LE TROISIÈME ŒIL
NDRÉ sortit de ce pauvre laboratoire avec de la joie plein le cœur. C'est l'espoir qui est le viatique humain. Il se répétait en marchant les mots décisifs du vieil Alsacien : « Tout est possible. » Et, cette fois, la réalisation de ce possible lui paraissait prochaine. Sans doute il avait eu cette même espérance le jour où il avait consulté le docteur Chardin. Il avait eu la foi. Il s'était cru libre.
Mais, aujourd'hui, l'homme qu'il venait de voir lui inspirait plus de confiance. L'irrégulier de la science trouverait le remède que le savant officiel n'avait fait qu'entrevoir.
Pourquoi André se fiait-il plus à ce dernier conseiller? L'homme a besoin de petites lueurs successives qui le guident dans le brouillard et dans la nuit. L'une s'éteint sous le vent qui souffle, une autre se rallume. Et la route
s'achève jusqu'à l'heure où la dernière lumière, la dernière, vacille et meurt.
Et c'était pour lui une lueur vivante ce savant enfermé dans la cave de la cour de Valois, « disséquant » là, comme il disait, les étoiles. Des étoiles, ces yeux noirs, étincelants, qui avaient fouillé, pénétré André Fortis jusqu'à Tâme. Une étoile, le cerveau de cet homme, dont Chardin disait :
— C'est un fou mais il a du génie !
Jean Klipper, lorsque Fortis fut parti, quitta son laboratoire et, après avoir fermé à clef la porte de sa cave, remonta dans son appartement.
Il se sentait fatigué, il voulait se reposer. Et son repos, toute sa joie à lui, c'était la contemplation de la chère créature qui pour lui
— avec la science — était toute la vie et qui allait, venait autour de lui, était le sourire
— un sourire mélancolique — de sa vie obstinément austère.
La petite aveugle partageait toutes ses préoccupations et — malgré cette cécité qui semblait la supprimer du monde — restait, par un phénomène d'intelligente bonté, comme la a servante dévouée, très pratique et très avertie " du savant. Elle devinait tout, elle savait dans l'appartement remplacement de toutes choses; ^ elle trouvait sur les rayons de la bibliothèque 1
le livre dont Klipper avait besoin. Elle mettait le couvert, à l'heure des repas, mieux que la vieille Anna, la servante.
Il lui disait souvent :
— Tu as des yeux au bout des doigts !
Le toucher, développé par une hyperacuité comme chez beaucoup d'aveugles, lui était comme une seconde vue.
— Nous pourrions vivre ainsi toujours, très heureux, disait le savant. Mais non, je veux, tu entends, je veux que de ton front, de ce beau front d'enfant exquise, l'œil jaillisse, émerge, qui te donnera la vue !
Et lorsqu'il lui parlait ainsi, il caressait de ses doigts maigres le front lisse de la jolie fille blonde et il y marquait de l'ongle la place même d'où cet œil caché, cet œil complémentaire, cet œil inconnu que possède la race humaine pouvait et devait sortir.
Marthe ne répondait pas, confiante. Elle se soumettait avec une foi entière, une patience absolue aux expériences de ce mari qui lui imposait le supplice de sa foi — la maintenant pendant des heures et des heures dans le laboratoire obscur sous la projection de l'intense lumière électrique, du rayon à la puissance infinie qui au calcul de Klipper — arriverait à faire germer, à amener à l'éclosion le troisième œil, dont le savant voulait doter l'humanité.
Et dans ce vieux logis de la place de Valois un drame constant, un drame poignant se jouait, que Paris ignorait, dont le secret échappait même aux reporters aussi avertis que Frédéric Clément : il y avait un homme de génie acharné à la solution d'un problème insensé et une jeune femme obéissante, se sacrifiant aux expériences du docteur, tendant le front au rayon brûlant comme une Iphigénie eût tendu la tète au couteau.
Se sacrifiant? Non. Pour Marthe Klipper ce n'était pas un sacrifice ces longues heures passées sous le jet de la lumière électrique, ces lentes stations devant la machine d'où l'éclair sortait aigu, brûlant — ce n'était pas un sacrifice, mais une joie, une joie éperdue, la joie de collaborer — fût-ce pour en être la victime — à une œuvre sublime, la joie de donner son corps comme matière à études à l'homme, au grand homme dont elle portait le nom.
Et l'aveugle restait sous le rayon implacable sans bouger, le front courbé par le moxa, marquée, sous ses beaux cheveux blonds du stigmate de la science, brûlée — mais ivre de félicité, d'une sorte d'hystérie de sacrifice à l'idée que si Klipper trouvait enfin la solution cherchée c'est par elle, c'est en elle qu'il la trouverait.
Oh ! ce n'était pas son égoïsme qui lui donnait cette chère ivresse.
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Recouvrer la vue lui était chose presque indifférente. Elle ne songeait pas à elle-même. Elle ne pensait qu'aux autres, ou plutôt elle ne pensait qu'à lui.
S'il arrivait à cette découverte incroyable? Si l'homme condamné à sa torme actuelle depuis des milliers d'années, recouvrait tout à coup, grâce à Klipper, une part de son héritage perdu ?
Doter l'humanité d'un moyen de vision nouvelle ! Rendre à ceux qui ne voient plus les moyens de voir ! Ressusciter les fabuleux cyclopes et en faire des hommes modernes ! Jean Klipper semblait à Marthe un divinateur de sources ignorées, un chercheur de richesses enfouies, qui rendait à la race le trésor dont on l'avait dépouillé.
Et elle éprouvait une fierté à être ainsi — que l'expérience réussît ou ne réussît pas — l'otage de cette guerre du savant contre l'impossible.
Pourquoi d'ailleurs l'expérience ne réussirait-elle pas ? La jeune femme en arrivait à partager la confiance de Klipper et à se nourrir de son rêve, comme ces êtres qui, influant l'un sur l'autre, partagent une même chimère en vivant la folie à deux.
Elle croyait parfois éprouver déjà la sensation d'une éclosion, et son imagination lui montrait son front entr'ouvert, éclatant sous
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le rayon de feu comme une grenade mûre.
Si pourtant le miracle se réalisait, quelle joie! Et il se réaliserait puisque Jean Klipper l'avait prédit. Marthe, comme une dévote souriant à sa foi, eût trouvé sacrilège le moindre doute émis sur la toute-puissance du savant.
Et lorsqu'elle lui disait, suggestionnée par la parole même de Klipper, qu'elle ressentait de vagues espoirs, comme si les os de son visage eussent subi une modification, constatée par des craquements qu'elle croyait percevoir le savant lui répondait doucement :
— Quand tu pourras me voir, si je parviens à te rendre la vue, qui sait si tu m'aimeras encore quand tes yeux te montreront en moi un vieillard ! J'ai des cheveux blancs, Marthe, j'ai des rides, tu ne sais pas cela !
Alors elle lui prenait les mains, les serrait dans les siennes, penchait sur l'épaule du chercheur sa blonde tète enfantine et la voix très tendre.
— C'est le travail qui t'a blanchi les cheveux, c'est la recherche de tant de vérités qui t'a donné des rides. Tu n'es pas le vieillard que tu dis et je t'aime et t'aimerai toujours de la même passion ardemment reconnaissante, dévouée, ah ! dévouée Jean jusqu'à mourir pour toi s'il le fallait, si tu voulais !
Il lui frappait dans les mains :
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— Non, heureusement, non, il ne s'agit pas de mourir, il s'agit de vivre !
Et il s'exaltait sur sa découverte possible, rêvant ce rêve : corriger la nature, ajouter un instrument de vie nouvelle à l'être humain, développer cet embryon de prunelles oublié dans le corps de Thomme.
— Oui, je sais, ils ne me croiraient pas si je leur disais ce que je poursuis, ils parleraient de Sainte-Anne et ceux qui ont des chaires à l'Institut, me voteraient un cabanon !... Je sais, je sais... Mais, toi, tu crois en moi, tu crois, tu devines !...Et je t'aime pour ta bonté comme je t'aime pour ta confiance!... Je te martyrise, tu sais souffrir sous le rayon qui te mord la chair !...
— Moi ? Non ! Je ne souffre pas !
La voix de Marthe avait des carresses d'extase lorsqu'elle répondait ainsi, et au fond des yeux sans regard de l'aveugle il semblait, tant les sourcils se relevaient accompagnant le sourire délicieux des lèvres, qu'une flamme s'allumait.
— Je t'ennuie à te laisser des heures et des heures devant cette machine électrique !
— Je ne m'ennuie jamais quand j'entends que tu parles ou que tu marches auprès de moi !
— Et pendant ces heures d'épreuves à quoi penses-tu, ma pauvre Marthe ?
— Je pense que tu es le meilleur des êtres et le plus savant des hommes de ce pays !
— Ne dis pas cela, ne dis pas cela, Marthe! Est-ce que tu sais ce que d'autres cherchent, ce que d'autres ont trouvé peut-être ? Il y a tant d'efforts cérébraux aujourd'hui ; cette petite fourmi qui s'appelle l'homme multiplie tant d'efforts pour transporter des fétus de paille ! Il y a peut-être dans quelque laboratoire ignoré, une mansarde ou un caveau, un savant inconnu qui découvre en ce moment quelque engin, moteur ou lumière qui bouleversera l'univers. Il y en a peut-être un autre qui trouve une poudre capable de faire sauter le monde entier ! Qui se douterait que dans notre cave de la rue de Valois je poursuis ce rêve de rendre la vue aux aveugles en ajoutant un œil nouveau à l'humanité ?
Alors, oubliant qu'il avait dit et redit vingt fois, cent fois, à la jeune femme, ce qu'il lui répétait toujours avec une fièvre nouvelle, il insistait, sa voix devenant haletante parfois, martelant les mots, avec son accent alsacien, revenant à son éternel obsédant sujet avec une ferveur d'apôtre :
— Tout a un but dans la nature, tout. Cet œil oublié, plus ou moins distinct chez tous les vertébrés, qui n'est ni glandes, ni ganglions nerveux, ni ganglions lymphatiques fait de
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quelques fibres nerveuses et de concrétions calcaires, il doit avoir un but cet œil, organe dégénéré que je veux régénérer. Réduit à rien chez les uns, plus développé chez les autres, ne recevant plus, dit Luydig, de radiations lumineuses mais seulement des calorifiques, il est en nous une sorte d'œil-thermomètre. Dans tous les cas, atrophié ou rudimentaire il existe ! Et je veux non seulement qu'il existe, mais qu'il serve à quelque chose, que cet œil qui ne reçoit plus de lumière en perçoive à nouveau et en donne ! Après tout, Marthe, cette glande pinéale considérée comme troisième œil, nos ancêtres l'ontconnue! Les anatomistes du temps de Galien considéraient cet œil comme un tampon, un simple bouchon destiné à ouvrir et à fermer l'aqueduc de Sylvius. Si l'organe se renversait en arrière il pourrait, en effet, obstruer le passage. Ils avaient du moin» cette opinion que Galien lui-même n'avait pas. Aussi, les traitait-il d'ignorants et d'ignorantissimes !
Et Descartes !
Jean Klipper ouvrait un grand livre et lisait à Marthe toujours prêtant l'oreille avec une patience extasiée, l'éternelle leçon du maître.
— Il n'a pas dit que cet œil, ce troisième œil, était le siège de l'âme. Non. Voici ce que je trouve dans le traité de l'homme. Écoute.
— J'écoute !
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— <( C'est la source des Esprits ». Les esprits animaux au temps de Descartes. Ce que nous appelons aujourd' hui Tinilux nerveux. « Les esprits coulent de la glande pinéale dans les concavités du cerveau. /> Elle doit être imaginée comme une source abondante... Il faut fort peu de chose pour la déterminer à s'incliner ou à se pencher plus ou moins, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre — et faire qu'en se penchant elle dispose les esprits qui sortent d'elle à prendre leur cours vers certains endroits du cerveau plutôt que vers les autres... Et tout naturellement l'opinion de Descartes a été défigurée par ses commentateurs, Régius et Louis de la Forge, bafouée par Voltaire en homme d'esprit.
Les gens d'esprit vois-tu, Marthe, les gens d'esprit, ce sont les grands flatteurs des sots et des artisans de sottise ! « L'âme serait assise là comme un cocher sur son siège, d'où elle dirigerait les impulsions du cerveau à l'aide des rênes ! » Mais il ne disait pas cela, cet admirable Descartes qui, trouvant la vie trop courte pour ce qu'il avait à faire voulait, — tu trouveras cela dans la Vie de S aint-Evrernond par Des Moizeaux, — la prolonger jusqu'à des centaines d'années, oui, des centaines, et qui en eût trouvé le secret si... s'il n'était pas mort à cinquante-deux ans. Ah! le grain de sable!
le grain de sable! L'imprévu! Je ne redoute que le grain de sable vois- tu, Marthe ! L'accident qui nous guette dans l'ombre î La tortue qui nous tombe sur le crâne pendant que nous nous reposons, comme le poète endormi. Je ne redoute que cela... Cela et les gens d'esprit, les ironistes, les sceptiques... Voici donc ce qu'il voulait dire, le grand Descartes et ce qu'il dit en maints passages : tous nos organes sont doubles, doubles les impressions qui en viennent au cerveau, et nous n'avons cependant qu'une seule et simple pensée d'une même chose en un même temps. Il faut donc qu'il y ait quelque lieu où les deux images qui arrivent par les deux yeux — ou, si tu veux, les deux autres impressions qui viennent d'un seul objet par les doubles organes des autres sens, tu comprends bien, — où ces deux images se puissent assembler en une seule afin qu'elles parviennent à l'âme, afin qu'elles ne lui représentent pas deux objets au lieu d'un... « Il n'y a aucun autre endroit du corps où elles puissent être aussi unies qu'elles le sont dans cette glande. » En somme, d'après Descartes, cet organe cérébral impair est absolument propre à unir et fusionner les impressions doubles — et aussi à les diriger par les tubes nerveux en tant qu'influx nerveux — esprits animaux — vers tel ou tel point du cerveau où se fera la
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sensation consciente. Je te dis cela pour te prouver l'importance attachée par ce très grand homme à cet organe rudimentaire. Willis et Sténow, malgré l'évidence s'égayèrent aux dépens de Descartes. Il faut bien rire. Le siège de l'âme! Le siège de l'âme!... Ils firent observer que la glande était petite chez l'homme qui a une grande âme... oh! oh! quelquefois, pas toujours ! — et grande chez le bœuf qui en a une petite... D'ailleurs les cartésiens refusaient une âme aux animaux, en quoi, eux aussi, étaient des imbéciles !... Mais, que Galien ou DescartCb aient erré, peu m'importe. Ils constataient, voilà l'important. Et moi aussi, moi, je constate que la glande est là, l'œil est là...
Il touchait du doigt le front de sa femme.
- — Nos très lointains ancêtres Tont eu, cet œil qui s'est comme fermé dans le cours des temps ! C'est l'œil atavique du mollusque légué par les invertébrés aux vertébrés et que l'homme a laissé s'atrophier. J'ai étudié, disséqué des sauriens, des lézards. Eh! bien, le globe de cet œil sort vraiment par un trou du crâne. Et c'est vraiment bien un œil. Il y a une rétine, un cristallin, une masse d'humeur vitrée ; Tépiderme forme cornée. C'est Tœil du céphalopode, c'est l'œil de la grenouille, et c'est l'œil humain. Le trou du crâne par où sort le nerf pinéal se trouve ménagé dans un os inter-
pariétal que j'ai rencontré chez les sauriens fossiles et rien, rien rien n'empêche de croire que cet œil atrophié puisse se développer et reprendre sa place dans la vie là où il fut jadis, là où il doit être puisqu'il y est, là où il sera demain !
— Demain !
Jean Klipper semblait devant lui apercevoir une humanité nouvelle, munie de cette lanterne frontale pour se guider dans la nuit de l'inconnu. Qui saurait jamais ce que la triple vision pourrait ajouter aux connaissances de l'homme.
— Oh ! je sais, les esthètes trouveront que ce n'est pas beau !... L'œil du cyclope !... Ils protesteront au nom de la beauté ! ... La beauté ! Qu'est-ce que la beauté!... Et l'utilité, n'estce donc rien ? N'est-ce pas la vie même ?
D'ailleurs peu lui importait ce que penseraient les autres. Son but, c'était d'abord le salut de cet être adoré qu'il soumettait à ses expériences, c'était la vue rendue à l'aveugle, l'œil vivant substitué aux deux yeux morts — Cette martyre tirée de ce supplice, les ténèbres, et rendue à la lumière par ce miracle scientifique.
— Miracle?... Mirage peut-être, disait-il à ses heures de doute. Je suis sûr d'être dans le vrai, mais pourrai-je arrivera cette vérité?
Les jours passaient, les longs jours où sous les rayons brûlants, devant la machine lui pro
jetant sa lumière en plein front, Marthe restait presque immobile, rêvant — sentant comme une vrille le feu qui lui entrait là, dans le crâne, et espérant et répétant :
— Continuons ! Tu trouveras ! Tu me rendras la vue !
— Et si j'use ta santé à cette attente ?
— Je ne me sens jamais aussi bien portante qu'après que j'ai senti la flamme.
— Si je ne réussis pas !
— Tu réussiras. Il me semble que c'est ta lèvre qui se pose sur mon front et que c'est toi, cette lumière qui me donne un baiser !
Ainsi ils s'enivraient l'un l'autre de chimères, s'encourageant dans leurs rêves, allant au même songe dans une communauté d'efforts, de patience et d'amour.
— Tu as raison, répétait Klipper, il faut croire. Et je crois. Eussé-je eu seulement l'illusion, la seule illusion de te donner la vue, si la mort me prenait ce soir, subitement, je mourrais heureux !... Ah ! l'illusion, la voilà peutêtre, la vraie lumière ! L'étoile de notre nuit !
Il revint un peu selon sa coutume, sur ce problème obstinément poursuivi lorsqu'il eut quitté André et rejoint Marthe dans l'appartement.
Il s'assit dans un fauteuil, regardant à travers la vitre des fenêtres hautes, les murailles grises, le ciel gris, de l'autre côté de la cour,
le Palais. Il aimait ce coin de cité paiwsible. Il s'y croyait à Versailles ou plus loin, par ces jours d'hiver dans quelque côté du Nord. Il y avait de ces aspects de vieux palais du temps de Louis XIV, à Strasbourg, à Saverne, au pays, mais rouges ceux-là, ou gris des Vosges. Et il rêvait, tandis que Marthe donnait des ordres à la vieille Anna pour le repas du soir.
— C'est singulier, dit-il, après un long silence pensif, la psychose de peintre, — ce cas très particulier m'intéresse. Cet homme est beau, bien doué, et il souffre. Je voudrais le guérir de sa souffrance. Il n'y a pas d'autre moyen que celui qu'indiquait Chardin : lui donner la persuasion qu'il est guéri?... Lui prouver qu'il est guéri! Comment? Au moyen âge, ma chère Marthe, on aurait regardé le malheureux comme un possédé. On aurait vu dans cette psycho-névrose la griffe du malin, le signum diaboli .'... Et c'est une façon de Sosie.
Et, donnant à Molière un vague accent alsacien, le savant scandait, comme une musique les vers d'Amphytrton :
Je suis homme d'honneur, j'en donne ma parole;
Et vous m'en croirez, s'il vous plaît ! Je vous dis que croyant n'être qu'un seul sosie,
Je me suis trouvé deux chez nous ;
Et que, de ces deux moi, piqués de jalousie, L'un est à la maison et l'autre est avec nous.
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— Les deux moi! Le Sosie! Ce diable de Molière, qui se narguait des médecins, avait deviné ce que la médecine devait étudier : le dédoublement de la personnalité. Cela ne t'étonne pas, Marthe ? Seulement, il attribuait à l'intervention des dieux, au seigneur Jupiter, ce que nous attribuons à une névrose... Mais c'est curieux, ce double moi du bon Sosie !
Et revenant à son :
— Oui, je voudrais guérir cet homme î
Il hochait la tète, cherchant quelque méthode ingénieuse.
— Comment?... Ah! comment!... Ce n'est ni le bromure de potassium ou le sodium qui aura raison de cette mentalité anormale !... Un médecin ordonnerait je ne sais quel traitement, l'isolement, le silence, les injections d'eau salée dans une artère... Ce n'est pas ça ! Ce n'est pas ça!...
— Il y a à Berne, un certain docteur Dubois qui a vu clair dans des cas semblables. « A inal psychique^ traitement psychique », a-t-il dit, écrit même. C'est par le raisonnement, la causerie, la persuasion, qu'il arrive au moi intime du malade.
Parbleu, quand on interdirait à ce M. Fortis le vin et le cigare et qu'on le condamnerait à la cellule, on ne chasserait pas le fantôme... Il faudrait... Il faudrait...