SES ADMIRATEURS FIDELES
« Résurrection ! » C'était le mot que prononçait Chardin, c'était l'impression même que ressentaient ceux des rares assistants qui avaient connu Jean Klipper.
André Fortis entendait, ajoutant leurs commentaires amis aux bravos qui saluaient les éloges du docteur Chardin des regrets, des expressions de tristesse : « Quel malheur que de pareils hommes disparaissent ! » Et Chardin insistait sur le désastre que la mort de Jean Klipper avait été pour la science :
(( A son âge, Messieurs, le cerveau humain est loin d'avoir donné toute sa mesure. Imaginez Pasteur, notre admirable Pasteur, achevant sa vie à l'âge même de Jean Klipper. Que de découvertes ignorées ! Que d'existences condamnées ! Et pourtant Pasteur avait failli être perdu pour la patrie et pour l'humanité tout entière.
Supposez, lorsqu'il eut sa première attaque, une gouttelette de sang, un atome de plus atteignant ce cerveau admirable, tant de découvertes, tant de génie étaient supprimés brusquement! La plus claire, la plus vive, la plus profonde, la plus « divinatoire » des intelligences, dirais-je, sombrait dans la nuit.
(( Jean Klipper n'a pas rempli sa destinée. Un accident banal, la chute vulgaire dans un escalier, — misérable aventure ! — a terminé brutalement une vie si pleine encore de travaux projetés, de découvertes entrevues ou plutôt indiquées, et dont on pourra poursuivre la réalisation. Klipper avait vécu ignoré. L'heure allait sonner où il allait être illustre et où les honneurs allaient succéder aux épreuves. Et il meurt !
« Les honneurs! Je me sers là. Messieurs, d'un mot que notre cher et grand compatriote eût repoussé. Jean Klipper ne recherchait que les âpres devoirs du labeur. Les honneurs, pour lui, c'était dans son laboratoire obscur, les instruments de travail qu'il fabriquait lui-même, aussi ingénieux à construire un appareil avec une vieille chambre noire qu'à analyser, dans l'infini, la lumière des étoiles.
« Il eût pu être riche, il eût pu avoir des titres et des subventions. Jamais il ne demanda rien à personne.
« Mais, s'il n'eut pas pour lui le présent et ce qu'on a appelé la « gloire argent comptant », il eut pour lui Tavenir, et c'est la postérité qui le salue aujourd'hui dans cette cérémonie à la fois solennelle et cordiale où l'Alsace retrouve l'image d'un de ses fils glorieux, parti tout jeune de ce coin de terre et où la France salue l'enfant devenu chez elle un vieillard immortel! »
La harangue du docteur Chardin s'achevait dans une tempête de bravos. Les vivats soulignaient les paroles du savant célébrant ainsi le précurseur, et la fanfare éclatait, jouant un air français, le chœur du Faust de Gounod :
Gloire immortelle De nos aïeux,
Et, tandis que Cécile, fermant les yeux, revoyait l'image de marbre du musicien tant de fois entrevue là-bas à travers les arbres du parc Monceau — que de souvenirs laissés là-bas ! — André regardait cette face pâle collée à la vitre là-haut, la figure même de Jean Klipper qui réapparaissait immobile avec ses yeux fixes.
Puis, quand la cérémonie fut terminée, lorsque le cortège officiel se fut éloigné, quand il n'y eut plus devant le logis que les curieux, les passants venant déchiffrer la plaque, examiner, critiquer ou louer le buste, André re-
mercia Chardin qui roulait son manuscrit et le glissait dans la poche de son paletot.
— J'étais bien certain de vous rencontrer ici, dit alors le médecin au peintre.
— Certes. Je n'oublie ni ce que je vous dois, ni ce que je lui dois. On prétend que les malades sont oublieux. Pas tous. Je ne suis pas un ingrat.
André était tenté d'interroger Chardin, de lui parler de cette apparition qui venait là de donner à la cérémonie un caractère fantastique. Mais, sans doute, Chardin ignorait tout, puisqu'officiellement il venait avec une émotion sincère de déplorer la mort de Klipper. A la fenêtre close, la face blême ne se montrait plus. Alors, à quoi bon trahir un tel secret?
— Je repars ce soir, dit Chardin. Rentrezvous à Paris avec moi ?
— Oui, docteur. Mais, auparavant, je veux faire une visite à quelqu'un. Nous nous retrouverons au train.
La visite, c'était — pareille à un pèlerinage à une tombe — une halte en ce logis où venait de se montrer, dans le plein jour d'un triomphe, le spectre même de Jean Klipper.
André et Cécile, aussi émus que le jour de leur première visite au docteur Klipper montèrent l'escalier étroit de la maison alsacienne où Marthe était venue s'arrêter un moment
372 VOBSESSION
avec l'homme illustre dont elle portait le nom.
André appuyait sa main sur la rampe de bois, disant :
— Avons-nous le droit de troubler leur silence ?
Il avait hésité un moment à sonner au premier étage — celui d'où les yeux de Jean avaient suivi la cérémonie sans la comprendre. Si Marthe leur disait : « De quel droit venez^ vous épier notre souffrance, deviner notre secret ? »
— Allons ! dit-il.
Un temps assez long s'écoula avant que la porte sculptée, aux boiseries du XYiii*^ siècle, ne s'ouvrit. Puis le visage de Marthe Klipper, lamentable et effrayé, apparut. Derrière elle la vieille Anna qui dit à sa maîtresse :
— Ce sont eux !...
La pauvre aveugle au front stigmatisé mit encore, comme tout à l'heure, un doigt sur ses lèvres.
Elle dit ensuite :
— Entrez !
Sa voix était basse, comme éteinte, brisée.
Anna fit asseoir Monsieur et Madame Fortis dans un petit salon dont elle avait tiré les rideaux ; puis Marthe doucement leur dit :
— Vous avez vu?
Et, dans ces trois mots, il y avait tout un poème de douleur, une détresse infinie.
André ne répondit que par un signe de tête.
— Alors? dit Cécile.
— Alors...
— Vous me jurez de garder le secret ?
— Ce qui vous touche nous touche, dit André, ce qui est votre devoir est notre devoir. Je dois la vie à Jean Klipper,
— Et c'est en sauvant les autres, en cherchant à rendre à moi la lumière, la vue, qu'il a sombré...
Alors, l'aveugle conta le drame de cette destinée. Une lésion du cerveau dérangeait la raison du vieux chercheur d'impossible. Il restait après sa chute, durant des heures immobile, les prunelles fixes, comme regardant au delà, interrogeant des yeux on ne sait quoi qu'on ne voyait pas. Puis, un jour, dans un accès de fureur soudaine, contrastant étrangement avec cette sorte de torpeur doucement résignée, comme si la connaissance de soi-même lui était revenue, et avec cette révélation de son état la terreur de sa déchéance, éperdu de douleur, d'effroi, secoué de l'âpre désir d'en finir, d'échapper à l'hébétude et à la déraison par la mort, il ouvrait d'un geste de fou la fenêtre et, criant : « Je suis libre », il se précipitait sur les pavés de la cour. On ramassait un corps
VOBSESSION
brisé. Et les journaux annonçaient alors la mort du savant, mais le fait divers se noyait dans le fracas d'une interpellation à la Chambre et dans le tapage d'une première à sensation. Les notices nécrologiques enterraient brièvement Jean Klipper à qui les Dictionnaires biographiques de Leipzig et de Londres consacraient une notice étendue, mentionnant la liste des travaux, la date des premières expériences, la date de la mort.
Officiellement donc, il était mort, ce Jean Klipper, soldat d'avant-garde delà science. Et pourtant il vivait, il survivait, il menait une existence végétative, et, dans un refuge de Montrouge, Marthe Klipper, réalisant toutes ses économies, vendant tout, hardes et livres, avait réussi à trouver une pension où, après avoir placé son maigre pécule en viager, elle vivait, ils vivaient sous un nom quelconque, « M. et M""^ Durand », pour qu'il ne fût pas dit que ce Jean Klipper, dont on vantait le génie en le découvrant tout à coup, à la lueur funèbre de la gloire posthume, n'était plus qu'un vieillard abêti, incurable, balbutiant des mots sans suite, aussi loin de l'humanité que la bête de somme et l'idiot.
Ah ! plutôt que d'avouer ce désastre, cette faillite de la raison, cette horreur, Marthe, fière de la renommée de Klipper, eût allumé un
réchaud à tâtons, et se fût asphyxiée avec cet être adoré ainsi réduit à n'être plus que fantôme de lui-même. Elle y avait songé. Puis elle s'était dit : « Patience, tout arrive et la mort est sûre. »
Et voilà qu'un matin, elle avait appris que Strasbourg allait célébrer la mémoire de son enfant. On lui lisait, à la pension de Montrouge, les apprêts de la cérémonie, le programme de la fête : Inauguration du buste du docteur Klipper. Elle éprouvait une souffrance horrible à répéter ce qu'elle apprenait à Klipper qui n'entendait pas, ne comprenait pas, était supprimé brutalement du monde vivant.
Mais, quelque douleur qu'elle dût en ressentir, elle voulait être là quand l'image de Jean Klipper apparaîtrait triomphalement aux yeux de ses compatriotes ! Elle voulait qu'il fût présent, lui aussi, mort-vivant assistant à sa propre apothéose.
Et guidée par la vieille Anna qui venait souvent voir à la pension ses anciens maîtres et qui voyageait ainsi avec « M. et M""® Durand », elle partait pour Strasbourg, traînait à Strasbourg cet inconscient au génie absent, aux yeux fixes, aussi incapable de juger de ce i)[u'il voyait que les prunelles mêmes de l'aveugle — et Marthe Klipper réalisait cette
incroyable, cette épouvantable ironie vivante : un homme que Ton croyait mort assistant non pas en connaissance de cause, hélas ! mais en chair et en os à l'inauguration de son image, à la glorification de sa mémoire !
— C'est effrayant, répétait encore comme tout à Theure Cécile.
L'aveugle répondit :
— Je ne connais pas de supplice à la fois plus cruel et plus doux. Quand ces musiques jouaient il y a un moment, je me disais : « Enfin, enfin, on lui rend justice ! » Puis : « Mais il n'entend pas, il ne sait pas... Il est là sans être là! » Et encore : « C'est moi, c'est peut-être moi, qui suis cause de cette horreur ! C'est pour moi qu'il a usé son cerveau, trouvé la folie, cherché le suicide, rencontré cette mort qui le laisse vivant ! »
Et comme ces parents qui viennent du perdre un être cher vous mènent vers le lit du mort, Marthe demanda :
— Voulez-vous le voir ?
Cécile frémit. Si cette apparition réveillait chez André une crise passée ?
Mais la voix de Fortis était calme et Cécile fut rassurée lorsqu'il dit :
— Oui, je voudrais lui crier encore merci ! Appuyée au bras d'Anna, l'aveugle alors
alla à une porte qu'elle ouvrit.
VOBSESSION 377
A la fenêtre, Jean Klipper était toujours debout, la face contre la vitre, regardant — quoi ? — la plaque, le buste, la rue, les passants, ne voyant rien, ne pensant à rien.
Marthe l'appela :
— Jean !
Il se retourna machinalement à cette douce voix accoutumée, et André et sa femme s'avançant vers lui, il les salua; il les salua sans les reconnaître, laissant tomber de ses lèvres des sons gutturaux.
— A vous de toute notre reconnaissance, docteur !
C'était André qui parlait, ému et grave.
Le vieillard, écartant ses longs cheveux qui lui tombaient sur le front, interrogeait de ses yeux atones. Ah ! où était-il, le clair regard pénétrant d'autrefois ?
— C'est moi, docteur ! Moi, André Fortis ! Fortis que vous avez guéri, sauvé...
Les lèvres de l'aphasique essayaient de répéter le nom. Rien n'en sortait que des syllabes insaisissables : « An... An... Fo... For... »
— Vous voyez ! . . dit Marthe de sa pauvre voix cassée.
Alors, Cécile se mettant à genoux devant cet homme, — cerveau vide, grand cœur éteint, — prit la main maigre aux veines sail-
378 VOBSESSION
lantes, que Jean Klipper laissait tomber le long de son corps, et doucement elle la porta à ses lèvres, regardant, à travers ses larmes, cet homme qui n'était plus qu'un être inerte et sans raison, et elle dit au malheureux perdu dans la nuit, noyé comme dans une mer :
— Que votre grand nom soit béni, vous qui vous êtes sacrifié pour les autres !
Mais Klipper retira sa main, tel un enfant qui a peur, et regarda cette femme à genoux comme si elle eût voulu lui faire du mal ; — puis il courut, encore alerte, vers Marthe et se réfugia dans ses bras, effaré, effrayé de la présence de ces étrangers qu'il ne reconnaissait pas.
Le spectacle était trop cruel. Jamais l'ironie féroce de la nature n'avait inventé peut-être un supplice plus atroce, et il semblait qu'elle se vengeât, irritée et implacable, de Têtre humain qui l'avait voulu dompter. Elle frappait au cerveau comme le bourreau à la tête, comme le meurtrier exercé frappe au cœur.
— Partons ! dit André Fortis, la gorge serrée.
— Partons, dit Cécile.
Elle embrassa au front, sur le stigmate rouge des expériences de Klipper, la pauvre Marthe qui répéta encore :
— Vous ne direz rien ?
— Rien.
— A personne ?
— A personne.
— Vous le jurez?
— Nous vous le jurons, Madame !
Et ils laissèrent dans la petite maison que Marthe et Klipper allaient quitter pour retrouver à Montrouge l'appartement et la pension de « Monsieur et Madame Dura,nd » — la martyre et l'homme de génie, les deux vaincus unis dans la même douleur !
Devant la vieille maison natale, les bonnes gens stationnaient encore, contemplant le buste de l'enfant de Strasbourg que Paris, le grand Paris, avait sacré « grand homme ».