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LA PARTIE DE CARTES

[ANS les échos de Paris que signait Frédéric Clément, un nom la frappa tout de suite, celui d'André. Elle déplia le journal, lisant avidement, effarée.

Le journaliste racontait une scène qui s'était passée l'avant-dernière nuit au Cercle, rue Boissy-d'Anglas. Un jeune peintre qui d'habitude n'apparaissait jamais à une table de jeu, s'était avec une sorte de virtuosité spirituelle, risqué à une partie folle avec le prince Stalinski, célèbre par sa façon hardie de défier la fortune. Pendant des heures, c'avait été une sorte de duel de hasard entre le peintre parisien et le grand seigneur polonais. A un moment donné le prince souriant, galant et courtois, perdait plus décent mille francs. Mais l'artiste ne voulut pas se lever de table qu'il n'eût luimême reperdu tout son gain.

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Le prince ayant regagné deux mille cinq cents louis quittait lui-même la table en disant :

— Restons-en là ! cela ne m'intéresse plus. Et le peintre, s'efforçant de le décider à continuer la partie :

— Non, non, cinquante mille francs de perte, c'est précisément le chiffre que je m'étais fixé pour cette nuit ! Tout va bien et rien ne va plus.

Le chroniqueur ajoutait en contant l'anecdote :

« On a fort remarqué le sang-froid des deux partenaires, qui l'un et l'autre jouaient automatiquement comme si leur pensée eût été ailleurs, le prince ironiquement indifférent, le peintre calme avec un regard qui ne semblait même pas apercevoir le tas de bancknotes un moment accumulé sur la table. Ce tournoi autour de la Dame de Pique a fort intéressé les aflcicionados. »

Et Frédéric Clément concluait :

« Faut-il nommer le vainqueur ? Plus habitué à manier le pinceau qu'à toucher les cartes, il avait peut-être dans la journée signé un de ces paysages que les marchands de tableaux cotent fort cher, mais nous doutons que son après-midi lui ait rapporté ce que lui a valu sa soirée. M. André Fortis peut, comme l'empereur romain, se vanter de n'avoir pas perdu sa journée. »

Cécile, après avoir lu Tarticledu Boulevard, le relisait encore. Elle était épouvantée. Dans sa conviction absolue, cette partie de cartes, André l'avait engagée sans savoir ce qu'il faisait, dans cet état de rêve maladif qui lui arrachait sa propre personnalité pour en substituer une autre. Le journaliste avait noté ce trait significatif : le regard d'André ne semblait même pas voir la somme gagnée, les billets entassés . Et l'expression de surprise de l'homme réveillé comptant avec étonnement ces papiers qu'il paraissait interroger en les palpant! Cette stupeur d'André devant cette somme qu'il avait là, dans son portefeuille, sans savoir comment ils y étaient venus ! L'article lui expliquait tout.

Certainement, au Cercle, l'autre nuit, André avait eu, passagère, sans doute, mais certaine, une crise nouvelle, pendant laquelle, sans calculer la somme qu'il risquait contre le prince Stalinski, il avait joué, joué comme un fou, au hasard, gagnant il ne savait comment, restant là, à cette table de jeu, sans savoir pourquoi, hagard, effaré, tel qu'il devait être le lendemain en retrouvant chez lui son gain inattendu.

Ainsi, pendant des heures, là-bas, loin d'elle, André était redevenu cet autre dont il avait peur ?

Il n'était pas guéri ? Depuis un an elle avait pu espérer que Vautre avait disparu : André n'était pas guéri! Il avait joué — peut-être ne se souvenait-il pas même d'avoir joué. Non, certainement non, il ne s'en souvenait pas. Elle n'avait qu'à se rappeler de quelle façon il tenait ces billets entre ses doigts.

— Il avait joué!... Il pouvait se prendre de querelle, menacer, tuer — et il ne s'en souviendrait pas !

Cécile relisait avec des frissons de terreur l'article du Boulevard qu'elle épelait, comme rapprenant par cœur :

« On eût dit que Vun et Vautre jouaient automatiquement comme si leur pensée eût été ailleurs^ le prince, ironiquement indifférent^ le peintre calme, avec un regard qui ne semblait même pas apercevoir le tas de hank-notes un moment accumulés sur la table.,. »

— Eh ! non ! il ne voyait pas ! Il ne voyait rien ! Il était comme sorti de lui-même I C'est effrayant I II pourrait revenir vers moi avec du sang aux mains et il ne saurait pas ! Il serait responsable de ce qu'aurait faiit Vautre!

Mais, en vérité, ne savait-il pas ? Était-il possible que ce rêve d'une nuit — non pas ce rêve mais cette réalité vécue dans le second état de son être comme dans un brouillard —

// allait devant lui, pénétrant dans le parc, regardait comme des apparitions nouvelles les tritons de bronze dans les bassins vides. (P. ibi.)

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n'eût laissé dans l'esprit d'André aucune trace.

Maintenant qu'elle savait, elle, d'où venaient ces billets de banque, maintenant que le journal avait conté l'aventure de la nuit, elle n'hésiterait plus à interroger et lorsque Fortis descendit de son atelier, en effet, elle interrogea.

— Tu ne sais pas, dit-elle, il me vient un désir, une fantaisie. Je n'ai pas beaucoup de caprices, je ne t'ai jamais rien demandé, je vais aujourd'hui te demander quelque chose.

— Quoi ? dit André.

Il paraissait enchanté. C'était sa joie de la rendre heureuse.

— Mais tu ne voudras pas...

— Pourquoi ?

— C'est très cher. Oh ! il ne s'agit pas d'un :ollier de perles, le mien me suffit. Autrefois les femmes demandaient à leurs maris un coupé, une paire de chevaux. Je suis de mon temps. Fe voudrais une automobile.

— Une automobile ?

— Il faut bien être à la mode.

— Va pour une automobile, dit André, mais )lus tard, quand j'aurai livré quelques vues de /enise de plus à Telasco. Je n'ai pas d'argent Lisponible.

Il avait prononcé ces derniers mots le plus laturellement du monde, et Cécile sentait

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bien qu'en effet, il disait la vérité. Il ne se souvenait certainement pas de l'aventure du cercle, il avait oublié le prince Stalinski. Et c'est bien là ce qui rejetait à toute son angoisse la malheureuse éperdue !

Si la mémoire d'un fait qui datait de quelques heures échappait au cerveau d'André, c'est qu'une lacune s'était faite en lui, c'est que, pendant un moment, il avait de nouveau vécu de cette autre vie, cette vie dont il n'avait plus connaissance maintenant, mais qui était aussi réelle dans son étrange té que sa vie propre, sa vie quotidienne. Il n'était pas guéri. A tout instant, l'amnésie, la suppression de sa personnalité pouvait l'atteindre !

Au risque d'endolorir cette pensée, Cécile alla droit à la vérité, déchirant le voile, voulant savoir. 1

— Mais, dit-elle en le regardant au fond des ' yeux, doucement, non pas comme un juge qui interroge mais comme une mère qui sourit en posant une question — ces billets de banque, oui, ceux que tu as rapportés hier ?

— Des billets de banque !

Il se mit à rire, de bonne humeur.

— Quels billets de banque ?

— Tu les as comptés devant la cheminée, mis dans le portefeuille à ton chiffre, celui que je t'ai donné.

— Des billets de banque ?

Et comme un homme qui cherche à se souvenir, il arrêtait ses yeux sur Cécile. Un effort de pensée intérieure se faisait en lui.

Il répétait :

— Des billets de banque ?

— Oui, ceux que tu as gagnés au prince Stalinski.

— Quel prince Stalinski ?

— Au cercle, l'autre soir.

-— Moi ? fit-il en se frappant la poitrine avec force.

Il y avait un tel doute, une souffrance si soudaine dans ce cri que Cécile eut peur, regrettant cette épreuve.

-- Voyons, voyons, dit-il, rassemblant ses idées, le front plissé comme devant un problème à résoudre ; -— qui t'a parlé du prince Stalinski, d'un argent gagné?...

— Au jeu, l'autre nuit. Tiens ! dit-elle. Elle lui tendit le journal qui traînait sur la

table et André eut un moment de colère nerveuse en lisant l'article de Frédéric Clément.

— Est-ce possible ? dit-il.

Il porta la main à son front. Il balbutia comme un homme assommé :

— Oui, possible !... C'est possible I...

j Le Boulevard qu'il relisait lui faisait l'effet !de quelque lambeau de cinématographe où

soudain il eût aperçu, se mouvant, allant, venant, courbé sur une table de jeu, abattant des cartes, un fantôme agissant et agité qui était lui-même... t

Il répétait, la lèvre tremblante :

— C'est possible ! Eh ! oui, c'est possible V Puis, rejetant loin de lui le journal froissé |

avec colère :

— Et tu m'as vu compter des billets de banque ? Où sont-ils ?

Elle répéta : « Le portefeuille. » Il n'avait pas ce portefeuille dans sa poche. Où l'avait-il mis? Il ne se souvenait pas. De ce qu'il avait fait, de ce qu'il avait dit, là-bas, au cercle, puis, au retour, lorsque Cécile l'avait aperçu tenant ses billets entre ses doigts, il ne savait plus rien. Ce n'est pas lui qui avait vécu ces heures de fièvre, c'était V Autre.

Alors il poussa un cri de rage, se jeta dans un fauteuil, se prit le visage entre les mains et, parmi des sanglots, il répéta violemment ces mots : L Autre ! V Autre !

Il regardait parfois devant lui. Son geste bref, son poing fermé semblaient menacer une vision dans l'espace. Il avait dans les yeux un flamboiement de meurtre.

Et Cécile regrettait d'avoir déchaîné cette douleur, réveillé ce souvenir.

— Où est-il, ce portefeuille ? demcinda André

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en se redressant soudain. Comment cet argent a-t-il été gagné ?... Il faut que je le retrouve, cet argent !... Le prince Stalinski ! Je le connais à peine. Je lui ai peut-être parlé deux fois dans ma vie !

Il tendit ses bras à Cécile comme pour l'attirer, et quand elle vint à lui il laissa tomber sa tête sur l'épaule de la jeune femme, l'embrassant, lui demandant pardon, lui disant tout bas dans l'oreille, dans le cou, entre deux baisers, comme si quelque témoin eût épié et entendu :

— Pardonne-moi ! pardonne-moi ! Tu me pardonnes, n'est-ce pas ?

— Te pardonner, quoi ?

— D'avoir menti. De n'avoir pas tout dit. A toi, ma chérie, à toi ! De t'avoir fait épouser un malade, un fou, est-ce que je sais, moi ?

Elle le calmait, le serrait contre elle comme un enfant dolent et qui en pleurant vient se plaindre.

— Mais non, mais non, tu as toute ta raison. Tu es bon, tu as bien fait, je t'aime!... De toutes mes forces, je t'aime, André ! je t'adore !

Et lui, furieux, parmi des hoquets de douleur :

— Le docteur Chardin m'a menti. Il s'est trompé, le docteur Chardin ! Ah ! la science ! Leur science ! Ils ne savent rien ! Ils mentent !

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Ils se disent : « Consolons toujours cet être qui souffre ! Et puis, quoi ! il peut guérir ! » Alors il m'a consolé, en effet, assuré que j'étais un homme comme tous les autres. Ce qu'un autre savant m'avait dit, il me l'a redit à moi, la veille de notre mariage. Il a eu peur que, pouvant te perdre, renonçant à toi, je me tue... Je l'aurais fait... Il ne m'a pas dit ce qu'il aurait dû me dire : « Mieux vaut disparaître ! » Certains êtres n'ont pas le droit d'aimer, n'ont pas le droit d'être heureux. Ils ont une tare, là !... Et voilà !... Et je t'ai donné mon nom et tu m'as, toi, donné ta vie en toute confiance ! Et nous nous réveillons devant cette réalité... — il regardait le journal, il poussait du pied le numéro du Boulevard — je suis incapable de savoir ce que j'ai fait l'autre nuit et je me serais déshonoré, que, quoique inconscient, j'en serais responsable ! C'est idiot, insensé, bête, atroce! Ah! ma pauvre Cécile, que je suis malheureux.

Les sanglots lui remontaient à la gorge, il avait l'air d'un petit enfant. Elle essayait de le calmer par les caresses, les mots tendres dits tout bas aux tout petits qu'il faut endormir. Pour assoupir la douleur, il est des berceuses aussi. André sentait se fondre un peu sa colère désespérée sous ces paroles de douceur. Elle tentait de consoler. Elle trouvait en elle des

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paroles délicieusement apaisantes. La sœur de charité qui sommeille en toute femme devenait pour le malheureux, bien vite, dans ce qu'il y a de plus dévoué et de plus doux, une ambulancière morale. Le blessé sentait une fraîcheur sur sa blessure.

Elle disait d'espérer. Elle ne le disait pas comme le médecin, affirmant que la volonté peut tout, que l'on guérit quand on veut guérir; — elle changeait en larmes presque douces les pleurs de rage d'André affolé à l'idée qu'encore une fois il était en proie à TAutre.

— Il faut pourtant, dit-il, que je retrouve ces billets. Je veux les rendre Ils ne sont pas à moi.

— Les rendre ? Le prince Stalinski a-t-il joué avec toi ou avec un fantôme ? Il a joué avec toi. Il a perdu avec toi. Donne cet argent aux pauvres si tu veux. Perds-les dans une partie nouvelle avec le prince. Mais tu ne vas pas dire que celui qui jouait, l'autre nuit, n'était pas toi. Ce qui est ton secret, André, notre secret, mon André, doit rester entre toi et moi. Ne laisse rien soupçonner... Que personne ne devine... Et je te le jure, nous chasserons celui que tu appelles V Autre ^ je te promets, je te promets, nous le chasserons !

— Ah ! oui, au fait, il y a l'exorcisme ! dit brusquement André, la voix stridente. Au

vingtième siècle ! Un possédé ! C'est ridicule ! Et tout à coup, obsédé, les sourcils froncés :

— Où est cet argent ?

— Dans l'atelier, j'y vais ! ajouta-t-il en s'arrachant à Cécile.

Elle voulait le suivre.

— Non, je t'en prie, laisse-moi! J'ai besoin de solitude... J'ai besoin de me détendre les nerfs, de pleurer.

— Pleure avec moi, ce sera un plaisir comme un autre, dit-elle en essayant de rire.

Il était déjà dans l'escalier, montant les marches rapidement, et une fois seul, il essaya de se souvenir.

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