‹ L'obélisque de LuxorChapitre 7 sur 22 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Esné. — Cérémonies funèbres. — Tombeaux antiques à El-Kab. — Gaieté et insouciance de l’Arabe. — Temple d’Edfou. — Voleurs de nuit. — Djebel Selséleh — Koum-Ombou. — Assouan. — L’Arabe Bacara. — Sagacité des Arabes. — Mosquée du Santon. — La Cataracte. — Philœ. — Temple de Kircheb. — Sebou. — Amada. — Derr. — » Ibrim. — Trombes de sable. — La caravane dans le désert. — Ebsamboul. — Statues gigantesques des Rbamsès. — Mebarraqab. — Deqqeh. — Dendour. — Qalabcbch. — Teffa. — Kardasch. — Debout. ■ — Retour à Philœ ; à Luxor.

Je m’embarquai avec mon domestique sur une cange du pays armée de cinq Arabes, et après avoir jeté un dernier coup d’œil sur le Liixor, nous appareillâmes le 9 janvier i832. Les matelots, en poussant la cange au large, entonnèrent leur chanson îom or'ne, hahouzalé , hahouzelphi. La grande voile fut amurée, et une brise favorable nous fit doubler en quelques heures file si riche en végétation située en face du sanctuaire du temple ; le lendemain , à deux heures, nous adiuirions le superbe portique d’Esné (i), composé de dix-huit colonnes à chapiteaux évasés et variés par les ornements qui y sont sculptés avec un goût et un soin extrêmes : ce sont des feuilles et des tiges de jonc, des branches, des feuilles de palmier et des régimes de son fruit, des feuilles, des boutons , des calices de lotus, des pampres de vignes, etc., etc. Ce portique , si richement et si élégamment orné , rappelle les pompeuses descriptions du temple de Salomon. Les colonnes ont 5,2 3 de iliamètre. C’est là tout ce qui reste d’un temple immense dont les ruines précieuses servent de magasin aux Turcs. Dès mon arrivée , je me rendis chez le mamour (2) pour lui remettre une

(1) Bourg situé sur la rive du Nil, à quinze lieues environ de Thèbes , et bâti sur l’emplacement de l’ancienne Latopolis.

(2) Le préfet de la province.

lettre de l’ecommandation de Scliérif bey. Plusieurs officiers du Luxor avaient, lors de leur voyage eu ÎS’ubie, éprouvé quelques difficultés pour traverser la première cataracte. Le mamour me reçut avec distinction , et me complimenta sur

I heureuse issue de nos travaux. Je ne savais pas assez d’arabe pour soutenir une conversation sur tout autre sujet, et le drogman du mamour, cjuoiqu’ancien employé de la maison du roi JMurat , n’entendait pas un mot de français. Blon domestique voyant mon embarras , me rappela qu’il gazouillait l’italien , et qu’il jjourrait a la rigueur me servir d’interprète. Je mis aussitôt son talent à l’épreuve. Malheureusement il parlait le mauvais patois de Gènes, à peu près inintelligible pour le drogman. Souvent les gestes venaient au secours des paroles, ce qui amusait beaucoup le mamour. L’idée de gaieté était tellement associée avec celle de Français dans son esprit, qu’il terminait toutes ses phrases par un éclat de rire. Du reste, il m’accabla de politesses et de témoignages d’amitié. Eu me remettant un ordre pour le nazher de Sj ene, il me dit : « Avec ceci , on te fera remonter -I la cataracte plus vite que l’eau ne la descend. »

Ajirès cette entrevue, je me dirigeai vers une maison d’où j’entendais sortir des plaintes et des gémissements. Je reconnus les mêmes cris que j’avais si souvent entendu répéter à Luxor pendant le choléra. Désirant observer avec plus d’attention les cérémonies funèbres du pays, j’examinai sur la porte les personnes qui entouraient le corps d’un mort; une femme, les cheveux épars, le sein couvert de cendres , roulant ses grands yeux noirs , frappait l’air de ses cris; son âme tout entière semblait s’exhaler en longs et douloureux gémissements, et d’une voix qu’entrecoupaient les sanglots, elle adressait les paroles d’usage au défunt;

«Cher et malheureux fils, que t’ai-je fait? Pourquoi nous quitter? N’avais-tu » pas de quoi manger? Trouvais-tu l’eau du Nil trop chaude? N’avais-je pas

II chaque jour le soin de la faire rafraîchir? Que chrai-je à la jeune fille que tu Il devais épouser? »

Ces interpellations durent ordinairement depuis le décès jusqu’au moment de l’inhumation. Peu de temps après, le convoi se mit en route ; le cadavre était porté sur deux palmiers par quatre hommes ; il était précédé et suivi par les prêtres, parents et amis; venaient ensuite les femmes, couvertes chacune d’un grand mouchoir de coton. Les prêtres psalmodiaient un cantique , et les femmes répondaient à chaque verset par des sons douloureux. Elles agitaient le corps de haut en bas, et tendaient les mains vers le corps; c’est le signe dont on se sert pour appeler quelqu’un. Arrivés à la mosquée, les hommes entrent dans l’intérieur et y déposent le mort. On adresse des prières à Mahomet ; pendant ce temps ,

les femmes dansent en dehors, passent et repassent les unes à côté des autres en se croisant. La plus proche parente se fait remarquer par des mouvements plus prononcés et des gestes plus énergicfues; elle lève les bras au ciel, les agite avec force en donnant un mouvement à la main ; quelques-unes restent immobiles accroupies contre les murs. Le cortège se remet ensuite en marche, se dirigeant vers le cimetière, oit le mort est déposé dans le sable. Là se renouvelle la scène des cris et des interpellations dont j’avais été témoin avant le départ de la maison.

Je quittai Esné, fancienne Latopolis , où l’on voit encore les débris d’un ancien port et un quai en ruines. Je parcourus les bords du Nil, m’arrêtant à tous les temples élevés sur les deux rives. Arrivé à six lieues de cette ville , un matelot ni oürit de me conduire dans des tombeaux creusés dans le rocher. Je me mis immédiatement en route avec mon guide; il me lit traverser, après une heure et demie de marche, un vaste cimetière antique situé dans une plaine non loin d’un village qu’il appelait Heins , en prononçant fortement \h aspirée. Ce cimetière , à peu près de forme rectangulaire, est entouré de murs en briques de très-grande dimension; on)' entrait par deux ouvertures orientées eit et ouest; de nombreuses excavations indiquent qu’on avait violé plusieurs fois cet asile des morts. Bientôt, nous atteignîmes une montagne dans laquelle on avait creusé des caveaux semblables à ceux que j’avais examinés dans la nécropolis de Thèbes. ( Je me trouvais, sans le savoir, dans les grottes d’Elclhia.) La plupart de ces monuments sont précédés d’une pièce dont la partie supérieure est en voûte demi-cylindrique. Le pourtour est couvert de tableaux fort remarquables par la nature des objets qu’ils représentent; dans le dernier que je visitai, on voit la série des différentes opérations agricoles. Des hommes coupent le blé avec une serpette à peu près semblable à celle dont on se sert dans nos campagnes ; deux autres forment les épis en faisceaux, et les remettent à un troisième qui lie la gerbe; un quatrième la transporte dans un manège où des bœufs la foulent ; deux paysans suivent les animaux qui tournent en cercle, l’un les fouette et l’autre balaye; viennent ensuite ceux qui ventent le blé à la manière usitée dans le midi de la France (i); le grain dépouillé est porté dans des sacs ou de grands paniers soutenus par deux longues perches. 11 est versé dans des mesures et mis en tas devant le préposé public.

(1) Quand les gerbes ont été broyées par les pieds des chevaux, des hommes jettent en l’air tout ce qu’ils peuvent ramasser avec une fourche ; le vent emporte la paille et le grain reste à terre. Cette opération s’appelle venter le ble'. ^

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On trouve à la suite de ces tableaux le procédé suivi pour la récolte du lin. Là, on arrache la plante; ici, on forme la gerbe; à droite, on la réunit en faisceaux, on la porte ensuite auprès d’une machine destinée à égrainer. La forme de cet engin cbffère peu de celle d’un -< renversé , il est soutenu vers le milieu par un croissant. A l’extrémité de la branche supérieure, se trouve un crible ou peigne dans lequel on place les tiges de la gerbe. L’ouvrier tire à lui le faisceau de bn, en posant un de ses pieds sur la branche horizontale de l’instrument, et le grain tombe à terre; aujtrès, se trouve un manœuvre ou domestique, muni d’un grand éventail qu’il agite pour rafraîchir l’eau contenue dans des vases posés sur des guéridons à jour, d’une forme très-élégante. Plus loin, des hommes qui labourent avec des bœufs; d’autres, qui sèment ou aplanissent le terrain, bêchent, etc.; puis, tous les animaux qui servent à l’agriculture ; à côté , une grande quantité de poissons , le cuisinier qui les fait cuire sm- le gril , les pêcheurs qui tirent le fdet , le saleur qui ouvre le poisson avec un couteau sur un banc incliné à fborizon ; des oies pendues à des crochets comme on le voit chez nos restaurateurs, des barques chargées de marchandises qui arrivent sur les bords du Nil. On procède au pesage, un commis enregistre les déclarations sur un calepin (les poids ont la forme d’un anneau); un fardeau tiré à terre, glisse sur des pièces de bois. Une circonstance particulière fixe l’attention sur ce dernier tableau; le conducteur, directeur ou ingénieur paraît sortir de derrière la masse, effrayé sans doute par quelque fausse manœuvre, la figure décomposée , les deux bras levés en Pair , les cheveux hérissés, il semble adresser la parole aux travailleurs qui le regardent avec étonnement et mollissent la corde sur laquelle ils agissaient.

Après avoir passé six heures dans ce désert, ce fut avec un regret extrême qu’accablé par la chaleur et tourmenté par une soif ardente, je regagnai la cange, où les cris et la joie des matelots m’indiquèrent qu'ils avaient été fort inquiets de mon absence; l’Arabe aime à donner de ces sortes de témoignages d’attachement et de reconnaissance, et, pour moi, je ne les reçus jamais sans une émotion de plaisir. Je difl'érai mon départ jusqu’au lendemain. Les matelots sautèrent aussitôt à terre, courant çà et là ramasser des broussailles, des morceaux de bois pour faire du feu; ils installèrent la marmite destinée à cuire les lentilles, seul aliment qu’ils mangent pendant la route, et dont la provision est bientôt épuisée, ce qui les réduit au pain de douta (c’est une graine semblable au millet). Tous les matelots, après s’être lavé les mains, s’accroupirent autour de l’unique et vaste plat de bois où l’on avait versé les lentilles, et chacun d’eux se servit à tour de rôle de sa main comme d’une cuillère. Ce repas ne dure ordinairement que sept à huit minutes. On

se lave de nouveau les mains , et la pipe qui sert h tout l’équipage passe successivement de l’un à l’autre. Le mousse, pendant tout ce temps, s’occupe d’alimenter le feu, autour duquel les matelots viennent se grouper. C’est alors que commencent les contes, les chants et la danse. Le loustic raconte des histoires fort gaies qui excitent le rire des assistants ; les récits du reïs sont graves et sur des matières plus sérieuses. En général, l’argent, le sultan, le ta/’iozm/te (honnet rouge) , jouent un très-grand rôle dans toutes les narrations. La matière épuisée, un matelot entonne une chanson à laquelle tous les autres répondent en chœur, en frappant des mains en cadence. Ces chants ressemblent beaucoup à nos chants d’église, le serpent est remplacé par le son grave qu’ils tirent de deux tuyaux de roseau , et par les vibrations d’une peau collée au pavillon d’un grand entonnoir en terre qu’ils tiennent sous le bras, et sur laquelle ils frappent avec les deux mains. Les Arabes s’animent de plus en plus, les chants redoublent, deviennent plus bruyants, et leur joie est à son comble au moment où le loustic appuyé sur un bâton et mordant sa chemise (seul vêtement dont les Arabes soient couverts), se montre au milieu du cercle; prenant des postures plus ou moins indécentes, il tourne, pirouette sur son bâton et égaye ses camarades par sa mimique grotesque. Ces scènes se renouvellent tous les jours au mouillage.

Ce soir-là , le souper des Arabes dura un peu plus longtemps. Je leur fis cadeau d’une partie de mes provisions, et, par extraortfinaire, d’un verre de vin à chacun. Vous eussiez vu eu ce moment toutes ces faces rayonnantes de plaisir, témoigner par 1 expression de leur physionomie , combien leur paraissait excellente la liqueur prohibée pai' le prophète. C’était un plaisir de voir toutes ces mâchoires en train, toutes ces mains en activité; et là, comme en tant d’autres circonstances, je pus remarquer avec quelle facilité l’Arabe oublie, dans quelques instants de plaisir, les peines et les fatigues de sa vie. Sous ce rapport, il y a en lui une analogie frappante avec notre caractère national, et ce n’est pas sans raison qu’on l’a nommé le Français de l’Orient. Le patron cependant demeura fidèle à la loi mahométane. Je fis cette observation à un matelot, qui, cachant le verre entre ses deux mains, répondit : IC Le prophète ne me verra pas. « J’ajouterai, pour compléter sur ce point le tableau des habitudes du pays, que s’ds violent le précepte du Coran au sujet du vin, ils l’observent rigoureusement à l’égard de la prière.

Le lendemain, nous appareillâmes à trois heures du matin; je visitai le temple & Edfou, précédé d’un pylône gigantesque , qui domine, comme une citadelle, la ville bâtie sur le versant de la montagne. L’intérieur de chacun de ces massifs renferme quatre étages de chambres ; on y pénètre par un e.scalier tournant, à cage rectangulaire, dont le grand côté comprend huit marches et le plus petit cinq. 11

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y a quarante paliers. Le temple, quoique encombré de sables et entouré de constructions modernes, éclipse le village, les montagnes et tous les objets environnants ; il a plus de 1 70 mètres de longueur, et ce vaste édifice, construit avec des rochers, est couvert de sculptures au-dehorset au-dedans.

A peu de distance de son mur d’enceinte se trouve un autre temple en ruine, dontles détails sont encore très-intéressants. Une série de tableaux représente une femme assise qui allaite son enfant, depuis sa naissance jusqu’à l’époque de son sevrage. Dans 1 avant-dernier tableau , il est debout et se lève sur la plante des pieds, pour prendre le sein de sa mère. A côté, ce même enfant qui vient d’être sevré, joue avec ses camarades, au milieu des sables. Toutes ces phases de l’existence sont parfaitement caractérisées.

Après avoir visité, en courant, ces ruines si riches et si imposantes, je me remis en route vers les cinq heures du soir. Au coucher du soleil , le vent tomba entièrement; nous nous arrêtâmes à trois lieues d’Edfou , auprès d’une sacki (i),pour y passer la nuit, .fefus fort étonné d’y trouver un bateau en construction, si toutefois, Ion peut donner ce nom à une carcasse informe; c’était un assemblage de planches entaillées moitié par moitié et clouées entre elles ohliquement, faisant à la fois fonction dehordage, de vaigrage, et de membrure; l’étambot était vertical et 1 étrave avait un grand élancement ; un oiseau très-grossièrement sculpté était perché sur le couronnement. L’intérieur seulement reçoit un calfatage avec du linge. C’est, en un mot, l’enfance de fart.

La journée du 20 n’offrit rien de remarquable; le soir, comme nous étions mouillés sur un banc de sable , les cris aramé ( au voleur ) , se firent entendre vers les deux heures après minuit. Blon domestique , jeune homme de dix-sept atis et d une jolie figure , craignant de tomber entre les mains des Bédouins , et de sultir un sort quil eût à juste titre considéré comme un supplice infamant (2), frappait à coups redoublés à la porte de ma chambre. Je me lève précipitamment; je m élance sur le pont armé de mon fusil, et j’apprends que nous sommes menacés d un attaque de voleurs. Le reis m assure les avoir entendus, et m’engage à tirer des coups de fusil pour les efïrayer. Sa crainte me parut chimérique ; et , sur mon refus, il se jette à mes genoux et me demande avec instance des détonnations et «1 grand nombre (kétir). Je cède à ses prières et le bruit le rassure.

(1) Machine à godet pour puiser l’eau duneuve,

(2) Déjà ce jeune liomme avait été , de la part du raamour d’Esné, lors de notre entrevue , l’objet d'attentions toutes particulières. Je ne cite ce fait que parce qu’il conduit à une observation de mœurs malheureusement trop exacte pour les Orientaux, à savoir que chez les Turcs , ce genre de faroritisme est souvent le moyen par lequel beaucoup de jeunes gens parviennent à de hautes positions.

Pour justifier sa peur, il me raconte que des voleurs nus, les membres huilés , des poignards attachés aux pieds et à toutes les jointures , s’introduisaient souvent pendant la nuit dans les barques et en emportaient tout ce qu’ils trouvaient : excellents nageurs, si on tire sur eux ils plongent tout à coup, et restent au besoin fort longtemps sous leau, en sorte qu’il est impossible de suivre leur direction. Cette manière de voler m’a été confirmée par plusieurs personnes , notamment par M. Linant (i), qui fut surpris par une bande de ces hardis voleurs.

La double chaîne des montagnes lybique et arabique qui forment, à droite et à gauche, 1 encaissement du Nil, se rapproche de plus en plus du fleuve, à mesure que Ion remonte son cours, et vient aboutir sur ses rives aux carrières de Djebel- Selséleh, où nous abordâmes le 21 janvier. Ces carrières sont à ciel ouvert; on'y remarque de vastes excavations dont les parois sont taillées à pic, quelquefois en gi adins d escaliers; dans certains endroits, la montagne est creusée en forme de grottes souterraines. L entrée et 1 intérieur sont décorés de portiques, colonnes, entablements, exécutés avec beaucoup de soin et couverts d’hyérogliphes : on y a même inarqué les assises de pierres dont ils devraient se composer, s’ils n’étaient pas pris dans la masse. L exploitation m en parut calculée et suivie avec ai’t et méthode. On trouve des traces de sonde sur divers points; quelques parties défectueuses du rocher, et sur lesquelles on avait commencé à travailler, paraissent avoir été ahandonnées avant 1 achèvement des travaux; vraisemblablement, parce qu’on n’aurait pas pu en tirer des blocs aussi considérables que ceux qu’employaient habituellement les Égyptiens. Tout prouve, enfin, le soin et l’habileté de recherches qu’ils apportaient dans le choix des couches à exploiter. La quantité de matériaux qu’on en a extiaite est immense. Ce sont ces énormes cavités qui renfermaient jadis dans leur sein les temples, les palais, les colonnes rpti couvrent toute la Basse-Égypte. La position de cette carrière est admirable : deux montagnes d’un grès solide , parfaitement résistant, se réunissent au même point sur les bords d’un grand fleuve, et semblent avoir été placées là, précisément à côté des moyens de transport, pour inspii er à un peuple laborieux, ce goût dugrandiose qu’il a poussé jusqu’à la sublimité.

Entre Djebel-Selséleh et Jssouan (Syene), se trouve le temple de Koum-Ombou , consacré au crocodile. C’est un vaste édifice dont une partie a été démolie par le fleuve, qui en a miné les fondations. La façade du grand portique est parfaitement conservée, et présente une particularité remarquable dans sa construction. Elle est formée par cinq colonnes; en sorte que l’axe vertical delà façade coïncide

(1) Ingeuieur des ponts et chaussées de la Haute-Égypte. Celte qualification surprendra peut-être dans un TOnloh^de^M ’l":™' ^ complètement dépourvu de routes et de ponts , mais au moins cela témoigne du bon

L’OBÉLISQUE

avec celui de la colonne du centre ; cette circonstance a obligé l’architecte de mettre deux portes sans sommier au lieu d’une seule, comme on le remarque dans tous les édifices de même genre. Les couleurs de la corniche sont encore d’un fraîcheur admirable. L’architecture de ce monument, ces colonnes à chapiteaux évasés, leurs hautes proportions, leur magnificence, présentent un spectacle vraiment théâtral. Il faut observer que ce temple est, relativement à la plupart des monuments égj’ptiens , de construction moderne : il fut élevé du temps des Ptolémées , ce qui explique peut-être la singularité de son portique. Au reste, là comme ailleurs, le plan d’ensemble des édifices modernes paraît mieux conçu que ceux des anciens; mais les hiérogl3rphes sont bien loin de soutenir la comparaison sous le rapport de l’art ; et quant aux proportions des matériaux , on voit que déjà elles commencent à se réduire.

Jusque-là le fond du INil est limoneux; mais en approchant d’Assouan , on aperçoit quelques masses noires qui surgissent du milieu du fleuve. Ce sont des rochers de granit poli par le courant, qui deviennent plus nombreux et plus considérables à mesure qu on découvre la ville. A notre arrivée , deux canges arborèrent le pavillon turc, et nous saluèrent par des coups de fusU auxquels nous répondîmes. Je reconnus la barque de M. Linant et celle de M. Botta, médecin de son altesse. Ces messieurs, que j’avais vus au Caire, me comblèrent d’amitiés; un dîner servi à l’arabe fut immédiatement instalé sur la cange de M. Linant. Bien que cette manière de manger ne soit pas fort agréable pour un Européen, j’étais tellement ennuyé de mon genre de vie, des œufs, du riz, et des éternelles dattes accommodées de cent façons par mon domestique, que je trouvai ce repas délicieux; mais ce qui en relevait pour moi le prix, c’était de me retrouver, ai^rès un long voyage, au milieu de quelques-uns de mes compatriotes. Par - delà la Thébaïde , à douze cents lieues de la France , nous étions heureux de nous retracer son souvenir, que rappelait plus manifestement encore le bruit joyeux de quelques bouteilles de champagne. Parmi les convives se trouvait un des chefs des Arabes du Désert, nommé Bacara (providence), qui devait accompagner M. Linant dans ses recherches d’une mine d’or, qu’on disait exister vers les bords de la mer Rouge. Cet homme, d’une taille avantageuse , robuste, ayant une très-belle figure de noir, une expression de physionomie spirituelle , le chef couvert d'un turban blanc, de même couleur que sa tunique, m’examinait avec beaucoup d’attention. M. Linant le plaisantant sur ses observations, lui dit en riant : « Ce petit homme est l’ingénieur de l’obélisque. » A ces mots, l’étonnement, la surprise, se peignent sur sa figure. Il se lève, vient s’asseoir à côté de moi, me touche la main, me demande et écoute avec le plus vif intérêt le détail des moyens employés pour abattre et embarquer ce monolithe.

toi

<1 C’est une opération incroyable! Tu devrais faire un voyage dans le Désert; je t’y » accompagnerais, et je puis t’assurer d'avance que tu ne manquerais de rien. » Je le remerciai de ses offres obligeantes, et, continuant à causer, je lui dis qu’un de nos hommes étant parti pour la chasse , n’avait plus reparu , et que l’on ignorait ce qu’il était devenu. « Dans le Désert , me dit-il , nous l'aurions facilement retrouvé ; l’empreinte du pied sur le sable est pour nous un signe caractéristique et auquel on ne se trompejamais. » Là-dessus il me raconta plusieurs anecdotes, entre autres la suivante :

Il On avait volé à un Turc son sabre de parade. Les pieds du voleur étant empreints sur le sable, dès la sortie de la maison; ce signe fut suffisant pour faire reconnaître qu’il n’appartenait pas à l’oasis. De distance en distance, on recouvrit ces marques de vases en terre , afin de les garantir de la poussière qui les aurait fait disparaître. Comme nous les suivions attentivement, un des observateurs les plus exercés déclara que le voleur portait le sabre dans la main gauche à son départ , et que plus loin il l’avait passé dans sa droite ; à quelque distance de là il s’écria : « Maintenant il n’a plus le sabre. » Un puits se trouvait à côté; on le fouilla et l’on trouva en effet l’ai-me dénonciatrice. Toujours observant avec la même méthode, on arriva à l’oasis dont il faisait partie; et les habitants, à la vue des traces, désignèrent sur-le-champ l’individu, qui fut arrêté. » Je témoignai à Bacara mon étonnement et mes doutes sur la vérité de cette histoire. « Cela t’étonne! me dit-il; tu nous as cependant bien plus étonnés toi-même par tes grandes opérations. " M. Linant confirma par un autre récit la sagacité des Arabes à reconnaître les hommes à l’empreinte du pied. Un jeune Arabe qui l’accompagnait dans le Désert lui demanda la permission d’aller voir sa mère. « Elle vient , dit-il, de passer par-là ; je le vois à la marque de ses pas. » Il partit et revint trois jours après, annonçant que c’était en effet sa mère ; il l’avait trouvée chez sa sœur, qui habitait cette oasis.

Quoi qu il en soit de ces faits, il est constant que les Arabes, marchant toujours pieds nus, et sur un sahle qui souvent est tendre et uni comme la neige, peuvent aisément reconnaître un individu d’après les traces qu’il laisse après lui. C’est une vérité si généralement répandue, que la plupart des voleurs, pour échapper aux poursuites, marchent à reculons, font des sauts à droite et à gauche, et cherchent par tous les moyens possibles à les effacer. Cette observation nous servit plus tard , à retourner sur un point du Désert que nous avions cherché vainement.

Bacara est un homme doué de beaucoup d’esprit naturel , d’une âme élevée et indépendante. Il est franc et peu flatteur envers les Turcs , ce qui lui avait attiré beaucoup de vexations et de tracasseries. Il se proposait, à son retour de la mer Rouge, de se présenter au pacha pour lui exposer plusieurs motifs de plainte contre

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les autorités du pays. Si l’Égypte possédait un grand nombre d’hommes semblables, on ne peut douter que sa régénération politique ne fût facile et prochaine.

Le lendemain de mon arrivée, je visitai les carrières de granit d’Assouan, et un cimetière antique, où chaque sépidture est indiquée par une dalle verticale couverte d inscriptions. Cette carrière, située sur le bord oriental tà un mille du fleuve, présente un aspect pittoresque; c’est un vaste désert, où surgissent de distance en distance des blocs de granit ayant des formes bizarres, quelquefois régulières, planes ou légèrement cylindriques. Les excavations sont remblayées par les sables apportés par le Kamsin (vent du Désert). La proximité de l’eau, la pente douce qui y conduit, devaient singadièrement aider, ainsi que je l’ai dit plus haut en parlant de la carrière de Djebel-Selséleh, au transport des blocs énormes qui ont servi à la construction des temples, des statues colossales et des obélisques. La nature semble, an reste , avoir accumulé ces matériaux dans la position et sous les conditions les plus favorables à leur exploitation.

La couleur rose du granit dont ils sont formés , et c[ue parsèment des taches noires et blanches, donne des tons cliauds et variés à la lumière réfléchie, et fournit au sculpteur le moyen de produire sui’ les figures, des effets de caractères plus vrais et plus expressifs; je ne parlerai pas du mode employé par les Égyptiens pour 1 exploitation du granit. Leur procédé, dont il existe de nombreuses traces, a été décrit dans plusieurs ouvrages. Les entailles faites dans la masse, et destinées à recevoir les coins dont on se servait pour détacher les blocs, sont aussi fraîches que si elles avaient été exécutées de la veille; elles n’ont aucunement changé de couleur, et sont particulièrement remarqualiles par la vivacité des arêtes. Le rocher d où on a extrait un colosse monolithe du poids de 800 tonneaux, est couvert de traits de ciseau obliques et tous parallèles , ils occupent une surface déplus de 70"'. Le fond de ces entailles est encore marqué par une ligne blanche , comme si la pointe de l’outil venait à peine d’y passer.

On trouve à Assouan un obélisque dont l’axe est incliné de 5o° à l’horizon, et qui ne tient plus a la montagne que par le plan inférieur. L’ouvrier n’a enlevé du rocher que la portion de granit rigoureusement nécessaire pour travailler les faces verticales. Les coursives qui régnent autour du monument n’ont que 80 centimètres de largeur. 11 paraît que ces monolithes, comme celui de Paris, n’étaient pas toujours exempts de défauts, aussi avait-on la précaution , comme on le remarque sur celui d Assouan, de sonder toutes les faces où se manifestaient des fils , afin de s’assurer si les fentes se raccordaient ou pénétraient dans l’intérieur. Ces sondes étaient faites avec un outil analogue au trépan dont se servent les scidpteurs modernes. Plusieurs blocs portent des inscriptions hiéroglyphiques, qui , probablement, font mention

de l’emploi ou du volume de la masse enlevée. Ces signes ne sont pas gravés profondément ; ils sont simplement piqués avec un outil pointu. Cette observation m’a conduit à examiner avec plus d’attention , ceux qui sont sculptés sur les obélisques et sur les murs des sanctuaires. J’ai reconnu que tout ce qui est en relief dans un creux, était travaillé de la même manière. Les surfaces courbes présentent à la superficie une suite de petites circonférences, dont les aspérités ont été abattues en polissant le granit. Le travail des hiéroglyphes exigeait de la part de l’artiste une patience qui épouvante notre vivacité française ; mais dont on ne s’étonne plus, quand on considère que le peuple égyptien transformait en palais d’énormes rochers; donnait pour sépulture à ses races royales toute une chaîne de montagnes; et pour dédicace à ses édifices, des obélisques, qui, à eux seuls , sont d’immenses et impérissables monuments. Nos ciseaux s’émousseraient très-promptement sur ce granit , parce que 1 ouvrier voudrait enlever à chaque coup des morceaux trop considérables. S il prend la précaution de frapper plus légèrement, comme je l’ai fait exécuter devant moi, le ciseau résistera pendant une demi-journée. Ainsi, sans admettre une trempe incomparablement meilleure que la nôtre, dans les outils <-’Sypdens, on s’explique facilement le mode qu’ils suivaient pour travailler le granit. On marquait d’abord avec un ciseau, parmi trait peu profond, le contour à creuser; on fouillait ensuite l’intérieur avec l’aiguille, sans toucher aux arêtes extérieures qui se conservent toujours très-vives; les éclats n’empiétant jamais sur ces premières lignes. Si ce n’est pas là exactement le moyen suivi par les Égyptiens, je suis certain, par les expériences que j’ai faites, que ce procédé conduirait au même résultat. Le granit se polit facilement avec du grès et de la pierre-ponce. C’est ainsi qu’ont été taillés sous mes yeux, les deux petits obélisques que j’ai apportés de Luxor. Le poli ne le cède en rien à celui des anciens obélisques, et les arêtes n’en sont pas moins vives.

A droite de la carrière , dans la direction du fleuve , ou remarque une éminence sur laquelle se trouve une mosquée de Santon. En me dirigeant vers ce point , je rencontrai sur laroute un homme couvert d’un turban vert, attaqué d’un asthme qui ne lui permettait de respirer qu’avec la plus grande difficulté. C’était le Santon luimême, qui me conduisit à son habitation. Sur le devant delà porte est une plateforme circulaire parfaitement balayée, dont la circonférence est limitée par despierres brutes. 11 est interdit aux infidèles de franchir cette barrière élevée de 4o centimètres au-dessus du sol; les Arabes eux-mêmes ne peuvent pénétrer dans l’intérieur du cercle, qu’après avoir ôté leurs pantoufles. Cette mystérieuse place est une espèce de confessionnal arabe. Le pénitent s’étend sur le dos, les deux mains au-dessus de la tête; s il roule comme un cylindre, c’est une preuve qu’il n’a pas commis de

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péchés dans la journée. Dans le cas contraire, il a enfreint quelques préceptes du Coran, Mon pilote Barbarin en fit l’essai etroula parfaitement, ce qui ne parut pas l’édifier beaucoup à ses propres yeux , car peu après il me dit : " C est une singerie , on roule comme l’on veut. •> Le Santon, toujours essoufflé, pouvant à peine articuler quelques sons, conservait une gravité vraiment comique. Je pris congé de ce saint personnage, auquel je dominai quelques piastres, qui déridèrent son front sévère.

J’avais pris la précaution de demander au mamour d’Esné une dépêche pour le nazher de Ouadi- Alpha, résidant à Assouan , afin d’éviter des retards dans le passage de la cataracte. Ce fonctionnaire fit appeler le pilote, et lui donna l’ordre de nie conduire immédiatement à Philœ. Cet Arabe, dune très-belle taille, et portant un superbe turban rouge sur une tête assez belle, que déparait malheureusement un menton couvertde gale, s’embarqua dans ma cange, et nous dirigea avec beaucoup d’adresse, à travers les écueils au milieu desquels le Nil serpente rapide et bouillonnant. Ces rochers , plus ou moins hauts, plus ou moins aigus, traversent son lit pendant une lieue et demie. Ce passage est dangereux et difficile; les sinuosités y sont très-nombreuses; le canal de la navigation change avec la hauteur du fleuve. Suivant la saison, on est obligé tantôt de se baler avec une corde, tantôt de soulever la barque à bras d’homme. La traversée dure environ deux heures. L’aspect de la cataracte et des environs est vraiment effrayant. On circule autour de blocs énormes de granit que les eaux ont polis comme une glace. Les rives sont bordées de masses encore plus considérables, qui, empilées les unes sur les autres, s’élèvent en pyramidant à une très -grande hauteur; quelques palmiers épars çà et là contrastent avec cette nature âpre et sauvage. Un courant tortueux, cpielques chutes deau, des rochers bizarrement découpés dans tous les sens , des pointes irrégulières qu il y a nécessité d’éviter, absorbent entièrement rimagination. On se croirait transporte dans la charpente osseuse de la terre, loin de toute espèce d’êtres vivants, lorsque, tout à coup, bon découvre des pylônes , des colonnades , des lignes parfaitement régulières, enfin une suite de monuments admiraliles, sublime produit de la plus haute civilisation : c’est file de Philœ, qui sépare la Nubie de l’Égypte.

Les Arabes, pour expliquer cette multitude de rochers qui encombrent le lleuve, disent qu’un Pharaon les avait précipités de la montagne, pour arrêter les barques nubiennes qui venaient attaquer fÉgypte. Le pilote de la cataracte, qui ordinairement se couvre de baillons, et ressemble en cet état au vieux Caron, avait conservé, pour me faire honneur, sa grande tenue, que je dus largement rétribuer; et il en résulta, ce qui arrive ordinairement dans ce pays, que piloté gratuitement, je payai plus cher que les voyageurs non recommandes.

A Philœ comme à Koum-Omboii, les temples modernes sont mieux coordonnés

que ceux des siècles précédents , mais les hiéroglyphes sont sculptés avec beaucoup moins de perfection; les pierres plates qui recouvrent le portique du monument situé à gauche du grand temple, sont jointées obliquement , en d’autres termes , les joints voisins de l’angle sont dévoyés, ce que je n’ai remarqué dans aucun autre endroit.

Je consacrai deux jours entiers à visiter cette île, qui n’est autre chose que l’une des roches de la cataracte ; elle n’a aujourd’hui pour habitants que deux ou trois familles de pêcheurs. Là, comme je l’ai déjà dit, se termine la Haute-Égypte. Le pays supérieur prend le nom de Nubie; là aussi sont les limites de la langue arabe. C’est à Philœ que s’arrêta l’armée française. Une inscription que nous ne pûmes contempler sans une vive émotion , rappelle cette page glorieuse de notre histoire; elle est ainsi conçue : Cest jusqu’ici que sont venus les Français; c'est ici que la division de Desaix , sous les ordres du général Bonaparte , poursuivant les Manielucks , les a forcés à se réfugier dans le désert.

Je partis de Philœ le aS, et la brise étant favorable, je doublai le palais de Qalàbcheh , et vins coucher à Kirchen , où il existe un temple creusé dans une montagne de grès.

Le portique est soutenu par quatre colonnes et huit pilastres, contre lesquels sont adossées des statues colossales, elles représentent Rhamsès debout, la tête couverte dupschent symbolique , les bras croisés, tenant d’une main le fouet de la justice, et de fautre le bâton de commandement. La pose monumentale de ces statues, leur roide immobilité, impriment à tout l’édifice un caractère de grandeur et de gravité. C’est de là, peut-être, que les Grecs ont puisé l’idée des Cariatides.

A droite et à gauche sont creusées dans le mur deux niches de forme rectangulaire , contenant chacune trois figures en pied ; la première fume la pipe et la dernière est une jeune fille. La façade de la montagne, dans laquelle est percée la porte d’entrée, est taillée en talus , et affecte la forme d’un tore dont la convexité est tournée en dehors. En pénétrant dans l’intérieur, on trouve une grande salle dont le plafond est porté par six pilastres beaucoup plus élevés que ceux du portique, contre lesquels sont aussi adossés des colosses semblables à ceux de l’extérieur, et parfaitement conservés. Au-dessous du nombril, est une tête d’Isis à oreilles de vache , comme on en voit à Philœ et à Denderali. De petits enfants , collés les uns contre les autres, couvrent la nudité. Sur les murs latéraux se trouvent huit niches renfermant les mêmes figures que celles du dehors; au fond, en face de l’entrée, est une deuxième porte qui conduit à une pièce de même largeur que la précédente ( i3'°,7o); elle n’oiîfe rien de remarquable ; on y

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voit deux pilastres carrés et quatre cabinets ; au milieu , la porte qui donne entrée dans le sanctuaire, au centre duquel s’élève un autel monolithe, et au fond une niche où sont assis quatre personnages.

Le 27, nous arrivâmes à Sebou. Le temple qu’on y remarque, et dont on attribue la construction au grand Sésostris , est presque englouti dans le sable ; une allée de sphynx précède le pylône ; en tète on voit deux hommes , dans la position du soldat apprenant à marcher au pas. On traverse le pylône et on entre dans une salle en ruine soutenue par dix pilastres, sur lesquels sont appuyés des Rhainsès, dans la même situation que ceux dont nous venons de parler au sujet de Kirchen. Cette pièce donne entrée dans une autre qui paraît creusée dans la montagne , et que l’encombrement des sables empêche de reconnaître.

De Sebou à Amada, il y a environ dix lieues. Le ISil fait dans cet espace un grand coude et se dirige vers le nord. Comme les vents régnants sont nord et sud , on est forcé de haler la barque à la cordelle. Les matelots , sans me consulter , remplacèrent le drapeau tricolore par celui du propriétaire de la cange , nazlier d’une fabrique de Kéné. Pour imposer davantage aux paysans , ils s’habillèrent proprement, mirent des tarbouches rouges, et allèrent recruter, au nom de leur maître , des fellahs qu’ils amenèrent sur les lieux à coup de branches de palmier. Il paraît que les villages situés sur la rive droite , au milieu d’une plaine riche et couverte de la plus belle végétation , sont exempts de certains droits , sous la conchtion de haler les barques des autorités turques qui remontent le fleuve. Ces malheureux , attelés à une corde , étaient harcelés , maltraités par les huit matelots, s’applaudissant d’exercer à leur tour l’empire de la force, dont ils sont si souvent eux-mêmes victimes.

Le temple d’Amada, situé sur une éminence, est enfoui dans les sables. On y arrive par une galerie couverte, au bout de laquelle se trouve un portique soutenu par douze pilastres et quatre colonnes ; ces supports sont disposés sur quatre rangs; le dernier rang est formé jiar les colonnes qui s’élèvent devant le mur du fond, où est percée la porte du temple; les pilastres sont à très-petits pans et d’un Uni précieux. L’intérieur se compose d’une première pièce rectangulaire qui donne accès dans trois autres pièces plus profondes. Celle du centre continue jusqu’à f extrémité; les deux autres coupées par un mur transversal forment quatre cabinets séparés.

Ce temple paraît appartenir à l’uiie des époques les plus reculées ; les cartouches sculptés sur ses murs sont ceux de Totmès III. Aussi le travail des hiéroglyphes y est-il plus parlait que dans aucun autre édilice. Ils sont en général d’une très-petite dimension , et travaillés avec un soin et un goût exquis qui leur assigne

la belle époque des arts en Égypte; ils ontplnlot l’air d’être coulés en bronze et ciselés, que d’être sculptés.

D’Amada je me rendis à Derr. Ce village est situé sur la rive droite du Nil, presque en face d’Amada. 11 existe dans cet endroit un four qui appartient au nazher. C’est le seul point jusqu’à la deuxième cataracte où l’on puisse cuire du pain, On n’obtient cette autorisation qu’en faisant un cadeau à ce fonctionnaire, qui vous vend en même temps le blé.

Je fus témoin dans cette ville de fâchât de plusieurs esclaves noirs , que des barques apportaient de l’intérieur de l’Afrique. On les conduisait au Caire; mais le marchand s’arrêtait partout où on lui proposait d’en acheter. Ici, plusieurs amateurs s’étant présentés , on fit sortir successivement devant eux les femmes noires qui étaient renfermées dans une chambre commune, établie sur barrière du bateau ; les acheteurs les visitaient avec le plus grand soin , examinaient toutes les jointures, la tête, les yeux, le sein, le cou, les ongles, les oreilles, les pieds. On les faisait marcher devant eux; on les tournait et retournait, comme fait le maquignon, lorsqu’il marchande des chevaux à la foire. Pendant cet examen , la ligure de l’acheteur montre la plus parfaite indifférence, l’oubli le plus absolu de tout sentiment d’humanité. Tout pour lui jtaraît se réduire à un simple marché , où son unique préoccupation est de ne point être trompé sur la valeur matérielle de fobjet acheté.

A une petite distance des habitations , on aperçoit un temple creusé dans la montagne. Il est précédé d’un portique, et la distribution intérieure en est à peu près semblable à celle d’Amada, Seulement la première salle est plus longue et supportée par SIX pilastres. Les trois de gauche , en entrant , ne sont pas sur le même axe : disposition qui a préalablement été commandée par quelques défectuosités du rocher qui la recouvre. Au fond de la dernière pièce du milieu , on remarque des fragments de statue.

En remontant le Nil, on découvre une montagne qui s’élève à pic sur le bord du fleuve ; des murs en pierres sèches indiquent un assez grand village. Quelques ruines d’architecture arabe sont les seules antiquités que je trouvai sur le sommet. Ma course avait été longue et pénible, mais j’en fus amplement dédommagé par le coup d’œil imposant que présente le pays. Ce sont deux déserts séparés par le Nil, qui offrent, sous des aspects différents, l’affreuse réalité de deux natures complètement stériles. Le désert de droite est semé de monts pyramidaux entre lesquels roulent des torrents de poussière soulevés par le kamsin. Us rappellent l’aspect d’une mer houleuse, déferlant sur des écueils. Ces sables se déposent , s’accu-

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mulentsurles pointes les plus aiguës des rochers , sur des plans presque verticaux. Quelquefois, ils se superposent en gradins d’escalier, un peu concaves dans le sens de la largeur, et dont les arêtes parfaitement vives, brillentconime une ligne lumineuse.

Dans le désert de gauche, il existe quelques monticules mouvants qui s’effacent à une certaine distance, pour ne laisser voir qu’une immense plage de sables étincelants. On ne trouverait pas un caillou dans toute son étendue. Du sein de ce désert, s élèvent par intervalle d’énormes colonnes spirales, qui tournent sur elles-mêmes avec une rapidité incroyable. La production instantanée de ces tourbillons, la vitesse d’impulsion dont leurs particules matérielles sont animées dans deux sens perpendiculaires, le nuage vaporeux résultant de leur rupture qui suit sans mouvement propre la direction du vent, les rayons lumineux diversement réfléclus ou réfractés par ces masses diaphanes, offrent un des spectacles les plus magnifiques qui puissent frapper les yeux(i).

Je ne sais quel effroi me saisit en voyant ces enfants du désert se diriger avec une vitesse prodigieuse, vers le chemin suivi par les caravanes. L’empreinte du pas des chameaux, qui se déroulait en longs rubans sur cette mer de feu, me rappela la lin tragique d une petite caravane , qu un témoin oculaire m’avait racontée pendant mon séjour à Syene. Je voyais pour ainsi dire en action le récit oriental de cet Arabe; je suivais avec anxiété les tours et les détours de ces malheureux, cherchant les traces de ceux qui les ont précédés. Un coup de vent a tout bouleversé; les monticules ont changé de face et de forme. Le sol ondule comme les eaux du Nil à la cataracte. Trois fois les voyageurs s’approchent des bords du fleuve dont ils n étaient plus séparés que de quelques lieues , et trois fois ils rentrent dans le désert croyant avoir fait fausse route. Par suite de ces marches et

(1) Voici comment le Toyageur Bi uce raconte dans ses mémoires l’effet que produisent dans le désert ces trombes de sable :

^ Cl A une heure, dit-il , nous atteignîmes un bouquet d’acacias où nous fimes halte. C’est de là que nous eûmes le spectacle le plus magnifique et le plus terrible qu’il soit possible de voir. Du sein de l’immensité qui nous entourait s’éleva tout à coup , et comme par enchantement , un nombre prodigieux de colonnes de sable ; tantôt elles étaient emportées avec une vitesse extrême , puis restaient immobiles , tantôt elles s’avancaient lentement et avec une sorte de majesté. Elles fondaient sur nous comme si elles allaient nous écraser; déjà des grains d’un sable chaud nous frappaient au visage : puis elles reculaient jusqu'à l’horizon : leur sommet grandissait alors et se perdait dans le ciel ; quelquefois même il se séparait entièrement de sa base, et la colonne n’existait plus ; d'autres fois , c’était avec explosion qu’elles se dissolvaient ; à la pointe du jour elles se rapprochèrent de nous. Elles marchaient sur cinq rangs et à une distance de trois milles ; la plus forte d entre elles nous paraissait avoir un diamètre de vingt pieds. Le vent qui sauta subitement au nord-ouest les chassa loin de nous. Toute fuite aurait été vaine ; le cheval le plus agile n'aurait pu éviter la mort dont elles nous menaçaient. Voilà pourquoi nous contemplâmes leurs terribles mouvements dans le silence et l’immobilité. »

D£ LüXOR,

contre-marches, les provisions sont épuisées. La dernière goutte d’eau vient de sortir de loutre. C’est alors que ces infortunés, haletants de faim et de soif, menacés dêtre enveloppés dans une forêt de colonnes de sables, prennent la funeste résolution de sacrifier l’animal qui pouvait encore les sauver. Le chameau, l’oiseau du désert , est cruellement massacré. Les Arabes portent avec avidité leurs lèvres enflammées dans la poche de l’estomac, pour y puiser les restes du liquide dont ce quadrupède a soin de s’approvisionner. Bientôt ils tombent sur l’arène, et leurs cadavres desséchés, par les feux ardents du soleil (nar ketir), deviennent en peu de jours semblables aux momies de Thèbes. Pour moi, continue le narrateur, j’étais trop attaché à mon dromadaire pour imiter mes compagnons. Plein de confiance en son instinct naturel, je le laissai entièrement libre de ses mouvements. Plusieurs fois il leva la tête et promena ses regards sur tous les points de l’horizon , comme s il cherchait à se rendre compte de la direction qu’il devait suivre; puis il se mit en route sans hésitation , et après trois jours de marche forcée, il me conduisit à Assouan.

Grâce au zèle éclairé et philanthropique du pacha , l’humanité n’aura plus à déplorer de semblables malheurs. La boussole est maintenant en usage dans toute ^ Égypte. Chaque chef de caravane, muni de cet instrument, dont il connaît les propriétés, s oriente facilement dans les circonstances même les plus critiques.

Parti d Ibrim , je voyageai pendant deux jours sans rien découvrir de remarquable. La conversation des Arabes, leurs chants, leurs danses, l’aspect des deux rives du fleuve, les habitudes des naturels auxquelles je m’étais familiarisé pendant mon séjour en Égypte, n’offraient plus rien de piquant pour moi; l’ennui commençait à me gagner ; mais j’ajrprochais d’ibsamboul : la vue de deux temples, creusés dans le rocher, réveilla bientôt mon attention.

Quelle pouvait être la destination de ces deux monuments, construits dans le sein même dune montagne qui s’élève à pic sur les bords du fleuve, dans un pays absolument désert, où Ion ne rencontre pas la moindre trace de végétation ancienne ou nouvelle? Des montagnes frappées d’une éternelle stérilité s’étendent au loin; les intervalles qui les séparent, sont, ainsi que leurs surfaces, remplis de sables apportés par les vents du désert, qui ont encombré par deux fois l’entrée du grand temple. C’est en faisant ces réflexions que je tournais la montagne qui conduit devant la façade. A sa vue tout changea; mon esprit ne fut plus occupé que de 1 imposant spectacle cpii s’offrait à mes regards; je tombai dans une extase d admiration, en considérant les quatre colosses assis à droite et à gauche de lentree; ils représentent Rhamsès. On ne remarque entre eux aucune différence;

lit» L’OBÉLISQÜE

ils sont identiques comme le roc d’où ils ont été tirés. Mais telle est leur beauté, qu’on ne peut se lasser de les admirer; leurs traits sont d’une perfection que rien n’égale: l’expression en est, on peut dire, vivante. Assis, le front calme, le grand Sésostris semble se reposer dans sa gloire et jouir de sa propre satisfaction ; son âme se présente sur chacun de ses traits ; il semble dire à ceux qui le considèrent : ■l’ai fait de grandes et utiles choses. Ce peuple qui m’entoure et me presse est heureux par moi ; je suis heureux par lui. L’attitude du corps est en harmonie avec ces sentiments. Plusieurs statues sont sculptées entre ses jambes ; quelques-unes à côté, notamment celle d’une femme debout, dont toute la chevelure, tournée sur le côté gauche, tombe en forme de parabole sur son avant-bras. Mon domestique, jeune homme simple, sans connaissance de l’art, d’une intelligence médiocre, ne lut pas insensible à ce spectacle. Oh! me dit-il, celui-là a l'air d’un bien brave homme ! Comme il est content ; la douceur et la bonté sont peintes sur sa Jigure. Telle est la puissance de l’art, lorsqu’il est porté à sa plus haute expression ; il séduit , il entraîne même fliomme qui n’est mu que par le simple instinct de la nature. Je doute que le ciseau ait jamais produit un tableau d’un aussi grand intérêt et d’un effet aussi prodigieux.

Dimensions pHncipales de ce monolithe.

Hauteur totale du colosse assis 19"*

Largeur d’une épaule à l’autre 6 ,90

Largeur du pied 4,00

Largeur du nez sous les narines 0,70

La statue de la femme dont je viens de parler , quoique sa taille soit de 3“,5o, ressemble, placée qu’elle est auprès du colosse, à un petit enfant.

La façade du temple, taiUée sur la montagne, est encadrée dans un tore; audessus règne la corniche sur laquelle sont rangés des cynocéphales debout, dans la même position que ceux qui ornent les socles des obélisques de Luxor (voir planchelY). Sur lesommier de la porte se trouve une grande figure en pied, à tête de hibou, portant dans une main la clef ansée ; à ses pieds figurent d’autres statues de moyenne grandeur. On entre dans une grande salle supportée par huit pilastres, contre lesquels sont adossés des Rhamsès debout, ayant les mains croisées, tenant de l’une, le sceptre et defautre, le fouet de la justice. Le prénom de Rhamsès est sculpté en hiéroglyphes au-dessous du nombril , et le pampre de vigne de nos statues est remplacé par des serpents, dont la tête est couronnée de l’image du soleil. Ces figures sont aussi parfaites que celles des colosses du dehors : leur hauteur est

Itl

de 6'", 70, ei le sommet du bonnet est à i'",5o du plafond. Toutes les parois de la salle sont couvertes de tableaux fort remarquables; je citerai le combat entre deux rois. Ici, comme dans tous les temples, les souverains sont représentés sous des dimensions colossales ; la taille du roi vaincu un peu moindre que celle du vainqueur. Celui-ci, debout sur son char, le tient d’une main , et le perce de l’autre avec un javelot, dont la poignée cacherait une partie de sa figure dans la position ordinaire; mais l’artiste a voulu montrer le profd tout entier du vainqueur ; l’arme passe derrière la tête. Ne serait - ce pas en mémoire de quelque grande victoire remportée sur les lieux mêmes par Sésostris , que ce temple aurait été consacré ? Cela expliquerait le choix d’un site aussi isolé et aussi inculte.

La salle a 1 5", 60 sur i7'”,35 de longueur; à droite, sur le mur latéral, sont deux portes qui conduisent à deux cabinets de 4 de largeur sur i S" de long. Au fond de la salle, on trouve trois portes : celle du milieu donne entrée à une pièce rectangulaire, dont le plafond est supporté par quatre pilastres; elle a io“,8o de longueur sur 9'",2o'’ de largeur. Les deux autres communiquent à deux couloirs ; chacun deux est percé, sur le mur de droite, d’une ouverture par où l’on pénètre dans deux pièces très-longues, dont l’axe n’est pas perpendiculaire à celui de l’édifice.Tout autour existe une banquette au-dessus de laquelle sont creusées des niches, elles étaient probablement destinées à recevoir des dieux et les olfrandes qu’on déposait sur la banquette. Au milieu du plancher règne une bande d’hiéroglyphes. La salle du centre dont nous venons de parler est suivie d’une autre moins profonde. On la traverse pour arriver à deux cabinets latéraux et au sanctuaire placé dans l’axe du temple, où se trouvent un autel monolithe et quatre statues dans le fond. L’intérieur de cet édifice ne reçoit du jour que par la porte d’entrée- il en résulte qu’à l’exception de la première pièce, tout le reste est dans une obscurité complète.

Le second temple est plus petit ; la façade en talus est partagée en cinq parties par SIX contre-forts. Dans l’espace qui les sépare sont sculptées des figures de dieux en pied, et la face antérieure de chaque contre-fort est couverte d’hiéroglyphes. L’intérieur se compose d’une première salle à pilastres dont les chapiteaux sont ornés d’une têted’Isis avec des oreilles de vache et la coiffure des femmes égyptiennes; d’une seconde pièce attenant à deux cabinets latéraux, et au fond la porte du sanctuaire où ligure la statue d’un dieu.

Je n’étaisqu'à cinq lieues de la deuxième cataracte; mais je ne crus jws devoir remonter jusque-là , ayant appris par des rapports particuliers qu’elle n’offre rien de remarquable. D’ailleurs, j’étais pressé par le temps ; j’attendais des instructioiiî

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du gouvernement qui pouvaient nécessiter ma présence à Luxor : d’un autre côté, en remontant le fleuve, j’avais passé, pour profiter de la brise, devant quelques temples que je me proposais de visiter à mon retour.

J’étais resté trois joursà Ibsamboul. Après avoir jeté un dernier regard d’admiration sur les colosses et la façade du grand temple, je repris le chemin de Luxor. J arrivai le 4 février à Mebarraqab, il ne reste plus de ce grand édifice cpi’une espèce de portique à ciel ouvert, soutenu par huit colonnes. On monte sur le plancher de la galerie par un escalier tournant parfaitement travaillé. Ce seul ouvrage suffirait pour prouver que les Égyptiens connaissaient la géométrie descriptive. C’est une des épures qu’on exécute à l’École polytechnique.

De Mebarraqab, je me rendis à Deqqeh , distant de cinq lieues. Le palais de ce nom est en ruine. Il est précédé, comme les écbfices de ce genre, d’un grand pylône. Dans la portion qui est encore debout , les hiéroglyphes sont parfaitement conservés; des vautours, les ailes déployées, brillants des plus vives couleurs, ornent le plafond. Dans les combats ou les triomphes , cet oiseau accompagne, dirige ou protège les héros. On pénètre dans cette partie par une porte sans sommier, placée entre deux colonnes; on trouve ensuite deux autres salles, dont la dernière communique à l’extérieur : un scarabée, symbole de l’âme, remplace sur la corniche le globe ailé qui occupe ordinairement cette place , et y produit un très-bel effet. Un mur d’enceinte dégradé entourait cet édifice.

Nous avancions vers Dandour, lorsque les matelots suspendirent le mouvement de leurs avirons pour me montrer l’animal le plus joli, le plus vif, le plus leste et le plus gracieux. C’était une troupe de gazelles qui venaient boire dans le Nü ; elles jouaient et folâtraient sur le sable comme nos troupeaux dans la prairie; les matelots me proposèrent de descendre à terre et de leur couper le chemin du désert, si je voulais me procurer le plaisir de les tirer. J’acceptai leur proposition, et ils allèrent se poster à une assez grande distance. Je me disposais à marcher sur elles, plutôt pour examiner de plus près ce joli animal, que pour chercher à le blesser. J’en étais encore à deux portées de fusil, lorsqu’à un léger bruit elles partirent avec la rapidité de l’éclair, et malgré les efforts et les cris des Arabes, disparurent en moins d’une minute. En rentrant dans la cange, je trouvai le reïs occupé à faire rougir un clou, avec lequel il se fit deux fortes brûlures sur les pouces, pour se guérir, disait-il, de la gale, dont ses mains étaient couvertes. Ce remède me parut un peu extraordinaire; mais ce qui me sembla plus extraordinaire encore , c’est la patience avec laquelle il supporta la douleur. Cette résignation est un des traits caractéristiques des Arabes. Pendant notre séjour à Luxor,

OU amena an docteur du bâtiment un enfant de quinze ans , à qui des chiens avaient déchiré le mollet. Le chirurgien coupa, tailla les chairs, y fit de nombreuses incisions, et le patient ne poussa pas un cri pendant toute l’opération.

.) arrivai à Dandour. Ce temple, situé sur la rive gauche, est précédé d’une terrasse limitée par un mur courbe , affectant la forme d’un tore dont la concavité est tournée vers le fleuve. A l’extrémité opposée, s’élève une porte triomphale, semblable à celles de Karnac; vient ensuite la façade du temple. La première salle conduit à un corridor qui, flanqué de quatre cabinets, se pi-olonge à l’extérieur de l’édiflce et vient aboutir à un trou carré, creusé dans la montagne. Il serait fort difficile de donner un explication sur l’objet de cette distribution, cpii paraît toute mystérieuse.

Depuis mon départ d'Ibsambol, je n’avais visité aucun village. A Qalâbcheh, je trouvai comme dans toute l’Égypte , un grand nombre d’enfants nus , qui m’attendaient sur le rivage en criant : Bacchis! (aumônesj. Une mère arrangeait les cheveux de sa fille, et les collait avec un enduit, composé de trois terres de différentes couleurs et d’un corps gras. Toutes les Nubiennes emploient cette espèce de pommade afin de se préserver, chsent-elles , de l’ardeur du soleil et de conserver les cheveux. Ce singulier cosmétique est loin de les embellir ; la sueur dissout une partie de ces terres , qui coulent le long de leurs tempes , s’y fixent et n ajoutent pas peu à leur laideur naturelle.

Le temple de Qalâbcheh touche aux habitations ; une portion de quai construite en pierre sur la rive du Nil, sert de revêtement à un terre-plein ou terrasse, limitée à droite et à gauche par deux murs latéraux. Cette terrasse est en face du temple; elle communique avec le parvis par une chaussée, qui n’est réellement (juela continuation de la terrasse même, réduite dans sa largeur par deux échancrures, dans lesquelles on a pratiqué des escaliers pour monter sur la chaussée. Le quai du côté de la rivière a la même forme que celui de Dandour. Pendant la crue, on débarque sur la terrasse; clans les basses eaux, on aborde sur le terrain environnant et l’on avance jusqu’à l’escalier, pour arriver au temple.

Une avenue aussi grandiose , bâtie avec des pierres d’une aussi forte dimension , indique que Qalâbcheh était un temple d’un ordre supérieur, et l’un des plus fréquentés de l’Egypte. 11 peut, en effet, pour fétendue et pour la quantité des bâtiments c|ui le composent, être comparé à ceux de Karnac.

Trois enceintes extérieures, placées à de grandes distances les unes des autres,

1 entouraient dans tous les sens; des portes y sont pratiquées; on trouve dans l’une plusieurs chambres de môme dimension. Le corps principal de l’édifice est en

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ruine. Après avoir traversé le pylône, on entrait dans une vaste cour; à droite et à gauche , régnait une galerie , dont il n’e.xiste plus qu’une colonne. Cette galerie s’arrête à une certaine distance des murs latéraux , et laisse à découvert une nouvelle façade formée de quatre colonnes bien conservées, elle donne entrée à une salle également soutenue par quatre colonnes. On pénètre ensuite dans plusieurs pièces beaucoup plus petites que la précédente. Les parties encore debout sont couvertes d’hiéroglyphes sculptés avec beaucoup de soin , et dont les couleurs , après tant de siècles, brillent d’un éclat qui excite encore notre admiration. L’ensemble de ces ruines témoigne de l’immensité de l’édifice ; les matériaux qui subsistent encore, suffiraient à bâtir plusieurs palais, et justifient l’idée qu’on a conçue du génie et des travaux égyptiens. Ce peuple, en effet , semble avoir pris à tâche, dans l’exécution de ses monmnents, de ne rien produire que de grandiose : il plaçait le grand moral dans le grand matériel ; et , s’il est vrai de dire que le premier peut quelquefois se passer du second, ü faut reconnaître cependant que rien ne saurait émouvoir et frapper l’âme plus profondément, que l’union Ultime de la grandeur morale et de la grandeur matérielle. On appréciera mieux encore cette observation , si l’on se reporte par la pensée à l’époque, où ces monuments qui, pour nous aujourd’hui, ne sont plus que des objets d’art, commandaient le respect , la vénération et le culte des populations.

En remontant la montagne, on trouve un petit temple creusé dans le rocher, qui n’est composé que d’une salle et d’un sanctuaire. Trois statues assises occupent deux niches taillées dans le mur du fond; une semblable niche existe aussi dans le sanctuaire. L’avenue de ce temple est creusée dans le roc ; les deux pans de rocher quelle laisse à découvert, sont ornés de tableaux, représentant des combats sculptés avec une perfection , un fini de détails qu’on ne retrouve nulle part : chariots, chevaux, combattants, tout paraît vivant et en action.

Au moment où j’allais quitter Qalâbcheh , je m’aperçus que le reïs de la barque était retenu de vive force par plusieurs fellahs , qui discutaient vivement et refusaient de le lâcher. « 11 a acheté du lait , disaient-ils , il faut qu’il paye. » Mon domestique , croyant encore avoir affaire aux Arabes de Luxor , menaça de les frapper, et fut arrêté lui -même. Sentant la nécessité d’intervenir, je tirai un coup de fusil en l’air pour effrayer ces fellahs ; mais ce fut en vain , il fallut négocier avec eux , et je ne parvins à dégager les captifs qu’en payant ce qu’ils exigeaient du reïs et de plus, quelques piastres debacchis. Je reconnus dans cette circonstance, comme je l’avais déjà observé plusieurs fois, que les Nubiens sont en général moins serviles que les Égyptiens ; ils conservent un

DK LUXOR.

certain esprit d’indépendance, et ne sont pas traités par les Turcs avec autant de dureté. II paraît même qu’on leur laisse réellement une portion de la récolte à laquelle ils ont droit; aussi sont-ils mieux vêtus, moins soucieux et moins tremblants devant leurs oppresseurs ; leurs terres sont mieux cultivées ; on voit en eux une certaine force de volonté. Cette dispute terminée, je fis border les avirons et nous nous dirigeâmes sur Teffa, où nous passâmes la nuit. 11 n’existe dans ce lieu qu’un portique à six colonnes , travaillées avec autant de soin et de perfection que celles d’Esné ; il n’y a presque pas de sculpture. De Telfa , je me rendis à Kardaseh , dont le temple est tout à fait en ruine. On aperçoit , à une certaine distance, un reste de portique; les chapiteaux des colonnes sont ornés de feuilles de vigne et de lotus; l’entre-axe est d’environ lo mètres, et l’entablement est formé par une seule pierre de même longueur. J’arrivai à Debout le même jour.

Le temple est précédé de trois portes triomphales , semblables à celles de Karnac ; la façade est formée par quatre colonnes et deux pans de mur en talus , bordés d’un tore. On entre , par une porte sans sommier située au milieu , dans une salle rectangulaire. Sur le mur latéral de gauche , se trouve une porte , qui conduit à un cabinet saillant en dehors de la façade ; ce cabinet n’a point de pendant. Le mur en face de l’entrée est percé de trois ouvertures. Celle du milieu communique dans trois salles successives , dont la dernière est un sanctuaire , où s’élève un temple monolithe en granit.

Ces chambres condamnées à une obscurité perpétuelle , ces réduits creusés dans un mur attenant au sanctuaire , séparé de la porte d’entrée par jtlusieurs cloisons , tout annonce que cet édifice était consacré à des mystères, dont le voile ne pouvait être levé que par Cbampollion jeune.

C’était le dernier temple que je n’eusse pas visité en remontant le Nil.

De retour à Philœ , nous y séjournâmes quelques heures en attendant le pilote qui reparut en grand costume. Après mille salutations et compliments , il me raconta , par forme d’introduction au second passage que nous allions faire de la cataracte, que la veille une grande cange anglaise y avait sombré; personne ne s’était noyé , et les Arabes avaient retiré de la barque tous les effets qu’elle renfermait. Arrivé dans un chenal étroit, situé entre deux rochers où l’eau bouillonnait avec force , il se mit à crier, à trépigner comme un homme qui se croit en danger. Je reconnus que ces singeries avaient pour but de m’effrayer, et d’obtenir de moi, par là, un plus fort salaire. Aussi je ne fus point sa dupe , je pris tranquillement ma revanche en lui racontant comme quoi, ces

1*® L’OBÉLISQUE

petites ondulations n’étaient rien en comparaison de celles de la mer qui , s’élevant quelquefois aussi haut que les montagnes environnantes , venaient se briser contre les parois du navire, avec un fracas et un bruit épouvantables. Ce rapprochement mit fin à ses fausses démonstrations ; tournant ses idées d’un tout autre côté , il ne s occupa plus , pendant tout le trajet , qu’à faire à mon domestique des insinuations dont celui-ci vint me prévenir ; je fis signifier au pilote que s il continuait ses galanteries déplacées, je lui ferais administrer deux cents coups de courbache à mon arrivée à Assouan , où nous abordâmes deux heures après. Je me munis de quelques provisions , et reprenant le cours du fleuve, nous nous trouvâmes trois jours après , en vue du village de Luxor.

Démâté de ses bas mats , entouré d’un double rang de nattes et couvert de sable, le navire le Luxor présentait tout faspect d’une ruine au milieu des ruines antiques. Un observateur étranger n’ayant pas de données sur la crue du Nil , n aurait jamais pu s imaginer que cette masse de bois , éloignée du fleuve de 1 5o mètres, et échoué sur une plage élevée de 5 mètres au-dessus du niveau actuel des eaux , renfermant dans son sein un monument colossal , serait bientôt soulevée et transportée en France à travers la Méditerranée et l’Océan. Quoique préparé davance à la régénération périodique du Nil, on ne pouvait se défendre d’une certaine inquiétude, en considérant l’immense nappe de fluide que nécessiterait la production de ce phénomène.

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