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LE MARIAGE D'ANDRÉ FORTIS

T ce fut une soirée exquise, ce dernier soir où, seuls dans le petit salon, tang^^^ dis que M. et M""' de Jandrieu causaient, eux aussi, de l'avenir dans la pièce voisine, les jeunes gens — les époux de demain — échangeaient ces dernières pensées, ces dernières paroles des êtres qui, étrangers encore l'un à l'autre, demain porteront le même nom, demain partageront la même destinée.

Demain ! C'était délicieux, ce mot qui revenait dans leurs propos comme un joyeux carillon saluant une aurore. Demain ! Tout un poème d'amour était comme enfermé dans ces deux syllabes dites, redites, avec des caresses de la voix et des serrements de mains. Ils se tenaient dans la pièce encombrée de bibelots, de tableaux, de bijoux, de dentelles,

OÙ l'on exposait les cadeaux pour la réception du lendemain. L'étalage des éventails et des orfèvreries, avec les cartes des donateurs piquées çà et là, posées sur les coussins ou glissées dans l'argenterie, ressemblait à un déballage luxueux de bric à brac artistiquement disparate. Il y avait là des merveilles et des envois médiocres, au goût des amis ayant fait choix de ces souvenirs, et la promiscuité singulière de ces petites tables modern-style, et de ces antiquailles, de ces verreries de Galle ou de ces peignes de Lalique, mis là à côté des cristaux bourgeois, des caves à liqueurs d'un autre temps ou des parures abolies, semblaient le coudoiement de deux générations affirmant leurs préférences par les recherches nouvelles ou les élégances passées. Et, selon la mode, on- étalait, — changeant le boudoir en magasin — ces envois dont les invités, demain, scruteraient la valeur, discuteraient le nombre et le poids.

De cette montre de vanité André et Cécile ne se souciaient guère. La main dans la main, ils se rappelaient leurs souvenirs, ils faisaient des rêves.

Elle le regardait de ses yeux bleus toute sa délicate physionomie, souriante et claire, illuminée de confiance et d'amour. Et lui, enveloppant d'une expression de protection et de

dévouement, cette fine créature au corps souple doucement étendue sur le canapé où ils étaient assis, André approchant ses lèvres de la petite oreille rose de cette enfant, qui, demain, serait sa femme, lentement, dans un murmure, lui disait :

— Je t'aime î

C'était la première fois qu'il la tutoyait et le fiancé un peu réservé, timide et inquiet qu'il avait été, devenait un amoureux passionné, parlant un langage qui semblait à Cécile une musique inconnue. Elle avait rougi à ce tutoiement inattendu, à ce tu qui était comme la prise de possession de tout son être par l'élu et sa jolie tète blonde, comme devenue lourde de pensées nouvelles, se laissait tomber à demi sur l'épaule du jeune homme...

— Oui, vous m'aimez! Et que je suis heureuse! répondait une voix à peine perceptible.

Leurs mains, qui devaient se joindre devant l'autel ne se quittaient pas.

Le général de Jandrieu, paternel et cordial, entra, interrompant le duo par un : « Eh ! bien ?» — puis ajoutant : « Mes chers enfants, je conçois que le temps vous semble court, mais il passe. Il se fait tard. Et demain Cécile doit s'éveiller de bonne heure. La robe ! La fameuse robe!... » André se leva, Cécile sourit :

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— Tu as raison, papa!

— J'ai toujours raison !

Le fiancé prit congé de M""^ de Jandrieu qui lui tendait les mains, le regard ému — et Cécile l'accompagna jusque dans l'antichambre, toute seule, attendant qu'il eût endossé son pardessus et qu'il cherchât le front de la jeune fille, y posant un dernier baiser, pour lui dire, à son tour, doucement, lentement :

— Moi aussi, je t'aime!

André emportait, dans ce dernier mot, tout un monde de joies. Il oubliait tout, ne pensait qu'à Cécile, s'absorbait dans cette pensée unique : « Je serai le mari de cette délicieuse créature ! » Le reste disparaissait, angoisses et mauvais rêves. Tout était dissipé, chassé, éclairci, joyeux. Il dormit d'un sommeil d'enfant et s'éveilla dans des idées heureuses, — gaies comme le soleil qui filtrait à travers les rideaux, faisant dans les raies de lumière briller, comme de la poussière de mica, les atomes...

Et ce fut avec une âme légère, une confiance alerte, une sensation de gratitude envers la destinée, qu'il se rendit au logis où l'attendait sa fiancée, sous le voile blanc, dans la robe blanohe...

Les portes de Saint-Roch s'ouvraient maintenant et sur le tapis ourlant les marches de

pierre le cortège s'avançait vers l'autel. L'orgue jetait aux voûtes cette Marche Nuptiale qui a salué tant de couples allant ainsi, vers l'inconnu, le sourire aux lèvres. Marche Nuptiale des jours de fête, succédant sur ces mêmes touches de l'orgue, sous ces mêmes voûtes de pierre à la Marche Funèbre que, plus d'une fois^ la destinée pourrait faire exécuter par avance pour tant de mariés avides de bonheur.

Devant l'autel, André, lorsqu'il passa l'anneau de mariée au doigt de Cécile se sentait ramené aux impressions d'enfance et il lui semblait qu'il se retrouvait tel qu'il était lorsqu'il avait la foi, il y avait longtemps, si longtemps ! Ses doigts serraient avec une douceur tendre la main que la jeune fille mettait dans la sienne et l'émotion ne faisait pas trembler celle qui se donnait, se fiait à lui, certaine d'une affection et d'un dévouement.

Sous la bénédiction du prêtre, Cécile courbait le front avec une ferveur pareille à la netteté avec laquelle le oui qui lie deux créatures humaines avait été prononcé devant le maire. Et les parents regardaient sur les chaises de velours doré, l'habit noir du marié, à côté de la robe blanche dans la lumière de l'autel.

Lorsque le couple maintenant uni traversa la double haie des invités, amis, curieux, en-

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vieux, visages interrogateurs ou souriants penchés sur le passage des nouveaux mariés, un rayon de soleil vint à passer, à travers les vitraux, envelopper comme d'une auréole la beauté blonde de celle qui était maintenant Madame Fortis. Une projection de lumière électrique n'eût pas éclairé avec plus de sûreté ce joli visage qui apparut joyeux dans cette illumination soudaine. Et les superstitieux souriaient à cette soudaine intervention du soleil en disant :

— C'est signe de bonheur !

Cécile s'appuyait, sur le bras d'André et cette pression confiante et charmante semblait au jeune homme une caresse.

Le cortège suivait derrière les jeunes gens, vraiment beaux dans l'inconsciente fierté de l'amour heureux, et la sacristie s'emplissait de la foule énorme des invités, poussés, bousculés à travers les chaises jusqu'à la porte et formant là après la cohue étouffante un défilé plus ordonné, avec les poignées de mains et les embrassades obligatoires, les compliments, les « tous mes vœux », l'inévitable théorie des banalités et des saluts, des visages indifférents esquissant des sourires de circonstance mais parmi lesquels, de temps à autre, un regard ami, une parole sincère, l'apparition de quelque camarade d'autrefois reparu pour un jour, met-

talent leur note d'affection fidèle et de cordialité attendrie.

Et tout heureux de cet empressement, de ce flot succédant au flot, les mariés et les parents trouvaient très long pourtant le défilé comme ils allaient, tout à l'heure, dans la bousculade et l'escalade des salons de M. de Jandrieu, trouver interminable la réception, l'assaut des bufl"ets, la visite aux cadeaux, les compliments recommencés, les nouveaux :

'( Tous mes vœux ! » parmi les touffes de roses ou lilas, de fleurs toutes blanches.

Ou plutôt non, une sorte de fièvre, de griserie, avec tout ce bruit et tout ce monde, donnait à cet autre défilé, l'apparence d'un spectacle irréel et ces invités autour des verres de Champagne, du chocolat glacé et des sandwichs, le bourdonnement de voix, de rires, ces frissons de soie, cette atmosphère capiteuse de serre chaude, semblaient aux mariés les acteurs de quelque rapide comédie, les invités succédant aux invités, les escaliers et l'ascenseur apportant et emportant les visiteurs qui, tous, dans la banalité des phrases, redisaient les mêmes paroles, avec le même serrement de mains qui, remplaçant l'accolade fraternelle, estdevenu le skake-hand courant et prévu.

Cécile allait et venait, rayonnante avec la couronne d'oranger sur sa belle chevelure cou-

leur de blé mur et quand elle passait devant lui, André, qui la cherchait du regard dans l'élégante foule, lui jetait un sourire ému, heureux, très fier. Il croyait vraiment faire un rêve. Ainsi cette belle jeune fille qui était là, admirée, enviée, aussi rayonnante dans ces appartements que tout à l'heure sous le rayon doré, dans l'église, elle était à lui ! C'était sa femme. Elle portait son nom. Il avait chassé les pensées lugubres, les craintes noires. Il pouvait espérer et vivre.

Puis, tout à coup, dans le brouhaha de la réception, comme il voulait traverser un petit salon pour rejoindre précisément Cécile, il s'arrêta net : une impression singulière, non pas une douleur, une sensation presque agréable au contraire, quelque chose comme le vague du demi-sommeil, comme ce geste d'un berceur invisible qui nous attire doucement, lui traversa le cerveau et il lui sembla que quelque doigt inaperçu le touchait à la tête, du côté droit. Et André Fortis resta immobile. Et sur place.

Brusquement il se sentit pris de terreur... Était-ce une crise ? Le passé, l'épouvantable passé, n'était-il donc pas mort?

— Allons, voyons, voyons, je me trompe?..

L'odeur des fleurs... le bruit, la foule Il est

permis d'avoir la migraine. C'est une migraine, rien de plus. J'ai la migraine, voilà.

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Il s'arracha à la pensée d'angoisse qui Tavait d'un coup comme cloué sur le tapis. Il alla vers le petit salon. Cécile riait avec des amies. L'une d'elles, armée d'un appareil, voulait absolument photographier les mariés, sur le balcon.

En passant, André aperçut une sorte de pâle visiteur, un peu hagard, dans la glace. C'était sa propre image. Tout à l'heure souriants, les traits avaient pris vivement une expression d'inquiétude.

— Je suis bête !... Le docteur Chardin me l'a dit, affranchi, délivré. Plus rien à craindre.

. Et comme l'amie de Cécile, miss Howe, une Américaine, répétait : — Oui, oui, je veux vous photographier, ce sont des souvenirs qu'on a du plaisir à garder. — Allons nous faire photographier, dit-il, gaiement.

Sur le balcon, loin de tout ce bruit qui leur arrivait encore par la fenêtre, il oubliait la sensation chassée. La tête nue, dans le grand air de ce beau jour qui semblait printanier, il ne ressentait plus la pression de cette main sur son crâne, ni obsession, ni migraine.

— Il n'y a pas de plus beau temps, disait miss Howe. C'est l'été de la Saint-Martin... Quand vous serez très vieux, très vieux, vous serez enchantés de retrouver cet été là dans mon vérascope.

— Oh ! très vieux! nous avons le temps.

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Ils riaient. L'Américaine remerciait.

— C'est fait. Oh ! ce n'est pas long. Aussi court que de dire oui.

Et ils rentraient dans l'appartement qui peu à peu se vidait, avec le buffet dégarni, les carafes à sec, et les pétales de fleurs tombées sur le tapis. Cette solitude, qu'ils appelaient dans la lassitude de la journée de joie officielle, leur semblait délicieuse.

Peu à peu le soir entrait dans l'appartement où flottaient les odeurs de liqueurs et de roses. La mélancolie du crépuscule emplissait les pièces, tout à l'heure envahies, maintenant désertes. M. et M"'® de Jandrieu songeaient que bientôt — si tôt — Cécile allait partir, laissant plus vide encore le logis, la petite chambre aux rideaux de perse à semis de fleurettes où elle avait passé sa dernière journée de jeune fille.

Elle, harassée, mais joyeuse, allait, de meuble en meuble, s'asseyant et disant avec un grand rire clair :

— Je suis brisée !,..

Le général, essayant de sourire, répondait, croyant être gai :

— Heureusement on ne se marie pas tous les jours !

Le repas en famille fut silencieux, les parents songeant au départ, Cécile à cçtte sorte de fuite

qui la séparerait tout à l'heure de ces êtres chers pour Tentraîner vers Tinconnu.

— C'est tout de même étrange, la vie, disait M. de Jandrieu. On élève un enfant qui est notre joie de tous les jours pour qu'un monsieur qu'on ne connaît pas, un passant — oh ! je l'aime infiniment ce passant, mon cher André — vous la prenne et vous l'emmène, On était tout hier, on ne sera plus rien demain. C'est banal comme la vie. Tous les parents ont fait cette réflexion là ; mais quand on la fait soi et pour soi, ah! ma foi, on est un peu troublé !... Je n'ai pas très faim !

Tous les espoirs des parents se traduisaient en regards, doux comme des bénédictions, fixés sur les époux, doucement. L'abdication est le lot des vieux : si les jeunes ne les oublient pas trop ils sont consolés de leur déchirement et payés de leurs peines.

M'"*' de Jandrieu donna un dernier baiser à sa fille, le général serra à la briser la main de son gendre et dans le coupé qui attendait à la porte, Cécile monta, les yeux en larmes, et André oublieux de ses craintes, heureux, joyeux !

— Ce n'est pas de chagrin que je pleure, dit Cécile assise à côté de son mari. Je regrette ceux qui sont seuls, mais je suis heureuse, vous savez 1

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— Vous?... Pourquoi me dire vous?

— Je ne sais pas...

Le tutoiement, qui lui avait paru tout simple, chez elle sous le toit de ses parents, Tintimidait, la troublait dans le tête à tête de cette voiture qui les emportait comme dans une fuite. Et pourtant elle n'avait pas peur. C'était bien le compagnon rêvé qu'elle avait là, à ses côtés, et dont elle sentait le regard dévoué fixé sur elle. Quand le coupé passait devant quelque bec de gaz, la lumière entrait par la vitre, elle éclairait un instant le visage souriant d'André et la robe blanche, puis disparaissait — et doucement Cécile laissait aller sur l'épaule du jeune homme sa tête blonde, puis, dans un murmure :

— Oui, heureuse, je suis heureuse et je t'aime ! Alors, il la serrait contre sa poitrine et ses

lèvres cherchaient le front de cette vierge et s'y posaient dans un baiser d'extase.

Ils regardaient aussi, les mains jointes, dans la rue.

— Nous vivrons très vieux, disait André gaiement.

— Très vieux ?

— Oui. Je viens d'interroger une enseigne. Je me suis dit si la première lettre rencontrée est un O — c'est que nous serons longtemps, longtemps l'un à l'autre, si c'est un R. ..

Il s'avança, ferma la porte, la prit dans ses bras. (P. gS.)

— Et la lettre?

— Coiffeur L». Virgile coiffeur 1

— Virofile ?

Elle s'était mise à rire.

— Ce bon Virgile ! . . . Alors vous êtes donc superstitieux ?

— Très. Je ne crois qu'à demi pourtant à ces réponses du hasard. Mais quand la réponse est favorable, eh ! bien, je suis content... Virgile coiffeur l... Nous vivrons très vieux...

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