‹ L'obélisque de LuxorChapitre 9 sur 22 · THA^AIL DE PARIS · texte numérisé non relu

THA^AIL DE PARIS

Départ de M. LeBas pour Paris. — Il est chargé par M. Thiers de l’érection de l’obélisque. — Construction de la cale d’échouage. — Disposition du système et manœuvre du halage à terre. — Premier déplacement du monolithe, passage sur la rampe du pont. — Deuxième déplacement , halage sur la place de la Concorde — Troisième déplacement , halage jusqu’au viaduc. — Quatrième déplacement, arrivée de l’obélisque au niveau de son piédestal. — .Disposition de l’appareil d’érection. — Érection de l’obélisque.

Après un mois de quarantaine, le Liixor entr&ix. dans l’arsenal de Toulon; le lendemain , il venait s’échouer dans le bassin , où il ne devait séjourner que quelques jours.

Inspection faite du navire, on constata que toute sa charpente était en bon état de conservation ; aucune déliaison ne se faisait remarquer dans la coupure par laquelle le monolithe avait été introduit dans le bâtiment. La longue et laborieuse navigation du Liixor sur le Nil et sur la Méditerranée, était déjà une garantie suffisante pour le reste de la route qu’il avait à traverser. On pouvait espérer avec confiance tpt’en partant de Toulon le 22 juin, il arriverait vers la fin du mois d’août au Havre ; il n’était pas douteux qu’on profiterait de la première crue de la Seine pour le faire remonter à Paris.

Pendant la quarantaine, j’avais reçu l’ordre de me rendre dans la capitale, aussitôt que nous serions admis à la libre pratique.

M. Thiers, qui accordait aux arts et aux sciences une protection éclairée, était alors ministre du commerce et des travaux publics ; arrivé à Paris , l’obélisque rentrait dans les attributions de son département, et ma mission se trouvait ainsi terminée; mais le ministre jugea que l’honneur d’ériger ce monument devait appartenir à celui qui l’avait abattu et embarqué à bord du Litxûr, dans les sables de la Thébaïde; c’était justice. Le 10 août i833, je reçus la décision suivante :

Monsieur ,

" J’ai l’honneur de vous annoncer que M. le ministre du commerce et des i> travaux publics a décidé que vous seriez chargé des travaux relatifs à l’échoiiage.

lis L’OBÉLISQUE

» la conduite à pied d’œuvre, et à l’érection de l’obélisque de Luxor sur son Il piédestal.

» L’habileté dont vous avez donné tant de preuves, en faisant arriver le mo- » nolitbe jusque dans l’intérieur de la France, garantit le plein succès de la nou- II velle opération que vous allez entreprendre.

Il Recevez , monsieur , l’assurance de ma considération très-distinguée ,

Il Le niaîlre des requêtes chargé de la direction des bâtiments civds ,

Il Signé, Edmond Blanc, h

Les opérations dont le monolithe devait être l’objet étaient nombreuses, compliquées , et exigeaient beaucoup de temps. Quelques-unes ne pouvaient être exécutées que dans la saison des basses eaux. 11 y aurait eu danger à écbouer un navire en bois de sap sur une surface non dressée , présentant un ou plusieurs points culminants. 11 fallait de toute nécessité que les cinq quilles portassent suides chantiers solides et parfaitement réglés, afin de prévenir la rupture de la carène, et peut-être celle du monolitbe. Une cale d’échouage devenait donc indispensable. Sa position sur les bords de la Seine était subordonnée au choix de l’emplacement, où l’obélisque serait érigé. Tout était forcément suspendu jusqu à ce qu’on fût fixé sur ce dernier article.

Le centre de la place de la Concorde , successivement occupé par divers monuments , avait été , sous la Restauration , affecté à ï apothéose de Louis XV /. Après la révolution de 1 83o , on eut l’idée d’y substituer un des trophées de Sésostris, qui s’acheminait vers la capitale à travers le vaste Océan.

Le bas de la rampe droite du pont de la Concorde, étant le point le plus voisin de la place, fut choisi pour y échouer le Luxor. On procéda immédiatement à l’extraction des déblais qui encombraient cette partie de la berge; pendant ce temps, les charpentiers travaillaient à la préparation de la cale en bois.

Cette cale se composait de traverses placées de mètre en mètre , et liées entre elles dans le sens de la longueur, par cinq files d’entremises correspondant aux quilles du bâtiment , planches VII et VIII. Son niveau devait être calculé de manière que le Luxor pût flotter par dessus, lorsque la profondeur du fleuve permettrait de faire remonter ce navire de Rouen à Paris.

Le sol régalé jusqu’au raz de l’étiage , on se proposait de le dresser suivant la pente de la rampe; mais les retards occasionnés par la coalition que formaient

DE LUXOK.

alors les charpentiers pour obtenir une hausse de salaires, empêcha deluidonner cette inclinaison. Pendant la suspension des travaux, la Seine monta de plusieurs pieds , il ne fallut plus songer à creuser un terrain inondé , encore moins à poser la charpente à sec. Des ouvriers , plongés dans l’eau jusqu’aux aisselles, assemblèrent toutes les parties de la cale sur un radeau de plat-bord , soutenu de distance en distance par des cordes fixées sur des pieux; puis on remplit avec des cailloux les vides ménagés entre les longrines et les entremises , afin de couler le système au fond de l’eau , ce qui fut effectué eu filant les amarres de retenue. C’est là que vint se placer le Luxorle 2 3 décembre i833.

La cale terminée en octobre , mon premier soin fut de dresser le plan général des lieux sur lesquels nous devions opérer , et de combiner les moyens que je me proposais d’employer pour débarquer , haler l’obélisque , et le poser sur sa base.

L’étendue du terrain ne m’a pas permis de tracer ce levé sur une grande échelle , j’ai tâché cependant d’y représenter aussi clairement que possible l’ensemble des opérations. Les explications dans lesquelles je vais entrer suppléeront aux détails que le cadre du plan ne comportait pas.

Les travaux à exécuter étaient de deux sortes : il s’agissait d’abord de conduire l’obélisque au sommet du piédestal , sans changer son inclinaison ; puis de lui faire décrire, en élévation, un quart de cercle pour le dresser sur le lit de pose, dont les dimensions étaient exactement les mêmes que celles de la base du monolithe.

Les plans Vil, VIII, IX, X, peuvent donner une idée exacte de la longueur et des diverses pentes du chemin que le monolithe avait à parcourir.

La première partie de 3o”,oo de longueur était à peu près horizontale et se terminait au bas de la rampe, rapide de 6°; au-delà, se trouvait un chemin de pente différente et brisé en A , pour éviter l’angle du fossé F. Cette voie aboutissait en B à la naissance de la place, du côté du pont. Arrivé dans cette position, l’obélisque devait tourner à angle droit, et remonter ensuite sur un viaduc qui , partant de ce point , s’élevait suivant une pente de 8 centimètres par mètre jusqu’au sommet du piédestal. Là se terminait le premier travail, qui est, à proprement parler, le transport.

En août 1 834 , les eaux ayant laissé le Luxor à sec, on procéda à la démolition de son avant et à la construction d’une cale de glissement.

Cette cale se composait de deux files de longrines posées sur un plancher en chêne établi depuis l’ouverture du navire jusqu’à la hauteur du quai ,

iâO

L’OBÉLISQUE

en suivant les inégalités du terrain , planche Vlll. Ainsi il fallait d'abord traîner le monolithe en CC, intersection des deux chemins; puis lui imprimer un double mouvement pour le faire remonter sur le talus de la rampe.

A cet effet, on construisit un coin en charpente, ou, en style de marine, un ber abc, dont le dessus servait de prolongement au chemin horizontal, ou plutôt aux carlingues du bâtiment. Ce ber, destiné à porter le monolithe dans sa marche ascensionnelle , reposait sur les longrines de l’embarcadère , et devait monter en glissant sur ces pièces de bois.

Sa mise en place exigeait que l’on creusât, suivant la pente de la rampe et à partir de son intersection avec le plan supérieur des carlingues LL , une excavation de même longueur que l’obélisque; mais le terrain vaseux délayé par les eaux qui surgissaient du fond, ne permit pas de la prolonger au-delà de 1 5”,5o. Arrivé à cette distance , il était indispensable d’épuiser l'eau de l’excavation , pour continuer les déblais et raffermir le sol. Je reculai devant les dépenses qu’aurait occasionnées un semblable travail, il fut arrêté que le ber serait réduit de 5'°,5o dans le sens de la longueur; en sorte que le monolitlie devait saillir de la même quantité en dehors de cette charpente, destinée à le supporter dans son mouvement ascensionnel sur le plan incliné.

C’est à faide de ces bers , dont l’angle variait en raison des inclinaisons du sol , qu’on est parvenu à conduire l'obélisque au sommet du piédestal , en lui conservant toujours la position horizontale qu’il occupait à bord du bâtiment.

Disposition du système et manœuvre du halage à terre (planche VIII).

Le câble-chaîne du bâtiment est passé en ceinture autour de fobélisque. Ses deux extrémités viennent saisir à un mètre de distance de la base un rouleau , qui porte cinq poulies d apparaux à six brins. Les poulies fixes de ces mouilles sont aiguilletées sur un autre rouleau retenu par des chaînes, dont les bouts sont amarrés à des pieux battus en tète de la rampe.

Cinq cabestans sont disposés en échiquier sur la chaussée du quai de la Conférence; le parapet a été démoli pour laisser le passage libre aux chefs des garants qui viennent s’enrouler sur les cloclies de ces moteurs. Chaque cabestan, attaché à deux pieux, est armé de seize barres, auxquelles s’appliqueront quarante-huit hommes.

La tension réelle , transmise par chacun d’eux au mouille correspondant , sera donc de 9,5 lo kil. pour un effort de lo kil. exercé par chaque homme

sur les bouts des leviers ; comme chacun d’eux peut produire à la rigueur une action de 20 kil., il s’ensuit que les cinq cabestans tireront l’obélisque comme le ferait un poids de 96,100 kil., tandis que le maximmn de la résistance à vaincre ne sera que de 62,000 kil.

Il semblerait, au premier abord, qu’on aurait pu réduire le nombre des apparaux, mais cette exagération dans l’intensité du moteur est plutôt apparente que réelle. Les résultats déduits de la théorie supposent que les surfaces de contact sont parfaitement dressées et bien suivées , quelles offrent une résistance égale dans toute leur longueur , qu’il n’y a ni compression dans les bois , ni tassement dans le sol , etc., mais l’expérience fait voir qu’il n’en est pas ainsi, lorsqu’on opère sur de lourds fardeaux, qui occupent peu d’espace relativement à leur poids. Le système se déforme plus ou moins sous la pression exercée par la masse. De là naissent des résistances beaucoup plus considérables que celles dont on a tenu compte dans les calculs. Elles sont souvent produites par des causes qui échappent à l’œil le plus exercé. C’est ainsi que par suite d’une légère compression dans les bois, l’extrémité du ber laboure une partie ou la totalité du suif dont on a enduit les longrines de la cale. Alors le frottement devient double, triple, quadruple, de celui qui aurait eu lieu , si le corps gras interposé entre les surfaces frottantes n’avait pas été enlevé (i).

Il faut donc être en mesure de déployer un excès de force pour vaincre ces obstacles imprévus, il faut les vaincre vite et promptement , car plus vous tarderez plus la tâche deviendra difficile.

Premier déplacement du monolithe (planche Vlll).

Le 9 août , tout étant disposé , comme nous venons de l’indiquer, les cabestans sont mis en activité par 24° artilleurs. Le monolithe, cédant à leurs efforts réunis , avance par petits bonds vers la rampe et vient se placer sur le ber. Dans cette position, son arête inférieure se trouvant en contact avec les longrines de l’embarcadère, le mouvement progressif et horizontal devenait impossible. Ce n’était plus sur l’obéhsque , mais sur le chariot, qu’il fallait appliquer la force motrice. A cet effet,

(!) Nous avons tenté de remédier en partie à cet inconvénient par les dispositions suivantes .■ elles consistaient dans plusieurs entonnoirs placés sur les faces des longrines du bei-j rorifice de ehacun d’eux venait s’adapter dans une lumière horizontale , percée dans l’angle inférieur de ces pièces ; en sorte que, en versant du suif bouillant dans ces réservoirs . nette matière pénétrait entre les plans en contact , à mesure que le chariot avançait.

L’OBÉLISQUE

le rouleau qui portait les poulies mobiles fut détaché de la ceinture et lise au ber à l’aide d’une chaîne passée en double entre deux de ses traversins. Celui-ci devait monter par glissement à la hauteur du quai , lorsque la puissance l’emporterait sur la somme des résistances dues au frottement et à l’effort du grave pour descendre sur le plan incliné.

Le lendemain le halage recommença. A quatre heures du soir le ber, surmonté de l’obélisque, était parvenu au sommet de la rampe.

C’est seulement après cette opération qu’on se décida sur les dimensions des blocs qu’on emploierait pour la construction du piédestal. Ils devaient être extraits des carrières de Laber-ildut.

Le projet primitif comportait vingt-sept morceaux ; dans le cours de l’exploitation, l’entrepreneur ayant mis à découvert un rocher situé dans l’anse même de laber, lequel pouvait fournir un monolithe de 4"j8o de longueur sur 2'",oo de large, le nombre fut réduit à cinq; leur poids est équivalent k 2^0 tonneaux ou 240,000 kil.

Ce sont les navires le Luxor et le Sphinx , qui furent employés au transport de ces granits , et l’on me chargea de les emharquer à bord du premier de ces bâtiments.

Cette opération eut lieu le 5 septembre i836. Cinquante-cinq minutes suffirent pour conduire à la même place qu’occupait autrefois l’obélisque dans la cale du Luxor , les cinq blocs du piédestal réunis par ordre de pose sur un ber unique , comme s’ils ne composaient qu’une seule masse.

Le lendemain , six grands plateaux de plate-forme du poids de 70,000 kilog., complément du chargement , furent embarqués à bord du même navire.

Le 7 octobre, le Luxor , dont on avait démonté, rajusté et consolidé l’avant, par les mêmes procédés employés en Égypte , prit la remorque du Sphinx.

Le 1 5 décembre, il était mouillé à Paris en aval du pont de la Concorde.

Deuxième déplacement du monolithe ( planches Vlll et IX ).

Après l’opération faite en août i834, et dont le but avait été d’extraire l’obélisque du navire qui l’avait apporté de Thèbes , le monolithe , placé sur son ber de pente, était resté au sommet de l’embarcadère du pont de la Concorde. Comme la baisse des eaux pouvait permettre de débarrasser le Luxor de son chargement , dans le courant d’avril , il devint urgent de dégager la rampe et de travailler à

haler le monolithe sur un autre point du quai , pour laisser la voie libre au transport des granits bretons.

La cale de glissement , posée sur les inégalités du terrain , comme dans la première opération , se divisait en deux parties situées dans deux plans dilFérents ; ainsi le mouvement qu’il fallait donner consistait d’abord à faire glisser le ber qui supportait l’obélisque, jusqu’à ce qu’il rencontrât un second ber établi pour passer de la pente de l’ancien chemin à celle du nouveau ; puis à transporter le monument sur le second ber, lequel à sou tour devait marcher jusqu’au point où provisoirement on voulait déposer tout le système.

Les travaux de charpentage furent mis en pleine activité le 2 5 mars. Le 16 avril, à quatre heures du soir , le monolithe, soumis à la traction de quatre cabestans, s’était dégagé de son ancien ber , et avait passé sur l’autre. On renvoya au lendemain la suite de 1 opération, dont la partie la plus difficile restait encore à faire. Pour la première fois, il s agissait de changer la direction de l’obélisque, de dévier son axe.

La figure i , planches VIII et IX , donne une idée suffisamment exacte du système de charpente construit en D et C. C’est sur ces deux éventails que l’obélisque devait glisser pour se placer dans l’axe du nouveau chemin.

Cette manœuvre s’exécuta de la manière suivante ; des épon tilles ou étais, placés en pointe sur la tête du monolithe , tendaient à pousser cette partie du coté des Champs-Élysées , quand l’autre extrémité marchait vers la place de la Concorde. Un palan frappé à la base, et dont le chef était garni à un cabestan , modérait à volonté ce mouvement; et quatre cabestans virant tous ensemble et successivement faisaient avancer, dévier, redresser, arrêter ou marcher, selon le besoin , cette masse imposante. A onze heures, l’obélisque se trouvait en parfaite direction , trois heures après il était arrivé au terme de son voyage , c’est-à-dire à l’angle du fossé voisin du pont.

Dans cette position , le monolithe ne gênait pas la circulation , et laissait le passage libre au transport des granits, destinés à la construction du piédestal. Le halage fut donc suspendu, pendant qu’on procédait au débarquement et à la superposition de ces blocs.

Troisième déplacement du monolithe ( planches VIII et IX ).

Le I août , les travaux furent repris et poussés avec activité. On prolongea la cale en bois sur laquelle reposait l’obélisque; en même temps, les maçons élevaient le viaduc qui venait aboutir au centre de la place , de manière que le point culminant de ce plan incliné se trouvât à la hauteur précise de la dernière assise

15i. L’OBÉLISQUE

du piédestal. La maçonnerie fut préférée à la charpente, comme étant plus économique, plusstafile, et occupant moins d’espace sur la voie publique.

Ou voit , par l'inspection des planches auxquelles nous renvoyons , qu’après avoir traîné le monument jusqu’à fintersection des deux chemins , il fallait ensuite lui faire faire un quart de conversion dans l’axe du pont. Le même dessin indique clairement le système de charpente employé afin d’atteindre ce but. Il consistait dans un ber mobile autour d’un pieu battu au point de rencontre des axes des deux cales. Ce ber , dont le dessus servait de prolongement au chemin qui portait le monolithe, reposait sur une plate-forme horizontale; elle se composait de quatre longrines /Z, l l', et de plusieurs rangs de solives placées dans les deux angles opposés par le sommet que les longrines formaient entre elles ; en sorte tpe le ber en passant de la position x à celle y, devait être soutenu de distance en distance par les pièces intermédiaires M , IN , qui étaient polies et suivées, afin de faciliter le mouvement giratoire autour du pieu.

Le i6 août, tous ces travaux préparatoires étant terminés, on procéda à l’installation des moufles et des cabestans. Comme à l’ordinaire, je comptais sur le concours des artilleurs , lorsqu’on vint me prévenir qu’ils ne pourraient pas participer à cette manœuvre, qui exigeait un grand nombre de bras et des bras exercés et intelligents. Pris au dépourvu , au moment où l’appareil était prêt à fonctionner, où toutes les dépenses étaient faites , je fis appeler les maçons qui travaillaient au viaduc. Pour la première fois , ces hommes vinrent se ranger sur les barres d’un cabestan.

A midi et demi , le système de forces fut mis en jeu ; au bout de dix secondes , plusieurs spectateurs , qui suivaient la manœuvre avec beaucoup d’attention, me signalèrent une avarie majeure; le point fixe des moufles avait cédé sous l’effort de traction ; les pieux, plantés dans un terrain mouvant qu’une pluie battante avait délayé, ne tenaient plus dans le sol; il devenait indispensable de se créer un nouveau point d’appui. J’avais à peine indiqué au maître , l’installation dessinée planches Vlll et IX, figure 2, que les charpentiers, quittant les barres des cabestans , s’élancèrent dans le fossé avec quelques pièces de bois et les outils nécessaires pour les travailler; une demi -heure après tout était terminé , et l’obélisque avançait vers sa destination : il fallait d’abord le transporter sur le ber et l'arrêter dans une position telle, que son centre de gravité correspondît verticalement au-dessus du pieu , ce qui fut effectué en moins de trois heures , et avec une précision rigoureuse.

Arrivé à ce point , les travailleurs durent changer les apparaux et lier le mono-

litlie avec le ber tournant. Ce travail terminé, deux palans garnis à deux cabestans et dont les poulies mobiles étaient attachées au sommet et à la base de la pyramide firent tourner tout le système à angle droit. Le mouvement giratoire était déterminé par le choc de deux béliers frappés en sens inverse sur les extrémités du ber.

11 devint alors nécessaire de préparer un nouveau ber pour retrouver la différence de niveau entre celui qui portait le monolithe et le nouveau chemin de pente, INN. L’obélisque vint s’y placer le 8 septembre

Quatrième déplacement du monolithe ( planches VIII , IX , X ).

Dans ces diverses manoeuvres , on avait fait usage de quatre cabestans et de deux béliers qui frappaient à l’arrière du ber ; mais pour le monter sur le viaduc et félever sur son piédestal, il avait été arrêté que la force motrice serait fournie par une machine à vapeur.

Nulle occasion ne pouvait s’olfrir plus brillante et plus solennelle , de faire éclater aux yeux de tout un peuple assemblé, la puissance de ce merveilleux agent. C’eût été un spectacle bien imposant que de voir un fardeau de 5oo milliers s’élever majestueusement dans fespace, sans le secours d’aucune force animale, et se dresser sur sa base à l’aide d’une des plus puissantes inventions des temps modernes, la seule peut-être dont l’antiquité ne soit pas fondée à réclamer la priorité. Malheureusement l’avarie survenue à la machine, pendant qu’on en faisait fessai pour imprimer quekjues mouvements à fobélisque , força de renoncer à l’emploi de ce moteur (i); il fallut immédiatement prendre de nouvelles mesures, établir d’autres points fixes , etc. , etc. ; avoir recours enfin au même système de halage pour lequel rien n’avait été prévu. 11 importait cependant que ces travaux préparatoires fussent exécutés avec la plus grande promjjtitude. La saison avançait , le

(1) Ces réflexions nous amènent à citer quelques lignes d’un article remarquable sur l’érection de l’obélisque de Luxor , dû à la plume de M. Blichel Chevalier, et inséré dans le Journal des Débats du 16 octobre 1836 :

“ Dans l’origine, il avait été arreté que la force motrice serait fournie par une machine à vapeur.

» l\Ialheureusemcnt les chaudières de celle qui avait été posée se sont trouvées insuffisantes. Elles ne fonr- » nissaient pas assez de vapeur pour que la machine exerçât tout l’elFort dont elle est capable. D’après l’ex- » périence qu’on en a faite en acheminant l’obélisque vers son piédestal sur le plan incliné, il a paru prudent » de l’abandonner. Il est à regretter que toutes les précautions n’aient pas été prises d’avance par le conslruc- » teur pour que sa machine jouît de toute sa puissance = il est permis de dire que c’était chose facile. C’était « une heureuse idée que d’inaugurer la machine à vapeur dans une occasion aussi solennelle. Pour une partie 5) du public, la machine à vapeur est de l’inconnu , une sorte de création mystérieuse et formidable , sujette » à éclater comme le tonnerre. II était bien d’associer les monuments des arts antiques avec l’un des plus » beaux produits de l’esprit inventif des temps modernes. Il était bien de montrer à deux cent mille personnes

L’OBÉLISQUE

moindre retard aurait obligé de renvoyer l’opération à l’année suivante ; aussi trois jours après, l’appareil était-il prêt à fonctionner.

Quatre cabestans avaient été installés à la naissance du viaduc. A chacun venait s’enrouler le chef d’un moufle. Les poulies de ces apparaux étaient attachées à deux solives, dont l’une était fixée au ber; l’autre, placée sur le piédestal était retenue par huit chaînes , qui , partant du côté opposé au chemin de pente , venaient s’amarrer à des pieux fichés en terre.

A dix heures, cent vingt liommes de l’artillerie, répartis sur les cabestans, faisaient avancer le monument sur le plan incliné. Dans sa marche ascensionnelle , cette masse énorme flottait pour ainsi dire , sur la cale ; l’elTort de trois hommes poussant à l’épaule, la hase ou le sommet de la pyramide , suffisait pour la redresser, la faire obliquer à droite ou à gauche, selon le besoin, de manière à la maintenir exactement en parfaite direction. C’était là un point capital. La position de l’obélisque sur le piédestal dépendait évidemment de celle qui lui serait donnée au sommet de la rampe.

En moins de cinq heures , l’obélisque avait parcouru la longueur du viaduc ; il était arrivé à 2 centimètres près du point où on voulait l’amener. Jusque là , il avait avancé sur le plan incliné par sauts de 4° centimètres de longueur, qu’il fallait réduire, dans cette circonstance, à 2 ; à cet efl’et, après avoir fait roidir les moufles , on suspendit l’action des moteurs , et à l’aide des béliers on lui imprima, à deux reprises différentes, ce dernier mouvement. L’arête de la base co'incidait mathématiquement avec le côté du carré qu’elle devait occuper sur l’acrotère , et les axes du piédestal et du monolithe étaient situés dans le même plan vertical.

De ces deux conditions dépendait nécessairement le succès de la dernière manœuvre, qu’on regardait comme la plus difficile et la plus périlleuse. A mon

» une de ces machines si mal à propos redoutées du vulgaire , saisissant sans embarras l’obélisque de Sésostris, » et le soulevant peu à peu , sans fracas, avec une régularité parfaite , sans le secours d’aucun être vivant, » sauf un chauffeur , chargé d’alimenter de charbon le foyer, âme de la machine. Les machines sont desti- » nées à affranchir le genre humain de tous les travaux qui n’exigent que de la force brutale, et même, tant » elles sont perfectionnées , d’une partie de ceux qui semblent réclamer l’intermédiaire d’un être intelligent. » ha machine à vapeur est une des plus belles conquêtes de l’homme sur la nature ; c’est la nature asservie, » travaillant pour l’homme, et à sa place. C’est la nature faite esclave ; et c’est le seul esclave, le seul serf n de l'avenir. La substitution des machines à vapeur aux bras de trois ou quatre cents hommes , eût renfermé >• tout un enseignement. Il est fâcheux qu’une imprévoyance de détail ait mis l’autorité dans l’obligation d’y B renoncer- Au reste, les partisans de la mécanique moderne ont, pour se consoler de l’échec que vient « déprouver la vapeur, les triomphes dont elle poui’suit le cours sur la terre et sur mer. La mécanique * moderne figurera d’ailleurs dans l’installation de l’obélisque , par les ingénieux appareils qu’elle a imaginés, » à la place des échafaudages compliqués dont on s’était servi avant elle. »

avis, cependant, le problème était résolu. La principale difficulté, celle dont ou s’est le moins occupé , consistait à conduire l’obéliscpie , sans accident , du navire jusqu’au sommet du piédestal, et dans une situation telle qu’il n’y eût plus qu’à le faire tourner autour de l’une des arêtes de la base, pour qu’il fût à sa place définitive.

Disposition de l’appareil d érection ( planches XI, XII, XIII ).

En rendant compte de l’abattage de l’obélisque, nous avons décrit la manière dont la charnière en bois avait été établie page 64 et planche XI, fig. i). L’opération inverse exigeait des dispositions analogues ; ainsi il fallut scier une partie de l’acrotère , enlever le fragment F pour y loger le tourillon et son support.

J’avais proposé deux moyens afin d’éviter cette section dans la dernière assise du piédestal; on les a rejetés préférant un procédé plus simple qui présentait plus d’économie et surtout plus de sécurité. Au reste , je dois dire que si le monolithe n’avait pas été traversé par une fissure , l’acrotère n’aurait pas été coupé , et l’un des deux moyens proposés aurait certainement été adopté.

La charnière étant placée, comme nous l’avons indiqué planche XI, il s’agit de faire tourner l’obélisque autour du rouleau R pour le dresser sur sa base.

L’appareil qui doit imprimer le mouvement giratoire se compose des parties principales que nous avons employées dans celui de Luxor. Sans revenir sur ces détails , nous nous bornerons à les rappeler succinctement , et à donner quelques explications sur les dispositions spéciales au levage du monolithe.

L’obélisque est couché sur le ber de pente qui a été construit pour le conduire au sommet du piédestal. Un chevalet formé par la réunion de dix mâts ou bigues , élevées cinq d’un côté et cinq de l’autre, repose sur un mur en moellons, dont l’axe est perpendiculaire à celui du viaduc. La base de ce chevalet peut tourner sur elle-même comme une espèce de charnière. Sur la moise supérieure MM sont attachés dix câbles ou haubans , qui viennent passer en cravate sous le monolithe à i^iSo du sommet. A l’opposite de ces câbles, elle est sollicitée par dix moufles, dont les poulies mobiles ont été frappées à la tête de chaque mât. Ces palans sont garnis à sept brins, les chefs des garants, après avoir passé dans une poulie de retour fixée à terre, tout près du sol, vont s’enrouler sur les cloches de dix cabestans disposés dans une enceinte elyptique.

Lorsque ces moteurs fonctionneront , le chevalet cédant à leur action se penchera vers eux , en soulevant la tête de l’obélisque à laquelle il est lié d’une ma-

L’OBÉLISQUE

nière invariable par les haubans. Le monolithe le suivra en tournant lui-même autour de sa charnière, sur lacpielle il reposera pendant toute la durée de la rotation.

Arrivé à la position où la verticale du centre de gravité va dépasser la base , la dilEculté ne sera plus de dresser le monolithe, elle consistera au contraire à se mettre en mesure de le retenir, à l’aide d’un système qui l’empêche de se précipiter dans la direction inverse à celle qu’il vient de suivre.

Cet appareil consistait en (juatre chaînes de retenue, prenant en cravate le sommet de l’ohélisque par-dessus les haubans. Ces câbles en fer venaient saisir un rouleau, placé à l’extrémité du plan incliné, et soumis à l’action de quatre moufles dont les poulies fixes étaient frappées sur des pieux battus au bas de la rampe.

La longueur des chaînes et des cordes était calculée de manière, à ce que les palans fussent tendus au moment précis, où le grave atteindrait sa position d’équilibre sur le tourillon. A partir de cet instant, les chefs des garants devaient être filés peu à peu , et avec beaucoup de mesure , afin d’empêcher toute accélération fâcheuse dans le mouvement.

Maintenant, nous allons discuter ce plan, énoncer les résultats déduits de la théorie, énumérer les moyens d’exécution, indiquer où sont les difficultés et les mesures prises pour les surmonter.

A cet elfet, considérons fappareil en équilibre dans l’une des positions, quelle qu’elle soit, qu’il doit prendre pendant la rotation.

Nous remarquerons d’abord que le grave est retenu dans l’espace par un système de cordages qui tirent son sommet sous un angle aigu. 11 résulte de là une pression sur la charnière , dont une partie s’exerce sur l’acrotère , comme le ferait une force horizontale qui solliciterait cette assise à marcher du côté opposé au grave, cest-àdire eu égard à la disposition des lieux , du côté de la Madeleine. G est afin de prévenir ce mouvement, qui aurait entraîné des dangers sérieux pour le monolithe comme pour les assistants, qu’on a moisé ce bloc entre deux forts madriers. Ces madriers sont boulonnés avec le ber qui est lui-même lié à la cale fixe par des croix de Saint-André , dans le but de rendre tout le système solidaire. Cette assise est en outre solidement appuyée par deux énormes épontilles. Le pied de ces étais repose sur un point fixe A. Leur sommet est maintenu par des moises pendantes qui forment , avec d’autres pièces dont les extrémités sont engagées sous le piédestal, un triangle indéformable. On conçoit toute la solidité dun pareil système, et cependant il n’olfrait tout juste que le degré de résistance néces-

saire à l’effort qu’il avait à supporter, effort qui était mesuré par plus de 1 00,000 kil.

Si 1 on réfléchit à 1 intensité de cette force , qui devait solliciter un bloc de faible dimension simplement posé sur la corniche , et élevé de 9 mètres environ au-dessus du sol , on reconnaîtra sans peine que c’était le point de l’appareil le plus important et le plus difficile à consolider, puisqu’il devait être parfaitement fixe dans toute 1 acception du mot. Il n est pas besoin de dire ([u’on aurait pu se créer à moins de frais des arrêts plus solides , dans la construction même du piédestal ; mais dans 1 état actuel , il ne fallait pas y songer.

L action combinée des moufles et des haubans devait produire sur la base du chevalet une pression, qui tendait à pousser la charnière du côté de la rivière. Mais cette pièce , liée solidement et indestructiblement avec tout le système au moyen des sapines qui encadraient la maçonnerie et le piédestal , était en état de résister à une force beaucoup plus considérable , comme il est facile de le concevoir en examinant les planches XI, XII et XIII.

Passons au calcul des forces et de la résistance. Le poids de l’obélisque est évalué à 200,000 kil. ; pendant toute la durée de la rotation, il reposera sur le piédestal , une partie du poids sera donc supportée par ce point d’appui ; le reste qui constitue la résistance à vaincre, dépend évidemment de son inclinaison et de l’angle sous lequel il sera tiré par le collier de haubans. Il résulte des dispositions prises que, pour surmonter cette résistance, il sera nécessaire de transmettre aux haubans

des tensions successives, représentées par 124,000'' — 121,800'' 120,000'"

114,000''^ 100,000'' — 76,000'' — 42i4oo'‘ , à l’instant où la verticale du centre

de gravité de la masse , coïncidera avec les points de l’espace ,1,2, 3, 4, 5,6,7. Ces tensions , en raison des angles que forme la direction des cordages avec le plan du chevalet , correspondent pour les mêmes positions , à une traction des apparaux, mesurée par io4,ooo'‘— 89,600''— 88,000''— 86,200'' — 80,000'' — 66,000'' — 38,ooo'‘. Ainsi l’effort que les moteurs auront à développer, ne sera que de 104,000 kil. , et il ira graduellement en diminuant. Chaque cabestan est mu par quarante-huit artilleurs, en évaluant la force d’un homme à 12 kil., les dix cabestans réunis tireront la moise supérieure du chevalet , comme le feraient 1 1 5,000 kil. , ce qui dépasse le maximum d’effort de 1 1 ,000 kil. ; comme un homme vigoureux peut exercer une action de 1 5 kil. et même de 20 kil. au lieu de 12 kil. que j ai supposés , il s ensuit qu’à la rigueur trois cents hommes auraient pu suffire à l’opération.

Deux points fixes sont établis en arrière du piédestal : le premier est composé de deux files de pieux moisés entre deux plançons; le second, placé à quelques

L’OBÉLISQUE

mètres plus loin , est formé par une seule rangée de pieux moisés aussi entre deux solives.

Afin de diminuer l’angle sous lequel le chevalet est tiré , et par suite la tension des apparaux; les poulies fixes des moufles sont disposées sur un chevalet dont la base repose sur le premier point d’appui. L’œil en corde ou estrope de chacune d’elles est aiguilleté sur les deux plates-formes, qu’on a lestées de io4 tonneaux de fer.

On estime que chaque pieu, pris isolément , résisterait à un tirage de 5,ooo kil. ; leur ensemble, y compris le lest, est donc en état de supporter au moins un effort de traction équivalant à ic)4i000 kil., ce qui dépasse la puissance qui sollicite ces deux points fixes de go,ooo kil.

Il résulte du même appendice que les grosseurs des cordes sont plus que suffisantes pour supporter les tensions auxquelles elles seront soumises, pendant toute la durée de la rotation du monolithe.

Tels sont les principaux résultats déduits de la théorie.

Le travail le plus important , le plus difficultueux , consistait dans le levage du chevalet. Comme le transport et l’érection d’une telle masse , à 8 mètres au-dessus du sol, n’aurait pu s’effectuer qu’à l’aide d’une machine compliquée, on a placé séparément les éléments dont il se compose. La réunion du pied des bigues sur le demi-cylindre s’est opérée au moyen de deux chèvres placées, l’une sur le terrain , et l’autre sur le mur lui-même. La première saisissait le mât et portait son centre de gravité au niveau du mur , puis la seconde élevait son emplanture audessus de la mortaise correspondante. Il était alors aisé de déplacer le tenon , à droite et à gauche, de manière à le faire entrer dans la cavité préparée à l’avance sur la pièce demi-circulaire.

Le chevalet élevé et haubané provisoirement, les marins procédèrent à l’installation des cordages. Ces hommes suspendus en 1 air , au sommet des higues , ont travaillé pendant quinze jours à passer les haubans , à faire les amarrages, etc., etc,; et, hâtons-nous de le dire, sans qu’il soit jamais arrivé le moindre accident.

Nous voici arrivés au 24 octobre : l’appareil est terminé, il ne reste plus que d’en faire l’essai et de convenir des signaux , pour régler la marche des cabestans.

A midi, trois cents cinquante artilleurs, leurs chefs en tête, sont répartis sur les barres des cabestans. Le capitaine Meunier, ancien élève de l’école Polytechnique , se place au centre de l’enceinte elyptique ; cet officier est chargé de transmettre les commandements, qui doivent s exécuter au son de la trompette. Quelques minutes après , je donne le signal de la marche lente. Aussitôt les clai-

rons sonnent, les cabestans tournent sur leur axe, les palans roidissent, la tension saccuinule, et bientôt le chevalet des Ligues, un peu incliné du côté de la Seine, se redresse d’une façon presque imperceptible , par suite de l’enroulement sept fois répété des garants , et entraîne le sommet du monolithe. Le maître charpentier placé en vigie s’écrie : «L’obélisque est parti! » Le monument avait en effet quitté son ber , et ne portait plus que sur les haubans et sur le tourillon de la base.

Tout marchant bien, je voulais continuer la manœuvre, que favorisait une belle journée d’automne, la dernière peut-être de Tannée; mais, à mon grand regret, des ordres supérieurs me forcèrent de renvoyer au lendemain la suite de l’opération.

Erection de l’ obélisque.

Le 2 5 octobre, dès le matin, plus de deux cent mille spectateurs répandus sur la place de la Concorde, à toutes les issues, sur les terrasses des Tuileries, dans l’avenue des Champs-Elysées, attendaient avec une avide curiosité l’érection de 1 obélisque. Depuis huit jours elle était annoncée, et il semblait que toute la population parisienne voulût assister au dernier acte du drame commencé , trois ans auparavant , sur les ruines de la Thébaïde.

Ce drame pouvait ne pas être exempt d’une terrible péripétie ; car un ordre mal compris , un amarrage mal fait , une pièce de bois viciée , un boulon tordu ou cassé, un frottement ou une résistance mal appréciés, enfin mille accidents imprévus prouvaient amener une catastrophe épouvantable : l’obélisque brisé, des millions perdus; et plus de cent ouvriers infailliblement écrasés par la chute de 1 appareil. Telles étaient les conséquences qu’aurait eues l’insuccès de cette opération. C’était assez sans doute pour inquiéter l’esprit le plus ferme; et, malgré la sécurité que m’inspiraient les moyens d’exécution, j’avoue que je ne pouvais, sans une sorte d’anxiété, penser à la grave responsabilité qui pesait sur moi

Le temjis était sombre , mais sans apparence de pluie , c’était là un point capital.

Avant de jirocéder à la grande manœuvre , on plaça dans une cavité creusée au centre de Tacrotère , une boîte de cèdre contenant des monnaies d’or et d’argent ayant cours, plus deux médailles à l’effigie du Roi, et portant cette inscription ; «Sous le règne de Louis-Philippe 1" , roi des Français, M. de Gasparin étant « ministre de l’intérieur, l’obélisque de Luxor a été élevé sur son piédestal le «25 octobre i856, par les soins de M. Apollinaire LeBas , ingénieur delà marine. »

A onze heures et demie, les artUleurs commencent au son du clairon leur

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l.’OIiÉLISQUE

marche circulaire et cadencée ; alors la pointe de l’aiguille quitte le ber , s’élève progressivement et décrit un grand arc ascendant, tandis que le chevalet, de vertical qu’il était, s’incline peu à peu du côté de la puissance, et décrit un arc contraire à celui de l’obélisque. Le tourillon de la base roule sur lui-même d’une façon presque imperceptible, en l'aisant jaillir le suif, et même le suc du bois, à travers ses gerçures; tant est grande la compression qu’il éprouve dans son encastrement.

A midi , le Roi , la Reine et la famille royale se montrent à 1 hôtel du ministère de la marine, et viennent se placer au balcon qui avait été richement décoré et disposé pour les recevoir. Des vivat saluent l’arrivée de leurs majestés.

Pendant cet intervalle , le monolithe avait parcouru un arc d’environ 58°. 11 était tout près du point, où la pression exercée sur la charnière et dont l’intensité avait augmenté graduellement avec l’inclinaison du monolithe, allait atteindre son maximum, pour diminuer ensuite en raison de l’arc décrit par le centre de gravité. Monté sur l’acrotère d’où je pouvais suivre de fœil toutes les manœuvres, j’éprouvais, depuis quelques secondes, un mouvement de trépidation que j’attribuai (l’abord à une illusion causée par le déplacement des objets environnants; mais à cet instant précis, le mouvement vibratoire devint assez jrrononcé, pour me donner la certitude qu’il était produit par l’ébranlement du bloc sur lequel j’étais placé. Cette découverte n’était rien moins que rassurante , lorsqu’un craquement, causé par le resserrement des bois, se fit entendre. Aussitôtjedonnaile signal d’arrêter, afin de cbercher la cause de ce bruit et d’examiner une à une toutes les parties du point d’appui. » Rien n’a bougé, s’écrie M. Lepage, inspecteur des travaux, vous jtouvez continuer. » Tout était en elfeten bon ordre; seulement la tension des deux moises F, F était si considérable, qu’elles résonnaient au plus petit choc comme une corde de violon. L’adenta s’était incrusté de 5 millimètres sur la traverse du ber , les boulons commençaient à se tordre, enfin la compression se manifestait sur toutes les surfaces en contact, à tel point que du bois debout avait pénétré de 3 millimètres dans du bois debout; c’est à ne pas le croire. Dans cet état, si le point fixe avait cédé, ou plutôt si les liens qui retenaient l’acrotère dans une position invariable s étaient brisés sous l’action de la puissance, l’obébsque, le cbevalet, la moitié du piédestal et tout le système auraient été lancés avec violence du côté de la Madeleine; et l’imagination se figure facilement l’épouvantable catastrophe qui en fut résultée pour tous les travailleurs qui prenaient part à l’opération. Quoi quil en soit, malgré cet avertissement, malgré cette suspension subite et inattendue de la manœuvre , dans le moment même où toutes les forces de l’appareil étaient en

ICS

jeu, nulle appréhension ne parut éveillée parmi les ouvriers; il y avait chez chacun d’eux comme un oubli complet de leur personnalité ; « Les bois se sont assu- » rés, disaient les charpentiers, mais voilà tout.» L’ordre, l’harmonie, l’attention la plus soutenue continuèrent de présider à l’opération , et personne ne songea un seul instant à quitter son poste. Je repris immédiatement le mien sur l’acrotère, et la manœuvre recommença.

Afin de franchir promptement ce passage un peu inquiétant , que j’appelais le point vulnérable du système , je fis le signal de la marche accélérée. Alors on a vu l’obélisque, continuant son évolution, s’élever majestueusement sans secousse, sans bruit, comme un fardeau ordinaire, et parcourir en moins de quarante minutes un autre tiers de son chemi)!. 11 était près de la position, où il devait tendre naturellement à reposer de lui-même sur sa base. L’action des cabestans fut donc suspendue , pour préparer la dernière phase de l’opération.

Dès la veille, j’avais prescrit de refaire l’amarrage provisoire qui bridait les chaînes près du pyramidion. L’heure avancée n’ayant pas permis de s’occuper de ce détail, l’ordre donné fut complètement oublié. C’était une omission qu’il était urgent de réparer avant de faire fonctionner l’appareil. Si ce cordage , qui était d’ailleurs hors de service, se fût brisé sous l’action des chaînes qu’il déviait de leur direction naturelle, sa rupture aurait pu occasionner un choc, un ébranlement dans le système, et par suite compromettre le succès d’une manœuvre aussi délicate. Cet inconvénient était à peine signalé que deux marins grimpaient au sommet de l’obélisque pour larguer la bridure.

En décrivant l’appareil des retenues, nous avons annoncé que la longueur des chaînes était calculée de manière à ce qu’elles fussent suffisamment tendues, au moment où la verticale du centre de gravité de la masse dépasserait la charnière. La théorie indiquait que , dans cette position , l’arête de la base parallèle au tourillon serait élevée de o'”,5o au-dessus du plan supérieur de racrotère,et qu’à partir de cet instant, l’obélisque, qui jusque là avait été soutenu par les haubans, serait retenu par les câbles en fer. Ce changement devait s’opérer très-lentement , centimètre à centimètre, afin d’éviter un choc, un ébranlement qui aurait entraîné de graves accidents. C’est dans cette prévision que je fis demander au charpentier spécialement chargé de me donner ces indications , quelle était la hauteur précise de l’arête de la base au-dessus du lit de pose. Cette distance relevée avec un pied, l’ouvrier veut la convertir en mètre, se trompe dans le calcul, et accuse i,io au lieu de o'",75, qui était la véritable distance. En partant du premier nombre considéré comme exact, il devenait nécessaire de dégager le tourillon du chevalet.

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161 L’OBÉLISQUE

dont l’angle de rotation ne correspondait qu’à une hauteur de o“,95. On se mit immédiatement à l’œuvre. Dix bisaigues, maniées par des bras vigoureux, faisaient sauter une tranche horizontale de la pièce creuse , lorsqu’on s’aperçut de l’erreur ijui donnait lieu à ce travail pénible et laborieux.

Tout étant disposé pour cette opération importante, la marche des cabestans fut réglée ainsi qu’il suit : on fit faire d’abord trois tours, ensuite deux, puis un , puis un demi, etc., etc., jusqu’au moment où le point d’équilibre étant dépassé, on vit les chaînes se tendre et les palans se roidir. C’est alors qu’en filant peu à peu et avec beaucoup de mesure les chefs des palans, on a, par degrés, lâché les câbles, et l’obélisque qui, cinq ans auparavant, descendait de la base où il avait reposé trente-trois siècles, est venu se placer lentement et sans secousse sur le rocher breton qui formait son nouveau piédestal (i).

Toute l’opération dura trois heures et demie, ou plutôt deux’ heures et un quart, déduction faite du temps perdu à un travail complètement inutile.

11 n’est arrivé aucun accident, personne n’a été blessé, tout s’est passé conformément à nos prévisions et aux résultats déduits de la théorie. Nous avions, au reste, vivement combattu le projet qu’on avait d’abord conçu, de barricader la place de la Concorde, afin d’empêcher le public d’y pénétrer; cette mesure impo pulaire aurait rappelé le bando publié par le pape à l’occasion de l’érection de l’obélisque du Vatican (2). Du reste , l’autorité n’a pas eu lieu de se repentir d’avoir cédé à nos instances; car la journée n’a été signalée par aucun désordre. Plus de cent cinquante mille personnes sont restées debout pendant quatre heures sans que l’anxiété que chacun éprouvait se soit manifestée par le plus léger signe d’impatience.

Pendant tout ce temps , le chantier offrait le beau spectacle de trois corps spéciaux obéissant à la voix d’un seul, se prêtant un mutuel appui, ne formant plus qu’une unité pour coopérer au succès de la manœuvre. Aussi quels ne furent pas la joie, le contentement de tous les travailleurs, l’enthousiasme qu’ils firent éclater , au moment où la foule leur adressa les justes applaudissements qu’ils avaient mérités, et dont Sa Majesté avait donné le premier signal. Qu’il me soit permis de témoigner de nouveau ma gratitude personnelle à ees habiles auxiliaires ; les charpentiers, qui ont parfaitement exécuté un travail nouveau, difficile, péril-

{1} Les retenues étaient servies par les marins attachés au service du Roi, sous les ordres de M. Rolland, Jieutenant de vaisseau.

(:2) Yoir à la quatrième partie, intitulée Fontana.

leux, et secondé à merveille toutes mes intentions; les marins, dont le public parisien a pu apprécier le zèle, l’agilité , le courage et l’habileté; les artilleurs, qui ont prêté leur force intelligente à une manœuvre de précision dont peu d’hommes sont capables; tous se sont acquittés de leur tâche avec un zèle admirable; et, pour moi, j’aime à le proclamer ici, c’est à leur dévouement si cordial, si affectueux, si complet, que je suis redevable du plus beau jour de ma vie.

Pendant que je traversais la place de la Concorde pour me rendre au ministère de la marine où le Roi m’avait fait appeler , quatre de nos braves avaient déjà gravi sur le sommet de l’obélisque, et y attachaient des drapeaux tricolores et des branches de laurier. Les milliers de témoins qui assistèrent à cette scène , savent avec quel enthousiasme électrique ce signal fut accueilli par la multitude ; surtout lorsque le chef vénéré de la grande nation , le roi Louis-Philippe , se découvrit pour saluer ces glorieuses couleurs que , trente-sept ans auparavant , l'armée française avait arborées, en battant des mains, sur les ruines de la Thébaïde.

Après le dîner du Roi , où j’eus l’honneur d’être invité , S. M. me fit remettre une somme de 3,ooo fr. pour les travailleurs qui avaient concouru au succès de la manœuvre. Du château des Tuileries, on apercevait la base et le pyramidion de l’obélisque, que les charpentiers avaient illuminés.

Il est de mon devoir de nommer ici les personnes qui se sont empressées de me seconder dans une tâclie toujours difficile, celle de faire quelque chose qui sort de la routine ordinaire , et en présence d’une foule immense.

Je citerai en première ligne M. Lepage, inspecteur des travaux. Prodigue de ses peines pour le bien du service, possédant des connaissances pratiques et théoriques étendues, cet agent dévoué, modeste et laborieux, a puissamment contribué au succès d’une entreprise qu’il avait prise à cœur avec une chaleur digue de grands éloges ; son zèle ne s’est jamais démenti , et c’est au moment du danger qu’il a montré le plus d’intelligence et de sang-froid.

M. Heurteloup, deuxième inspecteur, n’a coopéré qu’à la dernière partie du travail dont le monolithe a été l’objet. Je n’ai eu qu’à me louer de son zèle et de son activité. Chargé de prendre des mesures précises, de relever avec beaucoup d’exactitude la position de l’obélisque, par rapport à l’axe du piédestal, il ne m’a donné que de bons résultats. Les plans relatifs à l’érection ont été dessinés par cet architecte avec un soin minutieux. Les plus petits détails y sont clairement indiqués, les manœuvres parfaitement senties.

M.Pouillet, entrepreneur de charpente, nous a fourni d’excellents matériaux et des ouvriers très-intelligents. Cet entrepreneur n’a pas reculé devant les diffi-

(66 L’OBÉLISQUE

cultes d’exécution , et , hâtons-nous de le dire , ce n’était pas chose facile que de construire un chemin de pente de cent vingt mètres de longueur quil fallait dresser, régler, raboter avec une précision aussi parfaite que possible.

Aucun genre d’assistance ne m’a manqué dans les bureaux du ministère de l’intérieur, grâce au zèle éclairé et désintéressé de M. Dénoué, ancien élève de l’École polytechnicjue , aujourd’hui chef du bureau des travaux. Doué dun sens parfaitement juste, d’une conception prompte, d’une instruction solide qui le mettait à même d’apprécier les difficultés, ce fonctionnaire avait parfaitement compris qu’un travail de ce genre ne pouvait être soumis aux formes rigoureuses de l’administration. C’est ainsi, pour ne citer qu’un seul fait, que M. Dénoué, avant d avoir reçu le rapport relatif à 1 avarie survenue à la machine à vapeur, s était empressé de parer à cet inconvénient. Le meme jour, une dépêche télégiaphique ordonnait au chef maritime du Havre d’envoyer à Paris les cinq cabestans laissés en dépôt dans ce port. Je lui dois aussi d avoir obtenu que ces moteurs fussent mus par des soldats , et c’est lui cjui a eu f heureuse idée de faire concourir à la manœuvre l’arme de fartillerie, dans lacjuelle il avait déjà servi en qualité d'officier.

Je tenais à payer ici ma dette de gratitude Je me tairai maintenant sur les

procédés de quelques esprits jaloux , fort peu nombreux du reste , qui ont visiblement cherché à entraver notre opération. Tout au plus, ces tracasseries exciteraient-elles sur le public, comme elles font fait en moi, quelque sourire de pitié; j’aime mieux ne pas lever ce voile, et parler des récompenses qui furent accordées à mes collaborateurs.

Le 1 1 novembre je reçus la dépêche suivante :

« Monsieur,

L’érection de l’obélisque de Luxor a obtenu les suffrages unanimes du Roi et » du public. C’est avec une véritable satisfaction que je vous adresse mes félicitai> lions sur le succès de cette importante opération.

.. Une médaille ayant été frappée pour en consacrer le souvenir , je vous en envoie » deux épreuves , 1 une en argent , 1 autre en bi onze.

.. J’ai l’honneur de vous annoncer en même temps que j’ai décidé qu’il vous » .serait alloué, à titre d’indemnité, pour les soins que vous avez apportés à la di- )i rection des travaux , une somme de 4,000 fr.

. Je n’ai pas oublié. Monsieur, le compte favorable que vous m’aviez rendu des personnes qui ont été chargées , sous vos ordres , de la surveillance et de

» l’exécution des ouvrages de détail , des gratifications proportionnées à leurs ser- « vices leur sont accordées, savoir :

Il A M. Lepage, deuxième inspecteur i,5oofr.

Il A M. Heurteloup , premier inspecteur i ,000

Il A M. Labrie , contre-maître charpentier 3oo

11 A M. Dacheux, contre-maître marinier 3oo

Il A M. Gard, gardien garde-magasin 3oo

» A M. Morel, contre-maître marinier 200

Il A M. Mosqueron, idem 200

Il A M. Monot, contre-maître charpentier 200

11 Je vous prie de donner connaissance de ces allocations à ceux qui en sont Il l’objet, et de les prévenir qu’elles seront prochainement ordonnancées en leur 11 faveur.

Il Recevez, etc.

11 Sig7lé , GaSPARIN. Il

A ces faveurs, je dois ajouter celle que reçut M. Lepage après l’entier achèvement des travaux; cet inspecteur fut décoré de la croix de la Légion-d’Honneur, en récompense de ses services et de sa bonne gestion.

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