LA CRISE REVIENT
E coupé s'arrêta devant la maison de la rue Murillo, où la femme de chambre, qui avait servi M^^^ Jandrieu, attendait Madame Fortis. Cécile passa rapidement devant la loge du concierge, fuyant très vite les regards curieux, et, le frisson de sa robe troublant seul le silence de l'escalier, monta, légère, comme furtive, jusqu'à l'appartement qu'ils allaient habiter. La lumière électrique éclairait, dès l'antichambre, les fleurs, dont M'"® de Jandrieu avait surveillé l'arrangement pour donner à ce logis nouveau un air de fête. Les lilas, par touffes blanches, apportaient là du printemps, un décor de joie. Et Cécile sourit à ce cadre heureux de lumière et de fleurs.
Ils restèrent un moment silencieux, debout devant la cheminée de leur chambre, leurs visages reflétés par la glace, le coude appuyé
au marbre et les mains jointes. Leurs regards avaient une ferveur de prière. Cette solitude délicieuse qui commençait leur vie nouvelle les emplissait d'une même émotion exquise, d'une anxiété qui se fondait en douceur.
— Ma femme! disait André. Quel mot où tient toute une existence, la nôtre désormais. Ma femme !
Elle ne répondait qu'en lui prenant les mains, et l'étreinte muette disait tout un poème de tendresse.
Elle n'avait pas à parler pour qu'André la comprît. Il lisait dans cette âme comme à livre ouvert et doucement, la laissant seule dépouiller cette robe de mariée qui moulait sa taille,j son corsage, cet être tout entier de séduction et de grâce, où il y avait encore un doux charme enfantin, il s'éloigna, ne disant rien, faisant signe seulement qu'il était là, tout à côté, tout près, dans la chambre qui serait la sienne, s'ouvrant sur la pièce où Cécile allait dormir.
Une sorte de chambre de garçon avec une bibliothèque, un bureau, quelques tableaux de choix. André tourna le bouton électrique et après avoir regardé autour de lui, redressé un cadre qui penchait, pris et remis sur les rayons un livre sans Touvrir, se laissa tomber sur un fauteuil. Il songeait.
Toute cette journée passée lui semblait chimérique. Ce bruit, cette foule, ce défilé, tous ces visages disparus, était-ce bien réel ? Et se trouvait-il vraiment rue Murillo à deux pas de cette jeune fille qui était sa femme, dans l'appartement loué par lui et dont il avait surveillé l'aménagement ?
Oui, tout cela était vrai ! Mademoiselle de Jandrieu était Madame Fortis. Ce logis était le nid, le foyer, le refuge. Il avait là-haut son atelier, dans la clarté, avec le parc Monceau pour horizon. Il allait travailler. Il allait être aimé, aimer. C'était la halte, la halte heureuse, la vie nouvelle.
— Ou plutôt, la vie! songeait-il. Car ai-je vécu jusqu'à présent?
Et il ne savait même plus le nom des amourettes qui avaient précédé ce grand amour.
Il écoutait, se demandant à quoi pensait maintenant Cécile, ce qu'elle faisait, si elle songeait à lui. Il n'entendait aucun bruit, la chambre à côté semblait vide.
— Elle prie peut-être.
Il ne lui déplaisait pas à lui, libre esprit, que cette enfant priât pour leur bonheur commun.
Il eût voulu le lui dire, lui parler, la revoir. Il trouvait la solitude étrange après le brouhaha du jour. La pendule sonna. Le timbre le fit sursauter.
— Tiens, je suis nerveux, moi !
Il se leva, reprit un livre au hasard, un volume de Musset : Les Nuits.
Du temps que j'étais écolier Je restais, un soir, à veiller..»
Il referma le livre bien vite. Cette Nuit de Décenibi^e l'avait toujours troublé, lui trouvant la sensation d'un fantastique réel. Le docteur lui avait même dit, un jour, que l'homme qui avait évoqué cette nuit était médicalement parlant un fou.
— Ces rnédecins. Un tel poète !
Il trouvait d'ailleurs bizarre que le hasard de son geste l'eût conduit tout juste à cette pièce de vers qui faisait vibrer ses nerfs comme sous un archet !
Quand auprès de moi vint s'asseoir
Un écolier vêtu de noir
Qui me ressemblait comme un frère...
Et les vers qu'André Fortis savait par cœur, chantaient comme un refrain, revenaient comme un lamento dans la mémoire du jeune homme. Il s'était assis de nouveau et il lui semblait que, derrière lui, derrière le fauteuil, quelqu'un marchait.
Dans la glace, il se vit lui-même, tournant vivement, interrogative, sa tète pâle.
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— Personne !
— Et qui eût pu être ici ? C'est insensé ! Il se mit à rire et il s'entendit rire.
— Ce diable de Musset ! C'est sa faute.
Il s'était levé, sifflait un air quelconque, et subitement, invisiblement se sentait comme ramené, poussé vers la même idée obsédante.
Je restais, un soir, à veiller...
Il éprouvait cette sensation étrange, que le veilleur de la nuit d'hiver c'était lui, et qu'il en éprouvait les angoisses et les terreurs. Un bruit venu de la chambre de Cécile, un son de voix furtif à travers la porte, et la sensation obsédante eût été chassée brusquement. Mais la chambre restait muette. A ce point que maintenant André redoutait un danger, un évanouissement, un accident.
— Si je l'appelais ?
Et puis il tentait de se ressaisir. Il voulait la laisser libre. Tout à l'heure en riant, il lui dirait ses craintes...
Mais peu à peu elles prenaient, ces craintes, une autre forme. Et c'était de lui, de sa propre souffrance, maintenant, qu'il s'inquiétait. Ne ressentait-il pas, aux tempes et, là au côté droit du crâne, cette sensation de pression singulière, celle d'un doigt qui presserait les os,
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toucherait, invisible, le cerveau ? Oui, cette lourdeur presque charmeuse, tentatrice, comme un sommeil attirant, très doux, ce sommeil particulier, berceur dans sa cruauté, ce sommeil maladif qui faisait de lui un autre homme, lui imposait une personnalité nouvelle, ce sommeil dont il n'avait plus, depuis longtemps, si longtemps, senti les approches, il venait là, ce sommeil, comme un spectre inattendu, disparu, brouillard fondu qui reprenait corps, se dressait, se glissait dans sa propre individualité, ou plutôt la chassait et la transformait.
— Ah ! dit André tout haut. Le docteur Chardin s'est donc trompé ! Le docteur Chardin a donc menti ?. . . La crise est là ! Elle revient ! . . . Mais c'est effrayant !
Et, la voix devenue rauque, il répéta encore ce terrible mot, pour lui plein d'horreur :
— La crise !
Alors il se leva tout droit, regarda un moment avec une expression d'égarement et d'épouvantable douleur la porte qui le séparait de Cécile, puis, le pas saccadé, voulut aller à un petit meuble là-bas, près de la bibliothèque,, où il avait mis, l'autre jour, une arme, un revolver.
Il cherchait la clef dans sa poche.
— Où est-elle donc, cette clef?
Sa main, devenue fébrile, ne la trouvait pas.
Une torpeur le prenait, lui rendait la tête pesante et, tandis qu'il essayait de relier entre elles des idées éparses comme dans l'avantsommeil, son front alourdi semblait l'entraîner en avant et vaincu il s'asseyait enfin dans le fauteuil où — inquiète à son tour, 'après une attente assez longue, timide, le cœur battant bien fort, Cécile ouvrant sa porte, — le trouvait assis, mais non pas endormi, songeant les yeux ouverts.
Elle s'arrêta, attendant un sourire, un mot, puis, un peu surprise, elle s'avança doucement, attendant que Fortis leva les yeux sur elle.
Dans son peignoir blanc, elle semblait, la lumière des lampes avivant l'or fin de ses cheveux, plus rose et plus délicieusement frêle, élancée, avec les élégances d'une Diane de Jean Goujon, mais d'une Diane juvénile et dont la fierté était encore timide.
L'immobilité d'André, qui ne paraissait même pas s'apercevoir qu'elle était là, la surprit. Elle n'osait pas avancer, elle se taisait, une parole de ses lèvres lui eût semblé un appel. Mais le moindre bruit, le froissement de son peignoir glissant sur le tapis, eût dû avertir André. Il ne la regardait pas. Il fixait dans le vide, elle ne savait quelle image. Un moment elle le crut endormi.
Mais il se leva brusquement et cette fois il tourna les yeux vers elle. Ces yeux paraissaient étonnés.
Il eut un geste de grande politesse, sans affectation, le geste d'un galant homme qui salue une femme en s'excusant de passer devant elle et très doucement :
— Je vous demande pardon, Madame !
Cécile croyait rêver. Cette voix n'était plus celle d'André. Elle avait une sonorité singulière. Les mots prononcés étaient brefs. Le pardon demandé semblait s'adresser à une étrangère. « Pardon, Madame ! » Ce mot, Madame, après la tendresse des confidences murmurées à l'oreille dans le coupé qui emportait les amoureux, ressemblait à une parole d'une langue nouvelle, inattendue. André avait esquissé le salut comme s'il eût tenu un chapeau à la main et il s'éloignait d'un pas hâtif, ouvrant la porte vivement et disparaissant dans l'ombre de la pièce voisine.
Et toute seule, Cécile éprouvait une sensation de terreur singulière, comme si elle eût échappé tout à coup à la réalité et se fût trouvée devant une vision. Avait-elle vraiment aperçu là, dans ce fauteuil vide, celui qui était son mari? André lui était-il apparu, debout, la regardant de cet air surpris qui la surprenait elle-même ? Avait-il vraiment parlé ? Ces mots :
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« Je vous demande pardon, Madame ! » les avait-elle entendus ?
Elle examinait les objets qui l'entouraient, les meubles, la bibliothèque ouverte, le livre tombé sur le tapis... Cette pièce inconnue où elle se trouvait seule, était-elle un décor de théâtre, une image de songe, ou quelque chose de tangible et de vrai ?... Cette porte ouverte sur le vide noir, et par laquelle André avait disparu, lui donnait une sensation d'épouvante. Elle avait envie de crier, toute seule, dans cette maison, avec lui elle n'y redoutait rien. Mais sans lui, elle se sentait menacée d'un danger confus, enveloppée d'une menace invisible.
Alors elle appela. Pourquoi était-il parti ? Pourquoi ce changement dans sa voix ?
— André ! André !
Par la porte ouverte, la pièce voisine apparaissait, toujours vide et noire. Il ne venait pas. Il ne répondait pas.
— André ! André !
Il devait entendre pourtant. Le cri maintenant était strident, l'appel au secours d'une enfant terrifiée. Et toujours ce trou d'ombre, cette sensation d'abandon dans un logis sonnant le vide.
— Oh ! je veux partir, je veux partir! répétait Cécile, et, sur ses lèvres qui tremblaient,
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les appels de son enfance revenaient instinctivement, ceux que même les vieillards mourants retrouvent, pour demander du secours, dans le fond de leur mémoire : papa, maman^ la puérilité des cris se sublimant par le péril.
Elle rentra, comme si on Teût poursuivie, dans sa chambre. Elle en avait à demi, tout à l'heure, éteint les lumières. La tache de sa robe blanche étendue sur un canapé lui fit peur, comme un suaire étendu. Elle ralluma les lampes. Les fleurs encadraient toujours la glace de la cheminée ; mais Cécile aperçut dans cette glace une figure convulsée qui était la sienne et, comme André étonné tout à l'heure de sa propre image, elle s'effraya de son visage même.
Et, éperdue, elle renouvela son appel, redit le nom, l'entendit de nouveau tomber dans le silence :
— André!... Où ètes-vous, André?
Elle ne comprenait pas, elle ne cherchait pas à comprendre. Elle avait seulement une hâte de fuir, d'échapper à ce vide, à cette solitude, d'entendre une voix humaine, au lieu de se débattre dans ce silence inquiétant comme un gouffre.
Et si elle sonnait sa femme de chambre ? Oui ! Elle posait déjà un doigt sur le bouton d'ivoire. Mais que lui dirait-elle? Quoi? Cécile
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n'allait pas lui demander de quitter ce logis, de l'accompagner chez ses parents, si elle fuyait. Et pourquoi fuir? André était là. Il allait reparaître. Il n'était pas parti.
Non, non — puisque, justement, sur le seuil de la chambre, voilà qu'il réapparaissait, regardant devant lui et comme interrogeant, avec un sourire dans sa barbe noire.
Alors un grand cri éperdu fît se précipiter Cécile vers son mari : « Ah ! toi, toi, enfin ! » — et elle courut à lui comme pour se réfugier dans ses bras. Mais cette même expression étonnée qui l'avait surprise tout à Theure l'arrêta encore, et les yeux d'André la regardaient d'une façon interrogative, comme s'il ne connaissait ou ne reconnaissait pas cette femme qui était là.
— Oh ! si tu savais, si tu savais comme j'ai eu peur, disait-elle, mettant dans ce tutoiement toute sa terreur, toute sa tendresse et sa soumission. Oh! mais tu es là, maintenant, je suis rassurée. Étais-je folle ? je songeais à sonner Marthe, à m'en aller! Oui, crois-tu? Je ne savais pas ! ... Je t'appelais, tu ne répondais pas. Alors, tu comprends...
Elle s'approchait de lui, elle attendait qu'il lui tendit les bras pour s'y blottir comme un pauvre oiselet craintif. Il ne bougeait pas. Il restait là, attentif, écoutant ce qu'elle disait,
avec l'expression d'un homme qui veut comprendre des paroles, dont le sens exact lui échappe,
A la fin, il dit lentement, souriant avec politesse, répétant les mêmes mots d'excuse :
— Je vous demande pardon, Madame. Pourquoi suis-je ici?... Pourquoi êtes-vous ici?...
Il se regarda dans la glace :
— Cravate blanche... Habit noir... Pourquoi ?... Je n'ai pas de soirée aujourd'hui. J'ai à travailler demain. Un tableau qu'on attend. Et pour être plus tôt à l'œuvre je vais passer la nuit dans mon atelier. Je serai tout porté.
Puis il répéta encore :
— Mais pourquoi ètes-vous ici ? Pourquoi ? Et le ton d'interrogation était si profond,
insistant et inquiet, que Cécile recula, certaine que cet homme était fou. Oui, fou ou ivre. Et la terreur lui revenait, plus intense, comme si on l'eût enfermée dans le cabanon d'un dément.
La politesse excessive de celui qui était son mari et qui la traitait en étrangère, s'étonnant de sa présence, la regardant là comme une visiteuse inconnue, lui semblait plus effrayante que ne l'eût été une menace. Il lui avait fait signe de s'asseoir et renouvelant sa question :
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— Pourquoi êtes-vous ici ? A qui ai-je Thonneur de parler?
A qui?
Elle le regardait bien en face pour voir si l'interrogation n'était pas quelque étrange plaisanterie :
— A qui ? Mais à moi, votre femme ! André, vous ne vous souvenez donc pas ?
Il répétait, comme s'il se fût efforcé de comprendre quelque chose d'insaisissable :
— Ma femme ?
Il la regardait longuement, avec une sorte de pitié tendre, l'expression d'un être plein de bonté et qui pardonne.
— Mais je n'ai pas de femme, je ne suis pas marié, j'aime la vie libre, la vie de travail dans mon atelier, la complète liberté dans le monde ; je ne me marierai jamais.
Le ton des paroles était froid, résolu et raisonné. Elle croyait maintenant à une épreuve dont elle ne saisissait pas bien le sens. Ellemême se demandait si elle était vraiment consciente de ce qui se passait autour d'elle, de ce qu'elle voyait et entendait.
Assise devant cet homme en habit de soirée, parmi ces fleurs, sous la lumière électrique, il lui semblait peu à peu qu'elle conversait avec un étranger, dans une maison inconnue et que toute cette journée finie — avec son
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départ pour l'église, le défilé du cortège, la sacristie, l'après-midi, la foule, puis la solitude et le tête-à-tête dans le coupé — tout cela était une vision, quelque chose de fugitif, d'apparu et de disparu comme les fantômes éperdus, éperonnés des projections cinématographiques.