‹ L'obélisque de LuxorChapitre 8 sur 22 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Considérations sur la formation du terrain de la Basse-Égypte. — Le Nil , dans les temps anciens, n’arrosait pas la vallée d’Égypte. — Opinion d’Hérodote à ce sujet. — Division géographique et politique de l’Égypte. — Impôts levés à coups de courbache. — Presse de la milice. — Du penchant au vol des Arabes. — Grues du Nil, — Fertilité de la terre d’Égypte. — Gaieté et adresse des Arabes. — Leur sobriété. — Mehemet-Ali. — Ses préoccupations guerrières l'empêchent d’organiser le pays. — Habitudes , caractère et vêtement des femmes arabes. — Cérémonies du mariage. — Aimées. — Danse de l’abeille. — Les maugrabins et les psyles. — Courtisanes.— Immuabilité du climat et des phénomènes atmosphériques en Égypte. — Son influence sur l’homme et les animaux. — Le Kamshin. — Grandeur imposante des monuments égyptiens. — Voyage à Rosette. — -Nouvelle entrevue avec Mehemet. — Crue du Nil et mise à flot du Luxor. — Son départ pour Alexandrie. — Retour en France. — Arrivée à Toulon.

Après avoir parcouru toute l’Égypte et une partie de la Nubie , il me semble que le moment est convenable pour dire un mot sur la topographie de ce pays. 11 est resserré entre deux chaînes de montagnes de grès tertiaire, dont la direction générale est N. et S. ; l’une, celle de l’E., borne l’Arabie; l’autre , celle de l’O. , la Lybie. Cette vallée étroite et tortueuse est coupée perpendiculairement à sa longueur, par deux bancs de granit qui la divisent en deux bassins distincts ; savoir : le bassin inférieur qui constitue l’Égypte proprement dite et se termine à Philœ , et le bassin supérieur ou la Basse-Nubie qui s’étend jusqu’à la cataracte de Ouadi-Alfah. L’im et l’autre bassin sont arrosés par le Nil.

Dans son cours supérieur , ce grand fleuve est formé par la réunion de deux rivières , nommées , le Nil bleu et le Nil blanc. Le premier vient du pays des Agows, et prend sa source, d’après le voyageur Bruce, dans une plaine marécageuse, et située à plus de deux milles au-dessus du niveau de la mer. Le second traverse les régions inconnues de fAfrique. Après leur jonction près àillalfay, le Nil suit son cours droit au N. O. , pendant l’espace de deux degrés du méridien ; là, il s accroît dun affluent de droite, le Tacazzé, qui vient de l’Abyssinie. Il parcourt ensuite , sans recevoir aucun tribut ni de rivières , ni d’eaux pluviales ,

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toute la Nubie supérieure. De là, il descend dans la Nubie inférieure par la cataracte de Ouadi-Alfah, et se brisant pour la dernière fois à travers les rochers qui sortent de son lit à Philœ, il gagne la belle contrée d’Égypte et vient ensuite se mêler à la mer , après un cours de plus de 600 lieues.

Aujourd’hui , comme au temps des Pharaons , le Nil fertilise toutes les terres qu’il baigne de ses eaux limoneuses. Partout ailleurs , l'Égypte ne présente qu’un sol aride et solitaire , des montagnes nues dont rien de vivant ne coupe l’uniformité , d’immenses plages sablonneuses où l’œil se perd et la pensée s’attriste.

Le principe de la fécondité du Nil est dû au limon qu’il chan-ie. Cé limon se dépose partie sur le terrain inondé , partie dans le lit du fleuve ; le reste se précipite dans la mer. Les premiers dépôts sont visibles , faciles à constater. Le sol qui vient d’être arrosé est couvert d’une couche de terre noire, dont chaque inondation augmente l’épaisseur. C’est un phénomène que personne ne peut révoquer en doute. Le sol de l’Égypte a donc nécessairement éprouvé un changement en élévation. Quant aux dépôts qui ont lieu dans le sein des eaux, il est facile de démontrer qu’ils sont la conséquence forcée des premiers. En effet, la hauteur de la crue est la même depuis mille ans. Les terres sont inondées aujourd’hui comme autrefois ; donc le lit du fleuve s’est élevé en proportion de ses rives. On peut discuter sur la plus ou moins grande épaisseur de ces couches limoneuses , mais le fait en lui-même est incontestable.

L’expérience vient d’ailleurs confirmer la justesse de cette observation. La base d’un grand nombre de monuments , tant dans la Basse , que dans la Haute- Égypte , se trouve à plusieurs mètres au-dessous du niveau du fleuve. A quelque profondeur que I on ait creusé , on a toujours olttenu une matière identique aux alluvions du Nil ; second résultat qui prouve , comme le premier , que le terrain et le ht du fleuve se sont en même temps , et dans une égale proportion , exhaussés. Pour ne rapporter que deux exemples entre mille à l’appui de ce fait, je citerai les deux colosses de Memnon , érigés sur la plaine de Gournah. Le socle de ces statues a presque entièrement disparu sous les couches du limon ; il se trouve à 5 mètres au-dessous du sol actuel, qui est cependant inondé toutes les années.

Nous avons vu que le lit d’échouage du Liixor était de niveau avec le plan supérieur du piédestal; l’inondation surmontait de 2“, 70, ce point, qui est luimême élevé de 2'”,6o au-dessus du parvis de l’édifice, en sorte que, si ce palais était déblayé des décombres modernes qui l’entourent , il serait couvert aujourd’hui par les eaux jusqu’à une hauteur de 5”,3o.

Le premier résultat démontre qu’il s’est étabh une différence de niveau dau

moins 5 mètres dans cette partie de la vallée ; et le second , que le lit du fleuve s est exhaussé à peu près de la même quantité.

Quoiquil soit impossible d assigner une date certaine à l’érection de ces monuments, si on réfléchit au nombres de siècles qui ont dû s’écouler, avant que les Égyptiens aient seulement pensé à élever ces prodiges d’architecture , on sera conduit à supposer à ces attérissements séculaires une épaisseur si considérable , quelle paraîtra exagérée à tout homme judicieux; et par suite l’on sera invinciblement amené à en conclure que la Basse-Égypte n’a pas toujours été arrosée par le Nil , que ce fleuve n y a pas constamment déposé du limon. Afin de nous rendre compte des variations survenues au régime des eaux , examinons ce qui se passe aujourd’hui à la cataracte de Ouadi-Alfah.

Au plus fort de 1 inondation, le Nil couvre entièrement les rochers qui composent la cataracte. Un mois après, on voit surgir du sein des flots les sommets graniteux les plus élevés, dont le nombre augmente en proportion de la décrue. Alors le fluide vient les heurter avec violence, les polit par le frottement , en s’écoulant a travers les intervalles qui les séparent. Ces intervalles diminuent de plus eu plus à mesure que le niveau se rapproche de leur base, où ils forment une chaîne continue qui est située à 4 mètres environ au-dessous des basses eaux. La hauteur de la crue étant de g mètres, une dépression du terrain, à i3 mètres de profondeur dans le lit en amont de la cataracte, établirait le niveau supérieur du fleuve au raz de cette digue , et l’Égypte , où il ne pleut pas , serait mise à sec. La question serait jugée, si on pouvait s’assurer qu’à cette profondeur la nature du sol est la même qu à la surface du lit ; mais cette preuve nous est acquise par l’épaisseur des dépôts (5 mètres) qui ont eu lieu àThèbes, dans un laps de temps certainement trois fois moindre que celui qui s’est écoulé depuis l’époque assignée au déluge jusqu’à nous.

Ainsi, on ne peut le nier, le Nil n’a pas toujours coulé dans la vallée d’Egypte. Il fut un temps où , arrêté dans son cours par une digue transversale , il refluait tout entier dans la Nubie , et baignait de ses eaux fertilisantes les deserts de la Lybie. Alors ces immenses plages sablonneuses , coupées par de nombreux canaux étaient couvertes d’une riche végétation, foulées par un peuple industrieux, riche et heureux, si, comme tout porte à le croire, il était mieux gouverné quaujourdhui. Cet état de choses a dû subsister jusqu’au moment, où les dépôts successifs du fleuve dans son lit supérieur, ont élevé son niveau audessus de la chaîne continue, sur laquelle s’appuient les rochers de la cataracte. Alors une partie du fluide s’est écoulée avec violence à travers les interstices qui

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les séparaient; son action incessante en a enlevé quelques parcelles et a tracé, en s’échappant, de légères ouvertures; bientôt ces sillons se sont transformés en canaux plus prononcés , à travers lesquels l’eau s’est écoulée avec une vitesse proportionnée aux pentes. Ce n’est qu’à partir de cette époque que le Nil a commencé à déposer du limon dans le bassin inférieur , en s’y précipitant de très-haut. Cette hauteur a dû diminuer graduellement, eu proportion des remblais dont chaque inondation augmente la masse ; toutefois , elle était encore très- considérable , du temps des Pharaons, puisque toute l’antiquité s’accorde à parler de la dernière cataracte , comme d’une chute prodigieuse , dont le bruit effroyable frappait de surdité les habitants du voisinage.

\ mesure qu'une plus grande masse du fluide se répandait en Égypte, la hauteur de la crue diminuait en Nubie. Par suite de cet abaissement , les plateaux les plus élevés ont cessé d’être inondés , tandis que les terrains bas de l’Égypte étaient arrosés et s’élevaient progressivement. 11 y a donc eu aussi dans la fertilité des deux pays succession de variations qui ont été occasionnées par celles du fleuve , et qui ont amené par degré la fertilité et la civiliation dans le pays inférieur. Abandonnant des plateaux devenus incultes parle retrait des eaux, 1 homme est descendu en Égypte, oii il obtenait sans eflbrt d’une terre vierge des récoltes sans égales. Il suivait le cours du Nil dont les conquêtes s’étendaient dans cette vallée spacieuse , qui vit naître Tbèbes et ses monuments. A une nature inerte , succéda un pays magnifique et cultivé par un peuple qui grandissait peu à peu , tandis que le bassin supérieur s’appauvrissait. C’est à l’époque où une partie de la Lybie était encore florissante qu il faut rapporter les guerres , qui éclatèrent entre les habitants de ces deux contrées. Alors ces armées nombreuses dont parle la tradition ont pu se transporter d Égypte en Nubie, et réciproquement. Aujourd’hui, il serait impossible défaire subsister des troupes ou de les mettre en mouvement , au milieu de ces vastes déserts.

Telles sont les conséquences où nous conduit 1 inspection des lieux, conséquences applicables aux bassins supérieurs jusqu’à la limite des pluies , puisque les mêmes causes y ont produit des changements analogues dans le régime des Gcïux. Nous devons donc conclure .

.<■ Que l’homme a suivi de bassin en bassin les atterrissements du Nil, qui font conduit d’abord en Nubie, où le fleuve était arrêté dans son cours par une digue transversale ;

2” Qu’à cette époque, lÉgypte privée d'eau douce, était en partie, smon en totalité , couverte par la mer et complètement stérile ;

5° Que le Nil s’étant ouvert un passage à travers la cataracte, a ensuite déposé

dans cette vallée une masse considérable de limons , qui , à la suite des siècles , sont sortis du sein de l’onde, et ont ainsi formé des terres fertiles dont les Nubiens se sont emparés.

Telle est forigine de l’Égypte et du peuple , qui a laissé après lui un si longretentissement. Cette origine est coniirmée par les récits que firent les prêtres de Sais à Hérodote, par les propres observations de cet historien (i), par le témoignage d’un grand nombre d’auteurs anciens qui ont pensé que les institutions égyptiennes venaient de l’Ethiopie , et par les peintures qui nous représentent des hommes de cette ancienne race. Nous terminerons cet aperçu géologique par quelques observations sur le sol de la Thébaïde, que nous avons examiné avec une attention particulière.

L’élévation des terres rapportées est plus considérable sur les rives que dans la plaine. Un plus long séjour de beau sur les bords doit nécessairement augmenter en proportion la quantité de limon déposée. Cette masse d’alluvions, dont se compose le terroir de la Thébaïde , est traversée en divers sens par des liions sablonneux , ils forment autant de canaux par où l’eau filtre à travers champs , en dissolvant les sels dont ils sont imprégnés. Une partie du liquide est absorbée par le limon et l’excédant se dirige d’après les lois ordinaires des fluides. On conçoit , d’après cela, que plusieurs filons sablonneux peuvent concourir à un point unicpie trèséloigné du Nil, et former dans un espace moins élevé que le niveau d’alimentation, ces réservoirs d’eau que l’on rencontre dans le désert et sur la route de Cosseir. Les faits suivants viendront à l’appui de cette opinion. 11 existe derrière le temple de Luxor une excavation , qui paraît avoir été creusée de main d’homme ; on suppose même que c’était un ancien étang qui recevait l’eau du fleuve par un canal à ciel ouvei’t, dont il n’existe plus aucune trace. Actuellement le liquide y pénètre par infiltration et suit les variations du Nil. 11 en est de même de celui de Karnac, distant du fleuve de deux milles; l’eau qu’il renferme est toujours saumâtre, mais à un degré moindre tpre celle des puits de Cosseir, conséquence du phénomène que nous avons admis ; car la quantité de sel en disso-

(1) Les pretres de Sa'is dirent à Hérodote que du temps de Mœris , premier pharaon, toute l’Égypte, à l’exception du nome de la Thébaïde , n’était qu’un marais ; qu’alors il ne paraissait rien des terres qu’on y voit au-dessous du lac Mœris , quoiqu’il y ait sept jours de navigation depuis la mer jusqu’au lac. Tout homme judicieux, ajoute cet historien, verra qu’il en est de même de tout le pays qui est au-dessus du tac jusqu’à trois journées de navigation.

Sous le roi Mœris , une crue de huit coudées suffisait pour arroser Memphis , et 900 ans après il en fallait au moins quinze. (Larcher, traduction d’Hérodote.)

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lution doit, toutes circonstances égales, être proportionnelle à l’espace parcouru par le fluide , avant de se manifester à la surface du sol. C'est par suite de ces infiltrations, que des blocs de granit qui ne sont pas atteints par l’inondation, sont cependant détériorés par faction mécanique du natron , dont les eaux sont imprégnées. Ce sel se trouve en abondance dans tout le terroir de la Thébaïde, jusqu’à une profondeur de 5o centimètres.

Les Arabes cultivateurs distinguent parfaitement les filous sablonneux du limon du fleuve. A l’époque des basses eaux , ils sèment des pastèques sur la dernière lisière de la rive mise à découvert. Me promenant un jour entre les bords du fleuve et l’étambot du navire, j’aperçus un fellah qui prenait possession de ce terrain pour l’ensemencer. Je remai-quai, qu’après avoir sondé de mètre eu mètre, il négligeait à dessein de placer des graines dans quelques-uns de ces puits moins profonds que les autres. Je lui en demandai fexplication. 11 me répondit: «Ceux- " là sont mauvais; si je creusais un peu plus, le liquide surgirait immédiatetnent. » Tu vois que je suis tombé sur un filon de sable qui donne passage à l’eau. » Je ne m’étendrai pas davantage sur les propriétés du sol de fÉgypte : elles n’entrent pas nécessairement dans le cadre que je me suis tracé , et je dois laisser à des esprits plus versés dans la géologie , le soin de tirer de l’observation exacte des lieux , des conséquences plus complètes et plus intéressantes.

Revenu au milieu des Arabes avec lesquels je vivais depuis si longtemps, je continuai à étudier la forme de leur gouvernement , à observer la régularité et la variété des saisons, la fécondité du sol, les habitudes des naturels, les aliments dont ils se nourrissent, leurs rapports sociaux, leurs travaux, leurs amusements, etc.

L’Égypte est divisée en sept gouvernements, quatre dans la Basse-Égypte, un dans la moyenne, deux dans la Haute (i). Chacun de ces gouvernements , confié à un Turc qui prend le titre d’excellence, est subdivisé en plusieurs mamouriés, les mamouriés en nazheras, les nazheras en villages principaux auxquels sont subordonnés d’autres villages.

Ce vaste territoire de fÉgypte, et les propriétés qui le couvrent, et le Nil (jui le traverse , et les habitants qui le peuplent , tout cela appartient en toute propriété au Pacha , tout cela est à sa pleine et entière chsposition ; le commerce est exclusivement entre ses mains ; l’idée de la propriété individuelle n’existe pas

(1) On leur donne aussi le nom de Sacd ( Haute -Égypte ) , Bahari { Basse-Egypte ) , et P' ohtani { Egypte moyenne ).

clans le pays; chaque gouverneur exerce au nom de S.-A. l’autorité suprême, et transmet ses ordres, par des courriers à dromadaire, aux diverses autorités turques. Les chefs des villages seuls sont Arabes et répondent de l’exécution ; ce sont les éditeurs responsables.

Chaque fellah est tenu de payer un droit de capitation , un impôt proportionné à 1 étendue du sol qu’occupe sa maison ; il est soumis à des corvées en nature et obligé de cultiver et de semer, d’après les ordres qu’il reçoit, un certain nombre de fœddams de terre. Il lui est alloué pour ce dernier travail une partie proportionnelle de la récolte. Au règlement de compte , l’agent du pouvoir lui prouve par des arguments irrésistibles qu’il na rien à réclamer pour son droit; qu’au contraire, il est redevable au gouvernement pour les distractions qu’il a faites, et qu en outre il n’a pas acquitté toutes les charges du Miri. Le malheureux retourne les mains vides dans son village, s’estimant trop heureux d’avoir échappé à la fatale courbache; tel est le sort des infortunés descendants des Égyptiens, que la tradition des coups de bâton dont les Pharaons payaient les gigantesques travaux de leurs ancêtres , semble s’être encore plus fidèlement conservée que les sphinx , les obélisques et les pyramides.

Si cet Arabe cultivateur a eu quelques relations avec les Européens, soit en qualité de manœuvre, soit comme domestique, les agents turcs s’informent de ce qu il a pu gagner jour par jour, et dès ce moment ils le harcèlent , ils le traquent comme une bête fauve. C’est en vain que l’Arabe ira enfouir son argent dans les tombeaux ou le confiera aux entrailles de la terre, l’inexorable mamour parviendra sous mille prétextes à le lui extorquer. On commence d’abord par exiger qu il paye les impositions arriérées de ses parents ; si cet acquittement n’absorbe pas entièrement la somme qu’on lui suppose, on le fait rançonner pour celles de ses amis; s’il refuse de satisfaire; après trois sommations faites à quelques jours d intervalle, les satellites du mamour le couchent le ventre contre terre, lui relèvent les jambes verticalement et lui maintiennent, au moyen d’un bâton attaché par une chaîne contre ses talons, la plante horizontale; deux individus soutiennent les extrémités du bâton et un troisième se met à cheval sur son cou, afin de 1 empêcher de remuer. Dans cette position , on le somme de nouveau ; s’il persiste , le bourreau , armé d’une courbache , lui en applique des coups redoublés sur la plante des pieds. Bientôt le sang ruisselle et les bourreaux ne répondent aux cris de la victime que par ces mots : A t felhous , donne de l’argent ! La scène s’anime de plus en plus, les plaintes et les douleurs du patient ne font qu’exciter la fureur des exécuteurs; les coups se succèdent avec plus de rapidité, jusqu’au moment où

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l’Arabe, ne pouvant plus résister à la violence des tourments, pousse un gros soupir et lance à terre, par un mouvement convulsif, les pièces d’or qu’il tenait cachées dans sa bouche (i).

Cette conduite du fellah qui apporte son argent et se laisse fustiger avant de le donner, présente une contradiction apparente. Cependant elle s’explique par des considérations assez simples. Passionné du désir de conserver son or, le fellah se flatte de résister à la torture et de convaincre , par sa résignation absolue , qu’il ne possède rien. D’un autre côté, il craint de ne pouvoir endurer jusqu’au bout les douleurs auxquelles il s’expose; il se réserve ainsi la faculté de racheter le restant de sa vie, si les souffrances deviennent intolérables; il est naturellement patient et quelques-uns réussissent à lasser leurs bourreaux. Celte résignation connue est souvent la cause que des malheureux , dénoncés par de faux rapports , sont misàfépreuve bien qu’ils ne possèdent pas un para.

Voici un fait que je puis certifier, j’en ai acquis la preuve positive; il s’est passé pendant notre séjour à Luxor.

Le gouvernement a coutume d’abandonner la récolte des dattes aux fellahs, moyennant une redevance. A la suite de levées d’hommes faites dans la Haute- Egypte, un bouquet de palmiers quitte portait pas , cette année, une seule datte, se trouvait sans exploitateur. Le mamour instruit par ses agents , qu’un écrivain arabe était employé par les Francs et recevait une solde journalière, se mit de suite en devoir de la lui soutirer. Il le lit appeler, lui présenta sa main à baiser, le combla d’éloges, loua jusqu’à f exagération son zèle et son activité , et lui annonça , qu’en récompense de ses services, il lui concédait le fermage du bouquet de dattiers. L’écrivain hésite et finit par balbutier un non. A ce mot, le mamour s’emporte, lui reproche avec amertume de refuser un cadeau du chef de la province et s’écrie en fureur : Qu’on apporte les courbaches. L’Arabe pâlit , porte à ses lèvres les mains de son maître , le remercie de sa bonté et dépose à ses pieds le prix exigé.

Les Turcs eux-mêmes ne sauraient entièrement se soustraire à la rapacité des gouverneurs ; depuis dix-huit mois , les soldats chargés de la police , qui habitaient Lu.xor , n’étaient pas payés; ils avaient vendu pour vivre une partie de leurs habillements et de leurs armes ; poussés, enfin , par la nécessité, ils tâchaient d’extoi-quer aux malheureux fellahs les denrées qu’ils avaient pu soustraire à leurs tyrans ; c’est ainsi que les Arabes ont à subir les vexations, que font peser sur eux

(1) Diodore de Sicile dit : n Que les Égyptiens se croyaient dupes de payer ce qu’ils devaient , avant d’être battus pour y être contraints. »

tour à tour, les soldats, les chefs de villages, les préposés à la police, lesnazhers, les mamours , les gouverneurs , et tous les domestiques attachés à leur service.

C’est avec la même dureté qu’on lève les recrues pour l’armée; il n’y a pas en Égypte de tirage au sort; chaque village est tenu de fournir un certain nombre d’hommes. Des cawas se transportent dans les maisons indiquées par le chef du bourg , saisissent les conscrits, et pour s’assurer de leur personne, leur mettent des espèces de menottes qui leur pressent les deux pouces. On les réunit ensuite dans le village le plus peuplé ; lorsqu’ils sont en nombre suffisant pour former la charge d’une barque, on les expédie au Caire. Ce départ, comme on le pense bien , donne lieu à une scène de désolation ; les mères , les sœurs , les parents , se rassemblent autour d’eux , poussent des gémissements , s’arrachent les cheveux , leur adressent en sanglotant les derniers adieux. Impassibles à ce spectacle qu’ils n’ont pas même l'air d’apercevoir, les Turcs , pendant ce temps , font filer dans la barque leurs nouvelles recrues et appareillent pour la Basse-Égypte.

Nulle population , au reste, n’a plus de répugnance pour le service militaire et n’emploie plus de ruses pour s’y dérober. Ce n’est souvent qu’avec des peines inouies , que les agents , chargés de lever les recrues , parviennent à compléter le nombre de soldats exigé.

Lorsqu’il s’agit d’exécuter quelques travaux extraordinaires , lesquels consistent principalement à déblayer les canaux de dérivation , l’autorité procède par une sorte de presse , faite dans un rayon de huit à dix lieues : hommes, femmes , enfants, tout est amené sur le chantier , et , bon gré malgré , il leur faut travailler la plupart du temps sans instruments ni outils; force leur est, à proprement parler, de gratter la terre avec les mains. Des cawas, préposés à leur surveillance, les empêchent de s’éloigner ; le chef de chaque bourgade est chargé de leur apporter à manger; mais comme il n’a presque jamais les moyens suffisants, les parents des manœuvres, qu’on a laissés en petit nombre dans les habitations , y suppléent. Ceux qui n’ont rien meurent de faim à la peine. J’ai vu un de ces malheureux, travaillant à un canal près de Luxor, qui depuis huit jours ne se nourrissait que de joncs ; il ressemblait à nn spectre ; à côté de lui se trouvait une femme enceinte et trois petits enfants , de l’âge de quatre à cinq ans, exténués de fatigue et de faim.

Doit-on, après cela, s’étonner que l’Arabe soit généralement méfiant, soupçonneux , voleur , insoucieux de l’avenir ; qu’il cherche à se couvrir de la livrée de la misère , afin d’échapper aux scènes douloureuses dont nous venons de parler ? Le dénoncer comme possesseur de quelque argent, c’est lui ménager la certitude d’une série de vexations et de tortures, qui ne se terminent que lorsqu’il a livré à

ses oppresseurs jusqu’à son dernier para. Les vices qu’on reproche aux Arabes ne leur sont pas naturels : ils sont la conséquence de l’administration inepte et brutale à lacpielle ils sont soumis. Et, par exemple, chercheraient-ils à Truster l’autorité de ses droits , s’ils n’avaient pas sans cesse à redouter les rapines des agents subalternes ; enfreindraient-ils les ordres de l’autorité supérieure , si ces mêmes agents ne les leur notifiaient sans cesse à coups de bâton ?

Ce qui m’est arrivé, pendant les premiers jours de nos travaux, vient à l’appui de cette opinion. On avait enlevé la masse ( sorte de marteau ) et deux ciseaux que notre tailleur de pierre avait laissés sur le socle de l’obélisque. Le nazher prévenu de cette soustraction, promit de les faire retrouver. Quatre jours après, ne les ayant pas reçus , je lui fis signifier que j’allais en donner avis au gouverneur du Said , par un courrier à dromadaire. Le nazher me supplia d’attendre jusqu’au lendemain. C’est alors qu’il mit en œuvre les grands moyens. Tous les habitants qui occupaient les maisons bâties autour de l’obélisque , furent assemblés et soumis à la fatale courbache. Averti de ce qui se passait, je me rendis sur les lieux et sollicitai avec instance , qu’on suspendît ce cruel traitement. Le nazher me fit observer que la punition n’avait porté que sur les plus malheureux ; qu’il fallait nécessairement l’infliger à l’un des principaux habitants, me laissant la faculté d’en arrêter le cours. Au deuxième coup, je demandai grâce et les individus furent conduits en prison. A peine étaient-ils renfermés , qu’un Arabe accourut à perdre haleine et déposa la masse et les ciseaux (|u’il avait trouvés, disait-il, en dehors du village. Depuis ce moment, les Arabes, bien convaincus de l’eflicacité de la protection que nous accordait le pacha , n’ont pas soustrait la moindre parcelle de notre matériel disséminé sur toute la plage. Ils nous rapportaient jusqu’aux têtes de clous.

11 n’existe pas parmi eux d’état civil; l’âge d’un individu demeure inconnu. Si on les interroge à ce sujet, ils citent quelques circonstances , quelque événement remarquable, auxquels ils rattachent approximativement une époque de leur vie; l’enlèvement de f obébsque , par exemple , servira de date à un grand nombre d’entre eux.

Le climat de la Haute-Égypte n’est point variable comme en Europe ; à fexception des jours où souffle le khamsin (vent du sud), le ciel est toujours pur et serein; jamais on n’aperçoit le plus petit nuage; l’air y conserve une complète sécheresse ; c’est sans doute à cette absence de vapeur atmosphérique cjue l’Égypte doit la conservation de ses monuments : il en est dont les couleurs, à l’exception du rouge qui est fortement adhérent, s’enlèvent au toucher; et

cepeiidant elles ne sont nullement altérées. Sous un pareil climat, ou n’est jamais en doute sur l’état de l’atmosphère ; on peut compter sur la continuité d’un travail du lever au coucher du soleil , et calculer avec une exactitude rigoureuse, l’époque de l’entier achèvement d’une opération. Cependant nous avons été témoins d’un changement momentané dans l’ordre que la nature a lixé imperturbablement en Egypte. Une pluie abondante tomba pendant une partie de la nuit : quelques heures de plus , c’en était fait des habitations de Luxor , du moins de celles qui ne sont construites qu’avec du limon , elles auraient été délayées et liquéfiées.

Le Nil met un intervalle de six mois à croître et à décroître. L’augmentation commence à Thèbes , dans les premiers jours de juin. L’eau perd d’abord peu à peu sa transparence; on remarque ensuite de légères oscillations. Quelques jours après , elle prend une teinte verdâtre et la crue devient sensible ; plus tard , la couleur passe au rouge foncé ; la vitesse du courant augmente et les eaux charrient des masses de mousses. Le Nil , dans la Thébaïde, monte de 8 à 9 mètres. Le mouvement d’ascension a lieu sans trouble , sans agitation , sans produire aucun bouleversement des terres. Ces phénomènes qui n’appartiennent qu’à ce fleuve , lui ont fait donner le nom de Sage. Avant que les eaux aient atteint leur maximum , on ouvre les canaux de dérivation pour faciliter et étendre l’inondation. C’est une époque mémorable que l’on désigne dans le pays sous le nom d’ouverture du calice, et qui, pour les Egyptiens, est toujours le signal des réjouissances et des fêtes (i).

Communément tout le terrain n’est pas couvert par le Nil ; la portion restée à sec s’humecte par infiltration. La hauteur du fleuve au-dessus du sol dépendant d’une multitude de circonstances, ne peut pas être déterminée exactement. Elle est d’environ de 20 à 3o cent, sur la plaine de Thèbes. Le débordement périodique du fleuve fixe invariablement l'époque des travaux agricoles , qui ne sont pas trèspénibles, la terre n’exigeant pas, comme en Europe, de grands aménagements préparatoires. Tout se réduit à semer et à recouvrir la graine. La première partie du sol mise a découvert à la fin de novembre est ensemencée de fèves; la deuxième partie, laissée à sec en décembre, est destinée au froment, à l’orge, aux pois pointus et aux lentilles. En février, on mange des fèves fraîches et en mai des pois pointus. La récolte du blé et de l’orge se fait en mai et juiti ; celles des lentilles et pois pointus dans le mois d’avril. C’est aussi l’époque de la floraison des dattiers.

, (1) Du temps des Pharaons , c était l’époque de la floraison du lotus; cette plante exprimait, chez les , l'inondation, et sa fleur, qui ressemble à un calice , était remblème de l’entrée du !Nil dans les

canaux.

LOBELISQUE

On suspend aux branches de chaque palmier femelle des fleurs mâles bien développées, qui fécondent les pistils du premier. Le doura, principale nourriture des Arabes, et le maïs, sont mis en terre, en juillet et août, sur des terrains non encore inondés, et recueillis en octobre et novembre. La culture et la récolte de l’opium ont lieu en mars et avril. La berge du fleuve , mise à découvert en avril et mai, est considérée comme un terrain libre , vu le court intervalle qui sépare le moment du dessèchement de celui de l’inondation suivante. 11 est en conséquence abandonné aux fellahs , qui y sèment à volonté des pastèques , des concombres , des ognons , de la chicorée. Cette culture exige très-peu de main-d’œuvre. Le fellaii debout fait un trou dans la terre avec un bâton armé d’un fer de lance, et y dépose la graine qu’il recouvre avec le pied ; cette récolte est terminée dans fespace de deux mois , seul temps pendant lequel le terrain reste à sec ; presque toujours les cultivateurs sont obligés de se mettre à l’eau pour recueillir les fruits.

On cultive aussi en Égypte findigo, la canne à sucre , le riz , le coton , le lin , etc.

Au reste , les denrées ne sont pas dans les mêmes proportions chaque année. Elles sont soumises à l’arbitraire età la spéculation du gouvernement, qui ordonne de consacrer une plus ou moins grande partie de terrain à tel ou tel produit , suivant les avantages qu’il espère en retirer.

La terre d’Égypte est éminemment fertile. Le principe de sa fécondité consiste dans le limon déposé par le Nil ; cette terre végétale , noire tant qu’elle conserve de l’humidité, devient, lorsqu’elle est exposée au soleil pendant quelque temps, identique avec le sable; j’ai eu l’occasion défaire plusieurs fois cette observation: des pans de montagnes , taillés en talus , présentaient à 1 œil le moins exercé des couches successives de limon et de sable; quelques jours après, la teinte était uniforme, et sans les repères, il m’aurait été impossible de les distinguer. Il paraît que les particules végétales se détachent du sable par l’effet de la chaleur, et se réduisent en poussière que le moindre vent dissipe dans l’espace.

A l’occasion de la fertilité , je citerai ce qui est arrivé à fexpédition même. J’avais fait entourer d’un mur de clôture, un petit terrain consacré à la culture des légumes. Ou y sema des graines d’Europe qui nous étonnèrent par la rapidité de leur croissance. Au bout de neuf jours , nous avions des radis qu’il y avait nécessité de consommer promptement, car treize jours après ils étaient en fleurs. 11 en était, relativement, de même des choux-fleurs, des oignons, auxquels il fallait tordre la queue, afin de les empêcher de monter. Un carré de haricots, de tomates, d’aubergines suffit pour la consommation de fétat-major et des autorités du pays. Nous avions beau en cueillir, il en repoussait toujours. Enfin , une ba-

DE LÜXOR.

guette de figuier de la grosseur d’uii pouce , enfoncée à la porte du jardin , devint, au bout dun an, un arbre couvert de fruits, dont le diamètre à ferabrancbement était de lo à 12 centimètres.

D après les détails c|ue nous avons donnés sur le régime dur, brutal, féroce du gouvernement turc, on est étonné de trouver encore dans le peuple égyptien de la gaieté, de 1 esprit, une adresse incroyable et une grande aptitude pour les arts. Les résultats obtenus par moi-même et dont j’ai déjà parlé , constatent la vérité de cette assertion et témoignent des qualités natives des Arabes. J’ai vécu avec eux presque en familiarité; je lésai vus et étudiés pendant les quatre saisons qui ramènent à peu près toutes les circonstances de la vie d’un homme, eu égard aux diverses périodes de son existence. Que de ressources , quelle surabondance de moyens, ils trouvent en eux-mêmes! Certes, il ne faudrait pas un grand nombre d années pour les amener à un haut point de civilisation. Tous les arts feraient dans ce beau pays des progrès immenses, si l’agriculture y était encouragée et protégée par une administration sage et éclairée. Les terres 1 éminemment fertiles , distribuées en propriétés aux habitants, rapporteraient cent fois plus, et Melieniet-Ali décuplerait ses revenus. 11 n’en retire annuellement, bien quil en soit le seul véritable propriétaire, que le cinquième de la production ; une partie est gaspillée par le peuple, et le reste volé par les autorités subalternes, qui exercent, comme je viens de le dire, toutes sortes de vexations sur les misérables fellahs. Les Turcs qui trouvent leur compte à faire exploiter le pays par un troupeau d’esclaves, objectent que ces malheureux, par cela seul qu ils ont peu de besoins, se borneraient à cultiver quelques arpens de iloura, nécessaires à leur existence. C’est une assertion contre laquelle nous élevons la voix de toute la force que peut donner une longue et sérieuse observation, et une conviction profonde : les Arabes aiment avec passion l’argent qui, chez eux comme chez les autres peuples, procure les jouissances de la vie et les objets de luxe. Ils recherchent toutes les occasions d’en accpiérir. Je les ai vus, sous le ciel brûlant de la Nubie, faire quinze à vingt lieues par jour, pour un modique salaire qu’ils destinaient à l’achat d’un tarbouche. Dans d’autres circonstances, ils couraient, pendant plusieurs heures à travers la plaine, dans l’espoir d’y trouver quelques plantes de tabac. Pour une tasse de café, ils auraient traversé le désert. N’est-il pas évident, d après cela, que ces hommes se livreraient avec ardeur à des travaux qui leur donneraient le moyen de satisfaire des besoins, qui grandiraient avec leur bien-être? Le vice-roi connaît parfaitement la situation de son royaume ;

1 incapacité et le caractère des employés turcs qui exercent le pouvoir sous sa

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domination. Mais préoccupé cpi’il est de fonder sa puissance politique, et de la faire accepter au dehors , il lui est difficile , il faut le reconnaître , de s occuper activement de l’organisation intérieure du pays : à ceux qui lui en signalent les lacunes ou les vices, il lui est souvent arrivé de répondre : « Que voulez-vous que je fasse! Je suis seul; plus tard, on verra » . S. A. méditait à cette époque la conquête de la Syrie, ou plutôt celle de sa propre indépendance, et ce moment n’était pas favorable pour bouleverser l’administration intérieure. Une semblable révolution lui eût infailliblement attiré la haine de tous les hommes en place, et eût ajouté aux difficultés que déjà il avait à vaincre. Espérons que Mebemet-Ali, dont le génie a devancé son siècle, qui ambitionne de figurer dans l’histoire à côté de Pierre le Grand, et même de le surpasser, ne tardera pas dénianciper un peuple qui n’attend que des lois et une organisation sociale pour se placer, sous le rapport de l’industrie, de lagriculture et des arts, au niveau des peuples les plus avancés de l’Europe.

Je terminerai le récit de cette excursion jiar quelques détails sur les mœurs et les habitudes des Arabes : s’ils pèchent par le défaut de coloris, tlu moins auront-ils le caractère de vérité, qui est si nécessaire pour faire apprécier un peuple peu connu.

L habillement des hommes se borne à un simple caleçon et une chemise de coton; les moins misérables couvrent leur tête d’un turban ou dun tarbouche rouge; les autres d’une espèce de calotte blanche qu’on nomme taki.

Les femmes qui paraissent en public, portent aussi un caleçon et une chemise semblable à celles des hommes ; et sur la tête un grand mouchoir c[ui descend par derrière jusqu’au bas de la jambe, et dont les pointes saisies avec les dents cachent leur figure. Les filles et les garçons, jusqu’à l’àge de jiuberté, sont entièrement nus. Le sexe est bien conformé, les épaules larges , la figure très-régulière et très-expressive, les dents fort blanches; des yeux étincelants , d’un beau noir, protégés par de longs cils qui rayonnent autour comme des pinceaux, les seins plus séparés et plus prononcés que dans les femmes d Europe. Les femmes d’Égypte se peignent les lèvres en bleu foncé, et souvent sur la partie qui les sépare du menton , est représenté le signe qui caractérise leur sexe. Leur démarche est fière, leste, élégante, et il est impossible de porter avec plus de grâce un fardeau sur la tète ou un petit enfant à cheval sur les épaules. Je peins ici les Thébaines, les Nubiennes sont loin de partager les mômes avantages physiques. Elles sont laides, sales, les traits delà figure très-prononcés, et 1 enduit dont elles pommadent leurs cheveux, exhale une odeur très-désagréable. Le corps de 1 Eg)'ptien n’olfre rien qui le distingue d’une manière sensible de celui des Européens.

On en trouve de toutes tailles, de plus ou moins bien conformés; leurs yeux sont comme ceux des femmes, très-vifs, très-animés et d’un beau noir. La couleur de la figure est également basanée.

La cotjuetterie n’est pas un sentiment étranger aux femmes arabes. Elles sortent constamment couvertes ; les jeunes , à l’approcbe d’un Européen , tout en ayant l’air de cacber leur figure avec plus de soin , trouvent dans ce mouvement fictif le moyen de se montrer. Elles aiment aussi beaucoup la causerie. Obligées de rester chez elles pendant toute la journée, elles vont le soir puiser dans le Nil avec des vases nomméspallas, qu’elles rapportent à la maison. Ces vases sont trop lourds, pour qu’une femme puisse les placer elle-même sur la tête; l’beure arrivée, elles s’assemblent sur les bords du fleuve en deux ou trois groupes; et sous prétexte de s’entraider, elles passent un temps très-long à babiller, ce qui paraît être un grand plaisir pour elles. Si le Nil a cru dans le courant de la journée, elles entonnent pendant quelques minutes des chants religieux. Au moment du départ, elles attendent que chacune ait repris sa charge et s’acheminent lentement vers leurs demeures, en continuant leur caquetage. Dans cet état, les jeunes femmes sont admiralsles ; leurs belles proportions , leur tenue gracieuse et élégante, le léger vêtement qui voile à peine des formes éclatantes de pureté et de fraîcheur, rappellent par une délicieuse réalité, ce que l’imagination et l’art peuvent se figurer de plus parfait.

Quant aux habitudes et au caractère particulier des femmes égyptiennes, comme elles se croient créées uniquement pour servir aux plaisirs des hommes et leur êti'e agréables, leur plus ardent désir est de devenir l’épouse d’un homme assez riche. Turc ou Arabe, qui puisse les tenir renfermées. Les femmes auxquelles éeboit cet heureux privilège, forment une catégorie à part. Le maître quelles se sont ainsi donné , prend tous les moyens imaginables poulies] mettre dans fimpossibilité de le tromper; elles ne sortent que très-rarement et encore sont-elles complètement voilées par deux ou trois pelisses percées de deux trous seulement, qui leur permettent à peine de voir devant elles; mais il en est là comme partout ailleurs, des verroux et des grilles : elles trouvent encore le moyen de s’émanciper au moins une fois l’an; le jour de la fête des morts, elles ont fait admettre comme principe religieux quelles devaient aller seules au cimetière, pour rendre hommage à leurs parents et amis décédés. Ce jour-là, liberté tout entière; et il en est peu, dit-on, qui n’en abusent pas.

Les cérémonies du mariage présentent quelques pratiques assez curieuses cjue

‘3- L’OBÉLISQUE

je crois devoir rappeler. Et d’abord , parmi les Arabes , la grande question de la dot reçoit une toute autre solution que parmi nous ; au lieu de marchander sa fiancée, le futur donne aux parents de la fille une valeur en argent, en denrées ou en bestiaux , et s engage devant le cadi , en cas de répudiation , à lui payer , par forme de dédommagement , une somme déterminée. Ces conditions acceptées de part et d autre, ou célèbre pendant plusieurs jours les approches du mariage. Une espèce de fourneau fi.xé au bout d’une perche , et dans lequel on a placé des morceaux de bois allumés , s’élève devant la porte de la maison du fiancé , en guise d illumination et en signe de réjouissance. On se livre à différents amusements ; on tire des coups de pistolet , et les aimées exécutent plusieurs danses qui font les délices des assistants. C’est la mère qui, en présence de quelques parents, déchire elle-même le réseau virginal de sa fille ; le linge qui a servi à cette opération est porté en triomphe dans les rues du village, et placé comme un étendard à la fenêtre de l’épouse promise. De son côté , le jeune homme est dépouillé de ses habits et lavé à 1 eau chaude avec du savon. Cette toilette terminée , les deux époux sont définitivement réunis, il ne faut voir, dans ces pratiques, que l’expression grossière et barbare , mais respectable au fond ( et c’est pour ce motif que nous les avons rapportées), de l’importance qu’attachent les Arabes à la pureté des mœurs; elles n’empêchent cependant pas qu’il ne se glisse, dans ces observances morales, certaines supercheries auxquelles l’affection maternelle se prête quelquefois.

J’ai parlé des aimées. On sait que l’on donne ce nom à des danseuses de profession, sorte de bayadères nomades, toujours accompagnées d’un ou deux hommes et de quelques vieilles femmes, qui jouentd’un violon à trois cordes et d’un tambour de basque. Elles vont ainsi donnant pour de l’argent des représentations dans les maisons particulières. Leur danse , leur jeu , leurs mouvements sont extrêmement lascifs, variés avec art, et peignent avec beaucoup d’adresse tout ce que peut imaginer la passion la plus effrénée. L’aimée tient dans ses doigts deux petites cymbales en cuivre de la grosseur d’un écu de six livres. Elle chante et danse quelquefois pendant toute une nuit. La quantité d’eau-de-vie qu’elle boit alors est incroyable ; elle ne pourrait la supporter, si une agitation continuelle n’en facilitait la transpiration.

De toutes les sortes de danses que j’ai vu exécuter aux aimées, je me bornerai à rappeller quelques traits de celle quelles nomment danse de ï abeille.

L aimée se présente revêtue d’un caleçon, d’une jupe par-dessus, d’un spincer et d’une ceinture; la tête couverte d’un grand voile qui descend jusqu’au bas de la jambe. La musique se fait entendre , l’artiste commence à danser et à chanter en

agitant ses cymbales. C’est une espèce d’entrée qui n'a aucun rapport avec la scène jn’incipale. Les premiers mouvements sont languissants. La figure de l’aimée est inanimée ; elle marche plutôt qu’elle ne danse. Ce préambule dure à peu près un quart d’heure ; bientôt elle croit entendre le bourdonnement d’un insecte qui voltige dans la salle ; elle prête l’oreille , regarde , feint de le chasser , continue ses pas et annonce ensuite par un cri douloureux quelle est poursuivie par une abeille. Alors les deux joueurs d’instruments et ses compagnes se rapprochent en criant à tue tête : Ak-ako ! la voilà, la voilà! Ses mouvements deviennent beaucoup plus vifs; l’aimée redouble ses plaintes, porte ses mains sur son corps, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, tourne et retourne dans tous les sens. Sa figure s’anime ; des éclairs brillent dans ses yeux noirs et roulants ; en proie à de violentes douleurs, elle s’accroupit, s’enveloppe de son voile, se roule par terre ; tantôt poursuit le cruel animal qui la pique , tantôt cherche à lui échapper en prenant la fuite. Des exclamations réitérées , les plaintes les plus vives se mêlent aux clameurs des assistants , ak-ako , qui frappent en cadence dans leurs mains ; le mouvement de la musique s’accélère de plus en plus ; le tambour de basque et le son perçant des castagnettes accompagnent les mouvements désordonnés de l’aimée. Epuisée de fatigue , la voix éteinte , on n’entend plus que les cris aigus de ses compagnes : Ak-ako embeillaho : la voilà , la voilà l’abeille! Le supplice qu’elle endure est insupportable. Enfin, elle perd toute retenue; elle se débarrasse de son voile ; ses cheveux tombent en désordre sur ses épaules , mais le cruel animal persiste; il continue à la percer de son aiguillon; il s’est réfugié sous la ceinture; elle l’arrache avec violence ; il passe sous le spincer , sous la robe , mêmes transports, même fureur, tout est rejeté; enfin sous le caleçon , dernier refuge de la pudeur;

1 aimée y porte la main , et , partagée entre deux sensations , elle abandonne ce dernier vêtement et tombe évanouie sur le parquet. Un voile , lancé avec adresse et agilité par la matrone, cache à l’instant la nudité de la danseuse.

L Arabe consomme peu; sa nourriture et son habillement ne coûtent que I â fr. par an ; trois petits pains de doura de la largeur de trois pièces de 6 livres , suffisent pour ses repas journaliers. Les plus industrieux y joignent des pastèques, des concombres, de la chicorée, quelques dattes, des ognons, et , ce qui est leur plus grand régal , des lentilles rouges. Dans la saison des pois pointus , afin d’économiser le doura , ils se traînent dans les champs et enlèvent quelques poignées de ce légume, qu’ils mangent avec une grande avidité. La vie de l’Arabe est trèsmonotone ; il se lève avec le soleil et se couche peu après sa disparition. Son état habituel , et celui qu’il affectionne le plus, c’est l’oisiveté : à certaines époques de

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l’année, il travaille, il est vrai, à la culture des terres; mais c’est sans ardeur et sans zèle. Ce n’est pas que l’Arabe soit incapable de faire preuve à l’occasion d’une grande activité; on doit bien plutôt attribuer cette nonchalance au peu de fruit qu’il retire de ses labeurs. Le soir, il rentre chez lui , où ses femmes s’occupent de lui procurer quelques distractions. 11 est en général très-gai , résigné , bon , intelligent, excessivement adroit, susceptible d’instruction , peu irritable, causeur, toujours prêt à faire ce qu’on lui demande, surtout s’il est alléché par l’appât du moindre salaire; quoique vif, il supporte avec une patience étonnante la douleur et les mauvais traitements. C’est sous ce dernier rapport , comme je l’ai déjà fait observer , que consiste la différence la plus notable entre l’Arabe de la Thébaide et celui de la Nubie. Ce dernier est plus indépendant et plus porté à se soustraire à la violence.

Ou sait jusqu’à quel point l’Arabe aime le merveilleux : la conception des Mille et une Nuits témoigne assez, à cet égard, du génie particulier de ce peuple; et l’Égypte a de tout temps été et est encore aujourd’hui le pays des contes , des fables et des sortilèges. Chaque Arabe porte à son col ou au bras , une amulette ( c’est ordinairement un carré de drap attaché avec un ruban noir ) , qu’il considère comme un préservatif contre les maléfices des maugrabins. On donne ce nom à de très-habiles jongleurs qui parcourent l’Égypte en tout sens , en exploitant la crédulité du peuple. Ils passent pour avoir la faculté de sentir la présence des serpents , des scorpions , et d’enchanter ces animaux ; ils se vantent surtout de prédire l’avenir, de voir à distance, ou plutôt de faire voir, car voici le moyen qu’ils emploient, pour arriver à ce dernier résultat : ils choisissent un jeune garçon , pur de mœurs, placent dans la paume de sa main un anneau en cire, qu’ils remphssent d’encre afin d’y former un miroir , dessinent sur son front quelques signes cabalistiques, puis prononçant la formule mystérieuse , projettent un parfum particulier dans une cassolette. Aussitôt, le petit garçon annonce qu’il voit le sultan ou le pacha assis sur son divan , et entouré des hauts dignitaires couverts de superbes diamants. Il dépeint ensuite la démarche , le costume , la physionomie de toutes les personnes que le spectateur lui désigne, etc. , etc.

Au reste , ces pratiques n’ont pas eu cours seulement en Égypte : sous la régence , à l’époque où le philosophisme vint remplacer les croyances religieuses, on voyait aussi dans des miroirs , dans des verres d eau , une foule de choses extraordinaires ; peut-être ceci se lie - 1 - il aux effets plus ou moins prouvés , plus ou moins contestables , du magnétisme animal. Quoi qu’il en soit, les ma.ugrabins dont l'astuce et la fourberie nous furent plus d’une fois démontrées, en imposent facilement

à force d’adresse, aux populations arabes et quelquefois même à des Européens. Le médecin de Scliérif-bey avait tant de foi dans ces jongleries , qu’il se llatta de me convaincre, en en faisant lui-même fessai devant moi. A cet effet, nous choisîmes parmi les cent cinquante enfants de tout âge qui travaillaient aux déblais , un petit garçon de huit ans, qui fut soumis à cette burlesque expérience. Déjà l’encens fumait , les paroles magiques avaient été prononcées, et j’attendais les révélations qui devaient sortir de la bouche du jeune oracle ; mais en vainle docteur répéta-t-il les mots cabalistiques, en vain versa-t-il à pleines mains les parfums sur le feu ; les yeux fixés sur sa main pleine d’encre , le petit bonhomme qui n’avait pas été stylé par les maugrabins , s’obstina à dire qu’il ne voyait qu’un anneau de cire rempli d’encre , ce qui était du reste fexacte vérité.

Pendant notre séjour à Luxor , un de ces sorciers vint nous rendre visite. Déjà fessai du docteur m’avait donné une assez pauvre idée de leur talent. Je l’engageai toutefois à me débarrasser de trois serpents , qui avaient fait élection de domicile sur la toiture de ma maisonnette. « A l’instant même , répondit -il , je vais les faire entrer dans ce sac de cuir. » S’étant en effet posé au centre de la chambre , en gladiateur , il proféra ou plutôt cria pendant un quart - d’heure des paroles mystérieuses , en agitant un long bâton qu’il tenait dans ses mains. Puis , tout à coup, comme s’il eût été saisi de mouvements convulsifs et soumis à un agent irrésistible qui l’entraînait dans une direction déterminée, il s’avança, par saccades et en agitant brusquement ses bras , vers la fenêtre dont le sommier était formé de deux troncs de palmiers en grume. C’était l’endroit qu’il avait choisi pour y déposer furtivement un énorme scorpion privé de son dard ; mais il ne piut si bien faire que je n’aperçusse son geste. Pris en flagrant délit , le pauvre maugrabin fut bien obligé d’avouer sa fourberie ; je le récompensai toutefois, afin de le déterminer à nous montrer les reptiles qu’il employait dans ses jongleries. Mes instances restèrent d’abord sans résultat ; mais la vue de for obtint plus de succès : le maugrabin se dépouilla cf une ceinture de cuir qui renfermait des serpents venimeux ; comme les officiers du Luxor exprimaient le regret de n’y pas trouver une espèce qu’ils auraient volontiers payée plus cher, le psyle ne put résister à un appât aussi séduisant; il développa son turban dans lequel il avait, en terme de marine , lové un magasin de reptiles.

Dans presque tous les villages, il existe des sociétés de filles de mauvaise vie, qui sont très-respectées par les naturels. On regarde leur état , comme un métier d’obligeance et une voie pour arriver au paradis de Mahomet. Elles vont au devant des voyageurs européens et cherchent à les attirer par des manières agréables.

L’OBÉLISQÜE

Leur résidence dans le môme endroit n’est pas coitinue ; elles forment une espèce de population nomade. Il ne faut pas croire , au reste , malgré le respect que l’on professe pour ces femmes , que le dérèglement des mœurs soit chose tolérée en Ég3qrte ou même vu avec indifférence ; le sexe y est scrupuleusement surveillé , et chacun , même les enfants , prend part à cette surveillance. Aussitôt qu’un étranger s’approche d’une femme égyptienne , elle est immédiatement suivie par un Arabe qui l’observe à distance. Quant aux jeunes filles, la perte de leur virginité avec un Européen est punie de mort. On lui tranche la tète et le cadavre est jeté dans le Nil. Le coupable, pris en flagrant délit, est forcé, disait notre interprète , de se faire musulman , s’il veut soustraire la jeune fille à ce supplice. Quoi qu’il en soit , il est certain que toute autre complaisance est tolérée et n’entraîne aucun danger. Toutes les femmes allaitent elles-mêmes leurs enfants; c’est la loi de la nature; elle n’est violée que dans les paj's civilisés, où les citoyens sont divisés en classes en raison de leur fortune. Us payent avec de for les jouissances que leur procure le travail des classes inférieures. Ici point de distinction; tout est égal , non point de cette égalité qui , comme aux États-Unis , par exemple , découle de l’exercice de droits égaux et d’une égale somme de bien-être social , mais de l’égalité de fesclavage. Tout ici est esclave; le glaive qui se promène horizontalement a nivelé les têtes , et si l’on trouve quelques exceptions , si quelques individus arrivent à se créer une position supérieure, ce n’est le plus souvent qu’à des conditions que je n’ose indiquer. La plupart des Turcs qui les imposent s y sont eux-mêmes, dès leur jeunesse, soumis d’avance, afin de parvenir aux fonctions qu’ils exercent.

Les débordements périodiques du Nil semblent entraîner une régularité générale dans les habitudes des animaux et même des phénomènes physiques. Le départ et le retour des oiseaux , la régénération des insectes sont coordonnés avec la croissance et la décroissance du Nil ; les pigeons , qui sont excessivement nombreux en Égypte , partent du colombier pour chercher leur nourriture dans la campagne , quittent les champs pour aller boire dans le Nil, reviennent à la maison, font leur sieste pendant la plus grande chaleur du jour , retournent de nouveau dans la campagne et sur les bords du Nil , toujours ensemble et à la même heure. Les buffles et les chiens vont aussi à une heure fixe de la journée prendre un bain dans le fleuve. Ce dernier animal , bien que là comme ailleurs l’ami de l’homme , ne vit cependant pas dans l’intérieur des maisons. Il n’y entre que fort rarement , et campe toujours aux environs. Cette habitude semble innée chez lui : les matelots de 1 expédition ayant recueilli un chien nouveau-né , l’élevèrent et le nourrirent dans 1 intérieur du temple. Au bout de cinq mois , ayant été relâché , l’animal alla tout aussitôt

S établir en dehors comme les antres chiens du pays. Il fallut le ramener de force ; on fit plusieurs autres essais dont les résultats furent les mêmes : dès qu’on le lâchait , il allait reprendre son poste aux environs.

Le degré de la force des vents suit graduellement l’élévation ou la baisse des eaux. Ceux du nord et du nord-ouest régnent pendant toute la durée de la crue ; lem intensité est presque pro2iortionnée à l’augmentation de la vitesse du courant. Cette combinaison permet aux barques de remonter et de descendre le fleuve à toutes les époques , en feisant usage des voiles ou en les serrant (i).

Les vents du sud sont aussi périodiques; ils souflleut à diverses rep)rises pendant cinquante jours; ce qui leur a fait donner le nom de kamshin, mot arabe qui signifle cinquante.

Cette immuabilité dans les divers phénomènes dont nous venons de parler, dans létat de 1 atmosphère, qui , sauf quelques jours de l’année, conserve constamment la pureté la plus parfaite, devait inspirer aux Égyptiens cet esprit d’ordre, de légularité, de grandeur qui caractérise tous leurs ouvrages. On s’explique aussi, par les mêmes motifs, l’excessive répugnance qu’ils éprouvaient pour toute innovation, pour tout ce qui était étranger à leurs coutumes, à leurs mœurs, à leurs lois; c est peut-être là une des causes qui, en empêchant la nation égyptienne de s assimiler les mœurs, les coutumes et les luiuières des peuples qui l’ont successivement envahie, ont contribué à la tenir dans un perpétuel asservissement.

Pendant la saison des basses eaux, les chaleurs sont excessives et le kamshin , qui foit heureusement ne souffle que par intervalles, cause des maladies trèsdangereuses. Ce vent impétueux est toujours précédé de signes particuliers. L’air , les oiseaux et les animaux annoncent, par leur état d’être, un changement nuisible à loiganisation. Le beau ciel delà Thébaïde, ordinairement si serein, est obscurci subitement par des nuages d’une poussière qui, divisée en ses plus petits éléments, couvre et pénètre tous les objets. Les sables du désert, soulevés comme les flots d une mer irritée , inondent les terres cultivables et y répandent la désolation. L atmosphère, chargée de calorique, sèche la peau, oppresse les poumons, irrite

Hélodote mentionne, en ces termes, la manière dont on conduisait les barques, en descendant le IVil ■ « n a une claie de bi uyère tissée avec du jonc et une pierre percée pesant environ deux talents. On attaclie la claie avec une corde à l’avant du bâtiment, et on la laisse aller au gré de l’eau.On attache la pierre à l’arrièi e avec une autre corde. La claie emportée par la rapidité du courant entraîne le navire appelé Barri. La pierre qui est a anièie gagne le fond et sert à diriger la course de la barque pour évoluer d'une rive à l’antre. »

Oe nosjours, on se borne à présenter alternativement les deux côtés de la barque au vent qui, par son action sur le greement et sur la charpente, produit le môme effet que la pierre dont parle Hérodote. Si le temps est ca me ou si a brise est favorable, on se sertdes avirons pour gouverner en gagnant de vitesse sur celle du courant.

L’OBÉLISQUE

les nerfs et s’attaclie à la gorge. Les mains sont lirûlantes; on mouche et on crache le sahle, les sentiments de plaisir vous abandonnent, la faiblesse s’empare de vos membres et provocjue un nialaise général, une mélancolie qui appesantit les esprits et consume le principe de la vie. La dilatation de l’air est si considédable, que des aspirations multipliées sont insuffisantes pour fournir à la combustion raes poumons. De là, une respiration courte, sèche, haletante, des mouvements involontaires, un changement continuel de place, pour chercher une zone de fluide moins échaulfée et moins dépourvue d’oxygène. Un homme, placé à la bouche d’un four, n’aura qu’une idée imparlaite des sensations excitées par le ka/iis/iin. Cet état douloureux cesse aussitôt c|ue le vent prend une autre dii’ection; le soleil dévoilé, boit, comme disent les Arabes, les particules ignées qui tourbillonnaient dans l’espace, et les sables en ondes furieuses se retirent dans le désert. La transpiration, signe certain d’une bonne santé, se rétablit, et les forces vitales reprennent une partie de leur énergie; mais 1 influence du climat agit sans cesse, les mine sourdement et un plus long séjour à Luxor aurait occasionné la mort d’un grand nombre de nos hommes; ils étaient devenus blêmes , faibles et languissants. On ne s’acclimate pas sous ce ciel d airain , il faut y être né de parents arabes, pour respirer impunément cet air de feu. Le fils d’un Européen et d’une l'ennne du pays y atteint rarement sa dixième année; les Mameloucks eux-mêmes qui habitaient et gouvernaient le Sait! n ont pas laissé de descendants. Les enfants de la race pure résistent parfaitement et sans précaution à cet excès de calorique ; on les voit, sous une température de quarante degrés, nus, la tête découverte, jouer, s’ébattre, courir, se précipiter dans le fleuve, reprendre leurs amusements, se rouler sur le sable, sans que leur santé en soit jamais altérée.

Les maladies qui attaquent plus particulièrement les Européens sont 1 ophtalmie et la dyssenterie; les effets de cette dernière sont terribles, et le seul remède qu’on puisse y opposer est le changement de climat.

Avant mon départ pour la Nubie, j’avais visité en courant les environs de Luxor. Au retour, je repris la suite de mes investigations. Je revis avec le même sentiment d’admiration et il’étonnement les ruines de Ivarnac, qui rappellent encore à une imagination poétique la reine des cités, la ville aux merveilles. Une attraction irrésistible vous pousse vers ces chefs-d’œuvre de l’art. Ils s’élèvent sur une butte factice, située au milieu d'une grande plaine qui pourrait être tout entière cultivée. Des temples, des palais, des massifs gigantesques, des entilades de colonnes monumentales dont on ne se lasse pas d’admirer Iharmo-

DE LDXOR.

nieuse architecture, des colosses, des obélisques dont le fuselé est d'une pureté, on peut dire, inonie , tel est le beau dévelofipement de grandeur et de magnificence qui s offre à vos regards, qui électrise l’homme le moins impressionnable. Aucun peuple 11 a entendu aussi bien que les Égyptiens , cette magie de fart agissant sur lame par les sens, cette progression, pour ainsi dire, dramatique d’intérêt, qui ravit le spectateur à lui-meme. Cest à tel point, qu’on ne peut pas croire, même après avoir vu, à 1 existence de tant de constructions réunies sur le même point. La description en paraîtrait fantastique, elle semblerait un rêve des Mille et une Nuits, un conte de fée.

Bâtis avec des rochers, imposants par leur forme sévère qu’on ne retrourve nulle part ailleurs, ces édifices sont encore remarquables par l’excellence d’exécution, qui répond au grandiose des proportions. Ils portent en outre un caractère primitif, le cachet de leur destination , et d’une architecture qui a tout tiré de sa seule imagination et du sol où elle a pris naissance. L’ordonnance du plan en est simple, facile à concevoir; on n y trouve pas de ces combinaisons savamment élaborées , qui fatiguent 1 observateur sans lui plaire; tout est clair, net et précis, intelligible pour tout le monde; la vue se repose agréablement sur des forêts de colonnes, dont le nombre et les proportions sont en harmonie avec les immenses plafonds qu’elles suppôt tent. Le talus, principe de solidité, est partout observé; toutes les grandes masses s’élèvent en pyramidant, et sont bordées d’un tore qui semble les cercler; mais ce qui étonne par-dessus tout, c’est fefl'et magique que produisent le peu de membres dont se compose cette architecture. Toujours raisonnées, to ujours d’accord, habilement calculées, les lignes architecturales se dessinent avec grandeur et pureté ; des arêtes parfaitement droites régnent sans interruption sur le pourtour de l’édifice ; elles ne sont jamais coupées ni altérées par les autres ornements , qui font richesses de près sans nuire de loin à 1 effet général. Ce n’est qu’à une petite distance que l’œil peut nettement distinguer la multipiicité des détails curieux et instructifs dont ces monuments sont couverts. Les murs, les plafonds et jusqu’aux plus petits réduits, en dedans comme en dehors, toutes les parois enfin sont couvertes de tableaux hiérogl3'phiés , accompagnés d’une notice explicative qui fait elle-même décoration. Ces tableaux, déjà si étonnants par la variété, la riche.sse et la vivacité des couleurs, fixent fattention avec un intérêt sans cesse renaissant; ce sont cl immenses pages liistoriques où la morale et la science sont développées, où tous les arts sont professés. On y voit des cérémonies religieuses, des autels chargés d oblation, des batailles sur terre et sur mer, le passage d’un fleuve par une armée, la prise d’une forteresse, les trophées du

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vainqueur, les tributs levés sur les vaincus, des systèmes complets d’astronomie, tous les produits de la terre, des arts, du commerce et de l’industrie, les coutumes du plus ancien peuple civilisé. Ces représentations, sculptées en relief, se combinent avec une merveilleuse facilité , pour nous faire connaître et nous montrer en action, les armes, les chars, les instruments de guerre, les traits les plus mémorables des combattants, le malheur des vaincus, la manière dont ils sont traités, les honneurs décernés aux vainqueurs, etc., etc., etc. Toutes leS figures, àfexception de celles des bas-reliefs sacrés, oit la roideur et l’immobilité sont constamment observées , expriment par leurs attitudes les diverses passions qui les animent. La douleur surtout y est très-bien rendue; tout enfin a été calculé, disposé de manière à produire les sensations les plus profondes. Voilà ce qui leur donne ce charme si puissant, qui fait qu’on ne peut quitter ces ruines, sans éprouver le désir de les revoir encore.

Les caractères mystérieux dont ces majestueuses reliques sont couvertes, présentent un nouvel attrait à la curiosité du savant et de larchéologue; sur toutes leurs surfaces est gravée en langage a peu près inconnu, la seule histoire du temps où ils furent érigés , et quels temps ! Ceux où la Genèse n’était point encore écrite , où 3Ioïse entraînait sur ses pas, au désert', les tribus d’israèl (l’obélisque de Paris est contemporain de cette époque); où tout ce que nous nommons, enfin, Y antiquité, les Homère, les Lycurgue, les Alexandre étaient encore à naître. A ce dernier titre, elles sont précieuses surtout comme monuments historiques, depuis que, par de savantes et j udicieuses études, Cbampollion jeune est parvenu à trouver l'explication de 1 écriture hiéroglyphique : mais que de richesses sont encore enfouies dans cette terre qu’il suffit de fouiller, pour mettre au joui- de nouvelles découvertes sur ce peuple géant! Le déblai d'un tombeau dont on n’apercevait que la corniche, nous fit voir, sur les quatre faces, tous les arts de l’Europe sculptés en couleurs variées, avec une perfection de déta'ils vraiment étonnants; des souffleurs de verre, des sculpteurs , des charpentiers , des cordonniers , des instruments d’agriculture , des lyres; des coupes ciselées, etc, etc., etc. Ce tombeau est situé de l’autre côté du fleuve , près de la vallée de Biban-cl-molouk. C’est là où les Égyptiens ont creusé une chaîne tout entière de niontagnes, pour y loger magnifiquement les momies de vingt-trois Pharaons. Les abords de ces palais souterrains sont une preuve à ci ter à l’appui de ces grands pirincipes d’ensemble et d’harmonie, dont les Égyptiens ne se sont jamais écartés dans toutes leurs conceptions; les comparant à ces lois immuables qui régissent la matière , sans lesquelles toute chose tomlterait dans le désordre et la confusion. Ces hypogées sont creusées dans le roc vif.

sur le pourtour d’un bassin insusceptible de culture et bordé de montagnes inaccessibles ; on ne peut pénétrer dans cette enceinte, que par une ouverture pratiquée de main d’hommes. Tout y présente un aspect plus aride , plus sauvage et plus isolé que les plus affreux déserts; ici, la température est quelquefois rafraîchie par la brise de N.-O. ; là , l’atmosphère n’est jamais agitée, les vents viennent se réfléchir sur la ceinture de grès qui borde la vallée, la clialeur s’y concentre et devient excessive, insupportable au moment où le soleil darde ses rayons au fond de ce bassin. On marche sur un saljledefeu, on respire sous un ciel de feu, le sentiment de la vie vous abandonne au milieu du silence, du calme, de l’immobilité parfaite, du néant de tout, qui entourent l’asile des morts. Dominé par ces impressions, le voyageur se dirige vers une porte verticale taillée dans le rocher ; c’est l’entrée du tombeau d’un Pharaon. Il parcourt à la lueur des flambeaux une longue galerie, qui se dirige dans l’intérieur de la montagne suivant un plan incliné ; de distance en distance se trouvent des chambranles taillés dans le rocher et destinés à recevoir des portes; cette galerie aboutit à des salles carrées ou oblongues, dont les piliers soutiennent le massif de la montagne; l’une d’elles, la plus grande de toutes, renferme ordinairement un beau sarcophage. Mais s’il y a quelque chose de surprenant au monde, c’est cette prodigieuse quantité de tableaux qui décorent si richement toutes les parois de ces sombres demeures. Ils représentent des systèmes d’astronomie, toute la mythologie égyptienue, les actes les plus importants delà politique, de la législation, du culte et des mœurs, les cérétnonies de la vie civile, les mariages, les enterrements, les diverses occupations domestiques, les produits des arts et de l’industrie, etc., etc., etc. Ces sculptures qui occupent plus d’une lieue carrée de surface , sont peintes et travaillées avec une pureté et une précision qui étonnent l’artiste; on y remarque jusqu’aux écailles les plus déliées de la peau des animaux. C’est à ne pas croire, je le répète, même après l’avoir vu. On est épouvanté de la pensée d’une pareille conception dont l’exécution a dû coûter tant de peines, tant de travaux, occasionner des dépenses incalculables et exiger une constance, une obstination surhumaine.

Ces diversions dissipaient un peu la mélancolie qui régnait parmi nous. Les jours sont bien longs et bien tristes, quand on est souffrant à mille lieues de sa patrie et privé de toutes nouvelles. Nos seules jouissances étaient de visiter la vallée de Biban-el-molouk et les ruines de Thèbes. Le soir, chacun racontait ce qu’il avait vu, les émotions qu’il avait éprouvées, ou rapportait de nouveaux car-

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touches (i) dont on cherchait h deviner le nom. Mais toujours la conversation se terminait par cette phrase : Le Nil a encore baissé de tant de centimètres , et nos regards se portaient tristement sur le navire, échoué, comme je lai dit, sur la plage, et ressemblant plutôt à une montagne de sable, quà un bâtiment destiné à nous transporter en France.

Avant la crue du fleuve, il fut décidé que nous nous rendrions avec le capitaine du Liixor, à Rosette, afin d’examiner létat duBoghas, et s il serait nécessaire de construire des chameaux (2) afin de faciliter le passage de la barre. Ce voyage ne présentant aucune ^particularité qui soit digne de remarque, je me bornerai à dire quelques mots de notre entrevue avec le pacha.

Mehemet me reçut avec les plus vifs témoignages de satisfaction , et m’adressa sur l’heureuse issue de notre entreprise , des félicitations qu’il me fut facile de lui rendre, en le complimentant sur la prise de Saint-Jean-d’Acre, par son fils Ibrahim. Mehemet en avait reçu la nouvelle la veille. «Je suis assuré, me dit-il, 11 de la conquête de la Syrie; j’ai examiné pendant cinq mois, nuit et jour, la » carte de l’empire ottoman; j’ai fait le dénombrement des troupes qu’il pouvait >1 m’opposer , et ces calculs m’ont démontré la supériorité de mon armée sur celle » que j’aurai à combattre. » 11 entra à ce sujet dans des développements qui me parurent annoncer de grandes vues. S. A. m adressa ensuite diverses questions sur les qualités nautiques de ses navires et sur la tactique navale. « Je ne >1 veux pas, me dit-il, livrer sur mer de batailles rangées; mes amiraux ont » l’ordre de surveiller la flotte ennemie , et dans ses mouvements , d’écraser le » premier navire, qui, par une fausse manœuvre, se trouverait séparé de l’es- » cadre. Je les connais, ajouta-t-il, la prise ou la destruction d’un de leurs bâti- » ments, suffira pour mettre l’armée entière en fuite. » Ramenant la conversation sur l’obélisque, il me demanda combien il perdrait de son poids dans leau. Après que j’eus satisfait à sa demande , il répliqua : «Je me rappelle que dans ma 1. jeunesse, je portais à un assez grande distance des pierres submergées que je I) n’aurais pas pu remuer à terre. Tel que tu me vois, j étais destiné à être ingé- 11 nieur; à quoi je répondis en plaisantant : Si votre altesse le désire, nous chan- 11 gérons de rôle. »

(1) Inscriptions hiéroglyphiques disposées de certaine manière , et mentionnant le nom d un roi ou d une reine. On reconnaît ces cartouches à l’ovale qui entoure constamment l inscription.

(2) Bâtiments de charge destinés à soulever hors de l’eau d’autres bâtiments tirant plus deau queux.

A notre retour à Luxor, quelques signes de hausse commençaient à se manifester. Le navire fut entièrement débarrassé du sable qui l’enveloppait, et qu’on avait soin de mouiller deux fois par jour, afin de le garantir de l’ardeur du soleil. Ce moyen de conservation avait parfaitement réussi, les étoupes de la carène n avaient éprouvé aucune altération, tandis qu’on voyait le jour à traversles coutures de l’œuvre morte. Le limon du fleuve , déposé par la dernière inondation entre les cinq quilles, était encore humide, quoiqu’il ne fût pas atteint par l’eau jetée journellement. 11 paraît qu’il eu est de ces alluvions comme des glaises; exposés à une très-haute température, ils retiennent fortement les particules aqueuses dont ils sont imbibés.

Enfin, vers le i'' juin, la hausse du Nd commence à se faire sentir; les eaux perdent leur transparence; on remarque quelques mouvements d’oscillation. A cette nouvelle, l’agitation se manifeste parmi nous; on se précipite vers le fleuve, on regarde, on examine; on place des signes indicateurs. La joie et l’^é-. rance animent toutes les figures. La nouvelle crue est publiée à la porte de la mosquée , et les femmes arabes la célèbrent le soir, sur les bords du fleuve, par des chants religieux. Les jours suivants, jusqu’au 3o juillet, beau monta assez rapidement. La nappe du fluide s’étendait de plus en plus sur les deux rives; une seule pensée nous absorbait la nuit et le jour; à chaque heure, à chaque minute, on venait rendre visite au nilo-mètre; quelques-uns, plus impatients de revoir la mère-patrie et tourmentés par une horrible incertitude, passaient une partie de la nuit à examiner les progrès du ÎSil. C’était un spectacle curieux de les voir se pencher sur les bords , chercher à tâtons des repères placés d’avance , se réjouir ou s’attrister .suivant les résultats de leur observation. Enfin, le 5 août, le navire formait une île, qui n’avait besoin pour être flottante que d’un accroissement d’eau de 3o centimètres. Demain ou après-demain au plus tard, le grand problème sera résolu, le bâtiment flottera; mais le 6 août, le Nil, dès le matin, commença à baisser et continua son mouvement rétrograde jusqu’au la août. Cet événement produisit sur tous les esprits une sorte de stupeur et nous inspira* pendant quelques jours les plus vives inquiétudes. On s’informait auprès des Arabes s ils avaient été témoins d’un pareil fléau, ou s’ils espéraient que le Nil reprendrait son ascension. Le prêtre le plus ancien de la mosquée, interrogé par nous , répondit à nos questions avec une gravité remarquable :

.« Enfant, ne crains rien! Mahomet est bon et grand, et les terres ne sont pas » encore inondées; le Nil, semblable à un cheval fougueux, qui vient defan-e une

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» longue course, souffle pour prendre haleine (i); clans peu de temps, il téton- » liera par sa nouvelle vigueur. En attendant, fais une offrande de deux moutons Il à la mosquée. » La prédiction du vénérable ne tarda pas à s’accomplir. Le i8, le b.àtiment chargé de son précieux fardeau et porté sur le plus beau et le plus pacificpie des fleuves, vint mouiller dans l’axe du courant.

Le départ du Luxor eut lieu le a 5 août. Sa navigation sur le fleuve n’offrit rien de bien remarquable. Deux pilotes arabes étaient chargés de signaler les bancs de sable et le fil du courant. Nous marchions à très-petites journées; on s’arrêtait tous les soirs. Nous arrivâmes à Rosette le i" octobre; douze jours plus tôt la barre du fleuve eût été franchie sans difficulté ; mais dans ce moment le passage était impraticable , nous attendîmes vainement pendant tout le mois d’octobre. Je dus alors m’occuper de chercher le moyen d’alléger le navire , afin de diminuer d’autant son tirant d'eau. Ce bâtiment, construit en bois de sapin et d’un très-faible échantillon, ne présentait pas toute la solidité convenable pour supporter la poussée de deux pontons. Tous les moyens connus et usités en pareil cas étaient inapplicaltles.

Le plan VI donne une idée suffisante de l’appareil quon se proposait d employer. 11 consistait en deux pontons placés de chaque côté du Luxor. qui devaient agir sur l’obélisque, comme font les portefaix, lorsqu ils transportent un fardeau attaché à plusieurs Itarres dont ils soulèvent les extrémités avec 1 épaule. Par cette disposition , le navire n’aurait éprouvé aucune pression , et son tirant d eau aurait été diminué en proportion de l’effort exercé par les chameaux sur la masse.

Cette opération ne pouvait s’effectuer qu’à la belle saison , lorsque la met est calme. Le pilote du Boghas perdant l’espoir de nous faire franchir la barre avant cette époque , nous engagea à rester à Rosette, oit le navire fut entièrement désarmé. Notre séjour dans cette ville se serait prolongé jusqu au mois d avril ou mai, sans un accident qui arriva à une barque de Natolie, chargée doranges. Le pilote ayant été appelé pour relever ce navire, annonça à son retour quil s était formé une passe dans la barre. Aussitôt on s’occupa de regréer le bâtiment; ce qui exigea trois jours de travail. Le i" janvier, à onze heures du soir, le Luxor

m Le lanoaee des Arabes est constamment rempli Je métaphores et d’images, de comparaisons plus ou moins pompeuses et exagérées. De même que le prêtre de la mosquée comparait le mouvement ascensionnel du Nil à celui d'un cheval fougueux , le nazher de Luxor , en parlant de la plaine de Thebes, apres le retrait des eaux nous disait : C’est une émeraude brillante des plus vives couleurs; et son lieutenant, a la «le d’une jeune fille bien conformée, s’écriait : Vois ce jeune et beau palmier qui se promène, charge de toutes ses grappes.

après avoir talonné plusieurs fois , entra enfin clans la mer. La manœuvre du pilote, secondé par ses cjuatre enfants, mérite le plus grand éloge, et prouve ce que j’ai dit ailleurs sur l’esprit d’observation et le coup d’œil d’exécution cjui distinguent les Arabes.

A minuit, le Sphinx prit le Luxor à la remorque et le conduisit à Alexandrie, où il mouilla le 2 janvier à neuf heures du matin. La variabilité et l’impétuosité des vents nous retinrent dans ce port justju’au i" avril. Ce jour -là nous appareillâmes pour retourner en France avec une brise favorable. Le beau temps ne dura cju’un jour, et bientôt des vents contraires, une mer houleuse, nous forcèrent à relâcher à Rhodes, à Marmara, Milo, Navarin, Zantes et Corfou. C’est dans ce dernier port rjue le bateau à vapeur trouva à renouveler son charbon (fu’il avait épuisé. Nous partîmes de Corfou le 2 mai, etcontinuaut notre routeà la remorcjue du Sphinx, nous aperçûmes bientôt les côtes de Provence. Enfin le Luxor mouilla sur la rade de Toulon dans la nuit du 10 au 1 1 mai i833, rapportant dans ses flancs, sur la terre française, le précieux monolithe témoin de la gloire des anciens Pharaons.

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