‹ L'obsessionChapitre 17 sur 27 · CHOSES IN- CONNUES · texte numérisé non relu

CHOSES IN- CONNUES

A jeune femme frappa à cette porte, par petits coups évidemment réglés d'avance comme par une ordonnance maçonnique. Et, après un moment assez court, un homme sur le seuil apparut, éclairé à la fois par la lanterne qui, devant, le frappait au visage et par la lueur vague d'un soupirail quelconque qui, venant du fond de la cour, par derrière, lui faisait une sorte de pâle auréole et, entre ces deux lumières différentes, petit, maigre, de longs cheveux très blancs encadrant un visage maigre, rasé, à nez d'aigle, où des yeux, d'étranges yeux d'un noir ardent, brillaient, brûlaient d'un feu intérieur — le docteur Klipper, enveloppé d'une sorte de houppelande noire, semblait quelque créature de rêve, un être d'un autre temps et d'une autre race oublié là, en plein Paris d'aujourd'hui.

Le visage du savant, étonné d'être interrompu dans son labeur, au fond de cette cellule souterraine, exprimait une sorte de bouderie colère, la bouche aux lèvres méprisantes, comme celle du buste de Machiavelli aux Uffizzi, se plissant et commençant une phrase lorsque la jeune femme, de sa douce voix chantante, expliqua :

— C'est M. Fortis... André Fortis, dont tu me parlais hier et que tu voulais voir !

Alors l'expression maussade, presque sévère, de ce visage, tomba, et les terribles yeux noirs du petit homme cherchèrent dans la pénombre Fortis pour l'interroger bien vite.

Un sujet! un cas extraordinaire ! un phénomène ! Le docteur Klipper ne se dérangeait que pour les exceptions qui se posaient devant lui comme d'étonnants problèmes.

— Ah ! ah ! dit-il avec un léger accent d'Alsace encore conservé, M, André Fortis ! entrez ! entrez !

André s'expliquait cet empressement par les confidences de Cécile. Elle avait consulté le docteur et aussi bien les explications qu'il pouvait avoir à donner au savant se trouvaientelles par là simplifiées.

Le peintre se retrouvait peintre — oubliant presque qu'il était un malade venant interroger un maître — pour regarder le ciidre qui entou-

rait le savant, le coin caché où Jean Klipper poursuivait ses découvertes.

Et André éprouvait la sensation joyeuse d un vo3^ige en pays inconnu, d'une rencontre inattendue.

Ce laboratoire du Docteur Klipper sous la voûte du sous-sol du vieux logis parisien évoquait aussitôt Timage de ces coins poudreux où Rembrandt fait apparaître en une étrange pénombre des alchimistes et des rabbins. Des cornues se profilaient sur la muraille, continuées par des tubes repliés comme des serpents ; des fils pendaient de la voûte, s'accrochaient aux parois, partaient de quelque instrument d aspect bizarre pour aboutir à quelque prise de courant — fils électriques qui jouaient là le rôle des toiles d'araignées dans les tableaux du grand magicien hollandais — la science arrivant ainsi au même pittoresque que l'art.

Et c'était le savant lui-même qui avait établi ces planchettes de bois où couraient des flacons épars, ce fourneau, ces carreaux de faïence, tout le décor et l'appareil de cette cave-cellule où il s'enfermait, poursuivant son rêve acharné à la solution des problèmes posés, vivant d'une intense vie de solitaire, chasseur tapi comme à l'aftût de l'impossible parmi ces instruments qu'il avait construits ou perfectionnés de ses mains, chambres noires de pho-

tographies dont il avait fait les instruments de ses recherches, et (André le questionnait aussitôt et Klipper répondait avec la satisfaction naïvement orgueilleuse de l'homme qui se sent admiré dans son œuvre, dans ses efforts) là, entre l'air comprimé emmagasiné en un réservoir, la lumière électrique branchée sur le secteur, le sthétoscope qui lui aidait à décomposer les métaux par la lumière, Klipper passait des heures et des heures, de longues heures depuis des années à poursuivre des recherches qui semblaient des combats avec l'impossible.

La lueur du jour n'arrivait dans ce laboratoire souterrain que par le soupirail ouvert sur la cour de Valois. Mais entre cette lumière du dehors et la lumière du dedans, asservie par lui, Klipper avait placé un écran de toile noire qui faisait là, quand il en avait besoin, l'ombre complète, permettait au savant de travailler dans l'obscurité absolue que les rayons provoqués par lui venaient traverser.

André regardait, emmagasinant cette vision dans sa mémoire, Et pour lui, le spectacle était à la fois inquiétant et touchant de ce petit homme maigre, comme perdu dans le fouillis de ces instruments de cuivre ou de verre, parmi ces cornues, ces tubes de caoutchouc pareils a des serpents noirs, — et de cette jeune femme poétique, délicieusement jolie, apparue là, sa

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lumière à la main, et qui semblait la Muse même, la Muse vivante de ce poète de la science travaillant dans l'ombre à se mesurer avec l'infini.

— Alors, mon cher maître, dit Fortis vraiment ému, voilà le coin de terre d'où sortira quelque révolution scientifique ? ■

Sous sa longue crinière blanche, Jean Klipper se mit à rire d'un petit rire sec.

— Oh ! une révolution !... une révolution !... Je sais que parce que je travaille dans une cave les savants officiels m'ont appelé en plaisantant le Marat de la science. Mais je ne veux rien révolutionner. Je ne cherche que la vérité, et la vérité partout. Oui, oui, dit-il en s'exaltant, le geste fébrile, posant ses doigts maigres sur ses instruments qu'il caressait amoureusement, je veux trouver dans l'électricité et dans la lumière tout ce que la nature recèle d'inconnu. Les Rayons, tous ces Rayons qui semblent sortir de terre, sont des flambées de lumière qui éclaireront toutes les obscurités. Le radium est un symbole. Et il y a d'autres radiums dans le vaste univers. Il y a d'autres forces, d'autres mystères ! Tout cela sortira, naîtra, vivra.

Puis, comme André lui demandait à quel labeur spécial il se vouait présentement, Klipper hocha la tète :

— Oh ! je poursuis plusieurs lièvres à la fois, dit-il, un peu goguenard, à Talsacienne, mais pour le moment, voici ce que je faisais quand vous avez frappé...

Et, expliquant qu'il décomposait des métaux, projetant sur la muraille les rayons du spectre solaire, il arrivait à calculer la quotité de tel ou tel métal que contenait la lumière de telle étoile, les rayons du soleil, les astres de l'infini, les continents de l'espace. De sorte qu'il avait là, dans cette cave, le secret même des astres, ces infinis suspendus dans l'espace.

Il dit en souriant :

— Je dissèque les étoiles !

Et la petite aveugle, doucement, de sa plaintive voix tendre d'interrompre :

— Il serait plus doux d'y aller!

Et il y avait tant de tristesse et de poésie dans cette espèce de mélopée exquise, que Fortis en fut ému.

Jean Klipper répondit qu'elle faisait des rêves, et que lui faisait de la science. Puis se tournant vers sa femme :

— Tu penses en poète, moi je calcule, j'observe en pli5^sicien. Et le fait, lorsque je puis le constater, arrive parfois à une intensité d'étonnement qui rapproche la poésie de la science, ou plutôt, voyez-vous, fait de la science même l'infinie poésie des temps à venir.

Klipper s'adressait tour à tour à la poétique créature et à Fortis :

— Le cœur humain et ses replis, la nature et ses mystères, deux infinis, ma chère petite, qui ne lasseront jamais, jamais, la curiosité de l'homme. J'aurai peut-être découvert. Monsieur, quelques lambeaux, quelques atomes de vérité dans mon long et bien aimé labeur, et je mourrai avant d'avoir même trouvé la cent millionnième partie de ce que peut-être les générations à venir découvriront un jour.

C'est l'infini, cet univers, c'est la grande mer sans limites, c'est la terre inconnue — plus profonde que l'éther !

Il montra brusquement à André un des instruments de son laboratoire :

— Cette roue qui tourne, mue par l'air comprimé, et que nous entendons tourner, et que tu verras, j'espère, un jour — dit-il, la voix brève, en regardant la jeune femme aux yeux fixes — elle fait, cette roue, mille tours par minute. Il en est qui font six mille tours par minute. Croyez-vous cela possible ? Cela est. Et la roue est toute petite. Eh bien ! supposez une roue gigantesque mue par une machine électrique colossale, cette roue géante pourrait faire mouvoir tout un monde !... Elle sera peutêtre exécutée, un jour, cette roue géante ! Ah ! nous ne savons rien, rien, rien encore !... Mais

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nous allons savoir, nous allons savoir! savoir ! savoir ! savoir !

Il répétait le mot avec une expression de fièvre. Il s'en grisait comme d'une autre espèce d'alcool.

— Savoir! savoir!... Vivre pour chercher, pour apprendre !

Il s'exaltait, et André remarquait dans ses prunelles noires une sorte de flamme qui semblait avoir l'éclat d'un regard de fou.

Mais, comme si la petite aveugle, au lieu de deviner, eût réellement vu, aperçu cette flamme morbide, la voix de la jeune femme interrompait, calmait, doucement cette exaltation :

— Mon ami, je t'en prie...

— Oui, chère Marthe, tu as raison... Du calme. On ne fait rien qu'avec du calme.

Vibrant et emporté tout à l'heure, il s^était comme calmé tout à coup sous la simple parole de cette femme-enfant.

Et, prenant entre ses doigts maigres les petites mains de Marthe, il lui disait avec une tendresse profonde, aussi infinie que ses espoirs :

— Laisse-nous. Je veux parler à M. Fortis. Elle se tourna vers André :

— Voici la lanterne, monsieur. Vous n'aurez qu'à la reprendre quand vous remonterez.

— Mais, vous, Madame?

— Oh! moi, je crois que, n'y voyant pas, c'est moi qui y vois le mieux.

Elle souriait doucement à son malheur, la petite aveugle.

— Et, dit alors Klipper d'un ton ferme, un jour viendra où l'aveugle verra — où Toeil nouveau remplacera les yeux clos!... Tout arrive avec la patience et la foi...

— Quand il y a le génie, fit Marthe Klipper, du ton d'une adoration sans bornes, comme dans la ferveur d'une prière.

André la vit s'éloigner, disparaître dans l'ombre, pareille à une vision dans ce laboratoire de féerie, avec cette tache rouge au milieu du front qui lui donnait l'aspect d'une martyre vivante. Et il semblait que la petite aveugle aux cheveux blonds eût emporté de la lumière, la lumière de son corps remplaçant la lumière éteinte de ses yeux...

LUEUR d'espérance.

NDRÉ se rappelait les étranges propos de ces savants contant chez M""' de Vernières les expériences tentées sur Taveugle, ces jets pénétrants de lumière projetés sur le front d'une créature humaine avec la certitude d'en faire émerger lentement une prunelle cachée, vivante, celle-là, lumineuse, remplaçant les prunelles éteintes, les lueurs mortes.

Il suivait du regard Marthe disparaissant, là-bas, dans le noir de la cave, et il se demandait si cette créature exquise était une victime poursuivant avec un maniaque dont elle était un vivant sujet d'expérience le « songe douloureux » de la vie, ou si elle était, comme elle en avait la conviction, une martyre destinée à être sauvée, rendue à la lumière par le génie.

Ce mot, qui était pour elle le nom même de

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Klipper, comme elle l'avait prononcé : le génie.

Elle mettait toute son âme dans cet hymne de confiante tendresse. Et André, à son tour, contemplait le petit homme alerte, étrange, comme s'il se fût trouvé devant un être irréel, vivant d'une existence chimérique.

Mais ce qui, dans ce personnage singulier, était terriblement vivant, c'était le feu de ses prunelles obstinément fixées sur André qui avait peine à en soutenir Tacuité. Klipper s'était assis sur un escabeau, derrière la machine électrique qu'il maniait lorsqu'on avait frappé à sa porte, et, les coudes appuyés sur la planchette soutenant l'instrument, il étudiait ce visiteur qui venait le troubler; — et cette figure maigre posée sur ces mains osseuses dontles phalanges s'enfonçaient dans les longs cheveux argentés, prenait une expression fantastique, inquiétante, et parmi ces fils électriques enchevêtrés, André pensait à quelque bizarre araignée humaine tapie au fond de sa toile, guettant une proie. Ce n'était pas pour dévorer, mais pour guérir que le guet était fait.

— Je ne vous vois pas assez bien, dit Jean Klipper en se levant vivement.

Il alla tirer le store noir qui voilait la lueur du dehors et, par le soupirail, une lumière

bleuâtre filtra qui donnait à ce bizarre laboratoire un aspect encore plus fantomatique.

— Mettez-vous dans le rayon, dit le docteur qui avait repris sa place derrière ses instruments. Nous n'avons pas besoin de monter dans mon cabinet pour ce que vous avez à me dire, et une consultation parmi mes machines ne vous effraie point, je pense ?

— Au contraire, mon cher maître !

Jean Klipper haussa les épaules.

— Ne m'appelez donc pas cher maître. On banalise le mot à tout propos, c'est ridicule. « Cher maître, cher maître ! » Est-ce qu'il y a des maîtres? Nous sommes tous des écoliers. Nous épelons — poètes, l'alphabet du cœur humain, savants, celui de la science. Des maîtres? Il n'y a qu'un maître, qui est une impérieuse et cruelle maîtresse, la nature !

Il examinait, tout en parlant, André qui prenait plaisir à cette entrevue comme à un spectacle, comparait mentalement l'antre scientifique de cet original avec le salon luxueux du docteur Chardin.

— Monsieur, dit Jean Klipper, M""* Fortis a invoqué pour m'appeler à elle le nom d'un homme qui m'est très cher, et quoique je ne fasse aucune clientèle, aucune, aucune, ayant trop peu de temps à vivre pour mener à bien mes recherches personnelles, il m'a été

agréable de m'occuper d'un cas, d'ailleurs intéressant, le vôtre. Il ne rentre pas directement dans mes études. Mais tout ce qui touche aux névroses, à l'encéphale, m'intéresse profondément et si je puis, avec le docteur Chardin, collaborer à votre guérison, j'en serai heureux. Vous êtes un problème vivant, et bien que vous me dérangiez un peu, — oui, vous me dérangez — je suis enchanté de vous voir.

En parlant, le petit homme laissait sur ses lèvres un petit sourire ironique. Il avait l'accent alsacien assez caractérisé encore. Il disait tirectement, acréahle et cet accent même donnait à ses paroles une saveur particulière. Le broMème fifant écoutait et étudiait aussi.

Alors Klipper interrogea comme l'avait fait Chardin. André dit ses terreurs, l'obsession de sa vie inquiète. Ces lourdeurs de tête, ces éclairs subits qui lui passaient devant les yeux comme annonçant un orage ou plutôt une épaisse nuée, une interruption d'existence. Et Klipper, le plus naturellement du monde, comme si ces phénomènes incroyables eussent été d'une banalité parfaite, de répondre très froidement d'un ton bref :

— Bien, bien. C'est tout simple.

— Tout simple ? fit André.

LOBSESSION ^^^

— Tout simple, parce que c'est la constatation, la preuve dun fait qui étonnerait bien des gens, mais qui est, pour moi, du moins, mathématique. Tout simple, passez-moi le jeu de mots, parce que Thomme est double.

l'inconscient.

L secoua sa longue chevelure blanclie.

— Parfaitement, parfaitement, dit-il, l'homme est double, il faut bien que nous nous habituions à le reconnaître, oui, oui, il faut l'avouer, quelque soit notre sot orgueil. Avez- vous lu Myers? Évidemment non. C'est chez lui qu'on peut voir que notre moi est fait de deux moi^ le supraliminal, qui a la conscience de tout, et le subliminal, qui est inconscient, vit d'une vie obscure et indépendante... Ces mots un peu barbares ne vous disent rien, mais ils sont passés aujourd'hui dans la langue courante. Il y a deux êtres dans notre être ; ce qui est chez vous maladif, poussé jusqu'au paroxisme, est latent chez ceux que vous coudoyez. Il y a en moi un moi inconscient qui écoute ce que je vous dis et qui me dicte peut-être mes paroles en ce moment même. '— « Je n'y suis pour rien », répétait Mozart à

ceux qui le complimentaient d'une de ses sonates. C'était le moi inconscient qui avait dicté un chef-d'œuvre à son moi normal, et vous, puisque vous faites appel à moi, vous, vous êtes doublé et vous vous cro3^ez un exemplaire unique de ce dédoublement de votre moi ? Vous avez une vie seconde, un état second ? Mais un certain Louis Vidé, étudié par Bourra et Barot, avait six existences distinctes, six personnalités différentes. Six ! Cela ne peut pas vous étonner, je pense, vous n'allez pas crier au miracle, vous qui êtes un miracle vivant ! Six existences, six humeurs, six caractères. Une femme étudiée par Morton Princes, miss Beauchamp, en avait trois ; Hélène Smith, sujet étudié par Flournay, Annel Bourne dont Hodgson, a décrit le cas, avaient des sautes de personnalités distinctes, spontanées comme des sautes de vent. Modifications immédiates. Vous parliez à l'une, — c'était une autre qui vous répondait. Ah! le conscient et l'inconscient, le supraliminal et le subliminal ! Problèmes, mystères ! Schopenhauer parle de certains moments de sa vie où sa volonté était comme endormie, où son esprit était poussé dans une direction prévue d'avance... Vous l'avez bien lu, Schopenhauer? Les belles dames l'ont mis à la mode sans le comprendre la plupart du temps. Ma personne

dit-il, en propres termes, était comme étrangère à l'œuvre. En recevant ses livres il se demandait : Est-ce moi qui ait écrit cela ? — C'était lui, mais on eût dit qu'un autre avait dicté !

— Moi et l'Autre ! dit André, qui éprouvait à mesure que Klipper parlait, toutes les tortures des angoisses passées.

Et alors, avec une fureur croissante, sa colère contre cet autre, voleur de son moi, reprenant toute sa violence ; il demandait à Jean Klipper — comme il en eût appelé à un souverain suprême — de l'arracher à cette obsession, à cette possession, à ce supplice.

— Ah ! votre science ! Votre science explique tout, dit-il avec brusquerie ; mais elle ne guérit rien î

Klipper, un moment, resta sans répondre. Puis, doucement :

— Je vous ai dit que nous n'étions que des écoliers. Cependant on peut tout guérir — quand on veut. Et voulez-vous que je vous dise où est le remède pour vous ? Dans l'illusion !

André répéta :

— L'illusion ?

— Tout est illusion ici-bas dans un certain ordre de choses. Le bonheur ? Illusion. On n'est heureux que si l'on se croit heureux. Les hommes condamnés à l'imprévu, sans compter

le prévu, qui est l'inévitable, ne sont que des heureux imaginaires. Dites -vous que cet autre qui est en vous n'existe pas, n'existe plus, et il ne reparaîtra jamais. Illusion, votre double, comme votre propre moi lui-même. Illusion votre art qui consiste à mettre des mensonges délicieux sur la toile. Illusion, la joie ! Illusion, la beauté !

— Ah ! docteur, la beauté, c'est peut-être, s'écria le peintre, ce qu'il y a de plus certain dans le monde !

— Qui sait ? fit Jean Klipper avec son petit ricanement ironique.

Il se frotta les mains et ajouta :

— Nous trouvons de la beauté où il n'y a précisément que l'illusion, le fantôme de la beauté. Je pourrais faire trouver la Joconde parfaitement laide et l'affreuse Vénus hottentote, qui d'ailleurs est la beauté idéale pour les Hottentots, parfaitement belle ! Ah! Ah ! dit le petit homme, si je voulais!

— Si vous vouliez ?

Les yeux noirs du vieil Alsacien jetaient des éclairs.

— Je vous disais que nous sommes des élèves, des ignorants, des impuissants, oui, comparé à l'absolu, mais nous pouvons, nous pouvons bien des choses !

Il regarda André Fortis bien en face.

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— Vous êtes peintre? Je suis peintre aussi, en mon genre. Je pourrais...

Il hésita^, puis, comme dans un triomphal aveu de son génie :

— Je pourrais, dit-il, faire des portraits vivants qui n'auraient que l'ombre d'une existence ! Illusion ! La souveraine illusion ! Donner, par exemple à un homme mari d'une femme laide l'illusion d'avoir épousé une vivante beauté ! Oh ! parfaitement ! parfaitement ! Ce serait une illusion, mais quoi, l'amour vit d'illusions ! Illusions ! Illusions ! L'amour n'est qu'une illusion comme le reste !

— Une femme laide peut très bien plaire à celui qui l'aime, dit Fortis. C'est tout simple. Il y a là un mystère d'attraction.

— Oh! ce n'est pas cela que je veux dire, précisa Klipper, j'entends que la femme peut rester laide, être parfaitement laide et que l'homme peut la voir très belle, absolument belle, et cela au moyen de lunettes que je me chargerais très bien de fabriquer moi-même. Voyons, êtes-vous un peu au courant de la physique ?

— Heu ! heu ! fit André souriant, — toute son attention tendue vers les confidences de cet homme, sorte de prêtre de la Kabbale enfoui dans une cave parisienne, comme un Kobold en sa mine sombre.

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— Je vais tâcher de vous expliquer le proiDlème ; vous êtes peintre, encore une fois, il vous sera facile de comprendre. Les miroirs, monsieur, forment des images parfaites si leur forme est plane et leur surface bien polie ; ces images deviennent grossières et déformées dès que le verre se déforme et se courbe. Vous avez vu les caricatures qu'ils vous renvoient alors brusquement ?

— Oui, certes.

— Quand la courbure est régulière, la déformation l'est aussi et l'on peut faire varier à l'infini les effets qui en résultent. Certains miroirs habilement construits nous montrent en petit — comme une élégante miniature qu'ils semblent embellir — le visage qu'on leur présente. D'autres, de construction plus facile, altèrent les rapports et produisent ces caricatures dont je vous parle, les uns élargissant, les autres allongeant les traits. Des Sanchos incroyablement bouffis ou des Don Quichotte étirés et fantastiquement maigres. Ce sont les plus simples, ces miroirs-là. On peut en varier les effets à l'infini. C'est un problème de géométrie appartenant à la catoptrique. Mais nous avons la dioptrique... Ne vous effrayez pas, je parle là comme un pédant de Molière...

— Et je suis aussi ignorant que Monsieur Jourdain, fit André.

Mais oui, fai tous les droits, se dit-il levant le couteau à palette sur ces visions saignantes. (P. 2o3.)

— La dioptrique est la science des rayons réfractés à travers un milieu transparent. Elle présente des problèmes plus difficiles et des solutions plus variées. Chaque point éclairé, lorsqu'on le regarde à travers un verre transparent, est aperçu dans une position différente de la véritable et qui dépend de la forme des surfaces qui, de part et d'autre, limitent la loupe. Eh bien, si dans l'instrument, au lieu d'un verre transparent, on interpose deux, trois, quatre, six verres peutêtre entre l'œil et l'objet qu'il regarde, on peut produire les plus étranges déformations, les images les plus inattendues, ce que nous appelons des anamorphoses. Comprenez-moi bien : si l'objet observé est un carré, on pourrait rendre son image circulaire. Où il y aurait ce carré, l'œil verrait un rond. On pourrait donner, au moyen d'un instrument à construire, toutes les illusions, toutes les visions qu'on voudrait. On ferait voir à un être vivant ce qui n'existe pas, ou du moins modifier pour lui ce qui existe.

— En vérité ?

— Oh ! parbleu, le problème serait difficile. Beaucoup moins pourtant que celui de la quadrature du cercle. Mais changer, modifier, corriger un visage, en allonger ou en élargir l'ovale, donner au front plus de hauteur, dimi-

nuer la bouche, etc., etc., ne serait qu'un jeu, je dis un jeu, pour un opticien ingénieux et savant devant un buste toujours prêt à poser, toujours immobile. Il pourrait — je pourrais — en écartant ou rapprochant les verres, en les polissant sans cesse et les repolissant sans ménager l'enlèvement des surfaces, montrer au spectateur les traits fidèlement reproduits d'un buste tout différent du buste réel. Je me charge de donner, par exemple, à qui regarde Ésope le plaisir de contempler Platon, à qui a devant soi une mégère la joie d'apercevoir la Vénus de Milo.

— Est-ce possible ?

— Très possible. Tout est possible, dit Klipper.

Il semblait à André qu'il vivait un songe. Était-il vraiment éveillé ? Ne se trouvait-il pas jeté brusquement en plein rêve? Était-il conscient de son moi?

Ce docteur Klipper, étrange, ironique, éloquent, nerveux, avec ses yeux noirs, comme incandescents, ses narines aspirant la vie, battant comme des ailes, son accent guttural, ses gestes brefs, était-il un être de chair et d'os ?

De ce que cet homme venait de dire, Fortis retenait surtout les trois dernières paroles, affirmation orgueilleuse d'une puissance sansj bornes :

— Tout est possible!

Et le ton dont le savant les avait prononcés, ces mots définitifs, donnait à André Fortis la certitude, cette foi absolue, dont Klipper faisait la suprême force : Tillusion !

— Je guérirai ! Je guérirai ! Tout est possible !

Ce qui avait surtout frappé le docteur alsacien dans les confidences du peintre, c'était la dernière aventure, ce duel accepté pour autrui, — un homme rendant raison à un adversaire d'une injure qu'il n'avait pas proférée, d'un geste dont il était inconscient — et l'esprit sans cesse en ébullition de Jean Klipper entrevoyait déjà dans la complication de cet épisode un moyen pour André d'échapper peut-être à robsession dont il était la victime.

— Mon Dieu, dit-il un peu bourru, je vois que vous allez me prendre plus de temps que je ne voudrais. Mais vous êtes un malade qui n'est pas vulgaire !,.. Votre pauvre femme m'a touché, elle a attendri la mienne ; — et puis, et puis..., quoique vous ne soyez pas unique, je vous l'ai dit..., oui, oui, n'ayez pas la vanité de votre souffrance..., je crois qu'on peut arriver à quelque chose !

— Si tout est possible, vous l'avez dit, docteur, faites le possible, et tentez l'impossible ! Faites que je redevienne moi — que j'échappe enfin à l'étreinte de l'Autre !

— Faire, faire, ]e sais pien... ]e ssiis pien... Il faudrait tuer T Autre, voilà !

Klipper ajouta en se levant :

— Laissez-moi y songer ! Et revenez me voir.

— Quand cela, docteur ?

— Quand vous voudrez. J'aurai réfléchi, calculé. « Revenez. » Vous me trouverez toujours ici, ou presque toujours. Je ne sors jamais, la vie est trop courte !

Vï.

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