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APRÈS LA CRISE

NDRÉ Fortis se retrouva, se réveilla pour mieux dire sur un banc de bois, dans la tristesse froide de la gare où de rares voyageurs, pareils à des ombres sous la lueur du gaz allumé, arrivaient, demandant des billets pour le train de Paris. Il était venu là une heure auparavant, poussé par l'instinct, machinalement et comme on lui avait dit qu'il avait près de quarante minutes à attendre, — il s'était, après avoir essayé de tuer le temps en regardant dans la pénombre les vieilles affiches polychromes des bains de mer du dernier été, tristes comme des joies disparues, assis sur un banc. Épuisé de fatigue, malgré le repas qui venait de le réconforter, — il s'était, dans un engourdissement qui le gagnait, invincible, endormi en rêvant à quelque bête monstrueuse, quelque colossal ours des cavernes étendant vers lui ses griffes au bout d'énormes pattes velues...

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Et il était demeuré là, ramenant ses vêtements sur ses genoux, cherchant instinctivement l'angle de la muraille pour sommeiller en paix — indifférent au bruit, au froid, bercé plutôt par le bruit des pas, le roulement des voitures, des tramways, au loin ; — il était resté dans cet état réparateur de sommeil devenu profond jusqu'au moment où une sensation de froid plus vif, une impression de souffrance presque le réveillait — et sa stupéfaction était profonde de se trouver là, dans cette gare, sans se douter même comment il y était venu.

— Voyons, voyons, où suis-je ici? Que m'estil arrivé ?

Il ressemblait maintenant à un homme ivre dont l'ivresse se serait dissipée, à un dormeur tiré d'un cauchemar. Il s'était endormi dans l'état second qui faisait de lui-même un autre être : il se réveillait dans la plénitude de sa personnalité propre. Crise passée, rêve effacé. C'était André, c'était bien André Fortis qui maintenant avait la perception nette du lieu, des hommes, des choses, du décor dans lequel son moi évoluait.

Et, par cela même, il se rendait compte qu'il y avait eu une lacune dans son existence — qu'il n'était pas venu, de sa propre volonté, dans cette gare, que ce n'était pas lui mais Vautre qui y était venu.

Depuis combien de temps était-il ici ? Quand l'accès effrayant l'avait-il pris ? Il ne se souvenait de rien. Il ne lui restait dans le cerveau aucune image, même vague ou fugitive, de ce qui s'était passé aux Réservoirs ou ailleurs. De cette traversée du Bois qui Tavait amené à Versailles, rien ne subsistait en sa mémoire. Il se réveillait, la nuit, dans une gare inconnue, frissonnant de froid, les pieds glacés et la tête enserrée par la migraine — voilà la seule perception qu'il avait de la vie extérieure.

Il se rappelait seulement qu'il était sorti de la rue Murillo pour aller trouver le prince Stalinski. Oui, mais après? Après, il y avait encore dans sa vie une lacune et ce qui s'était passé — pendant des jours ou des heures, il ne savait pas — lui échappait comme s'il se fût agi de Texistence d'un autre. Et c'était, en effet, là l'existence, les actes, les pensées, les faits et gestes d'un autre.

Alors,' une douleur atroce, désespérée, le secouait tout entier. Il l'avait espérée pourtant, la délivrance î II avait cru qu'il pouvait se ressaisir, échapper à la griffe de la névrose. Et, si rapidement, à si peu de distance, le mal revenait, démon ironique, enfoncer ses ongles dans ce cerveau en détresse!...

André étouffa — devant ces gens qui pouvaient l'entendre — le sanglot qui lui gonflait

la poitrine. Il n'avait qu'une idée : regagner son logis, retrouver Cécile qui, s'il avait erré pendant des jours et des jours, devait l'attendre, éperdue.

Mais d'abord il fallait savoir où il se trouvait. Il connaissait cette gare de province, cet escalier de bois montant aux salles d'attente. Il fit quelques pas hors de la gare, regardant le monument de style banal avec l'horloge au milieu, lumineuse comme l'œil au front de ces cyclopes dont parlait le docteur Chardin, l'autre jour, chez M"'° de Vernière.

C'était la gare de Versailles. Il était venu venu à Versailles sans même s'en douter. Le temps qu'il avait passé à Versailles, sur ce banc de bois, il lui était impossible de le mesurer. A Paris seulement, et par cette malheureuse Cécile, il pourrait savoir depuis combien de temps il avait quitté l'hôtel de la rue Murillo.

Quant à lui, il ne savait rien. Interruption brutale de sa vie normale, substitution d'une seconde existence à sa vie coutumière.

— Ah ! misérable, misérable, est-ce vivre ?

Le train partait. Il demanda un billet pour Paris. Un moment, il eut peur de n'avoir pas d'argent sur lui. Que serait-il advenu s'il s'était trouvé sans un sou dans cette ville où, comme un chemineau, il eût frappé à une porte amie.

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chez quelque peintre de sa connaissance, — ou, s'il n'avait pas osé, — il eût repris à pied, sous le froid nocturne, le chemin de Paris, les membres las, brisé de fatigue ?

Il éprouvait, en son wagon, une hâte d'arriver, pour savoir plus vite. Les horizons d'hiver, baignés d'une lune claire, glacée, reposaient ses yeux de paysagiste. Viroflay, Chaville, Villed'Avray, ses coins familiers, passaient, éclairés d'une lueur spectrale, avec les fenêtres rougies des logis qui trouaient l'horizon. Il n'était pas très tard : neuf heures. A dix heures, il serait chez lui, rassurant Cécile qui devait être inquiète. Et dès son arrivée à la gare Saint- Lazare, il se jeta dans un fiacre pour arriver plus tôt.

Le portier lui dit que Madame était dans l'atelier, et, comme il était las, malgré cette halte en wagon de Versailles à Paris, il prit l'ascenseur qui montait jusqu'à son studio. En ouvrant la porte, la lumière électrique s'alluma, et il se laissa aller, harassé, sur le coussin de cuir jaune.

— Ce n'est pas bien haut, mais je me repose !

L'ascenseur s'élevait lentement, et sur la porte vitrée, des ombres dansaient pendant la montée. Arrivé à la hauteur du premier étage, André entendit une porte s'ouvrir, et, sur la vitre dépolie, deux silhouettes se profilèrent

subitement, celle d'un homme et celle d'une femme, et il entendit la voix de Cécile qui disait à quelqu'un des mots de remerciement. Elle n'était donc pas à l'atelier comme le portier l'affirmait !

Les deux silhouettes disparurent, s'enfoncèrent comme dans une trappe pendant que l'ascenseur continuait sa montée et André entendait toujours, plus atténuée, affaiblie, la voix de Cécile. Il sortit vivement de la cabine, renvoya l'ascenseur en poussant la boule de cuivre et se pencha sur la rampe de l'escalier. Cécile, à l'étage inférieur, saluait encore un petit homme, d'allure étrange, maigre, avec des cheveux blancs très longs, qui descendait, son chapeau à la main.

Il ne connaissait pas ce visiteur. Quelque étranger. Un marchand de tableaux. Un client peut-être !

Il descendit à son tour et rejoignit Cécile qui parut étonnée.

D'où venait-il? Elle interrogeait. Elle avait attendu. Toute une longue journée, toute une soirée, se demandant si quelque malheur n'était pas arrivé. L'accident vient vite parfois dans la vie. Il expliqua qu'il était allé à Versailles, mais sans oser parler de cette lacune nouvelle dont il avait souffert et dont, cette fois, il avait honte.

Et à son tour, il demandait :

— Qui était ce vieux petit monsieur que tu reconduisais et à qui tu disais merci ?

— Ce n'est pas un vieillard. Ses cheveux blancs ne sont pas les cheveux de son âge. C'est le docteur Klipper.

Ce nom rappelait brusquement à André cette conversation qui l'avait troublé chez madame de Vernière et il regarda Cécile d'un air étonné.

— Le docteur Klipper, ici ?

— Oui, j'ai voulu le consulter. Je n'avais pu parvenir à forcer la porte de son laboratoire. Je lui ai écrit et il est venu pour s'excuser.

— Consulter le ^docteur Klipper? Pour toi?

— Non, dit-elle, pour un autre,

André essaya de rire. Mais ce nom, Klipper. lui causa une sensation de malaise comme s'il eût réveillé les angoisses passées.

— Et tu ne m'en avais rien dit? Tu as des secrets pour moi.

— Je voulais savoir d'abord si nous pouvions avoir recours à ce savant et le docteur Chardin s'était offert à nous conduire lui-même chez Klipper. C'est monsieur Chardin qui m'avait donné pour son confrère une lettre d'introduction.

— Et je n'apprends cela que par hasard, en écoutant une conversation à travers le vitrage

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d'un ascenseur!... Une situation de vaudeville, dit-il, ou de drame. Un mari rentre et il voit deux ombres chinoises sortir de son logis. Il sort et il tue. Ou il divorce. Othello en ascen-

seur

Il lui prit les mains^ touché de constater qu'elle pensait ainsi à lui, mais inquiet aussi de la savoir inquiète. Eh bien! puisqu'elle avait appelé le docteur Klipper, il irait avec Chardin consulter le docteur Klipper. D'ailleurs il était curieux de voir de près cet homme de génie.

— Si j'étais arrivé un peu plus tôt !

Mais il éprouvait le besoin de ne plus penser à cette hantise que Klipper semblait incarner. Il évitait même de répondre aux questions de Cécile, étonnée de le voir las, les vêtements poudreux, les bottines grises, grises de toute la poussière de quelque longue route.

— Tu as beaucoup marché ?

— Beaucoup. L'air m'a fait du bien.

Il fuyait toute explication, ayant cette impression tragique qu'il ne pouvait rien expliquer et éprouvant le besoin de passer, sous la lampe, avec Cécile, une de ces soirées de causerie calmante où les êtres qui s'aiment trouvent dans le tête-à-tête, fût-il même silencieux, la suprême douceur de l'amour absolu.

— As-tu faim ?

Il n'avait pas faim. Il prendrait du thé si

L'ascenseur s'élevait lentement, et sur la porte vitrée^ des ombres dansaient. (P. 173.)

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Cécile en prenait, et là, tous deux, elle oubliant la journée d'attente qu'elle venait de passer, lui chassant avec obstination toute pensée qui le ramenait vers cette froide salle d'attente de Versailles, ils restèrent jusqu'à une heure avancée de la nuit, heureux de cette solitude, dans le grand silence nocturne de Paris endormi.

— Rester ainsi, disait-il, se blottir ainsi tous les soirs après avoir travaillé tout le jour ce serait le bonheur !

— C'est le bonheur, répondait Cécile, comme pour ramener à la réalité de cette halte la pensée inquiète du peintre.

Mais par un phénomène singulier d'oubli, André n'éprouvait aucune inquiétude. Sa vie tout entière lui semblait tenir dans la minute présente. Il concentrait dans la tiède jouissance d'un repos inattendu toute sa joie de savourer Texquisité d'une impression arrachée, volée à ses fantômes. Ce thé dont la fumée montait comme une haleine, cette jolie tète de blonde pensive, ces yeux d'un bleu doux, si tendres sous la lumière du grand abat-jour, cette causerie à ailes rompues, ces silences mêmes, avec des tendresses de regards échangés longuement, lui semblaient la vie qu'il avait toujours vécue. Il n'y avait que cela au monde. Le reste disparaissait, s'effaçait. Brouillard plus léger que

la

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celui qui traînait sur les arbres du parc Monceau entrevus dans la nuit claire, sous le ciel pâle. Visions plus fugitives que cette fumée sortant comme une buée des tasses de Chine. Rien n'était vrai que ce repos, cette soirée silencieuse dans ce salon familier, loin de tous, près de l'aimée.

— Et sais-tu, disait le peintre, que mes plus beaux tableaux je les fais comme ce soir, sans toucher à un pinceau, en causant avec toi, en rêvant près de toi ? Ah ! les belles visions, là, les doux paysages, en te regardant, en te plaçant, par la pensée, toi, au milieu de ces toiles imaginaires que je ne ferai jamais, soit, mais qui valent mieux que toutes celles que j'ai faites !

— Mais dont les marchands ne voudraient pas ! répondit Cécile, rieuse.

— Oh ! que si, ils en voudraient, s'ils les voyaient comme je les vois!... Nous sommes tous ainsi. Nos meilleures œuvres, nous les rêvons. « Mes plus beaux tableaux, disait Jules Dupré, je les ai faits pour moi seul, au coin de mon feu en fumant ma pipe. » Je ferais volontiers les mêmes en te contemplant et en regardant la fumée de la théière. Ah ! qu'on est bien ! Je ne dirai pas qu'on est heureux ! Il ne faut jamais dire qu'on est heureux, cela porte malheur. Mais la chère et douce

soirée ! Il n'y a dans la vie que ces minutes qui comptent!

Et après s'être endormi sur cette sensation de quiétude exquise, André s'éveilla, le lendemain, avec une ardeur de travailler, une confiance et une gaieté qui rasséréna Cécile et lui rappela une parole du docteur Klipper : « Que votre mari se croie guéri, il sera guéri. »

— Je vais, ma chérie, dit André Fortis, abattre de la besogne aujourd'hui.

— De vrais tableaux ? Non pas de ceux qu'on fait en fumant sa pipe ou en regardant fumer le thé ?

— Méchante !

Il l'embrassa sur les yeux longuement, comme lorsqu'ils étaient fiancés, et il monta à son atelier, alerte, heureux de vivre.

Ah ! la joie du labeur, le plaisir de faire sa palette, d'étaler ses couleurs, — peintre, de sentir l'huile délayer la pâte des tubes, écrivain, Tencre couler de la plume sur le papier lisse, comme le sang même d'une veine. André l'éprouvait cette joie, dans cette fièvre d'allégresse que se promet l'artiste qui, devant soi, ardent, résolu, a une journée de travail, de bon travail libre et entraînant.

Il avait mis sur son chevalet un tableau qui évoquait, dans une sorte d'apothéose de coucher de soleil, le Campanile écroulé, le Cam-

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panile de Venise que n'apercevront plus les barques venues de la mer.

Il s'était assis sur son tabouret, enchanté d'avoir de longues heures de bonne solitude, dans l'activité sans rien de fébrile d'un travail joyeux, lorsque de petits coups successifs, frappés à sa porte, le tirèrent de ces premiers moments d'allégresse active.

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