LE MAL REVIENT
:SPÉRER !
Dans le luxueux hôtel du parc Monceau, M™® Fortis vivait précisément entre Tespérance et Tangoisse. Rien ne lui faisait croire que son mari pût retomber sous le coup de griffe de son mal, tout lui faisait craindre pourtant que V « inconnu » se réveillât brusquement dans celui qu'elle aimait.
André lui avait paru plus nerveux que de coutume depuis cette soirée chez M*"® de Vernière et, malgré l'assurance du docteur Chardin elle redoutait, comme celle d'un spectre, l'apparition de cet autre qu'elle avait vu, terrifiée par cette espèce de vivant fantôme, d'étranger, d'intrus.
Elle évitait de faire la moindre allusion aux paroles du docteur, André travaillait beaucoup avec une sorte de fièvre. Elle redoutait même que cet acharnement dans le labeur ne tendît ses
nerfs un peu trop. Elle le suppliait parfois de se donner des répits, des jours de vacances.
— Non, tu sais que je ne suis heureux que devant mes toiles. Et avec toi, ma chérie !
— Et puis, dit-il un soir, ce qui est achevé est aèhevé. On ne sait pas ce qui peut arriver.
— Que veux-tu qui arrive ?
— Rien. Je plaisante. Un amateur qui emportera mes paysages.
Elle tenait pourtant à ce qu'il prît quelque distraction. Il avait de ces dîners mensuels d'artistes où, retrouvant des camarades, il pouvait causer de toutes ces mille et une historiettes qui courent les ateliers, les salons ou les coulisses et font de Paris la plus grande des petites villes de province. Il avait négligé ces réunions depuis son mariage. Cécile le poussait à s'y rendre.
— Et ton Cercle? Habituellement les femmes sont jalouses du Cercle. Je ne le suis pas. Tu vois des amis, tu causes, tu te reposes...
— Mais rien, ma chère Cécile, ne vaut une soirée passée avec toi, près de toi !
— Oh ! j'en suis sûre, disait-elle avec une coquetterie caressante. Seulement, tu connais la chanson :
Une femme légitime Ça se retrouve, se retrouve Toujours I
Elle avait cette sensation qu'il fallait beaucoup de distractions à ce cerveau inquiet. Elle insistait. « Mes parents reçoivent ce soir des gens ennuyeux. J'irai chez eux et tu n'auras pas la peine de passer la soirée avec les diseurs de rien. Ou tu viendras me prendre très tard, au moment où les fâcheux partiront. »
Alors André s'habillait, sortait, et Cécile, le sachant au Cercle, était persuadée que le peintre, écrasé par le travail de la journée, avait besoin de ce changement de milieu, d'une autre atmosphère. La solitude, favorable au labeur, pouvait être douloureuse à la pensée, si, par hasard, André se souvenait...
Et il avait ainsi accepté de chercher dans le mouvement, dans le changement, un dérivatif à cette existence quotidienne, au fond de laquelle Cécile redoutait qu'il n'y eût une obsession.
— Et, tu sais, je suis ambitieuse pour toi. Oui. Il faut cultiver ses amitiés. Tu vois beaucoup de membres de l'Institut au Cercle ? En me mariant, j'ai promis à papa que tu serais de l'Institut. Ah ! mais !
— Comment, répondait André, j'ai épousé une arriviste?
Elle rentra, un soir, assez tard de chez le général de Jandrieu. André était au Cercle. Dans le petit hôtel endormi, elle se sentait un
peu seule et, sans savoir pourquoi, elle éprouvait une inquiétude vague. Elle ne voulait pas se mettre au lit avant qu'André ne fût rentré. Elle regardait à sa fenêtre accoutumée, le Parc Monceau qui semblait taché d'encre tout noir, avec quelque branchette à peine visible sur le ciel un peu plus clair, et l'éternel monument de marbre de Gounod, avec sa blancheur encore distincte. Et à chaque fois qu'elle se retrouvait là debout, le front à cette même vitre, elle se rappelait la triste nuit de leur première entrée au logis, l'épouvante de la vision du lendemain...
— N'y pensons plus, se disait-elle. C'est si loin !
Elle attendait, voulant qu'André la trouvât debout, — ou plutôt laissant passer les heures, songeant, et il était trois heures du matin, les coups sonnaient à la pendule, quand il rentra.
— Comme tu reviens tard, dit-elle.
Il regarda le cadran.
— Tiens, c'est vrai ! Le temps passe. Je ne croyais pas qu'il fût minuit.
— Tu t'es amusé ?
— Ma foi, non I
— Qui as-tu vu ?
— Un tas de gens. Je n'en connais pas la moitié.
Il semblait fatigué, n'avait pas envie de causer. Ses yeux allaient vers la pendule, fixement. Ils paraissaient étonnés.
— Trois heures ! disait-il. Est-ce drôle !
En remontant sa montre, il regardait encore les aiguilles.
— Oui, trois heures, c'est bien trois heures... c'est étonnant.
Il passait la main sur son front, comme s'il eût éprouvé quelque douleur.
— Tu ne souffres pas ?
— Non.
— Tu n'as rien qui t'attristes ?
— Rien.
Il s'endormit comme harassé. Le lendemain Cécile le trouva inquiet, le visage las, tiré, pensif.
Il avait posé sur la cheminée, la veille, machinalement, son portefeuille. Et Cécile, du fond de son cabinet de toilette, l'apercevait debout devant cette cheminée. La porte ouverte d'une armoire à glace renvoyait à la jeune femme Timage de son mari qui, d'un geste stupéfait, ouvrait ce portefeuille et restait là immobilisé par l'étonnement, regardant un paquet de billets de banque qu'il avait tiré de son portefeuille. L'attitude tout entière d'André exprimait une telle stupeur que Cécile, blottie dans le fond du cabinet, restée là à étudier.
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silencieuse, retenant les questions qui lui montaient aux lèvres.
André tournait et retournait maintenant le portefeuille comme un homme qui rencontre quelque objet inconnu. Il touchait de ses doigts les billets de banque, il les froissait, les comptait, puis interrogeait encore le portefeuille. Un portefeuille de cuir vert sombre chiffré d'argent, son portefeuille. Et c'était bien celui que Cécile lui avait donné. Oui, ce chiffre en vieil argent, c'était sa fiancée qui Tavait dessiné elle-même.
Son portefeuille ?
Mais comment dans ce portefeuille qui contenait trois cents francs la veille, — trois billets de cent francs, — y avait-il ce matin, un paquet de billets de banque ?
— Cinquante-deux billets ! Cinquante-deux mille francs!
La main maigre d'André passa sur son front avec le geste familier.
Il se regarda dans la glace et se trouva très pâle.
Cécile, aussi immobile qu'il l'était tout à l'heure, collée à la muraille de son cabinet, le vit tourner la tète autour de lui, les yeux cherchant à savoir s'il était aperçu ; puis il glissa rapidement le portefeuille dans la poche intérieure de son veston qu'il boutonna d'un geste
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bref, et toute sa physionomie anxieuse exprimait la crainte d'être épié, le désir d'échapper à une surveillance. Ce visage avait l'expression d'une face de voleur qui vient de faire un coup et qui veut fuir.
Et Cécile à présent était toute tremblante.
Elle avait vu ces mouvements de doigts palpant, froissant les billets, et de ces banknotes que touchait, comptait là André, elle aussi en avait compté le nombre. D'où venaient-ils ? Comment étaient-ils dans ce portefeuille qu'elle reconnaissait bien ? La stupeur d'André ne lui avait pas plus échappé que le désir final de n'être pas vu, de cacher ces billets. Elle se retrouvait une fois encore devant quelque chose de mystérieux et de troublant. Mais elle saurait...
Elle sortit de son cabinet de toilette.
André, les traits visiblement crispés, essayait de sourire. Puis il prétexta la nécessité de monter à son atelier. Avant le déjeuner il voulait donner quelques coups de pinceau, achever un coin de Sorrente.
— Tu n'es pas fatigué ? Ne travaille pas trop.
— On ne travaille jamais trop.
— Tu ne m'as pas dit ce que tu avais fait hier au cercle ?
— Rien. Causé. Soirée banale, soirée perdue.
Il ne lui parlait pas de ces billets, du portefeuille, de cet étonnement qui l'avait frappée, qu'elle avait lu clairement en lui, tout à l'heure.
Elle le laissa partir. En déjeunant, elle interrogerait.
Mais précisément, à l'heure du déjeuner, Monsieur et Madame de Jandrieu vinrent faire visite à leur fille. Le général revenait de l'enterrement d'un vieux camarade de l'armée de Metz, à Saint-Honoré d'Eylau. Il s'arrêtait au Parc Monceau avec sa femme qui l'accompagnait. Et André pria ses beaux-parents de rester.
— Non, non, les vieux avec les vieux, les jeunes avec les jeunes !
— Vous ne venez jamais, disait André.
— Je ne veux pas, répondait Madame de Jandrieu, être pour vous une belle-mère !
— Est-ce que je vous ai jamais donné ce nom-là ?
Cécile remarquait que son mari mettait une insistance particulière à retenir Monsieur et Madame de Jandrieu comme s'il eût éprouvé le besoin de fuir un tète à tête avec elle. Il n'était, d'ailleurs, ni préoccupé, ni triste. Elle le trouva même trop gai durant le repas, d'une gaîté un peu forcée. Il semblait fouetter son esprit pour causer, parler des nouveautés du
moment : le théâtre, les expositions partielles.
— Et vous nous préparez de nouveaux chefsd'œuvre, André ? demandait le général.
— Oh! des chefs-d'œuvre! Non. Mais j'ai comme une fièvre de travail. Le pinceau va, va, la couleur flamboie, la toile sent bon. Et je vais même vous quitter pour travailler encore.
— Allez, allez, cher enfant...
— Il embrassa Cécile au front et remonta à son atelier, laissant sa femme avec le général et Madame de Jandrieu, tous deux enchantés de la belle humeur de leur gendre.
— Quel charmant garçon !... Vous avez l'air de tourtereaux !
— Très gentils, et dans un nid délicieux!
La mère cependant remarquait dans le regard de Cécile une préoccupation latente. Elle lui demanda si elle n'éprouvait pas quelque vague inquiétude. Non. Seulement André travaillait trop peut-être. Une nature aussi nerveuse avait besoin de haltes.
— Mais tu es heureuse ?
■ — Très heureuse.
— Vraiment ?
— Vraiment, maman, je te jure.
Elle avait hâte d'être seule. Elle voulait savoir la vérité. Ses parents n'étaient pas au bout du Parc Monceau qu'elle montait à l'atelier d'André, frappait à la porte. Il achevait son
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paysage d'Italie, revivant les heures qu'elle avait vécues, avec lui, là-bas !
— Ah ! C'est bien beau ! dit-elle, regardant la toile. Oui, c'est superbe !
Elle ne savait comment interroger, demander des explications sur ce qu'elle avait vu et André, absorbé dans son travail, paraissait vouloir éviter toute question. Alors elle redoutait de le blesser, une maladresse quelconque pouvait l'irriter. Elle dit bientôt :
— Je te gêne. Je te laisse.
Pour la retenir il ne prononça pas une parole. Allons, elle attendrait. Mais l'idée même de cet homme debout devant la glace et comptant des billets de banque d'un air stupéfait ne la quittait pas.
Ils avaient projeté de passer leur soirée à rOpéra. On jouait Samson et Dalila. André écouta, disant à Cécile combien la musique était pour lui un adjuvant, son imagination évoquant des paysages de rêve tandis que l'orchestre berçait ses visions.
— Il faut à l'homme un peu de fumée et un accompagnement à sa pensée, fumée de la pipe ou écho de vieux airs. C'est pour cela que je t'aime à ton piano. Quand tu joues, il me semble que tu me dictes mes esquisses.
— Seulement je ne joue plus, Je crois vraiment que les jeunes filles se marient sur-
tout pour ne plus jouer les morceaux qu'on leur a appris :
Elle dit tout à coup :
— Dimanche, chez Colonne, on donne le Manfred^ de Schumann. Je ne le connais pas. Si tu veux, nous irons l'entendre.
Mais elle fut frappée de ce visage convulsé.
— Non, non, non, répondit-il, pas Manfred.
Les sonorités d'autrefois, les voix d'au-delà qui avaient déchiré ses nerfs, lui revenaient tout à coup. Il détourna la conversation, prit sa lorgnette, la promena dans la salle.
Cécile rentra sans avoir eu le courage de lui demander ce qu'il avait fait la veille. Elle s'endormit tard, inquiète toujours.
Le lendemain, André était au travail de bon matin. La fièvre heureuse, celle que son œuvre grandissante continuait. Quand Cécile eut achevé sa toilette, elle sonna, demanda le courrier, les journaux. Il y avait là le Boulevard, Elle en fit sauter la bande, regarda la première page.