EST-CE LA FOLIE
L y avait une sensation de rêve dans ce qu'elle éprouvait. Autour d'elle il lui semblait que, béant, tout à coup s'ouvrait un gouffre. Elle en ressentait le vertige. Ou ce qui lui était advenu pendant cette journée de fièvre était une vision, ou ce qui lui apparaissait maintenant était un cauchemar. Que le fiancé exquis des heures bénies, Tamoureux attendri de cette fuite dans le sourire et dans la joie fût Thomme distant, froidement interrogateur, qui était là, avec une personnalité différente, sous les mêmes traits, une voix d'un timbre nouveau, inattendu et glacial tombant des mêmes lèvres, c'est ce qui lui paraissait impossible, incroyable et à ses oreilles bourdonnantes, à ses tempes serrées, à son cerveau, c'est ce qui faisait monter cette pensée : — Ou André joue quelque comédie incompréhensible, ou il est fou, ou je suis folle !
66 VOBSESSION
Alors la voix brève, décisive et comme sentencieuse, continuait :
— Non, Madame, non, jamais, je ne me marierai! A l'artiste il ne faut pas d'entraves. J'ai mon œuvre à faire. Une grande œuvre. J'ai à vivre aussi, vivre de toute l'intensité de ce queTexistence moderne offre àl'homme, aller, venir, voyager, voir, tout voir, tout !
— Mais, dit-elle, cette existence, je la partagerai avec vous, André. Moi aussi je veux voir et je veux vivre ! Je serai la plus dévouée des compagnes en tout et pour tout, vous le savez bien.
Elle attendait une réponse et le jeune homme restait muet, son visage exprimant une surprise grandissante — et ses yeux noirs s'arrètant sur les yeux de Cécile avec une fixité entêtée.
— Oui, André, oui, partout et toujours !... Mais je vous le disais, je vous l'ai dit. Et plus l'œuvre rêvée sera belle, plus je serai fière de vous ! Si fière!...
Il se leva brusquement.
— Vraiment, Madame, je m'excuse de ne pas comprendre ce que vous voulez me dire. Où croyez-vous être ici ?
— Chez vous... chez nous.
— A qui croyez-vous parler ?
— A Monsieur André Fortis, mon mari.
— Je suis, en effet, André Fortis, oui, vous
connaissez mon nom, mais je ne suis pas votre mari !
— Vous n'êtes pas mon mari ?... Nous n'étions pas, ce matin, agenouillés devant l'autel ? Vous ne m'avez pas mis au doigt cet anneau ?
Elle lui montrait sa main tendue. L'anneau d'or brillait à son doigt, sous la lampe.
— Cet anneau ?
— Vous ne m'avez pas emportée, prise à mes parents, amenée ici ?... Voyons, voyons, André.. . Que voulez- vous? M'éprouver, me faire peur ? Je ne comprends pas. Mais je vous en prie, je vous en supplie, cessez cette plaisanterie ou je vais perdre la tète. Vous ne savez pas le mal que j'éprouve. Je comprends bien que c'est un jeu, mais pourquoi ce jeu?... André, par pitié, André, dis-moi un mot qui me rassure, j'ai peur, je te jure que j'ai peur !
Elle était certaine qu'il allait cesser cette affreuse plaisanterie, que son masque allait tomber, qu'elle retrouverait tout de suite l'être exquis dont elle devait partager la vie. Cette absurde gageure allait finir.
Il avait voulu l'effrayer. Pourquoi l'avait-il voulu ? Cécile n'en savait rien ; mais maintenant, puisqu'elle tremblait, à quoi bon continuer?
— Oui, j'ai peur, j'ai peur !
André, impassible, répliqua :
68 rOBSESSION
— Vous savez mon nom et je ne sais pas le vôtre. A qui ai-je l'honneur de parler?
Ah ! cette fois, elle ne pouvait douter. Quelque affreuse crise métamorphosait cet homme. André Fortis n'était plus le même, n'était plus lui-même. Un fou sans doute. Elle était la femme d'un fou !
Elle se leva, mettant entre elle et lui le fauteuil où elle s'était assise.
— Mon nom, vous le connaissez, André.
J'étais Mademoiselle de Jandrieu, je suis Madame Cécile Fortis.
— Il n'y a pas de Cécile Fortis, dit la voix qui se fit stridente. Il n'y a pas de Madame Fortis. Je ne suis pas marié ! Je suis libre !... Ah ! Madame Fortis ! Madame Fortis ! Une femme qui serait une geôlière, une espionne de tous les jours ! Ah! non, ah! non ! Non, non, non!
Il parcourait la chambre avec de grands gestes saccadés, et à sa froideur correcte succédait une agitation presque farouche ; ses doigts, impulsivement, cherchant quelque flacon, quelque bibelot qu'il pût jeter à terre, briser, mettre en miettes.
Alors Cécile crut comprendre qu'une sorte de colère le saisissait, la colère désespérée d'un être libre la veille et qui se sent lié, qui s'est lié et comme emprisonné pour la vie. Elle fut épouvantée ! André regrettait de l'avoir épousée.
Dès leurs premiers pas dans la vie il reculait, pris de révolte devant ses devoirs. Elle avait tué son bonheur — pourquoi ? comment ? elle l'ignorait — mais ce bonheur il était là, gisant, plus cassé que Tun de ces objets qu'André, résistant à Timpulsion, voulait mettre en miettes.
— Madame Fortis ! Une Madame Fortis ! Où est-elle Madame Fortis ? Quand vous entendrez annoncer une Madame Fortis, vous pourrez dire qu'elle ment ! Il n'y a pas de Madame Fortis ! Il y a un nommé André Fortis — et c'est moi — qui as la prétention de ne dépendre de personne et qui en effet, je vous le dis, Madame, ne dépends de personne ! De personne !
— Je comprends, dit-elle, très digne. Vous voulez que je sorte dès à présent de cette maison où je suis entrée si heureuse. J'en sortirai. J'en sortirai demain. Demain je retournerai chez mes parents. Vous serez obéi. Il n'y aura pas de Madame Fortis !
Tout à coup calmé, il se rapprocha d'elle, sourit, haussant légèrement les épaules :
— Mais ce n'est pas cela que je vous dis, Madame. Je vous dis que je ne suis pas marié, qu'il n'y a pas de Madame Fortis parce qu'en effet il n'y en a pas — et je vous demande pardon de vous avoir fait peur involontairement, en énonçant le plus naturellement du monde la plus simple des vérités.
70 VOBSESSION
Elle eût préféré le voir comme tout à l'heure emporté et insolent. Cette douceur, plus conforme à sa nature, succédant comme par un effort de volonté à un accès de colère, paraissait à la malheureuse une sorte d'injure. Il donnait à ses paroles le ton froid d'une sentence. Il trouvait « tout simple » ce coup de tonnerre. Avec la correction étudiée de l'homme du monde, la politesse voulue, il s'excusait de cette révélation, de cette transformation qui pour Cécile était quelque chose d'incroyable, de sinistre et de fou, et qui restait pour lui un fait, rien de plus, un fait comme si le fantastique de cette situation lui eût échappé.
Et il lui échappait en effet. Cécile, à travers l'affolement de sa propre raison, devinait chez André une conviction absolue, la conviction du dément qui croit à sa vision. Elle avait épousé un fou ! Elle n'avait qu'une pensée, fuir. Retrouver sa chambre de jeune fille, redevenir Mademoiselle de Jandrieu puisqu'il n'y avait pas de Madame Fortis.
Elle regarda la pendule. Elle allait sonner deux heures.
André devina sa pensée :
— Il est trop tard pour que vous vous retiriez, Madame. Je vous répète que puisque le hasard a fait que vous veniez ici à une pareille
heure, vous pouvez y rester jusqu'au jour. Je dormirai dans mon atelier.
Une fois encore, il salua et, comme tout à rheure, il disparut dans la profondeur sombre du salon.
Alors, instinctivement, d'un bond, Cécile se précipita vers la porte pour en pousser le verrou. Elle ne voulait plus le voir. Elle avait peur de le revoir. Toute seule, enfermée dans l'étrange chambre nuptiale, elle voulait essayer de se rendre compte de ce qui se passait, rassembler ses idées, chercher ce qu'elle allait faire...
— Voyons, voyons. Quoi?... Est-ce qu'il est fou ? Il doit être fou !
Elle s'était assise dans le fauteuil où, tout à Theure, elle le regardait, l'étudiait. Les coudes sur les genoux, les ongles aux dents, elle songeait. Deux heures ! M. et M'^^de Jandrieu, là-bas, parlaient d'elle sans doute et de son bonheur. Ils ne devaient pas être couchés. Son bonheur? Si elle allait leur dire ce qu'il était devenu, dès la première heure, son bonheur ! Les pauvres gens ! Que deviendraient-ils en la voyant réapparaître ainsi, en fugitive, dans la nuit?
— Non. Demain. Attendons à demain. J'irai demain.
Elle regardait la porte close. Avec ce ver-
rou tiré, elle n'avait rien à craindre. Elle était bien chez elle. Elle attendrait le jour. Mais, qu'elle serait longue cette nuit commencée 1
Ses pauvres yeux, pleins de larmes, allaient aux fleurs de la cheminée — les tristes fleurs devenues funèbres. Il y avait parmi elles des orchidées aux formes bizarres — les fleurs, des visions macabres. La couronne blanche, les boutons des fleurs d'oranger souriaient, tout auprès, dans la lumière. Et rien n'était plus ironiquement navrant que cette parure de fête survivant à l'espérance écroulée.
Elle avait épousé un fou ! Elle était la femme d'un fou !
Rien ne l'effrayait plus dans la vie que cette maladie féroce supprimant un être, faisant d'une créature humaine une façon de pantin dont la démence tirait les fils. Et, à n'en point douter, l'être qui lui avait tenu les propos entendus il y avait un moment, n'était certainement pas en possession de sa raison. Et elle portait son nom ! Et de toute son âme elle s'était donnée à lui! Et elle Taimait! Elle sentait même que dans son effroi une impression de pitié lui donnait l'envie de rouvrir cette porte et d'aller à lui — quelque sacrifice qu'elle fît — pour savoir s'il souffrait.
Où était-il ? Dans son atelier? Là-haut. Et
s'il appelait? S'il avait besoin de secours? Si personne ne répondait?
— Je vais le voir. Il est impossible qu'il ne revienne pas à lui !
Mais elle s'arrêtait devant la terreur qu'elle avait de le retrouver impassible et résolu, répétant : « Il n'y a pas de M""^ Fortis ! »
Tantôt elle se sentait prise d'un frisson de froid, tantôt, ouvrant la grille du calorifère, elle étouffait, envahie par la fièvre. Elle interrogeait la pendule. Elle écoutait les bruits de la nuit. Les heures sonnaient; de vagues bruits de fiacres, roulant au loin, semblaient d'indistincts murmures ; quelque sifflet de locomotive, plus lointain encore, déchirait la nuit comme une pointe aiguë enfoncée dans son bonheur.
Elle se sentait brisée d'ailleurs, ne voulant pas dormir, s'enveloppant de son manteau, et, pourtant, peu à peu, dans l'assoupissement de la fatigue, se laissant glisser vers le sommeil, parmi ces confuses visions hypnagogiques d'avant le repos, où se mêlaient des visages souriants, le cortège, les musiques, les sourires de sa mère, les mots d'amour d'André, et le rire enfantin dans la voiture, la voiture qui les emportait vers la vie, l'heureuse vie à deux. Et peu à peu , oubliant la désillusion et l'épouvante, heureuse, bercée par ces images de joie con-
74 rOBSESSION
solante, M"° de Jandrieu — celle qui était jyj^me iTortis et qui n'était pas M'"' Fortis — s'endormit dans la chambre close qui, tout à l'heure, lui semblait menaçante comme un cabanon, lugubre comme une prison.