‹ L'obélisque de LuxorChapitre 6 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Abattage de l’obélisque. . — Son embarquement à bord du Luxor.

Après celle rapide excursion, c|ue,sur les iraces de l’illuslre archéologue, nous venons de faire dans le domaine de l’hisloire, il convienl de revenir à nos travaux.

Le i" octobre i85i, l’obélisque est armé de son revêtement, la base du chevalet va être mise en place, les mâts suspendus à des palans sont prêts à entrer dans leur mortaise. Il ne reste plus qu’à régler quelques détails essentiels pour lesquels, à la vérité, nous manquons de matériaux, mais ces difficultés seront levées et tout fait espérer qu’avant la fin d’octobre le monolithe sera descendu de sa base.

Le chevalet des bignes établi comme nous Lavons indiqué page 65 et sur la planche II, on procède à l’installation des haubans. Chacun de ces câbles placé séparément en cravate sous le sommet de fobélisque, vient s’amarrer à l’extrémité des bignes, après avoir passé dans l’œil ou estrop d’une poulie à trois rouets. .Avant de les fixer définitivement, le système est tendu d’une manière uniforme. On capelle par-dessus le câble d’abattage , il porte à son extrémité un demi-croissant eu bois où sont attachées les poulies mobiles des moufles d’appel. Toutes ces manœuvres s’exécutent en l’air par des marins qui travaillent suspendus.

Dépourvus du bois nécessaire à la construction des supports du treuil, nous y suppléons au moyen de deux cabestans C',C', provisoirement affectés à cet usage.

Le 2 5 octobre les palans ou moufles sont garnis de leurs garants , f échafaudage qui entoure l’obélisque est enlevé, les marins ornent le sommet des bignes de drapeaux tricolores entourés de guirlandes de fleurs et de branches de palmier. Tout est prêt enfin pour la descente du monolithe.

La pointe du jour trouve tout le monde à son poste, cent quatre-vdngt-dix Arabes répartis sur les barres des cabestans n’attendent plus que le signal convenu pour imprimer le mouvement.

Les huit gabiers sont là tenant à la main les chefs des apparaux de retenue.

Dans quelques minutes ces hommes seuls vont manœuvrer un fardeau immense, modérer sa rotation, rétablir à volonté son immobilité dans un point quelconque de sa course. Ils sont fiers du rôle important qu’on leur a confié.

La plus grande anxiété règne sur toutes les figures, lorsque le soleil dore de ses premiers rayons la statue colossale de Memnon, autrefois animée par la flamme céleste et faisant vibrer l’air de sons harmonieux. C’est le signal d’action.

La voix du commandement se fait entendre : aussitôt les cabestans tournent sur leur axe, les cordons des moufles s’allongent, la tension augmente, s’accumule, réagit sur le sommet des bigues et par elles, sur les palans de retenue. La résistance et les frottements sont vaincus , le treuil sollicité par la puissance oscille autour de son axe, roule ensuite sur ses tourillons; et l’obélisque, enfin détaché de sa base séculaire , incline lentement sa tète pyramidale vers le rivage, entraînant avec lui le chevalet des bigues qui tourne simultanément autour de sa base. Après avoir parcouru un arc de 8° il s’arrête , et tout le système redevient immobile. L’officier chargé de diriger les cabestans fait prévenir que le point d’appui des moufles d’appel a cédé, que les ancres labourent le sable. Ce mouvement indique que les retenues sont trop tendues, qu’il faut les filer plus vite. Cette manœuvre s’exécute avec précision, l’impulsion continue, la rotation recommence; on voit l'arête inférieure monter graduellement, et bientôt la verticale du centre de gravité a dépassé la charnière. A partir de cet instant, l’effort des cabestans a dû cesser ; la difficulté n’est plus d’incliner l’obélisque , elle consiste au contraire à le soutenir au moyen des retenues, pour empêcher qu’une fois lancé, il ne se jette trop rudement sur le rouleau. C’est alors que les huit gabiers commencent à exercer sur les chefs des apparaux, des tensions successives, et proportionelles à la longueur d’un bras de levier qui va toujours croissant, .à mesure que la verticale du centre de gravité s’éloigne du piédestal.

A un signal donné, le monolithe s’arrête et reste comme suspendu pendant deux minutes sous l’angle de 2 5°. A un second signal, il continue son évolution avec le même ordre et la même mesure, jusqu’à ce que la face O ait atteint le cylindre encastré dans le mur en briques.

La première rotation était accomplie , l’obélisque venait de décrire un arc de 60° environ ( voir planche II ).

Cette manœuvre dura vingt -cinq minutes ; ouvriers et marins, chacun a rempli son devoir. Tous les ordres ont été exécutés avec la plus grande justesse et une intelligence remarquable. Grâce à leur zèle et à leur exactitude, aucun accident fâcheux nest venu attrister une si belle journée.

L’OBELISQUE

L’examen attentif du revêtement et des repères tracés d’avance , donna la certitude que rien n’avait bougé. Ou ne remarquait aucune détérioration sur le tourillon de l'obélisque, qui avait supporté pendant vingt-cinq minutes une pression de plus de 2 5o tonneaux. Cette expérience donne une idée de la puissance du bois de chêne pour résister à l’écrasement.

S’il m’était resté quelques doutes sur la conservation du monolithe, l’inspection seule de la base aurait suilî pour les dissiper ; elle était recouverte d’une légère couche de limon qui n’offrait aucune solution de continuité. On aurait même pu croire à un premier aperçu que la fente ne traversait pas le granit. Ce n’est qu’après avoir fait enlever le limon qui en masquait la superficie quelle se présenta sous la forme/* (planche II).

Il existait dans la fente m n, qui unit les deux fils longitudinaux, un mastic dont l’adhérence à la pierre n’était pas très-considérable ; il n’avait éprouvé aucune dégradation. Ce même ciment régnait sur le pourtour des deux mortaises creusées en m et en n. Ces cavités étaient remplies d’une poussière jaunâtre mêlée de sable et de limon, elle provenait des débris des queues d’arondes en bois qu’on y avait encastrées, pour s’opposer à l’écartement qu’eût pu occasionner la fissure. Nous acquîmes ainsi la certitude que c’était un défaut de la pierre, aussi ancien que le monolithe dont l’antiquité est attestée par les nom et prénoms de Rhams'es sculptés sous la base.

Les Eg3q)liens employaient fréquemment ce genre de liaison ; un grand nombre de dalles cjui recouvrent les temples de Luxor et de Karnac , sont unies deux à deux par le môme moyen. Les dés des piédestaux portent des entailles semblables et remplies avec des clefs en granit , elles servaient à fixer le placage dont ils étaient revêtus. On remarque aussi sur leur plan supérieur des rainures A ,B,C,D'. Celle qui est creusée dans le bloc oriental en A' , a particulièrement fixé mon attention. Elle est demi- circulaire et son axe coïncide avec l’arête inférieure du monolithe. Comme l’érection de ce monument a précédé celle de l’obélisque occidental , il a été possible de le conduire des bords du fleuve jusqu’au sommet du piédestal, de manière à faire joindre ces deux lignes. Cette circonstance permet de croire que la rainure dont nous venons de parler, a été pratiquée dans le but d’y loger un cylindre destiné à servir d’axe de rotation, lorsqu’on a dressé la pyramide sur sa base.

Il serait assez singulier qu’à plus de trente siècles de distance , on eût opéré de la même manière pour déplacer ces masses.

Le succès qui venait de couronner nos premiers efforts avait été acheté par bien de fatigues , de soins , de combinaisons , et cependant les opérations ultérieures

offraient peut-être plus de difficultés encore , en raison de l’exiguité de nos moyens. On n’imagine pas ce que coûte de peines , un travail exécuté dans un pays où l’on ne trouve aucune ressource matérielle.

Avant de procéder à la seconde rotation qui devait abaisser l’obélisque sur le chemin de hallage , il était indispensable de préparer une charpente en bois poulie recevoir; sans cette précaution, il eût été impossible de le faire glisser sur un sol sablonneux et fraîchement remué. Ici nous manquions de matériaux nécessaires à la construction d’une cale, qui, partant du rouleau, aurait abouti à l’avant du navire. La plate-forme d’appui NN avait absorbé la inajeui-e partie de nos bois, bien qu’on y eût employé des palmiers sur tous les points cjui n’exigeaient ni clouage ni chevillage ; son premier plan était entièrement composé , avec des tronçons de cet arbre mou, sans résistance et propre seulement à servir de fourrures. Nous n’avions pas encore reçu de réponse aux demandes de plançons adressées à Alexandrie, en juillet, et renouvelées en août et septembre ; attendre plus longtemps, c’était perdre des moments précieux ; plus tard les vents du sud ne permettant pas de travailler , l’inondation nous eût atteints avant l’embarquement du monolithe. Ces considérations étaient déterminantes, il fallait avec le reste de notre approvisionnement, qui se réduisait à quelques bouts de bordages et à six solives, de o",i8 à o",20 d’équarrissage sur 7 mètres de longueur, combiner un système qui pût servir à transporter le monolithe à une distance d’environ 4oo mètres.

Cette cale de 2 1 mètres de longueur était divisée en trois parties susceptibles de se démonter. Chacune de ces parties, que nous appellerons tablier, se composait de deux lougrines parallèles ; elles reposaient sur un plancher formé par des bouts de bordages placés en travers et cloués sous leurs faces inférieures. Ces tabliers, mis bout à bout, étaient liés entre eux par des flasques TT' boulonnées aux deux extrémités . qui permettaient de les déplacer et de porter le tablier de l’arrière à l’avant.

Le peu d’espace qu’occupait cette charpente sur un sol mouvant, le faible écbantillon des pièces principales, le vide de o, 1 5 , laissé entre deux bordages consécutifs, afin d’économiser le bois , tout concourait à en diminuer la solidité. En un mot , elle n’offrait pas le degré de résistance nécessaire pour supporter un si grand fardeau. On devait donc s’attendre à des avaries majeures dont il fallait subir toutes les conséquences (i). Ce travail terminé, non sans quelques difficultés, la cale installée en UT , le maître charpentier vint me prévenir que tous les matériaux étaient épuisés.

(1) Ce sont ces considérations qui m’avaient déterminé à n’envoyer le rapport relatif à l’abattage, qu’après l’enlier achèvement de cette dernière opération , dont la réussite était au moins fort douteuse.

L’OBÉLISQUE

« 11 ne me reste plus rien , me dit-il , pas même un morceau de bois pour faire » des languettes ou des taquets dont nous aurons probablement besoin pendant » 1 opération. Si, comme vous 1 appréhendez , les tabliers viennent à se briser, je » me trouverai dans 1 impossibilité de les réparer. »

Ces observations étaient parfaitement justes , mais avant de s’occuper de l’avenir, il fallait pourvoir aux nécessités impérieuses du présent, du moins autant que nos ressources le permettaient.

Deuxième rotation de l'obélisque.

Nous avons laissé l’obélisque dans la position A-'F, planche II, indiquons maintenant la manière dont il fut placé sur le chemin de hallage.

Le centre de gravité de la masse se trouvant un peu sur l’avant du rouleau , le monolithe, abandonné à son propre poids, devait basculer de lui-même autour de cet axe ; mais dans cette rotation comme dans la première , il était urgent de modérer à volonté la vitesse afin de prévenir une secousse, au moment de l’arrivée du fardeau sur la cale.

L appareil primitif, arreté dans son mouvement par le mur en briques ZIP, ne pouvait plus servir à cet usage. La manœuvre exigeait qu’on détachât de la pyramide les cordages, qui liaient son sommet à la moise du chevalet. Ce travail terminé , les mêmes cables furent employés à tenir le système de mâture dans une position verticale. Dans le même temps , on avait installé deux palans de retenue dont les poulies étaient attachées, d’un côté aux extrémités des deux bigues les plus rapprochées du monolithe, et de l’autre à la pointe de l’aiguille. Les chefs de ces apparaux venaient s’enrouler chacun par un double tour sur le cylindre fixedfyl/, et aboutissaient ensuite aux mains de deux marins qui devaient les filer peu à peu.

Ce premier point arrêté , une difficulté restait à résoudre. Le monolithe , retenu par des moufles dont les cordons tiraient son sommet sous un angle aigu, tendait à reculer vers 1 est. Afin d éviter qu il ne glissât dans cette direction , au moment où le tourillon sortirait de son encastrement , on bâtit sur le piédestal même un bloc de maçonnerie en terre. La face de ce mur du côté de l’excavation était garnie de trois pièces circulaires dont le rayon était mesuré par la distance comprise, entre le rouleau U et une traverse arrondie et fixée sur le milieu de la base au moyen d etriers en fer.

Tous ces préparatifs étant achevés, la rotation s’opère, on voit le tourillon

DE LÜXOR.

s’élever peu à peu et sortir de la charnière. Pendant le mouvement, la bille en sap pressée par le poids de la masse se comprime et pénètre dans le mur en briques. Par suite de ce tassement, le monolithe commence à porter sur l’extrémité des tabliers. A partir de cet instant , les longrines plient , s’enfoncent dans le sable, affectent une courbure dont la convexité est tournée vers le ciel; l’obélisque tourne successivement autour d’un axe qui se rapproche du pyramidion et finit par atteindre le pied de la verticale du centre de gravité. Dans cette position , il est en équilibre sur un plan incliné en sens inverse du chemin de hallage.

On fait descendre du sommet des bigues quatre nouveaux palans, qui viennent saisir le pied de la pyramide. Les chefs de ces apparaux sont garnis à de petits cabestans armés chacun de huit hommes.

Sollicité par l’action de ces moteurs qui tendent à soulever la base, le monolithe s’incline de nouveau; alors des craquements se font entendre dans les diverses parties de la cale, et bientôt tous nos efforts sont insufEsants pour l’abaisser au point où on voulait famener, c’est-à-dire, à faire poser les traverses du revêtement sur le chemin , qui a pris une contre-pente dans la partie occupée par les deux premiers tabliers, planche II.

Arrivé là, l’obélisque ne portant sur le sol que par quelques points, tendait à se briser en vertu de son jtropre poids ; il était urgent de prendre des mesures pour le retirer de l’excavation et le placer le plus tôt possible sur les tabliers. A cet effet, ou détacha le câble d’abattage qui fut passé en ceinture autour du revêtement; un palonnier fixé à ses deux extrémités portait les poulies mobiles de quatre moufles dont les poulies fixes étaient frappées du côté de la plage en Z. Les chefs de ces palans venaient s’enrouler à autant de cabestans mus chacun par quarante-huit hommes.

Le i6 novembre, l’appareil est mis en jeu ainsi que les quatre moufles qui sollicitent la base. Tous les regards sont fixés sur l’obélisque qui reste immobile sous cette énorme traction. On excite les hommes à pousser avec plus de vigueur sur les barres, on les anime 23ar un hoiira. A ce signal, les poulies crient ou en style de marine, chantent; le filin se tend à outrance, et bientôt la manœuvre est interrompue par la rupture de deux apparaux.

G était une perte irréparable dans cette circonstance. Le monolithe avait à parcourir une distance de 4oo mètres environ, et dès le début, sans avoir pu gagner un centimètre de terrain, nous perdions une partie des engins qui nous étaient indispensables pour le conduire à sa destination.

L’OBÉLISQUE

L effort transmis au monument par l’action simultanée du système , était double de celui sous lequel il aurait dû céder; la résistance qu’il opposait au mouvement de progression, provenait donc de Cjuelque arrêt rencontré par le revêtement sur la charpente de la cale. Dans l’état actuel , cette cale n’était accessible par aucun point, elle était entièrement enfouie dans le sable, entre deux monticules de décombres qui permettaient à peine de circuler autour du monolithe. Il n existait d autre moyen pour la visiter, que d’enlever le tronçon de mature, et ce moyen offrait 1 inconvénient d’ouvrir une issue à des sables fortement comprimés par le poids de la masse. 11 pouvait en résulter un éboulement , qui aurait entraîné de graves accidents.

Le tronçon de mâture avait pénétré de 45 centimètres dans l’épaisseur du mur. 11 avait contracté une telle adhérence avec les briques, qu’on fut forcé d’employer le ciseau de charpentier pour le dégager. La terre sautait par petits morceaux sous 1 outil de 1 ouvrier, comme s’il eût travaillé sur du chêne dur et noueux. C étaient de véritables copeaux terreux dont la température, résultant de l’énorme pression cpiils avaient éprouvée, était assez élevée pour ne pas permettre de les saisir avec la main.

Le tronçon enlevé, ma surprise fut extrême, en voyant que toutes les couches annuaires du bois s’étaient détachées les unes des autres ; il ressemblait à un tuyau de longue vue.

Quoique préparé d’avance à des avaries, je fus un peu déconcerté, à la vue du bouleversement général qui s’était opéré et dans le sol et dans la charpente. On peut dire que les plus grandes diJEcultés nous attendaient au terme de l’abattage, et que pour nous l’écueil était au port.

Le premier tablier avait pris une inclinaison transversale ; les longrines et le plancher s’étaient brisés en deux parties; les fragments des bordages, toujours fixés sous les longrines et soulevés au milieu par le sable , venaient arc-bouter contre les traverses saillantes du revêtement ; ils opposaient ainsi au mouvement de translation du fardeau une résistance insurmontable.

Blon premier soin fut de faire retirer peu à peu et avec beaucoup de ménagement tout le sable qui se trouvait sous le plancher, planche II, figure 3. Pendant qu’on procédait avec une sage lenteur à ce déblai, qui ne pouvait s’effectuer que par l’ouverture pratiquée pour fextraction du tronçon de mâture, deux charpentiers étaient occujiés à tailler des barres de cabestans en forme de coin. C’est à l’aide de ces madriers, enfoncés à coups de masse entre l’enveloppe et les fragments du plancher, que l’on parvint à rabaisser les bordages au dessous

(les traverses. A la puissance des cabestans, on ajouta l’action de dix venins établis sous le pied de la pyramide ; ils secondaient les efforts des moteurs par la poussée verticale de leurs vis.

Ces préparatifs terminés, on procède à la manœuvre. Elle était d’autant plus importante que nous avions mis toutes voiles dehors; il fallait réussir, et pour cela agir vite, promptement et avec ensemble; plus on tardait, plus la tâche devenait difficile.

Au commandement vire partout , les apparaux de tète et du pied, ainsi que les verrins sont simultanément mis enjeu; cinq minutes après, les cordons ont acquis le degré de tension qu on ne saurait dépasser sans courir le risque de faire des avaries. Il était temps d’arrêter les hommes, le signal allait être donné, quand, à ma grande satisfaction , je vois la pyramide s’ébranler et faire un saut brusque d’un mètre de longueur; toutes les parties de la cale sont de nouveau bouleversées; il faut retirer le sable qui s’était accumulé sous les bordages, enfoncer d’autres coins pour les rabaisser , recommencer enfin le même travail.

A chaque mouvement de progression les mêmes obstacles se représentent et se compliquent d’un nouvel incident; l’obéliscpese jette à droite à cause de la pente transversale qu’a prise le terrain.

Avant de remédier à cet inconvénient, il était beaucoup plus urgent de faire franchir au monolithe ce passage diflicile et dangereux; l’opération continue , et apres des efforts extraordinaires pendant toute la journée, nous parvenons enfin à 1 asseoir sur ses tabliers, à le retirer entièrement de l’excavation.

Les trois tabliers se trouvant engagés, le hallage fut forcément suspendu en attendant qu’on pût se procurer les matériaux nécessaires à la construction du qua-

tripmp 1

On les trouva dans les bois provenant delà démolition du chevalet des bignes qui n’était plus d’aucune utilité. Les deux moises supérieures servirent de longrines a ce tablier, il fut réuni à celui de l’avant par le moyeu indiqué ci-dessus.

On procéda ensuite au transport du monolithe par glissement, à l’aide de quatre mouües garnis à autant de cabestans. Le moment était venu d’aviser aux moyens de le redresser, de faire coïncider son axe avec celui du chemin dont il avait sensiblement dévié. On atteignit ce but au moyen de cpielques épontilles placées en pointe sur les faces du revêtement. Ces madriers, suivant leur position, forçaient la masse a se mouvoir de gauche à droite et réciproquement , et à tourner sur son centre de gravité pendant qu’elle avançait vers le rivage

88 L’OBÉLISQUE

Ces difficultés vaincues, le reste n’est plus qu’une affaire de patience et de temps.

L’opération sera longue, pénible; d’autant plus longue et plus pénible que nous faisons glisser le monolithe sur une faible charpente, posée sur un sol qui tasse inégalement; qu’à chaque mouvement de progression, il sera nécessaire de chsposer les épontille s directrices; que de sept en sept mètres, nous serons forcés de rapporter le tablier de l’arrière à l’avant et de raffermir le terrain; qu’enfin il faudra déplacer plusieurs fois les cabestans et les points d’appui des caliornes. Toutefois nos premiers essais nous donnent à peu près la certitude de conduire l’obélisque jusqu’au navire; nous allons donc nous occuper des travaux préparatoires qu’exige son introduction dans la cale du Liixor.

Le bâtiment avait été échoué dans l’alignement des deux obélisques, il présentait sa proue du côté du monolithe qu’on voulait embarcjuer ( voir p. 57 et planche V ). Le dessus des carlingues ZZ/Z qui devaient le supporter, formait le plongement du plan supérieur de la cale de glissement. Cela posé , au premier abord rien n’était plus facile que de se créer dans l’avant du navire une ouverture de grandeur suffisante, pour le passage de l’obélisque; mais la reconstruction de cette charpente aurait exigé beaucoup de main-d’œuvre et une grande quantité de bois tors dont nous manquions complètement; on n’avait pu retirer de la plate-forme d’appui que douze allonges abîmées par des trous de chevilles. Ces matériaux et les débris des tabliers, c’est-à-dire huit solives de 0,18 d’équarrissage sur 7 mètres de longueur, composaient toutes nos ressources en bois de construction. Le personnel en charpentier se réduisait à cinq hommes valides. Avec ces éléments, il faUait terminer avant la crue une opération aussi heureusement commencée.

Au lieu de démolir l’avant du navire , on le détacha de la masse par un trait de scie, donné à peu près par le travers du mât de misaine ; cette tranche, conservée en son entier, fut soulevée au moyen de deux bigues matées en croix de Saint-André, et placée à gauche du chemin.

Pendant qu’on s’occupait de ces travaux, l’obélisque continuait à marcher. Après avoir parcouru une distance d’environ 400 mètres, il présentait son pyramidion à la section faite dans le bâtiment. C’est alors qu’on réunit le tablier de l’avant avec les deux carlingues L,L, de manière à former avec les longrines de la cale un plan continu. On procéda ensuite à l’installation des apparaux qui devaient haler l’obélisque à bord du Luxor.

Disposition des apparaux et embarquement du monolithe. Planche V.

Deux ancres sont mouillées en arrière du bâtiment et placées symétriquement de chaque côté de son axe longitudinal. A leurs organeaux, ou boucles, sont amarrés deux bouts de chaîne. Les chaînes passent par des trous pratiqués dans la carène et viennent saisir dans l’intérieur un rouleau RR, il porte les poulies fixes de quatre moufles dont les poulies mobiles sont aiguilletées sur un palonnier attaché aux deux extrémités de la ceinture en corde de l’obélisque. Les chefs de ces apparaux sont garnis à autant de cabestans mus chacun par quarante-huit hommes. Le mur en briques adossé contre l’étambot est destiné à empêcher les chaînes de raguer sur le navire , et à maintenir le système de retenue, dans le cas où les ancres céderaient sous l’elTort de traction.

Tout étant ainsi disposé, le 19 décembre i83i, on vira aux cabestans, et, eu moins de deux heures, l’obélisque fut embarqué à bord de l’allège le Luxor.

11 me serait difhcile de peindre la joie, la satisfaction des ouvriers et marias. Ce succès si ardemment désiré nous dédommagea en partie de nos peines , et ^it oublier que nous approchions de la saison, où les vents du sud rendent insupportable le séjour de l’Égypte.

Quoique prévenu d’avance du jour où l’embarquement aurait lieu , le gouverneur du Saïd supposa qu’en arrivant à Luxor le lendemain au lever du soleil , il serait encore témoin d’une opération qui devait exiger plusieurs jours de travail. Grande fut sa surprise lorsqu’il vit que l’obélisque avait disparu de la plage. » Je ne cro3'ais pas, disait-il, qu’il fût possible de transporter à bord d’un bâtiment un fardeau aussi considérable. Cette entreprise me paraissait inexécutable, et je puis vous assurer que je n’étais pas seul en Égypte de cet avis. «

Le 2 5 décembre la tranche est replacée, les deux sections se raccordent parfaitement. La trace du trait de scie est à peine visible, et le navire paraît rétabli dans son état primitif. Les Turcs et les Arabes ne peuvent concevoir un changement aussi subit. Ils regardent tour à tour le bateau et la place qu’occupait le monolithe. Ils doutent de ce qu’ils ont vu la veille; ils ne s’en rapportent plus à leur souvenir et veulent en constater la réalité en vérifiant si fobélisque se trouve effectivement à bord du navire. Convaincus enfin par le témoignage de leurs propres yeux, ils attribuent ces résultats à l’intervention des démons.

Quant à l’allège le Luxor, il n’éprouva aucune déliaison sensible par suite de l’embarquement de l’obélisque. Je dois attribuer ce résultat important à un chemin de 8 mètres de long construit sur l’avant de la section , avec des pierres

L’OBÉLISQÜE

et du limon du fleuve. Ce bout d’avant-cale n’ayant pas cédé sous le poids du fardeau a parfaitement garanti l’extrémité du navire. II nous a été en outre d’un grand secours pour maintenir la pyramide dans l’axe du bâtiment.

Après quatre mois et demi de veilles, de craintes, d’angoisses, le problème était résolu. Il avait fallu pour cela remuer plus de goooo m. c. de sables, trancher deux monticules de décombres, abattre trente maisons, en bâtir plusieurs sur la toiture du temple, construire enfin tous les emménagements nécessaires à 1 existence de cent quarante hommes, et tout cela dans un pays qui n’offrait aucune ressource , au milieu des sables du désert , parmi des tourbillons de poussière bi niante, et sous un soleil qui faisait monter le thermomètre Réaumur jusqu’à 5 O degrés.

Une seule chose restait à faire, c était de lier la tranche rapportée avec le corps du bâtiment. A cet effet , on délivra tant à l’extérieur qu’à l’intérieur les bordages de rang pair qu on remplaça par d’antres, dont le milieu correspondait auytiait de scie. Après cette réparation, le navire se trouvait à peu près dans le m^ne état quà son départ de Toulon. Ceiiendant, on jugea convenable ponr plus de sécurité, de jilacer dans l’intérieur de la cale quelques guirlandes, d’écarver les trois carlingnes avec des piièces longitudinales qui se prolongeaient sur l’avant.

On employa à ce travail les mêmes morceaux de bois qui avaient déjà servi à 1 abattage et à 1 embarquement de 1 obélisque. Ces' débris qui, par leur dimension et leur dégradation auraient été mis au rebut dans un arsenal, semblaient insuffisants pour le radoub. Mais le maître charpentier Elies habitué depuis notre séjour à Thèbes, à tirer parti de tout, à suppléer aux manques de ressources matérielles par des ressources dingéniorité, parvint, eu faisant dévirer ces pièces sous 1 angle de moindre déchet, à en retirer le nombre de bordages dont nous avions besoin.

Ce dernier travail, vu le petit nombre d’ouvriers, ne pouvait s’exécuter que lentement , et n exigeait pas par sa nature ma présence continuelle. Plein de confiance, dailleurs, dans le maître charpentier, rassuré sur l’exécution exacte de mes inilications, après avoir donné des instructions détaillées et mis l’ouvrage en train je me déterminai, suivant l’invitation de Schérif-bey, à visiter la partie de la Haute-Égypte située an sud de Luxor; le pacha était dans l’intention de canaliser cette province.

Jusqu à ce moment , je n avais eu cjue très-peu de temps à donner aux recherches scientifiques et à 1 examen des antiquités. Ce n’est , pour ainsi dire , qu’en courant

et par intervalles, que je m’étais occupé des objets en dehors de ma mission, d’ailleurs cette tâche avait été remplie par les savants qui ont accompagné Bonaparte dans sa brillante expédition. Les mémoires qui composent le grand ouvrage publié sur cette campagne réunissent les documents les plus précieux sur l’Égypte, depuis Alexandrie jusqu’à la première cataracte , où s’arrêta l’armée française. Le pays supérieur est moins connu , et rassuré par le résultat de mes travaux , j’ai pu examiner avec plus de soin et d’attention les monuments qui se trouvent dans cette province. Sans prétendre en donner une description complète, j’ai réuni quelques indications pour que le lecteur puisse s’en former une idée.

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