LE LABORATOIRE
5E docteur Klipper !
Depuis qu'André Fortis avait entendu M. Chardin, puis le docteur Wyns, parler de cet original — excentrique de la médecine — il n'avait plus qu'un désir, remettre son sort aux mains de ce chercheur d'impossible. Et Cécile avait eu la même pensée, puisqu'elle avait, après lui avoir écrit une lettre suppliante, consulté le savant. Le difficile était de pénétrer chez Klipper. Dans ce grand Paris bruyant, tourmenté, pressé, afïamé, avide d'argent, d'activité, de richesse, de bruit, le rêveur d'infini poursuivait obstinément sa tâche dans un coin ignoré, comme dans une cellule de cénobite oubliée au cœur même de la ville éperdue.
Il y avait dans le brouhaha, dans la poussée
formidable de la cité des arrivistes, politiciens, financiers, brasseurs de nouvelles, brasseurs d'afFaires, tripoteurs, cabotins, courtisans, courtisanes, — un coin sacré où, trouvant le calme absolu dans l'acharné labeur, le travail continu, un homme soupçonné par les gens de science de poursuivre certaines découvertes qui dépasseraient les plus étonnantes d'un temps habitué aux merveilles, usait des jours, passait des nuits dans un laboratoire où n'avait pénétré personne ; — un savant d'une autre époque, ennemi de la réclame, supprimant de sa vie tout ce qui pouvait l'écarter de son but — tapi dans son logis, cloîtré dans son œuvre, nourrissant son corps tout juste assez pour garder la santé de son esprit — le cerveau libre, la pensée intacte, se colletant avec la nature, acharné à lui arracher un secret qu'elle gardait en avare comme si c'eût été entre elle et lui un duel de toutes les heures.
Et c'était à cet homme, à cet être un peu fantastique et hoffmanesque qu'André Fortis voulait aller demander sa guérison, un secours que la science officielle du docteur Chardin ne lui apportait pas.
Mais il tenait à ne pas désobliger Chardin. Il ne voulait rien tenter sans en avoir averti le médecin et, avant d'aller frapper à la porte de
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Jean Klipper, il revint consulter le savant du boulevard Haussmann, il se retrouva dans ce salon où il avait attendu, si ému, impatient, la veille de son mariage avec Cécile.
— Eh! quy a-t-il? fit M. Chardin en le voyant arriver, embarrassé et hésitant.
André craignait de le blesser en parlant de Klipper. Mais M. Chardin, esprit libre, curieux aussi de toutes choses, se mit à rire et dit :
— Vous me rappelez ces gens qui, las des ordonnances de quelque prince de la science, s'en vont consulter un rebouteux ! Et je ne vous blâme pas. J'ai été souvent tenté de demander pour moi-même un remède de bonne femme. Vous croyez que le docteur Klipper a des remèdes particuliers ? Allez voir le docteur Klipper !... Et comme il n'ouvre pas sa porte à tout le monde et que j'ai du crédit sur lui, je vous donnerai un petit mot pour cet original. Ecoutez- le et voyez-le. Il en vaut la peine!
Et, s'asseyant à son bureau, M. Chardin avait, sur le papier de ses ordonnances, jeté quelques mots à l'adresse de Jean Klipper, disant à André :
— Ceci vous servira de Sésame !
Il mit l'adresse : « Monsieur le D' Klipper ^ 4f place de Valois. » Et sur l'enveloppe ; « De la part du D' Chardin, »
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— Et vous me tiendrez au courant, cher Monsieur !
Fortis avait hâte de voir de près ce Docteur Miracle. A une maladie bizarre et comme fantastique, il lui semblait qu'il fallait un guérisseur singulier, hors de toute catégorie, tel qu'on lui avait dépeint le médecin strasbourgeois. Il chercha bien vite le logis de Klipper.
Et, demeurant artiste jusqu'en ces visites, il éprouva une impression inattendue, une joie de curieux, à chercher dans le vieux quartier où habitait le savant, la maison que lui désignait Chardin.
André, comme la plupart des Parisiens, ne connaissait point Paris ; il n'en savait que le Paris de ses habitudes et de ses amitiés. Il avait cent fois traversé le Palais-Royal sans s'arrêter à l'ancienne Cour des Fontaines où il allait trouver Klipper. Il fut tout étonné de traverser cette sorte de couloir inconnu, le passage Henri IV, noir, étroit, comme passé à la suie, avec des sacs de charbon, des légumes, des murailles noires, des bouffées de vapeur sortant, haleines chaudes d'une usine, des grilles du ruisseau, un couloir étranglé comme la hernie de cette grande Cour solennelle, la Cour des Fontaines où, place de Valois, percée de passages divers, il allait rencontrer le doc-
Ces deux hommes inconnus étaient les témoins d'il ne sapait quel adversaire... (P. 184.)
teur que le reporter du Boulevard avait juré de déterrer là.
Quoi ! c'était dans ce quartier que Klipper avait établi son laboratoire — là, à deux pas de ce passage aboutissant à l'arcade énorme de la rue des Bons-Enfants, qui semble l'ouverture d'une porte de marché béante — la voûte trouée d'un escalier central dont on aperçoit les étages superposés, comme du fond d'une cheminée à l'auvent colossal on verrait monter le tuyau ; c'était dans ce noir pâté de maisons, avec des débits de vin, des pièces de boucherie appendues à des crocs, dans ce coin de Paris d'autrefois, sombre, boueux aux jours de pluie, avec des grilles aux fenêtres, des grilles à l'entrée des passages, de l'ombre le soir, de l'ombre le jour — et des logis aussi gardant l'aspect solennel d'un Paris majestueux, d'un Paris de luxe et d'autorité — de hautes maisons aux escaliers carrelés, aux apparences de couvents ou de casernes et les grands toits d'ardoise couronnant les hautes étapes de pierres grises, c'était dans ce Paris de Louis XIV envahi, bousculé, maculé par le Paris laborieux du xx^ siècle, un Paris de vieille capitale abolie à deux pas du mouvement de la vie, de la cohue de la fièvre du Louvre, de la rue de Rivoli, du Paris des autos et du Métropoli-
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tain ; — c'était là que le docteur Klipper poursuivait ses recherches, dont les savants officiels parlaient tout bas comme de merveilles?
André Fortis se fut imaginé volontiers Klipper travaillant à l'ombre de la Sorbonne nouvelle, là-bas, dans quelque ruelle du vieux quartier latin. Mais là, dans le brouhaha du quartier Saint-Honoré, si près — et si loin — de l'Institut; là, dans cette ombre et sans nul doute dans une cave, où des imprimeries seules rappelaient là la pensée, le travail cérébral, cela semblait une gageure, un paradoxe. Mais partout l'homme qui poursuit son rêve peut se rendre solitaire.
La place de Valois, du reste, la Cour des Fontaines, solitaire, silencieuse, où une voiture qui passe devient un événement, était pour Klipper comme un coin de ville de province où l'on n'eût pas deviné qu'un savant s'était réfugié, en plein cœur d'un Paris ignoré.
— 4, place de Valois !...
André avait cherché le logis. C'était celui qui semblait faire corps avec les bâtiments formant la première voûte du passage Henri IV. Une maison haute à l'escalier large à rampe de fer, dont les fenêtres s'ouvraient sur la place même, aux aspects de palais désaffecté.
Il demanda le docteur Klipper. La concierge, blottie dans sa loge, parut étonnée.
Le docteur Klipper n'était pas là, et puis le docteur Klipper ne recevait personne. Personne. Mais le visiteur avait une lettre qui devait ouvrir toutes les portes.
— Montez au deuxième, demandez, répondit la concierge d'un air de doute.
André monta les deux étages, il lui semblait qu'il gravissait l'escalier d'un vieil hôtel seigneurial, abandonné. Sur le palier à carreaux rouges, deux portes s'ouvraient, l'une portait, — chose imprévue — , le titre d'un journal sportif qui s'imprimait là, donnait de là le ton à la mode — l'autre muette, sans nom, devait être celle du docteur Klipper.
Il sonna. On ne répondit pas. Il sonna une seconde fois, la porte s'ouvrit comme verrouillée en dedans et une très vieille servante à l'accent alsacien demanda à André ce qu'il voulait.
— Le docteur Klipper !
— Il n'est bas ici !
— J'ai une lettre à lui remettre...
— Laissez-la-moi, che la lui donnerai...
— C'est que c'est à lui-même que je dois la remettre.
— Il n'est bas ici !
Mais André était résolu à ne point se retirer sans avoir vu le docteur. Il insista, disant qu'il s'agissait d'une affaire grave, et que la lettre
fort importante venait du docteur Chardin. Le nom était connu sans doute de la vieille Alsacienne, car en l'entendant elle s'adoucit et dit : Oh ! alors ! — puis, ouvrant tout à fait la porte qu'elle avait seulement entr'ouverte : — Si Monsieur veut entrer, je vais prévenir Madame !