D'ANDRÉ FORTIS
?NE Stupéfaction nouvelle décidait d'ailleurs André Fortis à appeler quelqu'un encore à son secours. Dans son atelier, un matin, il trouvait sur son chevalet une toile, posée là il ne savait par qui, et qui l'épouvantait. Une vision sinistre, quelque chose comme le symbolisme effrayant de la vie moderne : une automobile lancée à travers l'espace trouant la nue de ses deux yeux incandescents , et broyant en une sorte de bouillie saignante un entassement de corps écrasés.
Fortis avait vu de ces peintures dans les vieux maîtres imaginant en leurs visions des jugements derniers, des enfers, des apocalypses. Il avait souri jadis devant les inventions bizarres du peintre Wiertz représentant, essayant de fixer sur la toile les
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dernières pensées d'un suicidé ou les terreurs suprêmes d'un homme qu'on décapite. Mais qui pouvait, pénétrant dans son studio, avoir remplacé sur ce chevalet ses paysages d'habitude, ses sous-bois exquis ou ses mélancoliques vues vénitiennes par de funèbres images ?
De qui était cette toile, éclairée d'une lumière spectrale, aux taches de couleurs éblouissantes comme des lampes à arc, espèce de gageure, de duel d'intensité entre la palette et la lumière électrique ? Quelle main avait posé là cette féroce évocation, cette apothéose de la matière faisant, sous les roues d'une monstrueuse machine de fer, jaillir les cervelles, éclater les os, comme dans un assaut s'entassent, horriblement défigurés, atrocement empilés — en des poses comiques et effro57^ables à la fois — les cadavres des combattants ?
C'est qu'il y avait dans ces scènes d'épouvante, où André ne reconnaissait la manière d'aucun peintre connu de lui, une rare puissance dans le maniement de l'horreur, dans le spectacle d'un affreux rêve. L'automobile semblait, animée d'une vitesse formidable, avancer réellement sur le spectateur. La toile avait ce magnétisme effrayant de la machine qui grossit sur la voie et semble gonfler,
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s'enfler, grandir à chaque tour de roue, avec ses énormes prunelles de locomotive.
Uartiste qui avait, d'une couleur sinistre, fixé un tel cauchemar, était, dans l'horrible, un maître en son genre.
Et personne n'était entré dans l'atelier. Et ce n'était pas Cécile qui avait acheté une telle vision d'épouvante.
Peut-être quelque peintre, en quête d'acheteurs, avait-il envoyé sa toile à un confrère pour avoir un avis artistique ou un appui matériel. André interrogeait. Non, personne n'était venu.
Alors il se reprenait à son inquiétude quotidienne, il se posait à soi-même des questions tragiques, comme un malade pris de fièvres intermittentes se tâterait le pouls.
Depuis l'aventure de son duel, des journées avaient passé, pendant lesquelles il avait essayé de reconstituer cette scène de l'hôtel des Réservoirs, dont aucune conscience ne lui restait. Il savait que M. de Morlière descendait de son automobile, le soir, lorsque la querelle avait éclaté. Et, se rappelant certains malaises, des avertissements qui le prenaient en ces derniers jours, — les éblouissements passagers, l'espèce de lourdeur, de torpeur douce au côté droit de son crâne — il se disait, avec une colère nouvelle, un efFroi
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nouveau, que des accès de cette intermittence de sa vie avaient pu, avaient dû le saisir sans qu'il s'en fût même aperçu, et que peut-être c'était pendant ces sortes d'absences de soimême qu'à cette même place, à l'endroit même où il travaillait d'habitude avec ses mêmes couleurs, sa même palette, s'enfermant dans ce cher atelier qui était son asile, l'Autre était venu jeter sur la toile ces scènes fantastiques de cruauté, de terreur et de sang.
Raisonnant avec une logique implacable, étudiant, à l'état sain, les actes qu'il pouvait commettre en l'état second, il expliquait par le ressouvenir de la querelle de Versailles, cette toile où Tautomobilisme devenait une façon de Moloch farouche. Impressionné par ces yeux flamboyants de la machine, le peintre avait fixé la vision, tenté d'exprimer l'impossible, saisi un cauchemar au passage.
Et quel peintre, si ce n'était celui qui avait le droit d'entrer ici à toute heure, qui était chez lui dans cet hôtel, vivait dans cette cellule luxueuse une partie de sa vie ?
Devant ce tableau presque fou, André restait stupéfait, aussi troublé dans son être moral qu'il pouvait l'être matériellement dans son corps. Quel défi à tout effort d'art que ce dédoublement du talent dans une même individualité ! Poète ici, visionnaire là. Un paysa-
giste dégageant de la nature le charme qu'elle révèle à ses élus et un chercheur de chimères se colletant en quelque sorte avec des sujets intraduisibles, des visions à la Callot où les monstres de métal de l'industrialisme contemporain jouaient le rôle des dragons ailés, des crapauds animés ou des démons caricaturaux du graveur des tentations de saint Antoine.
Ainsi, un même cerveau pouvait concevoir des scènes aussi différentes ! L^art de ce fou de génie qui lançait là une automobile sur des cadavres était la négation même de celui du peintre qui, avec un bout de paysage, un coin de village, une première étoile s'allumant dans un ciel pâle, éveillait dans Tâme tout un monde de rêves d'une douceur exquise.
Une sorte d'ironie douloureuse faisait alors monter aux lèvres d'André cette pensée :
— Les deux manières d'André Fortis !
Il essayait de se railler lui-même, mais il éprouvait une colère douloureuse à se sentir ainsi condamné à cette dualité sinistre.
Alors il fouillait l'atelier, ouvrait les cartons, les armoires, interrogeait les coins obscurs pour y trouver, peut-être, d'autres esquisses, d'autres toiles de cet « André » qui n'était pas lui, et, derrière un grand bahut de chêne, comme caché à tous les yeux, il décou-
vrait ce Veau d'or qui avait épouvanté Cécile, cette allégorie farouche de la puissance de l'argent, cette composition qui ressemblait à une vision hypnagogique, à un rêve de malade réalisé par un artiste pris de fièvre au fond de quelque cabanon.
Et la tentation le prit brusquement de crever ces toiles, de les détruire en les brûlant; puis un singulier scrupule l'arrêtait, un sentiment bizarre, ironiquement inattendu :
— Ai-je le droit de faire de ces œuvres de la cendre et de la fumée ? Si elles sont de moi, d'un moi que j'ignore, sont-elles à moi?
Le respect de l'artiste pour le labeur d'un autre artiste, pour une œuvre d'art, quelle qu'elle soit, s'imposait à cet homme devant ces productions qui sans nul doute étaient de sa main — mais qui ne lui appartenaient pas, qui venaient d'autrui, ne faisaient partie — même si elles étaient nées de lui — - ni de son œuvre ni de sa vie.
Et parlant tout haut, instinctivement, comme se répondant à lui-même :
•— Je ne crois pas, dit-il, que jamais, jamais un tel doute se soit imposé à un homme !
Oui, elles appartenaient à Vautre^ ces œuvres d'un paroxysme inquiétant, elles avaient un maître, ces compositions excessives et, celui-là, fût-il l'être qui se substituait
à André à de certaines heures, André Fortis avait-il le droit d'anéantir ce que cet autre avait inventé ?
— Mais oui, j'ai tous les droits, se dit-il, levant le couteau à palette sur ces visions saignantes.
Il allait couper, taillader. Il recula encore. Non, il lui semblait qu'il attenterait au labeur d'une créature humaine. D'ailleurs il voulait conserver ces toiles pour les montrer à M. Chardin, au docteur Klipper. Il sentait en lui le besoin absolu d'en finir avec cette double vie affolante. Il était las de ces sup^ pressions de son propre moi, de cette prise de possession de sa personnalité par un être si différent de soi-même. Il sentait que devant la contemplation de ces toiles effrayantes, ses idées se heurtaient, se confondaient, qu'une fièvre de folie, un détraquement commençait.
— Et si, dans une période où l'autre était le maître de son moi, cet autre exposait, envoyait au Salon, sous son nom, ces peintures symboliques? Si, comme il avait été responsable du geste de l'autre André Fortis, il répondait aussi de ces tableaux inscrits au livret à leur rang alphabétique : André Fortis ? — Ce serait insensé !
Et il avait peur maintenant, matériellement
peur que ce qu'il y avait en effet d'insensé dans cette possibilité future ne lui portât au cerveau, ne changeât son doute en démence.
— Ah ! qu'on m'arrache à cette obsession ! Ou'on me délivre î Qu'on me rende à moimême ! J'en ai assez, j'en ai trop ! Je veux m'échapper ! Je veux me reprendre ! Me reprendre ou en finir !
La pensée d'autrefois, la tentation morbide le ressaisissait : pourquoi pas mourir ? C'était si simple, si prompt, si facile, le suicide !
Mais quoi, cet homme, ce fou de génie ne pouvait-il guérir un fou ? André croyait à l'exorcisme de la science.
— Si j'allais tout dire au docteur Klipper ?