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LE SALUT

|A voiture de Cécile attendait dans la rue de Valois. Elle transporta rapidement le docteur rue Murillo, et André fut un peu étonné, non pas ennuyé, de voir arriver chez lui Jean Klipper. Il avait pour cet homme une affection respectueuse. Il le trouvait intéressant au point de vue intellectuel et artistiquement très beau. Il lui demanderait quelque jour de faire son portrait. « Je fais aussi la figure, » disait-il, souriant, ne se souvenant même pas des toiles symboliques et féroces tombées de son pinceau.

Klipper, en entrant dans l'atelier d'André — c'était là que Cécile amenait le docteur — alla droit au but et, prenant dans sa longue redingote un vieux portefeuille usé, il en tira un bout de papier qu'il présenta à Fortis comme un créancier déplierait un billet à ordre.

— Reconnaissez-vous cela ?

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André prit le papier. C'était de son écriture. Trois mots : // est là!

Cécile fut émue en le voyant pâlir légèrement.

— Oui, dit-il, c'est moi qui vous ai appelé !

— Eh ! bien ? fit Klipper.

André ne semblait pas comprendre ce qu'on voulait de lui. Il se souvenait d'avoir tracé ces mots, quelques jours auparavant, comme il eût poussé un cri d'alarme. Mais tout ce qui' avait suivi disparaissait pour lui dans un brouillard opaque. Il ne se rappelait rien. De la suspension même de sa vie normale il ne gardait aucun souvenir, aucune impression. Il avait été comme supprimé. Il ne se rendait même pas compte de cette parenthèse ouverte entre le moment où il écrivait à Klipper : Il est là ! et celui où Klipper lui apparaissait le papier à la main.

Le docteur interrogeait, cherchait à éveiller le souvenir d'André sur quelqu'une de ses pensées et de ses actes durant Vétat second ; André, encore une fois, ne se rappelait rien.

— Vous avez pourtant vécu une nouvelle phase de cette existence qui se superpose à la vôtre, dit Jean Klipper. Et André David a repris possession de ce corps que vous partagez avec lui !

Le vieil Alsacien donnait à ses paroles une

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sorte de gravité sacerdotale et André avait l'impression de se trouver en présence de quelque mage parlant tout naturellement des phénomènes les plus étranges, à lui familiers.

Mais surtout le peintre sentait sourdre en lui une colère farouche à l'idée que Vautre le parasite, l'adversaire, le ténia moral, avait eu ce retour offensif, s'était emparé encore une fois de son être — et sans qu'il en eût même la perception.

— Cette fois, dit lentement Klipper, il faut en finir.

— Avec joie, oh! avec joie ! s'écria André.

Les yeux ardents, magnétiquement impératifs, de Klipper — ces yeux de visionnaire qui se fixaient sur le front de Marthe et qui étudiaient les étoiles — les yeux profonds se fixèrent sur ceux d'André Fortis en les enveloppant de lumière.

— Un chirurgien aurait une opération à vous faire, dit-il, de sa voix dont l'accent alsacien soulignait le ton impérieux, vous vous laisseriez bien endormir? Oui, s'il s'agissait de l'appendicite, qui est à la mode, ou de quelque tumeur... Vous livreriez bien votre corps au chirurgien ?

— Oui, dit André en regardant Cécile qui, debout devant lui, essayait de sourire, ou

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plutôt souriait, avec des envies de défaillir.

— Eh ! bien, reprit Klipper, je suis un chirurgien d'une autre sorte. Cette personnalité qui est à vous et qu'un autre vous dérobe, à de certaines heures, je veux la supprimer un moment pour l'affirmer et la consolider à tout jamais. Je veux chasser le voleur de votre âme, ce larron de votre raison, l'autre André. André David !

— U Autre! répéta encore une fois Fortis. Puis délibérément :

— Que faut-il faire?

— Subir une opération comme une autre.

Vous fier à moi !

— Mais je me confie à vous, docteur I

— Corps et âme ?

— Corps et âme. Oui, faites de moi ce qui vous plaira, pourvu que ce spectre ne me torture plus, tout ce qui vous semblera nécessaire, fût-ce périlleux, tout.

Cécile gardait, immobile, son mutisme tragique. Il lui semblait que ces deux hommes agitaient là pour l'un d'entre eux une question de vie ou de mort.

— Avez-vous besoin de travailler, ces jours-ci ? demanda Klipper.

— Je voulais commencer mon Salon, mais peu importe...

— Vous y reviendrez plus tard avec plus

de joie. Je vous demande, j'exige de vous l'abandon de quelques jours de vie...

Il précisa, voyant que le regard d'André interrogeait :

— Cette crise, indépendante de votre volonté, — l'interruption de votre vie normale — je la provoquerai moi-même... Et, la crise passée, il n'y aura plus d'André David — l'autre sera supprimé, chassé pour toujours Pour toujours, je vous le jure.

— Faites, dit André Fortis.

Le docteur Klipper indiqua au peintre un grand fauteuil de cuir au dossier élevé, près de la baie de l'atelier.

— Asseyez-vous là I . . .

André obéit.

Le savant appuya sa main maigre sur la poitrine de Fortis.

— Pas de palpitations !

Il prit le poignet gauche du peintre, y posa son pouce.

— Le pouls régulier. Vous êtes brave !

— Pourquoi ne serais-je pas brave ? Vous êtes là !

— Pas de maladie de cœur ! Allons, dit Klipper.

Dans la lumière du dehors, cet homme aux longs cheveux blancs debout près du large fauteuil où se tenait André, à contre-jour,

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ressemblait à ces docteurs qui surgissent du fond des clairs obscurs de Rembrandt. Cécile le regardait maintenant avec une sorte de terreur comme si le savant allait se livrer à quelque œuvre sinistre, redoutable.

Il avait tiré de sa poche un flacon bouché à l'émeri qu'il tint un moment dans ses doigts maigres et dont il versa sur son mouchoir quelques gouttes qu'il porta aux narines d'André.

— Du chloroforme, dit-il. Rien de plus simple.

Il maintenait le mouchoir avec force, contraignant le peintre à respirer les évaporations, et en même temps, interrogeant le pouls du jeune homme, le pouce sur l'artère.

Les yeux d'André, d'abord ouverts et comme braqués avec curiosité sur le docteur se fermaient peu à peu ; l'anesthésique faisait son œuvre et la belle tète pâle du patient s'appuyait au dossier du fauteuil, les lèvres, relevant la moustache noire d'une sorte de sourire extasié tandis que le corps, allongé alangui, prenait une attitude d'abandon, immobilisé peu à peu comme dans le sommeil ou dans la mort.

Jean Klipper se penchait maintenant sur la poitrine d'André, écoutant le cœur battre, les doigts toujours appliqués au poignet.

André, les yeux clos, ne semblait plus respirer.

— Mon Dieu, docteur, dit Cécile, vous êtes bien certain... il n'y a aucun péril ?

— Aucun, Madame, l'inhalation a été prompte, le voilà anesthésié.

— Est-ce qu'il entend ?

— Non. Il rêve peut-être. S'il rêve tant mieux, j'avais songé à lui donner du haschich mais on n'est pas maître des visions folles du Madjotinij la pâte verte. Avec le chloroforme ou l'éther, c'est le sommeil. Nous sommes maîtres du réveil.

— Maintenant, ajouta le petit homme, il faut le porter sur son lit.

Cécile pressa un bouton électrique.

— Faites ce que le docteur vous commandera dit-elle à Aurèle.

Klipper demanda qu'on dévêtit André. La sensation qu'il éprouverait en se réveillant couché, la tête sur Toreiller, serait plus vive.

Le valet de chambre, aidé du portier, descendirent jusqu'à l'appartement André endormi. Cécile les suivait le cœur angoissé en voyant ces deux hommes descendre l'escalier marche à marche, portant ce corps qui avait l'air d'un cadavre.

— C'est effrayant, dit-elle.

Mais l'Alsacien souriait, répétant :

— Rien, ce n'est rien ! Fus verrez !

Déshabillé, porté dans son lit, André Fortis,

sous le baldaquin de tapisserie, semblait plus encore que tout à l'heure endormi du dernier sommeil. L'ossature de son front luisait sur l'oreiller, d'une blancheur de suaire. Et ces yeux clos, cette bouche entr ouverte, cet énigmatique sourire plein d'au-delà — comme si, avec le dernier soupir, il eût entrevu une suprême vision !

— J'ai peur, répétait Cécile tout bas, j'ai peur.

— Mais non, rassurez-vous. Fus verrez demain.

— Allez-vous donc, grand Dieu, le laisser ainsi jusqu'à demain?

— Non, non. Mais demain je renouvellerai l'expérience, et demain soir André David n'existera plus. Bon voyage !

Et pendant que la jeune femme s'approchait du lit d'André Fortis, toujours endormi :

— Rien n'est plus utile que l'anesthésie, la chloroformisation, l'éthérisation, pour arracher au corps son secret moral. Des conscrits se donnent pour bossus, on les endort, leur bosse simulée disparaît. Des fous, qu'on ne peut guérir, on les soumet au chloroforme. Ils se calment et leur raison peut revenir. Des | maniaques qui s'obstinent dans un mutisme

farouche, on les éthérise et ils parlent. Des coupables avouent, de faux aliénés se trahissent. La vérité sort non pas du puits, mais de nos flacons. Et vous verrez, vous verrez demain.

— Demain?

— Demain j'apporterai à votre mari la preuve de sa délivrance. Le gigot de Malebranche, je vous l'ai dit, je crois! Non?... Et ! bien je vous conterai cela...

Il resta au chevet d'André jusqu'à la fin de l'anesthésie, et lorsque le peintre, étonné, se retrouva couché dans son lit cherchant dans le vague de ses premières impressions confuses comment il pouvait se réveiller étendu là, une sensation singulière de vide dans le cerveau, le docteur Klipper le rassura bien vite :

— Vous n'êtes point malade, monsieur Fortis, mais vous êtes soumis jusqu'à demain à un régime très particulier, point pénible. J'ai besoin que vous dormiez, que vous dormiez longtemps. Pendant votre sommeil, je travaillerai pour vous. Vous savez le proverbe : le bien vient en dormant. Il ne faut pas toujours croire aux proverbes. Mais parfois ce sont des vérités.

André l'écoutait, étonné, Tesprit un peu perdu, comme dans un rêve.

— Votre mari pourra boire et manger ce qu'il

voudra jusqu'à demain, ajouta Klipper en tendant à Cécile une ordonnance qu'il venait d'écrire sur un feuillet arraché à son calepin. Mais je tiens à ce qu'il prenne toutes les deux heures un demi-verre de cette potion.

— Qui est? demanda André.

— Oh! rien de grave!..' Un calmant, un assoupissant... Donc, mon cher Monsieur, je reviendrai demain! D'ici à demain, restez couché ! Le repos est le meilleur des médecins !

— Couché sans être malade ?

— Couché pour n'être plus malade ! fit le docteur en souriant. A demain !

Cécile le suivit jusqu'à la porte de l'hôtel, un peu inquiète et ne comprenant pas.

Mais le singulier petit homme, haussant les épaules, ne lui laissa même pas exprimer ses craintes.

— Puisque je vous dis, Madame, que cette expérience est nécessaire. J'ai besoin de quelques heures confuses dans cette tête que le sommeil va bercer. La potion que j'ordonne continuera l'état de somnolence que j'exige. La pensée, l'idée fixe, la terreur du Double s'endormiront en même temps, et demain...

Ce mot, toujours répété, semblait tragique à Cécile, plein à la fois, de terreurs et d'espérarî^^es.

— Demain, docteur I

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— Eh! bien, demain, y^^5 verrez, fus verrez !

Et Jean Klipper reprit le chemin de la place de Valois, où Marthe l'attendait, peu habituée à le voir sortir.

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