LETTRE MORTUAIRE
'est amusant, la science, disait, le soir, en dînant, le docteur Klipper à l'aveugle, dont la pensée voyait, voyait réellement ce que la parole du maître évoquait devant elle, amusant, avouez-le. Poursuivre à la fois la solution de deux problèmes, l'un gigantesque, l'autre curieux, paradoxal, et les résoudre tous les deux en même temps. C'est passionnant !
— Alors, demandait Marthe, M. Fortis ?
— Sera guéri demain ! Endormi comme dans un accouchement, on présente l'enfant à la mère et elle sourit. Je lui apporterai le salut et il sera heureux.
— Et moi ? dit la jeune femme.
— Toi?... je touche au succès!... Je sens que bientôt, chère âme, je ne te torturerai plus, non entends-tu, et tu pourras voir, voir le vaste monde !
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— Strasbourg !... interrompit doucement la vieille Alsacienne Anna qui servait le dîner.
Et hochant la tête, gravement sur le ton de la prière, Jean Klipper répondait :
— Strasbourg!...
Pour la vieille femme, c'était le a vrai monde » . Pour Klipper, c'était le berceau.
Il répéta :
— Tu ne souffriras plus !
Mais, avec sa douceur accoutumée, Marthe souriante dit :
— Je ne souffre pas !
— Ton front ?
— Ne me fait pas mal !
Les yeux perçants de Klipper semblaient au centre de la brûlure qui marquait la place où convergeaient les rayons de son appareil, chercher la fissure par laquelle Toeil fantastique, l'œil complémentaire, l'œil inattendu, le troisième œil, l'œil oublié par la mère nature, devait apparaître, et sa foi en sa découverte était telle que, dans une sorte de certitude hallucinatoire, il lui semblait, au front de Marthe, voir émerger une prunelle, une lueur dont les escharres des brûlures formaient comme un rouge halo.
— Demain, dit-il à la jeune femme, comme il venait de le dire à Cécile — demain encore nous verrons, ma bien-aimée Marthe! Et il
serait étrange que demain je résolve les deux problèmes à la fois !
Un sourire, qu'il ne remarqua point, passa sur les lèvres de Marthe, sourire mélancolique d'abord, comme attristé par un doute, puis rayonnant, plein de joie, comme si après avoir songé : « il y a si longtemps que je l'attends, ce demain \ » — Elle pensait : « Puisqu'il dit que le jour est venu, c'est que le jour est venu ! Un Jean Klipper ne se trompe pas ! »
Et le lendemain, le docteur se rendit chez Fortis avec ce qu'il appelait le salut dans sa poche.
— Oui! remède définitif! dit-il à Marthe.
— Qui est ? demanda-t-elle.
— Oh ! la chose la plus banale du monde. Un morceau de papier. Je l'ai là avec mon flacon de chloroforme !
Un morceau de papier ! Marthe ne demanda pas même d'explications, laissant Klipper à ses projets qu'elle admirait de confiance. André et Cécile avaient, du reste, dans le petit homme aux yeux de braise, la même foi absolue.
Le docteur retrouva Fortis couché comme il le lui avait ordonné, mais un peu impatient, las d'être resté au lit. Et, sur l'oreiller, le visage du peintre s'éclaira lorsqu'il aperçut Klipper.
— Je ne vous demande pas comment vous
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allez, dit le savant. Votre mine est superbe.
— Et j'ai de folles envies de sortir, de me mouvoir. Il me semble que je suis prisonnier.
— Précisément. Un prisonnier qui sera délivré aujourd'hui.
Cécile avait accompagné Klipper au chevet de son mari. Elle éprouvait une joie anxieuse à voir passer dans les yeux d'André une flamme d'espoir, d'ardent espoir. Ce mot de délivrance avait entièrement illuminé le visage maigre, encore amaigri par tant d'inquiétude, et qui, sur l'oreiller, semblait une face émaciée de moribond.
Ah ! si enfin — enfin ! — Jean Klipper faisait ce miracle de rendre au malheureux le sentiment absolu de sa personnalité unique ! Délivrance I Délivrance ! Ce mot sonnait à l'oreille d'André comme un carillon de fête.
— Aujourd'hui ?demanda-t-il encore, pareil à un captif qui croit entendre glisser — pour la dernière fois — le verrou de sa geôle.
— Aujourd'hui je vous donnerai la preuve qu'André David...
— U Autre}...
— U Autre n'est plus à craindre et ne reviendra plus. Never^ never more^ comme dit Poe, mais cette fois le refrain est consolant.
Il avait tiré de sa poche le flacon dont il c'était déjà servi la veille, et, demandant à
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Cécile un mouchoir, il imprégnait la batiste des gouttes versées, comptées une à une — puis, se penchant sur le lit, il mettait vivement sur les lèvres, sous les narines d'André, le linge imbibé de chloroforme.
Et, l'œil ardent, fixé sur le visage du jeune homme, qui, peu à peu, lentement s'assoupissait de nouveau, il lui tenait le poignet, comptait ses pulsations et comme s'il eût enfoncé un à un les mots dans l'oreille d'André :
— Vous savez? cet André, le persécuteur, l'ennemi, André David? Il est malade, très malade!... Il est perdu!
Les lèvres d'André Fortis, sous le mouchoir qui les comprimait, murmuraient de vagues mots, répétaient, mais en balbutiant, les paroles que prononçait Klipper : « malade... mal... ade... perdu..., » et les yeux hagards paraissaient chercher dans la pénombre de l'alcôve on ne savait quelle image inquiétante, un fantôme.
Il lui semblait, pendant qu'il s'endormait, s'enfoncer lentement, doucement, comme en un glissement léger, dans du vide, dans de la nuit, parmi les ténèbres, que tout à coup traversèrent des sonorités étranges — entendues jadis, et qu'il reconnaissait soudain, — les voix sataniques de Manfred, ce Manfred qui, pour la première fois, avait secoué ses nerfs,
SX
fait apparaître ce fantôme, évoqué V Autre.
Et à ces échos lointains de Schumann, se mêlaient un ressouvenir de la Vie du Poète de Charpentier, les cris aigus, sarcastiques, de la folie ou de l'ivresse coupant la bacchanale finale, soulignant le délire et le désespoir du poète tombé de son rêve, tué par le doute impuissant. Et tandis que le chloroforme faisait son œuvre, dans l'assoupissement provoqué par Klipper, André apercevait, se penchant sur lui comme un incube, l'étouffant comme Smarra, la face même d'André David, son moi, ce second « moi » obsédant et féroce dont le ricanement ressemblait aux sarcasmes de la Vie du Poète, aux ironies diaboliques de Manfred,
Alors, André Fortis avait l'âpre envie de se débattre, de se redresser, de chasser le spectre, d'étendre ses bras vers lui, de tâcher de le saisir, de lui enfoncer ses ongles dans les yeux, — ces yeux inquiétants qui paraissaient regarder Fortis, étendu. Et, comme si le docteur Klipper eût deviné, par une intuition de génie, ce qui se passait sous ce crâne — déchiffré la pensée même à travers les os — le vieil Alsacien répétait, coulait dans Toreille du peintre, afin de lui laisser avant le sommeil cette sensation dernière, cette affirmation suprême :
— Tout ce que vous voyez n'est que men-
songe. La vérité vraie, vous la saurez au réveil. Dormez, dormez, dormez! Le mauvais rêve est fini, foi de Klipper. Fus verrez.
Alors le sommeil montait, montait comme une marée bienfaisante, et Fortis ressentait, à mesure que le chloroforme agissait, une sensation d'apaisement, de fraîcheur dans le trouble des confuses images hypnogagiques qui dansaient devant lui, pâles comme des larves et étincelantes comme de lumineux atomes...
Puis, sur les prunelles effrayées et qui devinrent troubles, s'abaissèrent les paupières closes et doucement, sous l'action du chloroforme, André Fortis s'endormit.
Alors, quand l'anesthésie fut complète, le petit homme agita sa tète aux longs cheveux blancs, prit dans la poche de sa redingote son portefeuille de cuir usé, et en tira un papier largement bordé de noir, une lettre de deuil qu'il déplia, lut tout bas, puis montra à Cécile terrifiée.
Sur cette lettre de faire part, la malheureuse avait aperçu le nom d'André !
Elle recula effrayée et, montrant du doigt le lugubre papier, elle dit, la voix étranglée :
— Qu'est-ce cela ?
— Oh ! lisez ! dit froidement Klipper.
La main tremblante de Cécile prit la lettre cernée de noir que lui tendait le docteur et, les
yeux agrandis par TefFroi, la jeune femme épela ces mots imprimés sous une croix noire formant Ten-tête et entourant l'M de l'adresse :
Votes êtes prié d'assister aux convoi^ service et enterrement de :
Monsieur André David, peintre
Décédé le 20 janvier içoi, dans sa ^2" année.
Oui se feront^ le 22 courant, à i heure précise, en Véglise de S aint-Btienne-du- Mont^ sa paroisse.
De Profundis!
La lettre, que regardait Cécile effarée, contenait encore une liste de parents dont les noms lui importaient peu et cette indication : Après la cérémonie, le corps sera transporté à Saint-Laurent -du- Pont y son pays.
Et la pauvre femme tenant entre ses doigts ce papier de deuil, interrogeait du regard le savant dont les yeux brillaient maintenant d'un éclat étrange, ironiquement joyeux.
— Le voilà, le salut, dit enfin Klipper. Le persécuteur est mort ! Quand votre mari aura
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entre les mains la preuve qu'André David est mort, il ne craindra pas l'apparition de Vautre ! Je tue le fantôme. Plus de fantôme ! Et André Fortis pourra vivre heureux !
— Alors, dit Cécile, qui ne quittait pas du regard la lettre — c'est vous... ?
— Moi, qui pour matérialiser la confiance que je veux enfoncer dans le cerveau d'André Fortis, ai imaginé la mort et l'enterrement d'André David, le spectre, cet André David qui n'existe que dans l'imagination d'André Fortis et que je supprime ! Mais le plus étonnant — etle petit homme eut dans sa face rase un rire sardonique — le plus curieux, ce qui prouve que tout est possible et que tout arrive, c'est qu'André Fortis pourra plus tard, s'il doute, faire le voyage de Saint-Laurent-du-Pont. Il y trouvera la tombe d'un André David, et pourra lire ce nom sur la pierre comme vous le lisez sur la lettre de faire part. Je n'ai rien voulu laisser au hasard. J'ai écrit, demandé, questionné. Et je n'ai situé cette tombe d'un mort d'abord inexistant, que lorsqu'on m'a donné le lieu même où votre mari déchiffrerait au besoin le nom de cet André David. Fui, fui, j'ai mis en mouvement des gens que je connais aux Pompes funèbres... Bien que je ne sorte pas de ma cave, j'ai mes connaissances aussi et, les pompes funèbres et les médecins, fui.
fui, /7//, cela a des relations, naturellement... Ils vivent les uns des autres... On a cherché, cherché, cherché... Et trouvé, dans le Dauphiné, la tombe d'un André David, peintre, oui, peintre — tout arrive, tout est possible — et qui vient de mourir... Le maire et le préfet le certifient. . . Et voilà. . . Eh ! eh ! les savants ! . . . Les savants pourraient faire aussi des romanciers ! Et qu'est-ce que la science. Madame ? Un roman !
Cécile écoutait et se demandait si elle ne traversait pas un rêve, si cet homme n'était pas fou, qui jouait ainsi avec la vie et avec la mort, supprimant par l'anesthésie un être vivant, biffant d'un trait de plume, par une lettre fictive, un être qui n'existait pas...
Elle jetait sur Klipper des regards éperdus, et, pourtant, elle avait l'impression bien nette que le savant risquait une expérience de psychothérapie et n'outrepassait pas son droit de sauveur.
— C'est par le moral qu'on traite et qu'on guérit les psychonévroses, lui avait-il dit souvent.
L'escamotage sublime d'André David était pour le docteur un de ces moyens moraux dont il avait le droit de disposer.
Mais si André, André, réveillé, revenu à lui, ne croyait pas à la disparition définitive, à la
mort du spectre, à la disparition de Vautre ?
Il était là, dans son lit, immobile, plongé dans le sommeil, et Klipper attendait que le chloroforme eût fini son œuvre pour mettre sous les yeux du peintre cette preuve, l'évidence même.
Les miautes parurent à Cécile des siècles, des heures de tortures infiniment longues, jusqu'au moment où André rouvrit les yeux, sortit comme hébété du sommeil, regarda autour de lui, cherchant à comprendre...
Il allait de Klipper assis près de lui à Cécile debout à côté de son lit, interrogeant et sans comprendre ; ses idées flottaient en lui, confuses.
Il dit enfin :
— Qu'est-ce qu'il y a ? Que s'est-il passé ? Cécile attendait comme un arrêt la réponse
du docteur.
— Oh ! quelque chose de très important, dit lentement Klipper.
Un peu effrayé, André Fortis jeta comme un cri :
— Quoi donc? Quoi?...
— Quoi? Mais vous êtes un heureux mortel, mon ami ! Votre ennemi, votre ombre, votre double, vous savez bien...
André regardait tour à tour sa femme et le docteur.
— Eh bien, docteur?
— Eh bien !... Mais au fait, lisez ! dit Klipper en tendant à André, qui se redressa sur son lit, la lettre bordée de noir que tout à Theure avait tenue Cécile.
Et la question du mari fut la même que celle de la femme :
— Qu'est-ce que c'est que ceci ?
— Voyez.
André, à son tour, commença la lecture de la lettre. Il dit tout haut :
— Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de M. André David, peintre, décédé. . .
Alors, s'interrompant tout à coup, sautant hors du lit, demi-nu : « Comment? dit-il, dans un grand cri de surprise et presque de triomphe? » André David? Lui? L Autre?.., Mort?
— ■ Et enterré, dit froidement Klipper.
Cécile sentait son cœur battre comme le poids de fer d'une horloge.
— Mort ? répétait André Fortis.
Il continuait la lecture de la lettre, la reprenait, compulsait les dates :
— Nous sommes aujourd'hui le 20 février...
— 20 février, — onze heures vingt du matin, dit encore Klipper, il y a un mois que Vautre repose sous la pierre de son village !... Et vous savez la parole fameuse : « Il n'est que les morts
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qui ne reviennent pas ! » Parole fausse en politique, du reste, les morts reviennent et s'appellent des martyrs.
— André David^ peintre^ décédé le 20 Janvier içoi, dans sa trente-deuxième année.., relisait Fortis, qui disait à Cécile :
— Mon âge ! Il avait mon âgv comme il avait ma figure !
— Maintenant, répondait l'Alsacien, narquois, il n'a plus rien ! Vous ne le reverrez plus ! Fini !... Pft ! Fumée !
— Fumée î
— Ou pourriture. N'y pensons pas. Vous êtes libre 1
André Fortis revenait, comme obsédé par ces lignes magnétiques, à la lettre encadrée de noir, et il répétait comme pour les graver dans son cerveau ces mots, ce nom :
— Vous êtes prié d'assister aux convoi^ service et enterrement de M. André David...
— Mais comment, dit-il tout à coup, n'ai-je pas su qu'il y a un mois ?...
Klipper répliqua, gardant toujours son expression narquoise :
— Rappelez-vous ! ... Ce n'est pas la première fois que je vous ai endormi ! Je vous répondrai comme dans le Légataire universel : « C'est votre léthargie ! » L'essentiel, c'est qu'/7 ne soit plus là, lui!
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— L'autre ! dit André !
Il ajouta :
— A Saint- Laurent-du-Pont ! J'ai vu ce coin de terre, jadis, en allant à la Chartreuse!... C'est là qu'il dort ?. . .
— Et n'allez ni le réveiller, ni lui enfoncer une épée dans le cœur, comme aux vampires, fit le docteur. Paix aux morts, et vie aux vivants !
Il tendait ses mains maigres au jeune homme qui les serra avec une effusion ardente.
— Eh bien, dit alors le docteur en dardant sur les yeux d'André ses prunelles presque aussi brûlantes que les étincelles de son laboratoire, — me croirez-vous maintenant, vous sentirezvous délivré ?
— Oui, répondit André.
— Vous êtes vous ! U autre a disparu ! . . . Allons, embrassez votre femme ! Vous voilà heureux pour toujours !
— Pour toujours, oui, je le sens, ma chérie! Pour toujours !
Il s'était jeté au cou de Cécile, il la tenait dans ses bras ; de sa main il lui caressait le front, il l'embrassait sur ses yeux clos, comme le soir de leurs fiançailles. Et c'était bien vraiment des fiançailles nouvelles qui recommençaient, une vie sans terreur, confiante, affranchie, la vie du prisonnier qui voit devant
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lui le ciel clair, la route libre, les espaces...
— Ah. ! que je t'adore, ma Cécile !
— Mon bon André !
— Et que je vous aime aussi, docteur, de m'avoir donné la force de vivre !
— Et la joie de le voir enterrer, lui! André, qui rayonnait, devint sérieux.
— C'est vrai, dit-il, toute cette joie est faite de la mort d'autrui !
— Oh ! ne plaignez pas les morts, eh ? fit le docteur Klipper. Ce sont des voyageurs arrivés. Nous avons, nous, encore du chemin à faire. Faisons-le en gens qui savent le prix du bonheur. Les fragments sont encore plus rares et coûtent encore plus cher que ceux du radium.
Il avait hâte de laisser seuls Cécile et André. Il avait hâte aussi de rejoindre Marthe. Puisqu'il avait la main heureuse aujourd'hui, il voulait pousser plus loin ses recherches dans le laboratoire.
— Maintenant, dit-il, je vous abandonne à votre tète-à-tète !... Soyez certain que jamais — vous entendez, jamais — l'autre ne reparaîtra! Il dort et dort bien. Vous en êtes bien persuadé ?
— Absolument, répondit André, dans la certitude de la foi.
— Vous ne redoutez plus rien ?
— Rien, dit encore le peintre.
Ses yeux ne quittaient pas la lettre de deuil d'où — singulière ironie ! — rayonnait une inir>ression de délivrance heureuse.
Dans un serrement de mains où elle mettait toute son âme, Cécile, la voix fervente, remercia le docteur dont le sourire soulignait d'une sorte d'ironie cette joie, et elle lui demanda :
— Docteur, me permettez-vous de vous embrasser ?
— Avec plaisir, dit l'Alsacien, en tendant ses joues maigres aux lèvres de la jeune femme.
— Vous reporterez ce baiser à votre chère Marthe — une sainte ! dit Cécile.
Elle ajouta, tout bas, sans qu'André l'entendît :
— Et ici aussi, vous avez rendu un être humain à la lumière !
Le docteur Klipper mit un doigt sur sa bouche :
— J'ai tué un parasite, voilà tout, dit-il. C'est mon métier ! Mais avouez qu'il m'a fallu de la patience, des recherches et de la chance (la grande collaboratrice, la chance !) pour trouver exactement en un cimetière éloigné un mort endormi qui portât le nom de celui que je voulais exiler, exiler à jamais... Le véritable André David n'avait pas d'ailleurs exactement l'âge de l'André David de ma lettre de faire
part; il était plus vieux... Mais les lettres mortuaires ne sont pas tenues de dire toute la vérité... Les femmes coquettes n'encadrent pas de noir leur âge... L'important est qu'il y ait ce nom André David sur le papier, André David là-bas, sur la pierre, et q}i André David ne reparaisse plus rue Murillo! Adieu, Madame !