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LE GIGOT DE MALEBRANCHE

[ONNAIS-TU, Marthe, l'histoire du gigot de Malebranche ?... Il était un peu fou, le cartésien, mais il avait du génie, cet autre Platon chrétien... Quant il lut Descartes pour la première fois, il eut des palpitations de cœur et faillit mourir de joie... Oui! oui! oui!... C'est peut-être ainsi qu'il faut admirer. De tels disciples deviennent des maîtres... Et il avait ses manies, Malebranche. Il ne but jamais que de l'eau, déclarant que Vhydraulique est nécessaire à notre organisme, et que seule elle est normale. Mais le maniaque était halluciné aussi. Il paraît... je ne garantis pas le fait mais il est probable. .. il paraît qu'il s'imaginait avoir au bout du nez, oui, pendu à son nez, un gigot...

— Un gigot ?

— Un gigot.

— Comme les héros du conte de Perrault avaient au même endroit un boudin ? dit Marthe en riant.

— Exactement. Le malheureux croyait voir, là, devant ses yeux, ce gigot qui lui pesait, s'interposait entre son papier et lui et il ne pouvait pas lire, il ne pouvait pas écrire... Le gigot, la vue du gigot imaginaire coupait sa phrase en deux, cachait la phrase commencée... Comprends bien le supplice, cette souffrance, cette hallucination continuelle... « Mais vous n'avez rien au bout du nez », disait-on au pauvre être génial et difforme... Un dégénéré supérieur diraient à présent les savants officiels... « Vous n'avez rien ! Pas de gigot ! Pas un atome de gigot ! — Mais je le vois, je le vois, il est là, là ! ...» Et le philosophe maniaque traînait après soi ce fantôme, ce spectre de gigot — lorsqu'un jour, un oratorien, qui inventa, ce jour-là, sans le savoir l'auto-suggestion, eut une idée admirable, et toute simple. Mais c'est ce qui est simple qui est admirable. Il dit à Malebranche : « Je vais vous guérir ! Comment ? — En vous enlevant votre gigot. Oh ! c'est une opération très rapide et qui ne vous fera pas grand mal. Une petite incision là, légère, légère, au bout du nez ! — Opérez, allez, taillez, dit Malebranche mais délivrez-moi de ce gigot ! — Je choisirai mon moment, soyez tranquille, dit

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l'oratorien. Et un jour que le bon Nicolas Malebranche, s'était endormi auprès du feu, l'oratorien qui, entre parenthèse, ma chère Marthe, avait encore deviné l'anesthésie et les opérations faites pendant le sommeil, l'oratorien qui avait préparé le coup de théâtre et apporté un gigot dissimulé sous sa veste, fit sur le nez du maniaque une petite piqûre de la pointe d'un couteau... Malebranche s'éveilla en poussant un cri, demanda : — Qui va là? — Et l'oratorien, lui répondit : — Moi, qui viens de faire de la chirurgie et vous délivrer de votre gigot. — Mon gigot ? — Que voici ! . . . » Et l'opérateur agitait, comme un chasseur l'eût fait d'un lièvre, le petit gigot qu'il avait préparé. — Mon gigot ! fit Malebranche. — Oui, et j'ai profité de votre sommeil pour vous faire le moins de mal possible, et vous étiez si rapproché du feu que votre gigot est un peu cuit. Nous pourrons le manger ! — Avec plaisir, » dit Malebranche. Il fit un ouf de délivrance et put retourner à ses papiers sans que jamais on l'entendit reparler du gigot. L'hallucination était chassée. On avait prouvé à Malebranche que le fantôme n'était plus là ! Le gigot ne fûtil point de pré-salé, ce que l'histoire ne dit pas, il dut pourtant le trouver délicieux. Dévorer le spectre qui vous hante, c'est le Caraïbe mangeant son ennemi !... Eh bien ! ce que je

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voudrais — comment y parvenir ? — ce que je voudrais c'est renouveler sur André Fortis Texpérience du gigot de Malebranche !... Lui donner la preuve que le fantôme n'est plus là, que le faux sosie celui qui persécute, et bâtonne est chassé, bâtonné à son tour... Voilà un autre petit problème de psychopathie à ajouter à tous ceux que je veux résoudre... Oh ! celui-là est moins malaisé que celui qui m'importe avant tous ! Je trouverai ! je trouverai !

— Tu trouveras tout ce que tu voudras, répondit de sa voix faite de caresse la femmeenfant dont l'être tout entier allait vers le savant comme la croyante va à son Dieu.

Elle s'était doucement assise, agenouillée, pendant qu'il parlait, sur un tabouret auprès de lui. Elle tendait vers lui son visage où les prunelles sans regards semblaient lire, deviner toute la tendresse que laissaient tomber sur cette chère créature dolente les grands yeux ardents de Jean Klipper. Il lui disait doucement, la remerciant de tant de foi, de tant de dévouement et de bonté :

— Chère petite grande âme !

Et dans le soir qui venait auprès de cette haute fenêtre, parmi les livres aux reliures austères que l'ombre peu à peu envahissait, cette femme agenouillée auprès de cet homme aux longs cheveux blancs, maigre, pensif,

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enveloppé de sa noire houppelande, eussent donné l'idée de quelque pénitente prosternée sous le geste du prêtre.

Mais le geste quasi paternel de la main du savant caressant le front incliné de Marthe rappelait toute la tendresse humaine de l'être qui s'est voué à un autre être et Jean Klipper disait doucement en regardant les maisons de l'autre côté de la grande cour qui s'effaçaient dans le gris crépuscule :

— On a souvent cherché à définir le bonheur. Le bonheur, c'est le labeur auprès d'une femme aimée et qui vous comprend — le labeur calme continu, avec un but devant soi. Et quel but ! Rendre l'adorée à la lumière !

— Ne soyons pas égoïstes, Jean, dit-elle. Il y a aussi... Malebranche !

Elle souriait.

— Oh ! lui, André Fortis, lui aussi, je le rendrai à lui-même ! Deux lumières à la fois je cherche, je poursuis : celle de tes yeux et celle de son cerveau. Et la plus difficile à faire apparaître c'est celle qui est là, sous ce front !

Il se pencha vers elle, lui donna un baiser à cette place même où le jet d'électricité, rapide comme un court-circuit avait mis sa marque et, hochant la tête :

— Tu es — jusqu'à présent — une stigma-

tisée de la science, ma pauvre petite î Pas autre chose !...

— Et les stigmatisées font des miracles, dit-on. Mais le miracle c'est toi — toi qui le feras, mon ami, mon maître, mon Dieu !

LE chef-d'œuvre DE l' « AUTRE ».

AR la fenêtre de l'hôtel de la rue Murillo, la femme d'André Fortis regardait le paysage triste d'un jour d'hiver enveloppant le parc Monceau. Un temps de neige, les arbres poudrés à frimas sous un ciel gris. Les statues de marbre ourlées d'une froide ouate blanche. Au loin les toits du boulevard, couverts de givre. Une atmosphère de tristesse et de mort.

Combien de fois Cécile avait-elle contemplé ces mêmes maisons, ces mêmes arbres, ce monument de Gounod entrevu, là-bas, parmi les plantes frileuses cachées sous leur armature de paille ! C'était son horizon unique, le coin de l'univers où elle arrêtait ses pensées et qui, du fond de cet hôtel luxueux — si vide pour elle — lui semblait une ouverture de prison...

André travaillait là-haut dans son atelier, achevant une toile où il mettait, lui disait-il, toute sa fièvre.

André ! Quel André ? — Le charmeur qu'elle avait rencontré à Trouville, l'amoureux qui l'avait emportée un soir dans sa robe de mariée plus blanche que la neige que trouait, là, les pointes des herbes des pelouses, ou Tautre, l'inconnu aux yeux farouches, qui apparaissait à de certaines heures et semblait poser sur un visage adoré un masque de fou ?

A quelle œuvre était-il occupé, le peintre qui, tour à tour, évoquait les sous-bois pleins de rêverie, les canaux vénitiens pleins de lumière à la fois et de songes ou des hécatombes bizarres, des mythologies farouches, des compositions d'un mysticisme funèbre, effrayant, incompréhensible ?

Quel André allait-elle voir descendre tout à l'heure prendre place devant elle à déjeuner — ou fuir, disparaître pour revenir au logis sans souvenir distinct, étranger à leur vie commune, la regardant avec des yeux étonnés?

Elle pensait à ce docteur Klipper, qui avait bien voulu se rendre auprès d'elle et que Fortis avait dû consulter à son tour. Le docteur ne lui avait plus, depuis sa visite, donné signe de vie. Et elle n'osait pas demander à André ce que le savant lui avait ordonné. D'ailleurs, rien dans

les actes ou dans les paroles du peintre ne pouvait, depuis quelque temps, lui faire craindre une nouvelle crise. Il était pris d'une sorte de frénésie de travail, achevant, disait-il, pour le Salon un vaste paysage. Non dans Tespoir d'une grande médaille ou d'une décoration quelconque, peu lui importait. Il travaillait pour lui-même, c'était sa joie.

Et, par une coquetterie toute nouvelle chez lui, qui montrait volontiers ses projets, ses esquisses à sa femme, la consultait sur l'effet cherché, il tenait à garder secrète cette toile qu'il regardait comme décisive. Il répondait à Cécile : « Quand ce sera fini !. . . C'est mon chefd'œuvre, laisse-moi chercher jusqu'au dernier moment à en faire un chef-d'œuvre ! »

C'était à ce « chef-d'œuvre » rêvé de tous les artistes qui si souvent tombent brisés du haut de leur rêve, que travaillait André dans son atelier, tandis que Cécile regardait le gris attristé de ce ciel de janvier, la lèpre blanche de ces toits, la neige accrochée aux angles des balcons voisins, aux arêtes des fenêtres. Elle laissait sa pensée errer, errer très loin, se perdre dans cette tristesse des ciels sans espoir...

Le bruit de la porte ouverte derrière elle lui fit retourner la tête.

C'était Aurèle, le valet de chambre d'An-

dré. Il tendait à Cécile une carte sur un plateau.

— Madame, c'est un Monsieur qui a dit qu'il désirait parler non pas à Monsieur, mais à Madame.

Cécile prit la carte : « Pétrus Hardy ». Elle connaissait bien le peintre. Elle admirait ses portraits. Elle savait qu'il aimait André. Et c'était à elle qu'il voulait parler. De quoi s'agissait-il? Son instinct ne la trompait pas. Il y avait quelque menace dans l'air et il s'agissait d'André.

— Faites entrer M. Hardy au salon.

Elle jeta instinctivement un dernier regard à ce parc enseveli sous la neige, et, entendant la porte du salon qui s'ouvrait devant Pétrus Hardy, elle entra, salua le peintre qui semblait un peu embarrassé, et lui fit signe de s'asseoir.

Il remercia, prit un fauteuil et regardant autour de lui comme craignant une visite soudaine :

— M. Fortis n'est pas ici, Madame ? demanda-t-il.

— Il est dans son atelier.

— Sûrement ? Il ne peut nous entendre ?

— Non, Monsieur, dit Cécile effrayée. Mais il peut tout naturellement descendre...

— Je vais vous dire très vivement ce dont

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il s'agit. Vous me pardonnerez, j'espère. Ma démarche est singulière, elle est même pénible... pour moi . . . pour vous. . . Mais il s'agit d'un grand artiste, de sa gloire, de son nom... Vous m'excuserez...

— Oui, oui, certes, dit Cécile devenant nerveuse. Mais qu'y a-t-il. Monsieur? qu'y a-t-il ?

— Madame, nous procédons, comme vous le savez, sans doute, à l'aménagement du Salon du Cercle. Notre vernissage sera particulièrement couru cette année. Nous avons des œuvres de maîtres qui n'envoient rien aux Champs- Elysées, et nous avions demandé à André Fortis de nous envoyer une série de ses dernières études de Venise — ses chefs-d'œuvre. Revoir, par ses toiles, le Campanile écroulé, c'était une joie et une consolation.

— Eh bien ? dit Cécile.

— Eh bien. Madame, ce que nous envoie votre mari ce n'est pas une série d'impressions vénitiennes, c'est un tableau qui nous a tous profondément stupéfaits...

Dans une vision rapide, le souvenir de l'étrange toile aperçue, un jour, sur le chevalet d'André revint à la mémoire de Cécile — la terrible apparition du Veau d'or roulant son char sur les corps écrasés.

— Quel tableau ? demanda-t-elle.

— Mon Dieu, Madame, pour tout autre ar-

tiste que pour Fortis, cette toile pourrait passer pour une gageure, un de ces coups de pistolet qu'on tire au Salon pour ameuter les passants. Pour Fortis, si nous exposions cette toile, on croirait à une recherche de tapage ou de scandale.

— Mais encore ?

— Figurez-vous, Madame, une automobile lancée en pleine nuit sur une foule. Deux gros yeux phosphorescents, une machine formidable et, sous la roue caoutchoutée, une véritable bouillie humaine. Des femmes, des enfants broyés. Du sang, des cervelles. Le plus horrible des spectacles. Et sous ce tableau, en lettres rouges, sur le cadre, ces mots : Modem High Life. Il y a là du talent naturellement, beaucoup de talent — mais, comment dirai-je ? — un talent qui semble le résultat d'une hallucination. Turner avait de ces visions à la fin de sa vie et vous savez qu'à ce moment là, Turner... Je vous demande pardon...

Pétrus Hardy s'arrêta, regardant M"« Fortis dont le visage exprimait une douleur poignante. Puis, ses doigts gantés lustrant machinalement le chapeau qu'il tenait sur ses genoux :

— Nous sommes très embarrassés, vous comprenez. La Commission refuse d'exposer une toile qui semble une sorte de protestation vou-

Et l artiste, ainsi précédé par cette aveugle portant une lumière qu'ellene percevait pas... (P. 218 )

lue contre beaucoup de nos collègues du Cercle, membres de l'Automobile -Club — Modem High Life, le titre l'indique — et qui, d'ailleurs, comme exécution, est tapageuse, sinistre, avec ses plaies, ses membres rompus, ses flaques de sang... Et avant de faire part à M. Fortis d'un refus qui le désobligera, j'ai pensé, Madame, à m'adresser officieusement à celle qui est tout particulièrement intéressée aux succès, à la gloire d'un maître que nous aimons tous.

Ce qui serait désagréable, formulé par un Comité, deviendra tout simple si l'arrêt, traduit par vous, devient un avis cordial, un de ces conseils que les femmes savent nous donner mieux que personne quand nous sommes inquiets, quand nous doutons de nous-mêmes, ce qui nous arrive à tous...

Cécile était persuadée que Pétrus Hardy et le Comité devaient avoir raison. Elle se rappelait trop l'impression pénible qu'elle avait ressentie devant cette autre toile disparue de l'atelier depuis. Mais elle ne pouvait donner à André le; conseil dont parlait Pétrus Hardy puisqu'elle ne connaissait pas le tableau.

— Je ne pourrais en dire que ce que vous m'en dites vous-même.

— Comment, Madame, M. Fortis ne vous a pas montré?...

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— Mon mari a craint sans doute que mon impression devançât la vôtre, et puis, vous savez, il ne prend pas mon avis sur toutes ses peintures, dit-elle bien vite pour expliquer son ignorance d'une telle œuvre, empêcher que ce visiteur soupçonnât que deux êtres distincts étaient comme incarnés dans un même corps, deux peintres différents de tendances presque hostiles, enfermés dans la même enveloppe.

Vous pourriez voir le tableau au Cercle..- Voulez-vous nous faire l'honneur de venir aujourd'hui même?

— Oui, Monsieur, j'irai. Mais je me fie à vous. Je sais que mon mari est comme hanté de certaines préoccupations d'art social... Je vous remercie de m'avoir donné votre opinion, votre conseil d'ami...

— Et d'admirateur. Mais pas un mot de ma démarche à M. Fortis, je vous en prie. Il pourrait croire à quelque accès de jalousie de ma part, et je ne suis jaloux que de sa gloire !

Cécile n'avait qu'une pensée, aller au Cercle et juger de la vérité des inquiétudes de Pétrus Hardy. Le tableau, de dimensions inusitées pour une exposition de cercle, était retourné contre la muraille, parmi d'autres toiles non accrochées encore. Pétrus, qui attendait M""® Fortis, donna l'ordre qu'on le retournât et devant l'horreur du spectacle, Cécile poussa un cri.

L'OBSESSION 2-jS

C'était la sinistre vision du Veau d'Or y mais exagérée encore et exaspérée, une de ces apparitions à la Chifflart — plus apocalyptique encore — où un appétit de l'horreur, une accumulation de détails macabres donnaient l'impression d'une hallucination de meurtre.

L'automobile géante, sorte de dragon de feu, toute rouge, rouge de sang, dardait d'énormes prunelles rondes sur des cadavres entassés et les majuscules tracées en vermillon sur le cadre Modem High Life ajoutaient une féroce ironie à cette vision d'épouvante.

— Vous savez, dit Pétrus à M""^ Fortis qui restait immobile, hypnotisée de terreur devant la toile de son mari, comment Dick, le caricaturiste, a baptisé la toile — qu'il a aperçue, par nx2i\\i^Virl L'Apothéose de VÉcrabouillement !

Et Cécile, éperdue de répondre :

— Vous avez raison. Monsieur. Il ne faut pas que ce tableau arrive sous les yeux du public. Gardez-le, cachez-le. Je ne sais comment j'obtiendrai de mon mari qu'il le détruise I Mais c'est un rêve de malade. Je ne veux pas, je ne peux pas voir cela ! Je ne peux pas !

Elle se détournait de l'horrible vision. Elle avait hâte de sortir de cette pièce du rez-dechaussée où l'on avait comme exilé l'immense cadre. Elle dirait tout à André; et, quittant

le Cercle où restait ce Modem High Life^ elle j se demandait, revenant à l'hôtel de la rue Murillo, qui elle allait trouver chez elle, devant elle, Thomme qu'elle aimait ou l'homme qu'elle redoutait, l'auteur de tant de paysages imprégnés de l'âme des choses ou l'auteur de cette vision répugnante qui semblait une fantasmagorie de Callot vue par une lucarne de la Morgue ? André ou celui qui prenait le nom d'André ? Lui ou l'Autre ?

Et c'était André qui l'accueillait au seuil du logis, André souriant, aimable, lui demandant :

— D'où viens-tu? Pourquoi étais-tu sortie? Moi j'ai fait un tour dans le parc... J'avais beaucoup travaillé... Un mal de tète...

Elle chercha d'abord à mentir. Elle venait de chez ses parents.

— Ah î Comment va ton père ?

— Bien.

— Et ta mère ?

— Aussi.

— Nous ne les voyons pas souvent.

— C'est la vie. Les jeunes avec les jeunes. Et puis mon père craint toujours de te déranger. Soldat, il respecte la consigne : tu t'enfermes...

Elle parlait pour parler, donnant ou cherchant la raison de sa sortie, mais elle ne

savait pas mentir. Elle voyait que celui qui Técoutait, l'interrogeait était vraiment le mari conscient, le grand artiste dont elle portait le nom.

Elle ne voulut pas attendre et, dût-il en souffrir, elle lui dirait tout. Et elle osa. Oui, il y avait là-bas, au Cercle, une toile signée André Fortis qui, exposée, ferait scandale.

— Une toile de moi ? Je n'ai rien envoyé ! Rien ! Qu'est-ce que cette toile ?

Aux premiers mots de la description que prononça Cécile, un cri de douleur désespéré s'échappa de la gorge du peintre.

— L'automobile I Le monstre de fer ! Je sais ! J'ai vu!

Et il revoyait, en effet, la toile saignante, la toile rouge qu'il avait hésité à détruire, l'épouvante réalisée par le pinceau de l'Autre !

— Ah ! c'est à devenir fou ! dit- il avec colère. Partout, toujours, inévitablement, comme

une ombre se détachant de lui-même, il le retrouvait donc, cet inconnu, cet être partageant sa vie ou plutôt lui imposant sa vie — Je contraignant à contresigner des actes qu'il ignorait des œuvres qu'il détestait — ce « double » portant le même nom que lui, logé en lui, — cet Autre détestable et détesté dont il était comme le prisonnier et dont voilà qu'il devenait le complice ?

— Responsable de ses insultes, responsable de ses œuvres — et se dire que cet être pourtant fait de chair et d'os — comment donc, ma pauvre Cécile, fait de ma chair et de mes os est non pas inpalpable mais insaisissable, qu'il existe, puisqu'il agit, produit, puisque c'est moi — et que si pour m'en débarrasser je lui logeais une balle dans la tête c'est moi qui, en le tuant — me tuerais ? Non, mais c'est absurde, c'est idiot, c'est insensé, c'est incroyable... Et c'est vrai ! Ce bras esta lui, cette main, la mienne, est à lui ! Ce cerveau, je le partage avec lui ! Oui, j'ai sous ce crâne comme un demi-cerveau dont la moitié est à un autre !... Ah ! c'en jest assez, vois-tu ! Vrai, c'en est trop ! Et que je te demande encore une fois pardon d'avoir associé ta vie à celle de ce quasi-dément. Pardon, pardon ! Pardon!

Elle l'avait entendu, souvent, ce mot, ce cri du désespéré. Et elle pardonnait sans effort, puisqu'elle aimait, son amour même pour le malheureux grandissant dans sa pitié.

Elle le calma. Elle lui prouva que cette manifestation nouvelle de ce dédoublement de sa personnalité n'entamait ni sa réputation ni même sa santé. Comment ce tableau avait-il été envoyé au Cercle ? André sans doute l'avait fait expédier en se trouvant « en l'état

second ». Il ne se rappelait que vaguement Vauî^a d'une dernière crise, qui sans doute avait fort peu duré. Des éblouissements, une constriction autour du crâne, et assurément il avait perdu le sentiment même de son moi. Pendant combien de temps ? Il l'ignorait. Assez longtemps du moins pour avoir pu convoquer des commissionnaires quelconques et envoyer la toile au Président de la Commission Artistique du Cercle. Aurèle, le domestique, se rappelait parfaitement avoir vu des gens emporter dans une tapissière un grand cadre que surveillait Monsieur . Monsieur avait même l'air très inquiet. Il répétait à ces hommes :

— Prenez garde au cadre ! Le cadre est aussi important que le tableau à cause de l'inscription î

De tout cela, André n'avait aucun souvenir. Au lieu de ces flaques de sang peintes sur une toile apocalyptique il eût réellement, de ses doigts devenus meurtriers, versé du sang humain qu'il n'en eût pas été plus responsable.

— Je ne peux plus, je ne peux plus vivre ainsi ! Que le docteur Klipper me condamne à Texil, à la claustration, à la solitude, au silence, à tout ce qui soulage ou guérit les fous, je me soumets d'avance à ses ordres — mais

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c'est trop de visions et d'épouvantes, c'est trop. Ce n'est plus vivre, j'aime mieux mourir !

Doucement Cécile répondit :

— Nous verrons le docteur Jean Klipper.

TUER l'autre.

OUS aimez mieux mourir? Je comprends cela si vous deviez continuer à subir la loi â!a.utrmL,.Fout^ foui^ foui! C'est insupportable... imbossible... ïmbossible,..

C'était le docteur Klipper qui, dans son cabinet de la place de Valois répondait, froidement, imperturbable, à Fortis qui lui racontait sa dernière épreuve et lui répétait ce qu'il avait dit à Cécile. Madame Fortis avait accompagné son mari chez le docteur et elle était assise près de la fenêtre, regardant la petite aveugle au bon sourire qui se tenait debout près du fauteuil du savant, le coude appuyé au dossier et évoquant l'idée de quelque ange gardien.

— Vous ne pouvez plus vivre en compagnie de l'Autre, exposé à la tyrannie de TAutre? C'est tout naturel. . . Foui, foui. . . très naturel. . . Eh ! bien, voilà, fit le petit homme maigre en

dardant ses yeux de feu sur André, il faudrait en finir avec l' Autre,, . Il faudrait le tuer !

— Le tuer?

— Tout simplement.

— Je ne comprends pas, dit Fortis.

— C'est pourtant limpide. Vous êtes, vous le reconnaissez vous-même, hanté par un être singulier qui, comme un hôte inattendu, prend possession de votre propre personne quand vous vous en doutez le moins ? Eh ! bien ! Expulsez-le ! Et comme la forme la plus nette de l'expulsion, c'est la mort, tuez-le !

— J'ai souvent pensé à mourir, répondit Fortis avec une expression de douleur qui donna le frisson à Cécile.

Le petit homme s'agitait dans son fauteuil et secouait ses longs cheveux blancs.

— Je ne vous parle pas de vous, dit-il avec brusquerie, je vous parle de celui que vous appelez T Autre et qui a un nom...

— Un nom?

— Parfaitement. Mettez -vous bien dans l'idée que cet être, ce « subliminal », a en vous une existence distincte, vivant dans votre cerveau comme un ver vivrait dans vos entrailles, et c'est à travers vous qu'il faut l'atteindre. Il faut le tuer pour vous faire vivre. Tenez, dit Klipper, jusqu'à présent vous l'avez senti, supporté sans lui donner un nom. C'est, pardon

du mot, un bothriocéphale moral. Il a été pour vous une façon de spectre, un mirage, un passant invisible — l'Autre ! Incarnons cet Autre dans un être qui vous apparaîtra désormais sous les traits d'un homme qui vous ressemblera peut-être, mais qui ne sera plus vous ! Regardez-moi bien...

Et, Klipper enfonçait comme deux jets de cette lumière électrique domestiquée par lui dans sa cave le feu de ses prunelles dans les yeux d'André ; il lui dictait sa volonté, l'hypnotisait par cette flamme, le contraignait à croire à la suggestion insensée en apparence, en réalité consolante, tant il imprégnait de ses ordres ce cerveau troublé :

— Oui, regardez-moi... L'être qui a partagé jusqu'ici votre existence et qui l'a comme empoisonnée ne s'appelle pas André Fortis il s'appelle André David.

Fortis balbutia :

— André David!

Et, impératif, comme la statue même de la volonté, le petit homme étrange interrogeant :

— David, écoutez-moi bien, David, et répondez-moi. Da-vid (il appuyait sur chaque syllabe), André, est-ce bien un de vos prénoms?

— Oui, dit André, André-Pierre-David.

— Eh! bien, il a pris un de vos petits noms comme il a pris votre nom même — et cet

André David, le jour où il disparaîtrait, rendrait toute liberté à André-David Fortis, au vrai Fortis, qui est vous. M'entendez- vous bien?

— Oui, répéta André.

De ses mains maigres, l'Alsacien avait pris les mains fiévreuses du peintre et en serrait les doigts à les briser.

Avec une tension de cérébrale redoutable il enfonçait dans l'esprit du jeune homme cette conception presque folle ; — et, toute tremblante, Cécile contemplait ces deux hommes, si différents, assis en face l'un de l'autre et qui semblaient, visage contre visage, moins un médecin et un malade que deux adversaires se mesurant pour un duel. Quels regards, quelle volonté — le vouloir absolu de Klipper dictant à Fortis cette effrayante idée qu'un André David habitait chez lui, et la volonté plus molle de Fortis, domptée d'ailleurs parles prunelles du savant, s'inclinant, acceptait cette révélation fantastique, absurde si sa raison eût parlé.

Mais il n'y avait plus là, ni raison, ni libre arbitre : Klipper ordonnait, Klipper hynoptisait, Klipper faisait apparaître à l'imagination d'André un être réel, qui, tout à coup pour le peintre, devenait aussi vivant — bien qu'il n'existât pas — que les passants coudoyés

dans la rue. Ce n'était plus V Autre, c'était André David maintenant, André David, et le seul fait de donner un nom à cet être jusquelà invisible, insaisissable rendait à André une partie de sa liberté d'esprit. Il lui semblait que cet André David était maintenant une sorte d'adversaire qu'il pouvait combattre, un parasite qu'il pouvait chasser.

— Le jour où l'on vous prouvera que cet André David est mort, demanda Klipper imposant, de par le magnétisme de ses prunelles, la réponse et la conviction à Fortis, vous croirezvous libre ?

— Oui, certes oui, dit André, la gorge serrée.

— Vous sentirez -vous affranchi de toute crainte ?

— Oui, docteur, oui, mais s'il vit toujours ? S'il vit?

— Il n'y a que la nature qui vive toujours, parce qu'elle s'engraisse de nous-mêmes. Personne ne vit toujours !

Cécile éprouvait une terreur soudaine à percevoir ces mots tragiques, prononcés froidement et le docteur Klipper, avec la jeune femme blonde auprès de lui, lui faisait maintenant, par une transfiguration singulière, l'effet de quelque kabbaliste formidable ayant évoqué un « esprit » debout à ses côtés. Et il

lui semblait — bien que cet André ne fût en quelque sorte, qu'un fantôme, — il lui semblait que le savant parlait là, avec une impassibilité terrifiante de la suppression, de regorgement d'un être vivant, d'un meurtre réel.

Elle ne comprenait pas, et pourtant elle avait^ avec une confiance éperdue, le vague instinct que le salut d'André était au bout de cet entretien extraordinaire, et elle entendait avec joie Klipper — vers qui Marthe penchait son visage admirativement extasié, — répéter :

— Vous en aurez raison, de cet André David. Fui, fui^ je vous le promets, foi de Klipper. Mais avant tout vous êtes bien persuadé qu'il existe? N'est-ce pas?.,.

— Oui, dit André.

— Regardez-moi encore. Regardez-moi.

Mieux que cela. Vous le croyez? Vous me croyez ?

— Oui, redit André plus fermement.

— Eh bien ! nous lui donnerons son congé une fois pour toutes. Et si vous sentez une fois encore — écoutez-moi bien, n'oubliez pas un mot de ce que je vais vous dire — si vous sentez, par un avertissement quelconque, que cet homme, l'Intrus, l'Hôte, l'Ennemi, menace de reprendre possession de votre être, au moment OÙ vous sentirez le souffle seul de sa présence

OU Féraflure de sa griffe, au premier symptôme — prenez le premier papier venu, et, d'un bout de plume ou de crayon, tracez ces simples mots : (( Il est là ! » puis envoyez-moi cet avis par Madame...

Il s'était tourné vers Cécile qui écoutait, toute glacée, comme si ces mots dictés eussent marqué quelque arrêt funèbre.

— Vous n'oublierez rien ? — Il est là ! — Et veillez ! C'est toute mon ordonnance ! Maintenant, allez, venez, brûlez ou ne brûlez pas les œuvres qu'André David veut exposer sous votre nom, peu importe. L'important est de savoir s'il reviendra ou s'il ne reviendra pas. Vous êtes à l'affût. Vous seul pouvez m'avertir de sa présence possible. Quand vous m'aurez dit : Il est là, j'agirai.

— Mais, docteur...

Une dernière fois Jean Klipper darda son regard, brûlant comme un rayon, sur les yeux d'André ; une dernière fois la voix énergique et brève répéta :

— Fus assez compris ? Fus obéirez !

André, dompté, dominé, hypnotisé, sortit du

logis, comme pétri par la volonté du maître, et Cécile, en montant dans le coupé qui attendait rue de Valois, était tout étonnée de retrouver un peu de vie parisienne, — des passants, des femmes élégantes, — après avoir passé une

heure auprès d'une sorte de mage, d'un sorcier d'un autre temps.

Elle re verrait toujours, sous la chevelure blanche, les yeux ardents de cet homme fixés sur les yeux rêveurs, les yeux de velours, les yeux égarés, les yeux obéissants d'André Fortis.

Et le peintre n'avait pas plus tôt quitté le salon de Kippler que le vieux docteur disait en frottant ses mains sèches :

— Ma chère Marthe, voilà une cure qui ne me mènera pas à l'Institut, Dieu merci, mais qui sera curieuse!... Très curieuse. Extraordinaire. Foui^ foui. Cet homme-là est maintenant persuadé de la réalité même de cet André David. Il va le voir en chair et en os. Il est suggestionné, il croira à la vie saisissable de ce fantôme. On lui dirait maintenant que le spectre n/apas une existence normale, il répondrait qu'on se trompe ou qu'on le trompe ! Eh bien! si je peux lui prouver que cet André David est mort.

L'Alsacien s'arrêta, se mettant tout à coup à rire de son rire bref ?

— Eh ! eh ! mais au fait, ma petite Marthe, tuer un homme, même lorsque cet homme n'existe pas, c'est peut-être un cas de conscience I A-t-on le droit même de tuer un fantôme?

Il s'amusait à poser la question.

— Bah ! place aux vivants et tant pis pour les victimes !

Puis, passant les doigts sur le front stigmatisé de la jeune femme :

— Mais voilà ce qui me préoccupe plus encore que la seconde existence d'André Fortis ! Ta vie à toi, ma pauvre et chère Marthe ! Ta vie î Ton salut ! Ta lumière !

Puis avec la hâte un peu fébrile du mineur passionné qui court au placer ou de l'artiste que son œuvre inachevée appelle :

— Allons dans le laboratoire, dit-il. Il me semble que sous ma main les os s'écartent et que nous touchons au but!

— Oui, peut-être, répondait comme toujours, la voix docile de la résio'née.

Ils descendirent doucement le large escalier de pierre, puis l'étroit escalier tournant de la cave et, assise à sa place habituelle, immobile, attendant le salut avec sa ferveur inlassable, Marthe Klipper soumit son front à la lumière échappée de la machine et qui venait la frapper en plein front, comme d'un coup de stylet.

La lutte du savant contre l'impossible continua dans le laboratoire souterrain, où s'agitait, plein d'espoir, le docteur, pareil à un mage et où demeurait immobile sous le jet des rayons, la patiente, semblable à une martyre.

l'agonie D'AN- DRÉ DAVID.

■■^ A vie reprenait pour André et Cécile, la vie habituelle, la vie banale, la vie heureuse...

Le peintre avait enfermé dans Tombre du grenier le tableau sinistre, compromettant pour son nom, que Pétrus Hardy lui avait fait, enveloppé de serge, invisible, caché, rapporter par les employés du Cercle. Et il avait recommencé son labeur comme si nul orage n'eût traversé son existence.

A le voir souriant, alerte, à l'entendre parler de toutes choses, en parisien averti et aimable, personne, Cécile elle-même n'eût pu se douter que cet être d'élection, charmant et presque gai, avait subi de telles épreuves, portait en soi une tare. L'homme a une telle faculté d'oubli pendant ces courtes haltes auxquelles il donne le nom de bonheur que de ce qu'il a

subi, éprouvé, souffert, il perd la mémoire. La nuée s'envole. Le temps est clair. Il lui semble qu'il a toujours fait beau.

Il faisait beau dans le logis de l'avenue Murillo, beau dans le cœur de ces « mariés d'amour », beau dans le parc endormi sous leurs regards . Cécile , parfois , doucement, encore un peu inquiète, montait vers l'atelier où se cloîtrait André, écoutait si quelque bruit ne pouvait lui donner une inquiétude. Non, André travaillait, paisible. Parfois même il chantait, échappé tout à fait à ses angoisses.

Alors elle frappait à la porte :

— C'est moi.

— Entre.

Elle regardait l'œuvre commencée. Des

levers de soleil sur la lagune, des crépuscules sous les arbres de Fontainebleau, des visions de poète et de peintre.

— Es-tu contente de moi ? Je crois que ça y est hien^ disait-il, en montrant ses toiles.

Tout le talent d'André Fortis éclatait dans ces pages de maître.

Il semblait que pour toujours il fût redevenu lui-même, délivré de la terreur d'autrefois.

Le seul fait pour le docteur Klipper d'avoir personnifié, incarné en un être déterminé l'espèce de fantôme qui harcelait André, donnait i

au peintre la sensation même de Taffranchissement.

Ce n'était plus V Autre — c'est-à-dire un autre moi — c'était un individu vivant et agissant, qui le persécutait et se substituait à lui. Non plus une sorte d'ombre anonyme , mais un ennemi, ayant en quelque sorte un état civil, un inconnu que Klipper avait baptisé de son vrai nom : André David.

Et par une suggestion, chaque jour plus puissante, cet André David avait pris corps pour André Fortis et lui faisait Teffet non pas d'un hôte incommode, mais d'un contemporain quelconque vivant loin de lui, d'une vie propre, ne se confondant pas avec la sienne. Une sorte de fâcheux qu'on avait chassé et qui se tirait d'affaire on ne sait où.

L'important était qu'il ne reparût jamais et depuis que le vieil Alsacien avait, de par sa volonté, donné, imposé plutôt à son malade cette explication, acceptée par André comme parole définitive, le peintre se sentait étrangement soulagé, certain que si cet André David reparaissait dans son existence, Jean Klipper aurait des armes pour le châtier.

Quelles armes ? C'était le secret du docteur. Fortis n'analysait pas, ne cherchait pas. I] croyait. D'ailleurs avait-il même à songer aux recommandations de Klipper puisque cet

294 VOBSESSION

André David avait définitivement disparu ? Il n'avait pas disparu. L'éblouissement précurseur, l'éclair inattendu avant l'orage cérébral, passa devant les yeux d'André, un soir, pendant le repas, sous la lampe, et Cécile vit tout à coup son mari devenir très pâle.

— Qu'est-ce que tu as ?

— Rien... Ou plutôt si, dit André, encore conscient de son moi, si, « j'ai quelque chose ». Un avertissement... C est lui!

— Lui?

Elle était effarée, les yeux d'André regardant quelque objet qu'elle ne voyait pas.

— Je t'aperçois comme enveloppée de lumière, je ne vois plus ta tète qu'à demi, dans une auréole. . . C'est V Autre. . . l'avertissement. . . Il vient... Tu te rappelles ce qu'a dit Klipper?...

La voix d'André était déjà changée. Elle se faisait sourde, étranglée, comme si quelque main invisible eût serré le jeune homme à la gorge.

— Écrire à Klipper, écrire, écrire, dit-il d'un ton bref.

Cécile, levée de sa chaise déjà, courait vers sa chambre et revenait bien vite, tendant à André un crayon et un bloc-notes. Sur le premier feuillet volant, il traça, d'un mouvement saccadé, l'appel convenu, dicté par Klipper ;

— // est là I

LOBSESSION 295

Puis, riant d'un rire sec, il ajouta sa signature : André Fortis^ disant à Cécile, terrifiée :

— Usons de mon nom pendant que je suis encore moi !

Aurèle entrait, apportant le café.

— Remportez cela, dit Cécile, Monsieur est souffrant.

— Monsieur a-t-il besoin de quelque chose ? Fortis fixait déjà sur le domestique des

yeux qui, visiblement, regardaient, apercevaient autre chose, au delà.

— Non, merci î

Elle voulait être seule avec André.

— Te sens-tu mieux ?

Il était là, devant elle, debout, sans répondre.

L'expression de ce visage, elle la reconnaissait, elle la retrouvait. C'était le masque, c'était la figure de Vautre.

— Quoi ? demanda-t-il comme s'il n'avait pas entendu.

Oh ! la terrible apparition de cette affreuse première nuit de noce ! André, le pauvre André était de nouveau tel qu'elle l'avait vu à cette heure tragique devant elle, sinistre, effrayant. Le « passant » s'emparait de son être. Il allait redevenir — pour combien de temps ? — l'être sans nom que le docteur avait baptisé d'un nom quelconque, personnifié dans a André David ».

2q6 L'OBSESSION

Elle supplia le malheureux de remonter à sa chambre, elle lui prit le bras pendant qu'il lui restait encore un peu de volonté consciente et elle monta avec lui l'escalier jusqu'au moment où, sur les marches, André se dégagea brusquement, lui disant, la voix rude : « Laissez-moi ! Je veux être seul ! »

Ce alaisse^-inot » ce n'était déjà plus André Fortis qui le prononçait, mais le voleur de sa personnalité. Et celui-ci, « Tautre », avait hâte de remonter à son atelier; il gravissait rapidement l'étage qui y conduisait, et lorsque, le suivant rapidement, Cécile arrivait à la porte, elle la trouvait fermée et elle entendait André pousser le verrou intérieurement, d'un geste violent.

Alors elle éprouvait cette sensation de terreur infinie que donne une porte close derrière laquelle, désespéré ou colère se barricade un être qui vous est cher. Que se passe-t-il derrière cette planche de bois qui nous sépare de celui qu'on appelle? L'impossibilité de parler, de s'expliquer, de supplier, monte au cerveau, souffle comme un vent d'effroi. Un drame peut se jouer là, qu'il faut subir dans l'angoisse et dans l'impuissance.

Cécile frappait de ses poings fermés, répétant le nom bien-aimé : André ! André !

Comment André eût-il répondu ? S'il enten-

dait, il ne comprenait pas. Cette voix ne pouvait éveiller en lui aucune émotion. Cécile n'était plus sa femme. Il vivait brusquement d'une autre vie, et sans doute devant son chevalet, pris de cette fièvre de peinture férocement symbolique qui le faisait passer du Veau d'Or ou. Modem high life, il jetait encore sur la toile quelque nouvelle épouvante...

— André ! André ! C'est moi, André !

Et, comme le silence de l'atelier fermé répondait seul à ses cris d'angoisse, elle ne songea plus, tout à coup, qu'à Jean Klipper et à l'appel désespéré qu'André venait de signer de son nom .

Il fallait prévenir le vieux docteur. Elle recommanda à Aurèle de veiller sur Monsieur, de le suivre s'il sortait, et elle courut au logis de la place de Valois.

— Je vous attendais, dit Klipper. Une crise plus ou moins rapprochée était inévitable. J'ai fait mon plan de bataille. Fui, fui^ nous aurons raison du malin, comme on disait aux vieux temps !

Son plan était bien simple. Il s'agissait de supprimer ce Double qui hantait Fortis.

— Vieille histoire disait Klipper. Nous croyons avoir inventé quelque chose. Le subliminal ! L'état second. Les Egyptiens connaissaient cela. C'est vieux, vieux comme le loup blanc !

Il avait cru d'abord que la suggestion seule suffirait à délivrer André de sa souffrance. Mais la certitude d'être soumis à tant de misères était si profondément ancrée dans le cerveau du peintre qu'il était impossible peutêtre de l'en arracher par la volonté.

Klipper avait trouvé un autre moyen. Il supprimerait la vie normale d'André Fortis pour lui donner la sensation de renaître à une vie nouvelle affranchie de toute servitude de terreur. Il enfoncerait dans l'esprit du malade cette conviction qu'il était délivré, pour jamais délivré, de son spectre.

Et Cécile pourrait être heureuse. Elle ne connaîtrait plus l'horreur de l'inconnu.

Ce qu'il avait dicté impérativement à Fortis, naguère il le répétait à Cécile, avec le calme de la certitude.

- - Nous aurons raison de ce spectre.

~ - Ah ! docteur, comme je vous bénirais !

— Oh ! vous n'auriez pas à me bénir, Madame. A quoi servirait la science — qui est si peu de chose — si ce n'était à faire un peu de bien ?

Mais Kippler pour agir attendait que la crise nouvelle dont venait d'être saisi André fût passée.

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