , mais ces extraits ne s’accordent pas sur les points principaux du problème ; suivant les uns, la longueur de l’obélisque était de III palmes, suivant d’autres, de 1 13 et demi, de 1 15, etc., etc.

La même divergence se fait remarquer dans l’évaluation du poids de ce monolithe ; dans le nombre des hommes affectés à la manoeuvre des cabestans , lequel varie de six cents à neuf cents hommes; enfin quelques-uns, confondant l’abattage du monolithe avec son érection, mettent sur le compte de la deuxième opération les avaries survenues pendant la première. Et , chose remarquable , presque tous s’accordent en ce point qu’il y eut un moment oit Fontana faillit échouer dans son entreprise; cette circonstance donna naissance à une particularité plus que douteuse , que les générations acceptèrent depuis comme un fait notoire et authentique : l’obélisque , disent-ils, étant parvenu à une certaine hauteur , les cordes se distendaient sous le poids énorme qu’elles avaient à supporter, quand un ouvrier confondu dans la foule s’écria, malgré les ordres de Sixte-Quint, qui avait commandé sous les peines les plus sévères le plus profond silence : « Mouillez les cordages!» On ajoute même que le pape accorda à cet ouvrier, en récompense de son heureuse inspiration et de son dévouement, le privilège exclusif et héréditaire de vendre des rameaux les jours où l’on célèbre cette fête, privilège dont ses descendants, dit-on, seraient encore en possession.

Je sens très-bien tout ce qu’il y a de grand, d’admirable, de poétique , dans cette soudaine inspiration d’un homme qui devine uhe loi physique, dans cette voix forte, puissante et courageuse , qui se dévoue à la mort pour la réussite d’une

fTO

L’OBELISQUE

grande opération, pour conserver à son pa5’s un monument précieux. Je serais le premier à jeter un voile sur cette anecdote, à la regarder comme un fait autlientiqtie, quoiqu’elle soit en opposition avec la théorie et la pratique, si elle ne portait pas une grave atteinte à la réputation de Fontana. Ce fameux aqua (de l’eau ! ) devenu populaire prouverait , sans réplique , que ce directeur serait resté, dans ses combinaisons, en arrière du but, et qu’il ne dut le succès de son opération qu’à un heureux hasard. Hâtons-nous de le dire , ce n’est là qu’un conte ingénieux, une fiction de poète, d’autant plus facile à accréditer, qu’elle parle à l’âme , réchauffe , la pénètre , et in.spire une vive émotion qui nous empêche de réfléchir.

Toutes les fois que j’ai voulu combattre, détruire cette assertion historiquetnent suspecte et mathématiquement absurde , on m’a accablé de citations poétiques auxquelles je ne pouvais opposer que le froid raisonnement de la théorie et les résultats de l’expérience. Cette manière de discuter m’a valu et me vaudra encore la qualification dédaigneuse de triste algébriste , d’homme trop positif ; je m’en consolerai : j’ai dù traiter en mécanicien une question qui est du domaine du mécanicien.

Le chef d’un moufle , destiné à élever un fardeau , étant garni d’un cabestan , si l’on met cet appareil en jeu , les cordes s’allongeront jusqu’à ce qu’elles soient suffisamment tendues pour soulever la masse attachée à la poulie mobile ; rallongement et la tension sont deux eft'ets conjugués dont l’un est toujours la consé- (juence de l’autre. Cela posé, le poids sur lequel ou opère étant invariable, quelle que soit son élévation au-dessus du sol, les cordes n’auront jamais à supporter qu’un efl'ort identiquement le même qu’à l’origine du mouvement ; une nouvelle extension, comme on le suppose, serait donc un effet sans cause. A la vérité, les cordages peuvent résister momentanément à une traction dont faction, continuée pendant un certain temps, finirait par en déterminer la rupture; ainsi, de ce qu’une masse a été soulevée de quelques centimètres au-dessus du sol, au moyen de moufles ou palans, il ne s’ensuit pas toujours qu’on puisse félever à une hauteur plus considérable. Si, dès l’origine, les cordes ont été trop tendues; si Ton a dépassé la limite de la force élastique du chanvre, leurs propriétés physiques seront bientôt détruites , et les fils dont elles se composent se briseront successivement; mais, dans ce cas, toute l’eau de la Seine ne les rétablirait pas dans leur état primitif; je dis plus, il y aurait une absurdité réelle à les mouiller; tous amèneriez un résultat contraire à celui que vous vous proposez. Le raccourcissement produit par le liquide déte} minerait dans la tension , déjà trop considé-

DE LÜXOR.

rable , un accroissement ijui ne forait que hâter le moment de la rupture. On s’exagère, d’ailleurs, les effets produits par le changement hygrométrique du chanvre .-ces effets n’ont généralement été observés que sur des cordes non tendues, dont la longueur peut varier de cpielfjues pieds; mais si elles sont préalablement soumises à une forte tension , comme l’étaient celles de Fontana , tous leurs éléments ne formeront plus alors qu’une masse presque impénétrable à l’eau; le liquide n’agira que sur les fils de la circonférence dont le raccourcissement partiel n’aura pour effet que de détruire l’harmonie de l’ensemble , sans changer sensiblement la longueur totale du filin.

A ces raisons démonstratives, on opposait d’autres objections qui ne méritent pas d’être réfutées sérieusement.

Persuadé cependant cjue je devais avoir tort contre l’avis de tout le monde ; je me proposais de lire l’ouvrage de Fontana aussitôt cpre j’aurais terminé les travaux dont j’étais chargé. M. Villain , un des architectes les plus distingués de la capitale , a eu la bonté de mettre ce livre à ma disposition. Je me suis mis à l’œuvre; j’ai traduit littéralement le texte, mot à mot, en commençant par l’avis au lecteur , afin de ne rien laisser échapper. A chaque feuillet que je tournais , je m’attendais à trouver l’explication de l’anecdote dont on m’avait tant parlé : mon attente a été trompée; je suis arrivé à la fin du livre, sans avoir pu découvrir la moindre chose qui eût trait à ce conte. Et qu’on ne croie pas que Fontana ait cherché à dérober à la postérité la connaissance d’un fait authentique , qui se serait passé en présence de tout un peuple : la simplicité, la franchise naïve avec lesquelles il rend compte des avaries survenues pendant l’opération, ne laissent aucun doute sur la véracité de son rapport. Cet architecte ne nous fait pas même grâce d'un boulon tordu , d’une clavette brisée. Tout y est indiqué , énuméré avec un soin minutieux.

Des plans curieux sont joints au texte. Ces dessins nous donnent une idée assez précise des détails de construction. Les bois sont travaillés, chevillés, liés entre eux d'après les mêmes règles suivies de nos jours. Les poulies, cabestans, etc., sont, à la perfection près , les mêmes instruments dont nous nous servons dans les manœuvres de force. Enfin, Fontana avait parfaitement senti, apprécié toutes les difficultés; il marchait dans la bonne voie. Vainement objectera-t-on que cet artiste avait élevé sur la place du Vatican un château gigantesque dont les colonnes principales avaient plus d’un mètre d’équarrissage , véritable forêt descendue des Apennins sur la place du Vatican ; que le garant ou chef des moufles passant par trois et quelquefois quatre poulies de retour, il en résultait une perte de force

L'OBÉLISQDE

évaluée à près de la moitié de l’effort total; qu’il employa pour dresser le monolithe, quarante cabestans mus par neufcents hommes et cent quarante chevaux ; que l’ajustage de la base sur le piédestal exigea sept jours de travail, de tâtonnement, etc.; toutes ces objections, quoique justes et parfaitement fondées , n’infirment en rien l’opinion que nous avons émise sur les talents de Fontana. Si I on veut être juste, impartial, il faut se reporter à une époque où la théorie et les arts mécaniques étaient presque dans l’enfance, où la science n’avait pas encore donné les moyens de calculer les frottements et la roideur des cordes , où le praticien ne pouvait pas s’inspirer du passé , profiter des études de l’expérience , des erreurs mêmes de ses devanciers.

Telle était la position de Fontana, et cependant, n’en déplaise aux amateurs du merveilleux , cet habile architecte n’a point eu besoin pour réussir , et réussir complètement , du secours fabuleux de quelques gouttes d’eau. A vrai dire il y avait bien longtemps que je le soupçonnais, mais aujourd’hui ma religion est sur ce point complètement édifiée.

Je n’avais entrepris la traduction de l’ouvrage de Fontana que pour éclairer un lait historique. Plus tard , j’ai réfléchi qu’elle pourrait intéresser le public sous le rapport de l’art et des mœurs comparés à des époques différentes. J’ambitionnais aussi de rétablir Fontana dans toute sa gloire. Ces considérations m’ont déterminé à présenter un résumé succinct , mais fidèle , du mémoire publié par cet architecte en iSgo, intitulé : Délia transportatione clelT obelisco T^aticano el délie fahriche di 110 stro sign07-c papa Sisto V , faite dal cavalière Dotnenico Fontana architecto di sua santila.

J’y ai joint les plans explicatifs nécessaires à l’intelligence du texte.

Dans son avis au lecteur, Fontana expose les motifs qui déterminèrent le pape h taire transporter l’obélisque du Vatican sur une des places de Home. Sixte-Quint, dit-il , le meilleur et le plus sage des princes , était à peine intronisé qu’il résolut de détruire, d’ell'acer jusqu’aux traces de l'idolâtrie, de purifier les obélisques , les colosses el tous les monuments superbes élevés par les païens en l’honneur de leurs dieux. Animé d’un zèle ardent pour la sainte religion, notre saint père résolut de commencer cette entreprise pieuse sur le monolithe de Saint-Pierre. 11 voulut purger celte aiguille consacrée à la superstition payenne de cette tache d’infamie, eu la faisant servir de support à la sainte croix, simulacre abhorré des gentils, comme l’instrument du plus honteux supplice, et devenu, par la mort du Christ, le signe triomphant des rois et des emjtereurs. 11 voulut enfin transformer la colonne de Sésostris en un monument chrétien , en faite un des trophées de Jésus-Christ.

On ne trouve dans cet exposé aucune pensée profane. La translation du monolithe n’est motivée que sur des idées religieuses. Pas un mot qui ait trait à l’art, à la science, à la convenance de placer l’obélisque devant tel ou tel édifice. De nos jours , on a discuté sur le lieu où il convenait d’ériger l’obélisque de Luxor à Paris; mais les points sur lesquels a roulé la discussion sont complètement étrangers à ceux qui ont fait 1 objet de la relation précitée. Ce rapprochement m’a paru assez curieux.

Après ce préambule , Fontana entre dans quelques explications sur le plan de son ouvrage; d ne l’a entrepris, dit-il , que pour suppléer au silence de l’antiquité, pour laisser quelques documents utiles aux mécaniciens qui seraient chargés de remuer de grands fardeaux.

Nous trouvons dans les autres chapitres les détails suivants :

De tous les obélisques que Rome avait enlevés à l’Égypte, un seul était resté debout et tout entier , au milieu des ruines de son antique magnificence. Il s’élevait dans 1 ancien cirque de Néron sur un socle enseveli dans des décombres; son axe penchait de deux palmes du côté du chœur de Saint-Pierre. Cette place était boueuse, peu fréquentée, et tellement éloignée du centre de la circulation , que la plupart des curieux qui venaient dans la capitale pour en admirer les monuments, s en retournaient quelquefois chez eux sans avoir vu cette merveüle. Dès les premiers temps du christianisme, ou avait conçu l’idée de déplacer ce monolithe ; mais les premiers architectes et ingénieurs de notre ère, pocco ralenti ( peu habiles ) , comme dit Fontana , dépourvus de renseignements, de toute espèce d’indication sur les procédés suivis par les anciens , reculèrent devant les difficultés d’une entreprise dont l’exécution tenait alors du prodige. Plus tard les papes, et particulièrement Nicolas V, Paul 11, Paul 111, Grégoire Xlll , s’emparèrent de cette idée, mais les mêmes obstacles s’étant représentés, on ne trouva personne qui voulût se charger de ce travail extraordinaire, et assumer sur sa tète une aussi grande responsabilité. Sixte-Quint , plus audacieux , plus tenace que ses devanciers, persuadé que le moment était venu d’accomplir cette œuvre gigantesque qui devait immortaliser son pontificat, résolut de la mettre à exécution. Une commission composée des savants les plus distingués, d’arcbitectes, d’ingénieurs et de praticiens , fut cbargée de déterminer l’emplacement où il convenait de placer 1 obélisque, et plus particulièrement de combiner, d’arrêter un projet à 1 abri de toute objection pour en opérer le transport. Cette commission se réunit le 24 août i585. Aucun des membres n’ayant présenté un plan d’ensemble et de détails sur lequel la discussion pût s’engager, on émit quelques idées, on parla ,

on discuta longtemps , chacun chercha à faire briller son érudition , et 1 on finit par se séparer sans avoir rien conclu. Sixte-Quint ne se laissa pas rebuter par ce premier échec. Il lit un nouvel appel a tous les talents, à toutes les lumières du siècle ; plus de cinq cents artistes de différents pays se rendirent dans la seconde réunion qui eut lieu le 25 septembre. Les uns vinrent de Milan, de Venise, de Florence, les autres de Lucques, de Côme, de Sicile, et même de Rhodes et de la Grèce. Chacun présenta un plan , un modèle ou un mémoire.

Malgré la divergence des opinions émises pour arriver à la solution d’un problème aussi important , la majeure partie des concurrents s’accordaient sur ce point ; qu’il était plus sûr, plus facile, plus prudent, de transporter l’obélisque debout que de l’abattre, et de l’élever ensuite sur un nouveau socle; quelques - uns proposèrent de le transporter , non seulement debout , mais avec son piédestal.

D’autres avaient adopté un terme moyen; ils voulaient haler le monolithe, non droit ou couché a terre, mais incliné de ^5 a 1 horizon , ceux-ci donnaient le moyen de le soulever avec un seul levier en guise de fléau de balance ; ceux-là avec le secours des vis ou d’une roue , etc. , etc. ; nouvelle preuve que dans tous les temps , dans tous les pays , l’érection d’un obélisque donnera lieu à une foule d’idées absurdes.

Foiitana figurait au nombre des concurrents; il se servit dun modèle en bois avec un obélisque de plomb, réduit sur une échelle propoi tionnelle , afin d’exécuter en présence de cette assemblée solennelle, les deux opérations dont le monolithe devait être l’objet. Son avis était quil fallait le coucher hoiizontalement, le traîner ensuite sur des rouleaux jusqu’au sommet du piédestal, puis l’ériger sur sa base au moyen de moufles et de cabestans. Cette opinion , d abord vivement combattue, finit toutefois par l’emporter : la commission décida a funanimité que le moyen proposé par Fontana était préférable à tous les autres. Cependant quelques membres , un peu trop préoccupés des diflicultés dont ils avaient acquis la preuve pendant la discussion, trouvèrent que Fontana était encore trop jeune (i) pour chriger l’exécution d’une machine aussi compliquée. Ils proposèrent d’en confier la construction à deux architectes habiles dans l’art de remuer les faideaux , ils devaient se concerter avec l’auteur du projet afin d’aviser aux moyens d’exécution. Cette proposition fut approuvée. Fontana rentra chez lui enchanté d’avoir remporté le prix. Toutefois, sa joie et sa satisfaction ne furent pas de longue durée. Dès le lendemain et après de

(I) Fontana était alors âgé de quarante-deuj ans.

mûres réflexions , il nous apprend qu’il évita pendant sept jours de se présenter au saint père, en attendant qu’on se mît à l’œuvre. Prolitanl ensuite d’un prétexte que lui fournirent ses deux collègues, il se rendit avec eux à Monte- Cavallo.

Le pontife l’ayant questionné sur l’obélisque , il répondit qu’il se trouvait dans l’impossibilité de raisonner sur un problème qui réclamait toute sa présence d’esprit. «Dans ce moment, ajouta-t-il, une seule idée me préoccupe, absorbe mes facultés intellectuelles; je crains qu’on n’apporte à mon système quelques modifications qui pourraient occasionner de graves accidents, dont je serais en partie responsable. En vérité , plus j’y pense et plus je suis convaincu qu’on m’a fait une injustice, car personne ne peut mieux exécuter une invention que l’inventeur lui-même. «

Sixte-Quint, frappé de la justesse de ses observations, ordonna qu’il serait seul et exclusivement chargé de cette opération. Fontana se rendit immédiatement sur la place du Vatican. Il était accompagné de vingt-cinq ouvriers qui commencèrent à creuser les fondations du nouveau piédestal.

On jeta dans ces fondations plusieurs médailles commémoratives. Deux cassettes en treventino, renfermant chacune douze médailles, furent principalement consacrées à cette inauguration. Chacune d’elles olfrait d’un coté l’image de Notre- Seigneur, de l’autre diflérents symboles; on y avait représenté les sujets suivants :

Un homme endormi sous un arbre , avec cette inscription ; Peifocta securitas ;

Trois montagnes surmontées, celle de droite d’une corne d’abondance, celle de gauche d’un rameau de laurier , et celle du milieu d’une épée dont la pointe tournée vers le ciel servait de support à une balance ; on lisait au bas : Fecit in monte convivium pingiiium ;

Saint François, agenouillé devant l’église en ruines, portant un crucifix à la juain avec cette légende : Fade , Francisce, et me repara ;

Enfin, sur les faces de quelques-unes, on voyait le portrait de Sixte-Quint, et au revers la Religion et la Justice.

Impatient de voir enfin résolues des difficultés que, dans sa confiance, il n’avait jamais considérées comme insurmontables ; Sixte-Quint délivra à Fontana un bref jrar lequel il l’autorisait à démolir toutes les maisons qui gêneraient ses opérations, à prendre dans Rome et dans les villes du saint-siège les matériaux et instruments de toute espèce, vivres, etc., dont il croirait avoir besoin, sauf cà donner plus tard une indemnité aux propriétaires. Ce bref le dispensait des droits de gabelle et des formalités administratives qui occasionnent toujours des retards. Il enjoignait à tous

les employés sans exception, sous peine d’encourir la disgrâce du souverain pontife, d’aider, de seconder l’architecte, et de lui obéir s’il réclamait leur assistance. Enfin, d donnait à Fontana la faculté de faire tout ce qu’il jugerait convenable pour assurer le succès de sou entreprise , et mettait à sa disposition les ressources du gouvernement.

Muni de ces pleins pouvoirs, Fontana expédia aussitôt sur divers points des agents dévoués et capables; ils étaient chargés de préparer et d’expédier, sur la capitale et dans le plus bref délai, tous les matériaux nécessaires à l’exécution de son projet. 11 tira delà forêt de Campo-Morto, située à vingt milles de Rome, d’énormes poutres qui furent transportées sur des charrettes à grandes roues, traînées par sept paires de bœufs.

Fontana voulut surveiller lui-même l’exécution de toutes les parties de son appareil , et particulièrement la confection des cordages qui devaient jouer un si grand rôle; il prit si bien ses mesures, que les travaux furent mis en activité dans le même temps et sur tous les points à la fois. Tout fut arrangé , distribué, coordonné de manière que, sans qu’aucun retard vînt entraver son opération, le même jour en vit terminer tous les préparatifs.

Avant d’entrer dans les détails de construction , il convient de préciser les données du problème.

Nous avons annoncé que l’aiguille posait sur quatre dés en fonte scellés sur la face supérieure du piédestal , qui était entièrement enfoui dans les décombres.

Voici les dimensions principales de ce monolithe extraites de l’ouvrage de Fontana :

Longueur mesurée depuis la base jusqu’à la naissance du

pyramidion 107 palmes j (i).

Longueur du côté réduit de la base 12 palmes 7^.

Idem du côté réduit du carré supérieur 8 palmes 7^.

Hauteur du pyramidion 6 palmes.

Hauteur totale ii5 palmes j.

De ces dimensions , on déduit que le volume de 1 obélisque est équivalent à 123 mètres cubes; ce qui donne pour poids total 332, 100 kil., en prenant le nombre abstrait 2,70 pour la densité du granit de Syenne, comme nous l’avons fait pour le monolithe de Luxor.

(1) Un palme est égal à 0“,223.

DE LUXOE.

Comparant Ja hauteur du pyramidion avec les dimensions de sa base , Fontana en conclut, avec Pline, qu’il fut en partie brisé lors de l’érection du monument. 11 cite à l’appui de son assertion les mesures prises sur les auti'es monolithes. Dans tous, la hauteur du pyramidion est égale à une fois et demie le côté du carré supérieur; l’aiguille de Saint-Pierre est la seule qui s’écarte de cette règle de proportion. En second lieu, on voit évidemment que cette partie de la pyramide n’a pas été taillée par le même ouvrier, ses faces sont rugueuses et pour ainsi dire rustiques, tandis que celles du fût ont reçu un poli parfait (i).

Après avoir calculé le poids de l’obélisque, Fontana crut devoir faire quelques essais afin de déterminer exactement la puissance de chaque cabestan ; ces expériences avaient aussi pour but de coordonner, de régler leur armement de manière que le maximum d’effort, transmis au filin par l’action des hommes et des chevaux, fût toujours inférieur à la force élastique du chanvre. Par cette sage prévision, il devenait impossible qu’un chef ou garant de moufle se brisât pendant la manœuvre. C est ce que ne comprirent pas quelques praticiens , qui firent mille objections à ce sujet ; persuadés qu’il est impossible de faire agir simultanément plusieurs moteurs , de leur imprimer une vitesse uniforme , ils ne se donnaient pas la peine d’examiner, d analyser les dispositions prises pour obvier à cet inconvénient , et persistaient dans 1 erreur où cette idée fixe les avait fait tomber. Avec des mots on prouve tout ce quoi! veut, et rien n’est plus flexible à cet égard que la théorie; mais, fort des faits quil a expérimentés, un bon architecte ne se laisse pas influencer par des réflexions souvent inspirées par la jalousie , il poursuit son œuvre ; c’est ce que fit Fontana.

Partant des données positives fournies par fexpérience, cet architecte calcula quau moyen de moufles garnis à 4° cabestans mus par 907 hommes et 75 chevaux, de cinq grands leviers manœuvrés chacun par 55 hommes, et de coins frappés sous la base du monolithe, on devait produire une quantité d’action capable de le soulever. «Si, contre notre attente, ajoutait-il, le déplacement de » cette masse exigeait un effort plus considérable, on pourrait augmenter le » nombre des moteurs. « Avant d’incliner l’obélisque, Fontana se proposait de l’élever verticalement de trois palmes au-dessus du piédestal , afin de pouvoir engager sous sa base une plate-forme à rouleaux sur laquelle il devait être abattu.

Bien fixé sur ce premier point , il ne restait plus qu’à se créer dans l’espace des

(1) L obélisque de Luxor présente, quant aux dimensions du pyramidion et à l’exécution de ses faces , les memes défectuosités.

178 L’OBÉLISQTJE

appuis pour y frapper les poulies fixes des moufles. C’est là ce qui donna lieu à la construction d’un échafaudage immense, qu’on est convenu d’appeler le Château de Fontana.

Les détails dans lesquels nous allons entrer ne peuvent être bien compris qu'avec le secours des plans dessinés dans les planches XfV et X'V. Le dernier représente la coupe horizontale de la place Saint-Pierre , faite au raz du piédestal. Les deux autres donnent une idée du château qui servit tour à tour pour abattre et élever l'obélisque.

Desaiption du château.

Afin d’éviter les tassements, on établit, entre les côtés prolongés du carré inférieur du piédestal, deux rangs de madriers superposés en croix. Les quatre platesformes construites par ce procédé devaient supporter tout fappareil.

Le château, non compris le toit, avait i23 palmes de hauteur au-dessus des fondations. Les parties principales de ce vaste échafaudage consistaient dans huit colonnes ou antennes élevées verticalement devant fobélisque , quatre d’un côté et quatre de l’autre. Pour que ces colonnes se tinssent parfaitement droites, il fallut les étayer par quarante-huit jambes de force ou étais, liés entre eux et aux antennes par des croix de Saint-André, des traverses, des colliers de fer, des roustures, etc., etc.

Chaque colonne , à cause de ses dimensions, se composait de plusieurs pièces de bois. C’était un véritable mât d’assemblage, formé en grosseur par quatre poutres posées à plat sans tenons ni mortaises, qui avait pour section transversale un carré de quatre palmes et demi de côté. Ces poutres mises bout à bout étaient réunies en faisceau quadrangulaire au moyen de chevilles à goupille, colliers en fer et en cordes, répartis convenablement dans le sens de la longueur. On serrait fortement tout ce système, en frappant des coins dans les vides que laissaient entre eux le mât et les liens dont nous venons de parler. Ces détails d’exécution sont indiqués dans la planche XIV, figure i . Le même motif obligea de suivre un procédé semblable pour la construction du premier et du second rang d’épontilles.

Huit fermes ABC reliaient le sommet des antennes. Elles étaient armées de six pannes p,p,p, de plus de trois palmes d’équarrissage. C’est sur ces pièces de bois qu’on aiguilleta ( I ) les poulies fixes des moufles.

Les antennes ainsi étayées ne pouvaient, dans aucun cas, plier à fextérieur ; mais

(!) Aiguilleter, attacher une poulie avec une corde qu’on nomme aiguillette.

pressées de dehors en dedans dans les points correspondants aux sommets des jambes de force , elles tendaient à fléchir en sens inverse. Afin d’obvier à cet inconvénient , Fontana fit consolider cette partie, au moyen de traverses clouées sur les colonnes et arc-boutées par des étais horizontaux e, e. Enfin , par un excès de précaution que l’importance seule de l'opération justifie, on frappa à l’extrémité du château huit gros haubans à caliornes.

Lorsque cet échafaudage fut terminé, Fontana, enchanté de son ouvrage, le comparait, sous le rapport de la solidité, à un rocher ou à un massif construit ad hoc pour supporter une grande construction.

Pendant que le château s’élevait dans l’espace, on nivelait la place, on abattait les maisons qui gênaient l’installation des cabestans , on travaillait aussi au revêtement de 1 obélisque. Déjà son fût avait disparu sous un double rang de nattes et d épais madriers. Des barres de fer, qui se croisaient à angle droit sous la base du monolithe , le prenaient en ceinture et venaient s’appliquer sur chacune des faces de 1 enveloppe extérieure; elles portaient de distance en distance des talons sur lesquels buttaient neuf cercles en fer. Ces cercles , en même temps qu’ils étaient destinés à serrer 1 armature contre le granit , devaient servir de points d’appui aux jJoulies mobiles des quarante moufles. Par ces dispositions, tout le système était solidaire et lié invariablement à la masse; cette condition était de rigueur, comme nous le verrons par la suite.

Les préparatifs de l’abattage furent terminés le 28 avril i585.

La curiosité publique, vivement excitée par une opération aussi importante, avait attiré à Rome un grand nombre d’étrangers. L’autorité publique crut devoir prendre des précautions, afin d’éviter les désordres inséparables d’une immense multitude rassemblée sur le même point. Elle fit barricader toutes les rues qui aboutissaient sur la place. Un bando du pape , publié l’avant-veiUe de l’érection , punissait de mort quiconque franchirait la barrière du chantier. Les peines les plus sévères étaient portées contre ceux qui empêcheraient les ouvriers de travailler , de quelque manière que ce fût. 11 était défendu également de parler , de discuter, de faire du bruit, enfin de troubler le silence. Le chef des sbires avait reçu l’ordre de se placer, avec ses familiers, dans un des coins de l’enceinte, pour sévir immédiatement contre les coupables.

Le 3o avril, deux heures avant le jour, il fut célébré deux messes pour implorer les lumières du Saint-Esprit. Fontana, avec tous les travailleurs, communia ; la veille , il avait reçu la bénédiction du saint-père.

Avant le jour , les ouvriers étaient rassemblés dans le chantier , Fontana les

L’OBELISQUE

exhorta à faire leur devoir , à exécuter avec précision et intelligence les commandements qui leur seraient transmis, et leur rappela les signaux convenus.

Au premier son de la trompette, tous les cabestans doivent tourner d’une manière uniforme; le temps d’arrêt sera annoncé par le tintement de la cloche du château. Après cette courte allocution, il voulut lui-même placer, distribuer les travailleurs à leur poste , examiner pour la dernière fois toutes les parties de fappareil , cpii devait , comme nous l’avons annoncé , élever fobélisque de trois palmes au-dessus du piédestal.

Au nombre des dispositions prises pour assurer le succès de cette manœuvre, nous nous bornerons à rapporter qu’une escouade de charpentiers était chargée de battre constamment des coins de bois et de fer sous la base du monolithe. «Tout » le monde connaît , dit Fontana , la puissance des coins ; je les employais dans le >1 double but de seconder les eft’orts des apparaux par l’action d’une force vive, >1 et de me créer quatre points d’appui qui permettaient de sotdever la masse, » sans la suspendre en fair aux cordons des moufles. Pendant toute la durée de » l’opération, fobélisque reposera sur les coins, comme sur les dés du piédestal. »

Chacun des ouvriers était armé d’un casque en fer pour le garantir contre le choc des morceaux de bois ou de fer, qui pouvaient tomber de la partie supérieure du château.

Pendant que ces préparatifs s’exécutaient , le temps était devenu très-beau ; cette paisible sérénité du ciel semble être pour farchitecte le présage d’un heureux succès.

Tout ce que Rome comptait de personnes valides, d’hommes distingués par la naissance et les talents, s’étaient donné rendez-vous sur la place Saint-Pierre; les toits des maisons, les édifices publics qui encadraient fenceinte, étaient hérissés de spectateurs; la foule se pressait immense dans toutes les rues, sur tous les points qui avaient vue sur fobélisque.

Un silence de mort régnait parmi les flots de la foule. Tout était prêt; les hommes et les chevaux n’attendaient plus que le signal d’action. Ce fut dans ce moment solennel que Fontana, placé sur une éminence d’où il pouvait être aperçu de tout le monde, rappela d’une voix forte et sonore les motifs religieux qui avaient donné lieu à la translation du monolithe.

«L’ouvrage que nous allons entreprendre est consacré à la religion, à fexalta- » tion de la sainte croix. Implorez avec moi l’assistance de Dieu, du souverain Il moteur; demandons-lui son appui, sans lequel tous nos elTorts seraient impuis- » sants. » Et tous les assistants , nobles , bourgeois , prêtres , étrangers , tombent à

genoux, et récitent avec Fontana un pater et un ave (i). L’architecte se relève, il agite le drapeau qu il tient à la main. Le son de la trompette vibre pour la première fois dans les airs ; alors tout s’ébranle , les cabestans tournent sur leurs axes , les palans se tendent , 1 extrémité des leviers s’abaisse , les coups de masse retentissent sourdement sur la tête des coins , et l’obélisque qui penchait de deux palmes du côté de Saint-Pierre, vient prendre une position verticale. Au son de la cloche, tout rentre dans une immobilité parfaite.

Il Dans ce premier mouvement, dit l’arcbitecte , on aurait cru que la terre » tremblait. Le château fit entendre un craquement elfroyable. i>

Ce bruit provenait des joints et des assemblages qui s’étaient resserrés par l’effet de la pression ; mais aucune des parties n’avait cédé. Seulement les ouvriers, préposés à la survedlance des apparaux , signalèrent la rupture du premier cercle en fer du revêtement , à partir du sommet. On le remplaça par une rousture en corde maintenue sur deux points par des aiguillettes qui passaient sous la base du monolithe. Cette réparation était à peine terminée, qu’à un second signal , de nouveaux efforts furent tentés et couronnés d’un plein succès. Les mêmes signaux se répétèrent douze fois et furent suivis des mêmes effets. Enfin à la vingt-deuxième heure du jour , 1 obélisque était soulevé de deux palmes trois-quarts. Cette hauteur était suffisante pour le but cpie se proposait l’architecte. Quelques boîtes tirées du château annoncèrent cet heureux résultat. Toute l’artillerie fit alors une salve de détonnation en signe d’allégresse. Jusqu’à ce moment , les ouvriers étaient restés à leur poste ; on leur avait apporté à manger sur les lieux mêmes.

La matinée du lendemain fut consacrée à visiter les apparaux ; tous les cercles du revêtement s étaient brisés ou tordus; quelques-uns avaient arraché ou plutôt coupé , comme des couteaux , les arrêts contre lesquels ils buttaient. « Cette expérience nous prouve, observe Fontana, qu’il ne faut pas se fier entièrement aux hens métalliques ; les cordes offrent plus de sécurité. C’est pour cette raison que j avais pris la précaution de lier ces points fixes avec des cordages qui Il passaient sous la base de l’obélisque. »

Les dés du piédestal furent enlevés et portés au saint-père qui témoigna , à plusieurs reprises , sa joie et sa satisfaction.

(1) b .1 est quelque chose d imposant , cest assurément de voir ainsi tout un peuple associer lœuvre du S nie humain au sentiment religieux et à 1 intervention de la divinité. Ici, ce nfet pLs seulement^ savan et 1 artiste qui suivent avec intérêt, avec amour, l'érection d’un monument. S'ds y président par leurs lumières, le peuple y prend part aussi par ses vœux, et le culte chrétien rappelant, la encore ou t me et admirable dogme d’egalité, confond tous les assistants dans une même prière 11 v a là n.ie^ô, » I n

vraiment populaire et de national. ^ e. Il y a la quelque chose de

Après cette opération, l’obélisque reposait sur les coins qu’on avait burinés sous les quatre angles inférieurs. A ces points d’appui, on substitua une plate-forme ou ber à rouleaux AB ; une de ses extrémités fut engagée sous la base, dans le vide qui existait entre les coins. C’est sur ce ber que le monolithe devait être abattu.

L’architecte regardait cette manœuvre comme plus difficile et beaucoup plus périlleuse que la première ; elle exigeait de nouvelles dispositions , un nouvel arrangement dans les apparaux.

D’abord, il devint nécessaire de frapper sur d’autres points du fût les poulies fixées sur la face d’abattage, et, par suite, de déplacer les moteurs correspondants. En second lieu, on installa quatre moufles horizontaux dont les poulies mobiles étaient attachées au pied de l’obélisque. Les chefs des garants venaient s’enrouler sur les cloches de quatre nouveaux cabestans. Enfin pour parer à la rupture des cordages et à des accidents imprévus, farchitecte fit placer vers le milieu de la longueur du fût un système de béquilles mobiles autour d’un axe fixe , et dont les deux extrémités étaient saisies par un collier en fer qui embrassait les trois autres faces du monolithe. Elles étaient destinées à étayer la pyramide dans le cas probable, où on serait obligé de suspendre l’opération. A cet effet , le pied de ces épontilles comprenait dans leur écartement un treuil ou rouleau mobile ai. Deux cordes, fixées à ses deux bouts, s’enroulaient chacune de plusieurs tours sur la surface de ce cylindre , et venaient ensuite s’amarrer sur les colonnes du château ; par cette disposition , le pied des béquilles devait s’écarter de l’axe du piédestal à mesure que fobélisque s’inclinerait vers l’horizon , tant que le treuil serait libre de tom-ner ; mais si Ton empêchait sa rotation à l'aide d’un levier introduit dans une des mortaises pratiquées dans ce rouleau , alors les cordes ne pouvant plus se défiler, devaient retenir le système dans une position invariable.

Tous ces préparatifs furent terminés le 7 mai.

Comme dans la première opération, la trompette réglait la marche des cabestans ; le système restait immobile au premier son de la cloche du château.

La vue de la planche Xl’V, et quelques mots d’explication, suffiront pour donner une idée exacte du procédé suivi par Fontana.

Imaginons qu’on ait roidi convenablement les quarante moufles qui sollicitent le fût do la pyramide , le frottement , déterminé par la pression de la masse sur la plate-forme AB, sera diminué en proportion de la tension transmise aux cordons des caliornes. D’après les dispositions prises, cette résistance sera aisément vaincue par faction des quatre palans horizontaux. Lorsque ces moteurs fonction-

lieront , la base du monolithe tendra à s’écarter du piédestal ; si , en même temps, on dévire lentement et avec précaution les cabestans, le sommet du monument s abaissera vers l’horizon, pendant que le pied s’éloignera de sa position primitive, entraînant avec lui le ber à rouleau sur lequel il repose. Fontana avait l’intention de régler ce dernier mouvement de manière à conserver aux apparaux supérieurs une direction toujours verticale. Mais il n’en fut pas ainsi ; 1 arc décrit par le sommet de l’obélisque n’était pas en rapport avec l’espace parcouru par la base ; il en résulta que la composante horizontale des palans , qui retenaient le fût sous un angle de plus en plus aigu, devint assez puissante pour faire glisser le ber sur les rouleaux sans le secours des moufles horizontaux. On fut même obligé de modérer la vitesse de ce mouvement, au moyen d’un nouveau palan qui agissait en sens contraire des quatre premiers.

Afin d’éviter un choc, une secousse, au moment de l’arrivée du fardeau sur la plate-forme, Fontana fit installer à la tête de la pyramide cinq nouveaux palans dont les poulies fixes étaient attachées à la voûte de la sacristie de Saint-Pierre. Ces palans que Fontana compare aux brides d’un cheval, avaient pour but d’empêcher toute accélération fâcheuse dans le mouvement du grave.

Ces diverses manœuvres, le déplacement des arcs-boutants du château e, e, qu’il fallait enlever pour laisser le passage libre à l’obélisque, nécessitèrent des temps d’arrêt qui motivent jusqu’à un certain point l’emploi des épon tilles mobiles dont nous avons parlé.

Enfin, à la vingt-deuxième heure, l’obélisque était couché sur la plate-forme sans avoir éprouvé la moindre avarie.

Sixte-Quint fut enchanté de ce premier succès ; des bravos s’élevaient de tous les points de la place ; Rome entière salua Fontana de ses acclamations. Les trompettes et les tambours de la ville l’accompagnèrent chez lui en jouant des fanfares , au milieu de fallégresse générale.

Nous venons de placer fobélisque sur un ber à rouleau; il s’agissait maintenant de le haler sur la place Saint-Pierre ; le trajet en ligne droite qu’il avait à parcourir était de ii3 cannes environ; ce transport devait s’opérer sur un chemin presque horizontal (la différence de niveau entre le point de départ et d’arrivée n étant que de 3 palmes). Cette pente, quoique très-minime, était du reste favorable a la translation du fardeau. Ce chemin ou viaduc qui aboutissait au sommet du nouveau socle et l’entourait de toutes parts, avait 3; palmes de hauteur sur i oo palmes de largeur à sa base et 5o au sommet. Mais autour du piédestal les deux dernières dimensions étaient mesurées, la première par laS italmes, et la seconde par g5.

184 L’OBÉLISQUE

La chaussée fut construite avec du sable; ce remblai fait avec des terres fraîchement remuées, n’aurait pu résistera la pression exercée par un poids aussi considérable, sans le revêtement latéral dont il était armé. Ce revêtement se composait de planches jointives appliquées sur les talus , de trois cours de longrines horizontales, contre lesquelles s’appuyaient de distance en distance des montants arc-boutés chacun par deux étais ; les espaces intermédiaires étaient consolidés par des poutres transversales et obliques qui reliaient les deux flancs du chemin. Dans la partie correspondante au piédestal, on avait établi un système de charpente dont la coupe planche Xl’V nous fait connaître les détails. 11 était destiné à supporter le pied des épontilles du château.

Cet ouvrage une fois réglé et mis en pleine activité , on s occupa de 1 extraction des cinq assises de l’ancien piédestal , du désarmement des apparaux , de la démolition de la charpente et du transport de tout ce matériel sur la place du Vatican. Des médailles semblables aux premières furent jetées dans les nouvelles fondations ; deux de ces médailles frappées en or représentaient, dun côté, 1 effigie de PieV et de l’autre l’image de la justice et de la religion. On inséra entre deux des trois morceaux de marbre dont se composait le socle ou assise inférieure, une plaque de la même pierre, sur laquelle étaient gravés en latin le nom de Sixte-Quint, celui de Fontana, de sa ville natale et un historique succinct de l’opération à jamais mémorable exécutée par cet architecte. C’est sur le fit supérieur du socle qu’on plaça les médailles à l’effigie du pape Sixte-Quint.

Tous ces préparatifs exigèrent un assez long délai. Il fallut ensuite superposer les blocs du piédestal et fencadrer dans fimmense château qui avait déjà servi à rabattage du monolithe , et mettre la dernière main au chemin de hallage. Ce ne fut qu’après l’entier achèvement de ces travaux qu’on put s’occuper de la translation de l’obélisque. Il était resté sur son ber à rouleaux placé au même niveau que le dessus du nouveau socle. On le fit avancer vers la place Saint-Pierre à l’aide de quatre apparaux garnis à autant de cabestans ; il fut traîné de cette manière j usqu au point où on voulait l’amener ; c’est-à-dire à faire correspondre verticalement 1 extrémité du pyramidion avec l’axe du piédestal, planche XY. Ainsi la plate-forme ou ber à rouleaux qui le supportait , se trouvait comprise entre la dernière assise et le grave.

Les palans, les moteurs, les hommes et les chevaux, tout fut disposé, arrangé comme dans la première opération; seulement les quatre moufles horizontaux fixés à la base étaient installés de manière à agir en sens inverse ; ils devaient amener la base du monolithe sur son fit de pose.

II ne nous reste que peu de choses à dire sur l’érection, qui eut lieu le lo septembre i586. Cette opération fut précédée des mêmes cérémonies religieuses et des mêmes préparatifs. Elle s’exécuta par un procédé semblable à celui que nous avons décrit, lors de l’abattage du monolithe; la planche XIV va encore nous servir pour en rendre compte. A mesure que le sommet de la pyramide , sollicité par l’effort réuni de quarante cabestans mus par huit cents hommes et cent quarante chevaux , s’élevait dans l’espace , les palans horizontaux , soumis à faction de quatre moteurs semblables , faisaient avancer la base et la plate-forme qui lui servait d appui vers 1 axe du château. La vitesse de ce mouvement était réglée de manière à conserver , autant que possible , aux cordons des apparaux supérieurs une direction sensiblement verticale.

Lorsque 1 axe du monolithe eut atteint l’angle de 45°) les ouvriers, accablés de fatigue et de faim , demandèrent qu’on suspendît la manœuvre pour reprendre haleine. Pendant cet intervalle, le monument reposait sur les épontilles dont le pied était fixe, au moyen du levier qu’on avait introduit dans le treuil. Le repos terminé , on se remit à l’œuvre; l’évolution continua; après cinquantedeux mouvements, l’obélisque s’élevait verticalement sur son piédestal, mais sa base portait sur la plate-forme à rouleau, quelle avait entraînée sous elle pendant la rotation.

L enthousiasme lut à son comble quand on vit l’obélisque debout sur la place du Vatican. Des détonnations d’artillerie annoncèrent ce grand événement. 1 out un peuple fit entendre de joyeuses acclamations et salua farchitecte d’unanimes applaudissements.

L’opération dura depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, environ treize heures. Pendant tout ce temps, les spectateurs restèrent sur la place sans prendre aucune nourriture.

Le lendemain , on procéda à l’extraction de la plate-forme à rouleaux sur laquelle posait le monolithe; elle s’effectua, comme nous l’avons décrit ( page i8i), au moyen de quarante moufles disposés sur le fût, et garnis à autant de cabestans , de deux systèmes de leviers et de coins frappés sous les parties de la base qui étaient à découvert. Le grave, sollicité à la fois par faction de tous ces moteurs , ne portait plus que sur les coins ; ce qui permit de dégager le ber qui était dessous, et de sceller des dés en fonte, aux quatre angles de fe.space qu’il occupait sur le plan supérieur du piédestal. Tout étant ainsi disposé, ou fit descendre l’obélisque sur ces supports métalliques, en moUissaut peu à peu les moufles et les leviers , à mesure qu’on retirait les cales. Ce travail diflîcultueux

exigeait beaucoup de précaution ; il fallut opérer lentement , avec ordre et mesure. Aussi ce ne fut que huit jours après l’érection, que l’obélisque se trouva en parfait équilibre sur ses quatre points d’appui.

Tel est l’exposé fidèle des faits racontés par Fontana dans 1 ouvrage précité. S’il était resté quelques doutes, dans l’esprit des lecteurs, sur l’assertion que nous avons émise, ces faits suiTiraient pour prouver la fausseté de ce cri devenu historique : Mouillez les cordes. L’obélisque n’a jamais été suspendu entièrement à des cordes ! 11 a constamment reposé sur sa base ou sur une de ses arêtes inférieures. Comme, dans ce dernier cas, la rupture des cordages et d’autres événements possibles pendant l’abattage et l’érection , auraient pu entraîner la chute du grave ; Fontana avait pris la précaution d’armer le monolithe d’un système d’épontilles qui devaient le soutenir dans une position quelconque : Accià ché essa gugUa non posasse mai su le corde, ma restasse sempre appunlellata.

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