LE GRAIN DE SABLE
JE docteur Kîppler sortit tout joyeux, de ce logis, où il laissait André dans la plénitude de la confiance — Vautre terrassé, chassé, enseveli, presque oublié déjà, comme tous les morts, — et il prit un fiacre pour regagner plus vite la maison de la place de Valois, la cave où ses instruments l'attendaient. Le déjeuner aussi l'attendait là-bas. Il mangea de bon appétit, fredonnant de vieux airs strasbourgeois appris dans son enfance. Il disait à Marthe :
— La journée est bonne, je veux la compléter! J'ai travaillé pour autrui, je veux travailler pour moi ! — Pour toi, ma chérie ! Tu n'es pas fatiguée ?
— Non.
— Eh bien ! Madame Fortis a peut-être raison : j'ai rendu à son mari la lumière avec la
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confiance. Je vais peut-être aujourd'hui même — aujourd'hui ! — arriver au résultat que j'ambitionne avec toi! Pour toi! Ah! quel rêve !
— Et Monsieur Fortis est guéri ?
— Guéri, parce qu'il le croit. Guéri, parce que j'ai tué non pas le mandarin qui le fait riche, mais le fantôme qui le faisait douter de soimême. Guéri parce qu'à une illusion j'ai substitué une illusion. Ecco ! Et c'est la vie!... Mais non, il n'y a pas d'illusion. André David qui, n'eût-il pas vécu de sa vie vivante, n'eûtil pas eu de funérailles, n'eût-il pas une tombe à Saint-Laurent-du-Pont, existait réellement puisque l'imagination le créait!... Sa vie était un fait puisqu' André Fortis en souffrait. Sa mort est un fait puisque la lettre de faire part est là, Requiescat ! Et désormais, rassuré, affermi, opéré de son fantôme comme d'un cancer guéri, André Fortis revivra ! Comme tu vivras, toi, cher être, avec cette prunelle nouvelle que je veux voir émerger de ton front, oui, oui, aujourd'hui, Marthe, aujourd'hui, aujourd'hui !
Il s'exaltait, parlait, gesticulait et la vieille Anna lui disait, tout en servant le dessert :
— Prenez garde. Monsieur, calmez-vous, vous allez vous donner la fièvre.
— La fièvre ? interrogeait Marthe inquiète.
En vérité no7i, je ne sais pas de cerveau plus étonnant que celui de Klipper, Il avait du génie.... (P. 38i.)
— Oui, Madame, la fièvre. Madame ne voit pas Monsieur, mais Monsieur a une oreille toute rouge et il se congestionne... Ça n'est pas bon !
Mais Klipper interrompit la servante :
— Je ne suis pas rouge du tout ! Ne la crois point... « Madmne ne voit pas Monsieur^ Madame ne voit pas î » Eh bien ! elle verra, Madame ! Elle verra Monsieur ! Elle nous verra, Anna ! Elle verra que je n'ai pas l'oreille rouge. Elle verra tout, Madame ! Et aujourd'hui peut-être ! Fui, fui^ aujourd'hui ! aujourd'hui ! J'ai de la chance aujourd'hui! Va pour aujourd'hui !
La voix de Klipper, claironnante et sonnant la charge, donnait à l'aveugle une confiance absolue. Marthe était persuadée qu'elle touchait au terme de cette longue épreuve qui l'amenait quotidiennement sous la projection de lumière électrique comme sous le jet d'une lance de feu. Qu'elle souffrît, que sur son front elle ressentit la morsure brûlante, elle ne s'en plaignait pas. Elle obéissait, elle espérait. Le maître avait dit. Mais ce lui était pourtant une joie d'entendre Klipper parler de la fin des expériences et croire au succès prochain, immédiat peut-être.
— Nous allons descendre au laboratoire, dit-il.
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Etj avec une fébrilité qu'il n'avait pas d'ordinaire, il prit; pour s'éclairer dans l'escalier sombre, une bougie et tendit la main à Marthe :
— Appuie-toi sur moi I
L'aveugle, la main dans la main du docteur, descendit lentement les marches qui menaient à la cave dont Klipper poussa la porte et, là, tâtant du pied les degrés de pierre, elle cherchait, de ses doigts restés libres, à s'appuyer à la muraille. Et sa main ne quittait pas celle de Klipper. Ils marchaient ainsi sous la voûte dont Todeur humide guidait Marthe qui comptait les marches une à une, en s'enfonçant dans cette ombre qui pour elle n'était pas plus noire que cette éternelle nuit qui Tentourait.
Tout à coup elle éprouva une sensation de froid terrible. Elle sentit la main de Klipper lui échapper. Elle entendit un cri dans cette nuit, puis le bruit sourd, le bruit mat d'un corps qui tomberait. Et plus rien. Non, rien, le silence. A tâtons, elle cherchait la main qui la guidait, un moment auparavant. Elle ne trouvait rien. Le vide !
Elle appela :
— Jean !... Où es-tu, Jean?
Jean Klipper ne répondait pas. Était-ce lui qui venait de s'abattre à quelques marches
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au-dessous d'elle et dont elle avait entendu la chute ?
Elle avait encore ce bruit sinistre dans l'oreille et comme sur le cœur.
— Pan !... Pan !...
Oh ! c'était lui, c'était bien lui qui, faisant un faux pas, venait de tomber sur les marches de pierre... Où était-il? Comment le secourir ? Marthe appelait encore, mais les instructions de Klipper étaient sévères. Personne ne devait descendre près de lui lorsqu'il travaillait. Et, aux cris de Marthe, personne n'accourait. Les entendait-on seulement, là-haut, ces cris de l'aveugle ?
Elle se courba, se glissa assise sur la pierre, de marche en marche, interrogeant l'ombre, cherchant de la main, à tâtons, si elle n'allait pas toucher un corps étendu.
Le silence, l'affreux silence, lui faisait peur. S'il s'était tué ?
Ses mains d'aveugle palpaient, cherchaient à mesure qu'elle s'enfonçait d'un degré vers l'endroit d'où était, tout à l'heure, parti le cri étouffé. Et le vide toujours !...
Pourtant, quoiqu'il ne répondît pas, il était là, dans cette nuit.
— Jean !... Jean !
Un vague écho renvoyait, lointain, ce nom jeté avec angoisse : Jean !...
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A son tour, elle poussa un cri en rencontrant un obstacle sous ses pieds glissés vers une marche nouvelle. L'aveugle se pencha, interrogea de la main. C'était bien un corps étendu. Klipper était couché là, au bas de l'escalier sans doute, immobile.
Elle promenait ses doigts sur le corps, trouvait l'épaule, touchait la tète, le front, et violemment elle eut un soubresaut d'horreur. Les cheveux que ses doigts atteignaient étaient collés, comme par un liquide chaud, du sang ! Du sang coulait de ce front adoré, ce front auguste de savant. Ce sang, elle le sentait sous sa main tremblante. Elle appelait : au secours. Une atroce pensée lui venait :
— S'il était mort?... Il est mort !... Mort!...
Et, dans la nuit, dans ces ténèbres auxquelles elle était condamnée, la malheureuse essayait de relever ce corps, qui n'était qu'un cadavre peut-être. Elle cherchait de ses lèvres le visage qu'elle ne voyait pas, ces oreilles auxquelles elle répétait son appel désespéré :
— Jean !
Il ne bougeait pas. Inerte, le corps gisait là, dans cette ombre. Et elle ne pouvait le soulever, le soulager. Et si Klipper, abattu ainsi, le front troué sans doute, expirait près d'elle, elle ne pouvait le disputer à cette mort atroce.
^ Alors, la frêle créature, la petite blonde timide, trouva en elle une énergie inattendue, surhumaine. A tâtons, elle remonta l'escalier en rampant, jusqu'au moment où elle sentit devant elle la porte donnant sur l'entrée du rez-de-chaussée, et alors, la poussant brusquement, elle appela, jeta un grand cri de détresse, entendu du portier, de la vieille Anna aussi,' qui descendait justement :
— Au secours ! Au secours ! Le docteur s'est tué!
On accourut. Le docteur Klipper, ramassé au bas de l'escalier, fut remonté, sanglant, à son appartement. Il n'était pas mort.
Le fro-nt fendu — son pied ayant glissé sur quelque marche — il était blessé, profondément. Marthe interrogeait, inquiète, condamnée aux ténèbres. On la rassurait. Un médecin voisin accourut, fit un premier pansement.
Cétait un jeune homme qui connaissait les travaux du docteur strasbourgeois, et qui, lorsqu'il le vit étendu, dit :
— Quel malheur ce serait!
^ Klipper revint à lui pourtant. Il balbutia d'abord quelques mots, puis il appela Marthe.
— Es-tu là, Marthe?
— Je suis là, mon ami!
^ Jean lui prit la main, cette main qu'il avait lâchée tout à l'heure en tombant.
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— Que m'est-il arrivé ?
Puis, comme il se souvenait tout à coup :
— Ah! oui, nous allions travailler... Et brusquement... Il y a une fable de La Fontaine : L'astrologue qui se laisse choir dans un puits... Oui, oui, on étudie les étoiles — l'étoile ! — et on tombe bêtement dans une cave ! . . .
Il parut étonné de voir à son clievet un nouveau visage.
— Qui êtes-vous?
— Un de vos admirateurs, mon cher maître, dit le jeune docteur.
— Ah! mes admirateurs !... Peu nombreux, mes admirateurs!... Mais quand j'aurai doté l'humanité du troisième œil !... Aujourd'hui peut-être, aujourd'hui, Marthe !
Il s'exaltait. La fièvre venait.
— Calmez-vous, mon cher maître !
— Non, non, aujourd'hui, je veux que ma dernière expérience ait lieu aujourd'hui. Vous ne croyez pas au troisième œil?
— La glande pinéale? Si fait, mon cher maître. Vous trouverez ! Si vous cherchez, vous, vous trouverez !
Une expression de fierté intense avait envahi le visage du savant. Il se voyait compris, compris par un homme de la génération nouvelle. Il dit à Marthe :
— Tu vois, on a foi en moi !
Et, elle, la croyante, portait à ses lèvres la maigre main du savant et la baisait, comme elle eût fait de celle d'un prophète ou de son Dieu.
Puis, le blessé s'assoupit et une sorte de prostration, de coma, envahit ce corps et ce cerveau. Le jeune docteur devint inquiet, laissant percer ses craintes dans ces mots qu'il répétait en hochant la tête :
— Ce serait dommage !